année 2008

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Ce livre écrit à deux voix manque un peu de cohérence et il est assez répétitif. Mais son idée générale, ci-dessous mise en valeur, est formidable. Le seul problème, c’est que l’affirmation de la puissance des pauvres est loin d’être démontrée en conclusion : « Le changement, s’il advient, semblera être advenu comme par l’effet du destin, et manifester que tout homme et toute femme dispose d’un fond de puissance qui lui est propre et qu’il peut mettre en jeu avec les autres (…) Expropriée, la puissance des pauvres se dégrade inévitablement en pouvoir des nouveaux riches d’une quelconque nomenklatura. La transformation d’une révolution en régime de pouvoir est un bouleversement social immanquablement contre-révolutionnaire ».

1/5) Majid Rahnema par lui-même

Haut fonctionnaire du Programme des Nations unies pour le développement, j’étais marxiste et progressiste. Je mettais mes espoirs dans le développement et les perspectives de la modernisation des pays alors qualifiés de « retardataires » ou « sous-développés ». Ce n’est que plus tard, dans les années 1970, que je me suis rendu compte que le concept du développement, qui nous avait paru l’antidote au colonialisme, avait finalement profité aux colonialistes d’hier et de toujours. Dix ans plus tard, il ne m’en restait qu’un discours pervers et hypocrite dont la plupart des gouvernements du Sud se servaient pour gagner le soutien de divers donateurs auxquels ils achetaient en sous-main les armes dont ils avaient besoin pour maintenir l’ordre et protéger leurs administrés contre leurs ennemis, le plus souvent intérieurs. Les premiers combattants anticolonialistes brandissaient comme un étendard de libération la bannière du développement pour justifier tous les dispositifs créés par le colonialisme en vue de la déculturation en profondeur des peuples dominés. Pour eux, il était clair qu’un bon développement devait continuer d’étendre ces infrastructures héritées de l’époque coloniale afin de permettre à leur pays de « rattraper », le plus vite possible, leur « retard économique ». La rupture a été consommée lorsque les faits m’ont enfin montré ce qui, pour moi aujourd’hui, est évident : ce qui se commet au nom du développement n’a rien de libérateur. Ce n’est qu’une forme larvée, encore plus perverse que l’ancienne, de colonialisme.

Dans un article écrit en 1992, j’avais comparé ce phénomène à l’action du rétrovirus HIV qui, lorsqu’il s’installe dans un organisme sain, modifie à son avantage le fonctionnement des défenses immunitaires de cet organisme.

2/5) Quelques exemples du basculement du monde

21) Bali colonisée

Aussitôt après que son île fut conquise par les Pays-Bas, le prince régnant de Bali aurait écrit en 1910 : « Je ne peux imaginer qu’il y ait un pays aussi beau que Bali. Je ne peux pas le vendre aux étrangers. Qu’en feraient-ils une fois qu’ils en prendraient possession ? Ils ne connaissent pas nos dieux, ne peuvent comprendre les lois selon lesquelles les hommes doivent vivre. Ils y cultiveraient de la canne à sucre, non point comme nos paysans l’ont toujours fait – juste assez pour sucrer leur nourriture et pour faire plaisir aux enfants – mais pour couvrir le pays tout entier de cannes à sucre. Ils emporteraient le sucre ailleurs dans des navires à vapeur pour être transformé en argent. Ils planteraient des arbres laids en rangées pour en retirer du caoutchouc…et couperaient les beaux palmiers et autres arbres fruitiers pour construire des villes à leur place. Ils feraient de nos paysans des esclaves et des brutes, et ne leur laisseraient plus de temps pour les festivals de musique et de danse. Nos femmes seraient obligées de couvrir leurs seins comme si elles étaient des prostituées. Ils retireraient la joie du cœur de tous nos enfants. Ils arracheraient de leur nature la patience, la tolérance et la gentillesse, et les rendraient amers, irrespectueux et insatisfaits comme les hommes blancs eux-mêmes

 

22) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950)

On me parle de progrès, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi je parle des sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres  confisquées, de religions assassinées. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leurs terres, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de cultures vivrières  détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits et de matières premières.

Moi je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène. Je fais l’apologie systématique des sociétés détruites par l’impérialisme. Elles étaient le fait, elles n’avaient aucune prétention à être l’idée. Elles se contentaient d’être. Elles réservaient, intact, l’espoir.

 

23) Yoro Fall, professeur à l’université de Dakar

J’appartiens à la génération de ceux qui doivent se battre contre le développement. Parce que le développement signifie pour nous que nous devons avoir des économies compétitives, que nous devons continuer à vivre pour exporter, que nous devons considérer comme des valeurs absolues la démocratie, le parti unique, la dictature (car la version africaine de la démocratie, c’est la dictature), la déstructuration des réseaux familiaux, beaucoup plus d’autoroutes et la destruction de notre écosystème.

Donc le développement signifierait pour nous devenir européens ; or nous n’avons jamais voulu être comme les Européens. Il est important pour nous de dire aux Européens : « Arrêtez de nous développer parce que vous ne pouvez nous développer qu’en pensant que nous sommes sous-développés. Or, nous, nous pensons que vous êtes en voie de sous-développement, avec vos pollutions, vos grandes villes, vos personnes âgées dont personne ne s’occupe, etc.

 

3/5)) la production de la misère

La pauvreté conviviale est un mode de vivre ensemble basé sur les principes de la solidarité, de la frugalité, du partage, du sens de l’équité  et du respect pour son prochain. Un art de vivre simple et austère fut de tout temps la ruse des pauvres pour déjouer les menaces toujours pressantes de la misère. La base matérielle de toutes les civilisations du passé était indissociable de la capacité de toute communauté locale à créer directement à partir de la nature des éléments de subsistance.

Dans le système colonisé par le système productiviste, la production des choses les plus nécessaires à la vie doit être obtenue par un détour ; tirer du sol ses aliments y devient un stigmate de marginalisation, voire d’exclusion. Mais les masses appauvries des sociétés de marché se retrouvent sans défense dans un monde où elles sont progressivement dépossédées de toutes les forces vitales, individuelles et sociales, concourant à leur bien-être. Il n’y a pas de retombées sur les pauvres de l’enrichissement des riches, ou plutôt, si quelques miettes tombent de leurs festins, elles ne font que corrompre les sens de ceux qui y goûtent. Les pauvres sont progressivement privés de leurs moyens de subsistance traditionnels, autonomes, hors marché mondial. Ils sont de plus en plus pauvres dans un monde où, graduellement, ce qui était gratuit devient payant. L’économie moderne engendre simultanément une opulence inouïe et une misère sans précédent.

Le système économique moderne est unique dans l’histoire : aucun mode de production antérieur n’a jamais produit une masse de misères comparables à celles dont souffrent aujourd’hui les deux  tiers de l’humanité. Les manques endémiques créés par la production systématique de biens et de service censée satisfaire des besoins socialement fabriqués ont déjà produit de telles dépendances qu’il devient de plus en plus difficile, voire impossible, pour la majorité des gens de retrouver les modes de vie simples, divers et conviviaux qui faisaient toute la richesse de la pauvreté.

4/5) De la colonisation des esprits à la délivrance

L’âge moderne, c’est une guerre menée sans répit depuis cinq siècles pour détruire les conditions de subsistance et les remplacer par des marchandises. Dans cette guerre contre les cultures populaires et leurs structures, l’Etat fut d’abord aidé par les clergés des différentes Eglises, puis par les professionnels et leurs procédures institutionnelles. Au cours de cette guerre, les aires de subsistance furent dévastées à tous les niveaux (Ivan Illich, le travail fantôme). Dès la fin de la Seconde guerre mondiale, lançant les cœurs sensibles des pays riches à l’assaut de la subsistance des pays pauvres, cette autre guerre mondiale a pris le masque du développement.  L’intérêt des riches pour les pauvres fait boule de neige et cette masse de compassion va devenir la principale richesse des pauvres. Bill et Melinda Gates, Warren Buffett, Angelina Jolie, l’incroyable Jeffrey Sachs et son acolyte, le chanteur Bono font quelque chose. Nous résisterons à un activisme qui n’est « acte » que par procuration. Que puis-je faire pour les millions d’homme qui meurent de fin à l’autre bout du monde ? La question est absurde : rien évidemment. Dans le même temps, la pauvreté au milieu de l’opulence est devenue inavouable. Des armées d’assistants sociaux se chargent de débusquer la misère sociale sous ses formes toujours nouvelles. Les moyens de subsistance locaux étant de plus en plus détruits ou réquisitionnés en faveur d’appareils d’interventions institutionnels, se dessine un monde de files d’attente devant des guichets, de triage des ayants droit, d’internalisation de la langue de bois administrative.

Le premier mouvement de résistance non violente conduit par Gandhi, d’avril 1919 à février 1922, avait pour thème la charkha (petit instrument ancestral de filage) et le khadi (toile artisanale), base d’une prospérité écrasée par la « machinerie de Manchester ». En ce qui concerne les positons de Gandhi contre le machinisme, on doit reconnaître qu’elles visaient surtout l’introduction de la grande industrie en Inde. Il voyait un grand danger dans toute innovation propre à élargir le fossé entre possédants et pauvres en induisant des besoins asservissants et impossibles à satisfaire. Il refusait de reconnaître les machines comme des outils. Autrement dit, il refusa toujours d’inclure dans la catégorie des outils tout artefact qui prétendait rendre un homme inutile. La machine fomente une société divisée entre des pauvres menacés de chômage et tristement dépendants de l’emploi, et des consommateurs de produits qu’eux-mêmes sont tout à fait incapables de produire. Le système éducatif importé était pour Gandhi l’exemple type d’une éducation mal équilibrée qui formait des spécialistes forts de la tête, mais sans cœur ni bras, et qui les rendait aveugles aux inconvénients d’une tête sevrée des autres organes. Avec la charkha, le jeune élève pouvait cultiver sa capacité à produire et contribuer ainsi à l’économie de la famille. La régénération de l’Inde devait commencer dans les villages, chacun conçu comme une petite république en partie autonome.

Si 50 % des villageois vont bientôt connaître la vie dans les bidonvilles, pour les autres, ces 50 % encore hors des villes, tous ceux qui restent dans les campagnes, cela, s’ils se maintiennent fermement plantés sur leur sol, pourra bientôt être une chance plutôt qu’un malheur.

5/5) conclusion : l’abondance du désert

Des ethnologues parcourent le désert du Kalahari en passant d’un clan de Bochimans à un autre, accompagné par un interprète indigène. A la question « Ce clan est-il prospère ou misérable ? », l’interprète rétorque que, pour répondre, il lui faudrait connaître les insectes comestibles, les racines, les baies et les petits mammifères disponibles en cette période de l’année, et ajoute que, selon son expérience, personne ne manque jamais de rien dans les différents clans. Sages seigneurs du désert qui, n’ayant nul besoin des cadeaux de l’extérieur, les acceptent courtoisement avant de les abandonner discrètement, comme des choses superflues, parmi les  détritus du camp.

Les peuples les plus primitifs du monde ont peu de biens, mais ils ne sont pas pauvres.