année 2009

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Franck Courchamp est écologue, directeur de recherche au CNRS

La place et le rôle de l’homme dans la nature (p.39)

Les hommes ont toujours nourri des réflexions philosophiques. Leur place, voire leur rôle, dans la nature a naturellement fait partie du cortège de réflexions de toute civilisation et de toute époque. Du fait d’une domination technique sans précédent, ce domaine de réflexion a cependant presque disparu au XXe siècle. Les questionnements sur les rapports à la nature son récemment réapparus alors que les crises environnementales nous rappellent que tout ce qui touche à notre environnement nous touche forcément.

L’éthique environnementale est une branche de l’éthique qui cherche à préciser le rôle de l’homme et de ses activités dans la biosphère et les spécificités du lien entre la nature et l’espèce humaine. En parallèle avec les notions de rejet de l’anthropocentrisme systématique, s’est développé une éthique de l’environnement, liée à la prise en considération de la valeur propre de toutes les espèces vivantes, seules ou au sein d’écosystèmes.

L’écologie profonde (p.41)

A la différence du préservationnisme, qui vise à protéger les espèces et les habitats en fonction de leur valeur pour l’homme, l’écocentrisme met l’accent sur l’interconnexion des formes de vie au sein d’un tout complexe et harmonieux. Poussant cette logique à l’extrême, l’écologie profonde considère que les espèces et leurs habitats, en plus de leur valeur pour l’homme et de leur valeur en tant qu’éléments essentiels d’un tout, ont une valeur dite « intrinsèque », c’est-à-dire inhérente, par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Il devient alors essentiel de protéger chaque espèce par principe, indépendamment de ce qu’elle peut approprier à l’homme, ou au reste de l’écosystème.

Ce courant implique une nouvelle conception de tout notre système en la basant sur des valeurs et des méthodes qui préservent réellement la diversité écologique et culturelle. Plus que de simples économies d’énergie ou de gestes « verts »ponctuels (l’écologie superficielle), ils prônent un changement radial vers une société qui privilégie la qualité de la vie à la surenchère matérielle. Arrêter le « plus » pour penser au « mieux ». S’ils admettent l’importance de l’homme, ce n’est qu’en tant qu’espèce, qu’ils ne placent plus au centre du monde, mais en son sein, parmi les autre espèces vivantes.

Certains extrémistes bruyants se sont  réclamés de ce courant sans forcément en comprendre pleinement les principes. Ces environnementalistes irrationnels aux idées parfois abominables ne sont pas reconnus par ceux qui soutiennent l’écologie profonde. Cependant, les opposants aux pensées écologistes s’en servent pour discréditer l’ensemble des courants et justifier la poursuite des exploitations irraisonnées des ressources naturelles et des dégradations incontrôlées de l’environnement.

La valeur intrinsèque (p.145)

De nombreuses religions confèrent de la valeur aux espèces vivantes. C’est en  général le cas lorsqu’elles sont supposée avoir été crées par une divinité. Certaines cultures octroient de la valeur aux espèces vivantes par simple respect de la vie : du moustique à l’éléphant, la vie est sacrée aux yeux des Indiens, même lorsque l’espèce ne leur est pas directement utile.

Dans nos sociétés, le type de valeur le plus couramment évoqué pour la protection de la biodiversité est la bio-empathie. En clair, les espèces ont de la valeur parce que nous y sommes émotionnellement attachés, même si elles ne sont pas directement utiles. Notons bien que ce type d’argument, s’il est le plus souvent avancé, est également le plus contestable. Ave ce type d’argument, un panda vaut plus qu’un papillon coloré, lui-même valant plus qu’une vilaine araignée noire, elle-même valant plus qu’une souche de champignons microscopique.  Si ce type de valeur peut être invoqué pour justifier des mesures de protection de certaines espèces charismatiques ou de sites naturels connus, il ne peut être retenu que comme anecdotique, subjectif et non rationnel. S’il permet de bien faire comprendre au public que la biodiversité a de la valeur, c’est clairement le type de valeur le moins important, et qui mérite le moins d’être mis en avant.

La valeur intrinsèque est la valeur de la biodiversité par elle-même et pour elle-même. Les organismes, les espèces et les écosystèmes ont une valeur qui leur est propre, indépendamment de l’utilité qu’elle peut avoir pour l’homme. C’est ce type de valeur qui est souvent invoqué en premier lieu pour protéger la biodiversité. Rappelons que les estimations économiques (marchandes) ne prennent pas en compte la valeur intrinsèque des espèces et de leur environnement, mais uniquement leur valeur utilitaire, instrumentale. Cette valeur utilitaire suffit déjà à démontrer la nécessité de protéger les écosystèmes et la biodiversité qu’ils abritent. Parce qu’elle est la condition nécessaire à la vie sur Terre, la valeur de la biodiversité est infinie. Cependant nous vivons actuellement une phase de diminution particulièrement inquiétante de la biodiversité.

(In L’Ecologie pour les nuls de Franck Courchamp - First, 2009)