année 2009

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1/7) l’anthropocène de Paul Crutzen et Eugene Stoermer (IGBP Newsletter, mai 2000)

Proposé pour la première fois par sir Charles Lyell en 1833, le nom d’Holocène (« le tout récent ») recouvre l’époque géologique postglaciaire qui remonte à 10 000 à 12 000 ans. Pendant cette période de l’Holocène, les activités humaines se sont graduellement développées, au point de devenir une force géologique significative.  Aujourd’hui, le genre humain a visité et habité pratiquement tous les lieux de la Terre ; il a même déjà mis les pieds sur la Lune. L’expansion du genre humain, en nombre et en terme de consommation de ressources naturelles, a été bouleversante. Donnons quelques exemples : au cours des trois derniers siècles, le nombre d’humains sur Terre a été multiplié par dix. L’urbanisation a été multipliée par dix au cours du siècle dernier. Quelques générations ont suffi pour épuiser les combustibles fossiles qui abondaient naturellement depuis quelques centaines de millions d’années. Nous apprenons que 30 à 50 % des terres émergées ont été transformées par l’action de l’homme ; la quantité d’azote synthétique utilisée sous forme d’engrais dans l’agriculture est désormais supérieure à celle qui est naturellement fixée dans les écosystèmes terrestres ; plus de la moitié de l’eau douce de la planète est consommée par le genre humain.

Compte tenu  de ces impacts des activités humaines, il nous semble plus approprié de souligner le rôle central du genre humain dans la géologie et l’écologie en proposant d’utiliser le terme « Anthropocène » pour désigner l’époque géologique actuelle. Nous proposons de la faire remonter à la seconde partie du XVIIIe siècle parce que, durant les deux derniers siècles, les effets globaux des activités humaines sont devenus clairement décelables.

2/7) la nature ne négocie pas (Yves Cochet, Antimanuel d’écologie)

Les sociétés à l’occidentale poursuivent un rêve contradictoire et suicidaire : jouir sans entraves des applications impressionnantes des technosciences, et être aveugles aux conséquences fâcheuses de ces applications, aux limites écologiques de la planète et aux lois de la physique. Cette contradiction suicidaire, nous la nommons le productivisme.

La majorité des affaires humaines que traite la politique n’a aucun rapport avec l’environnement. La sécurisation des caisses de retraite en 2040, la fixation du taux directeur de la Banque centrale, la question du voile islamique…sont autant de questions qui sont débattues entre humains, sans que ces négociateurs prêtent une quelconque attention à la catastrophe environnementale au cours de leurs confrontations. Les questions environnementales sont essentiellement autres. Ils ne touchent pas d’abord les humains, mais la nature. Les données scientifiques qui les  définissent sont peu sujettes à contestation. La catastrophe environnementale est objective. L’écologie est une pensée matérialiste face à une nature qui ne négocie pas.

Ajout Yves Cochet, Explication de vote sur la loi OGM à l’assemblée nationale (9 avril 2008)

Même si nous appartenons à des groupes politiques différents, quand il s’agit de l’irréversible et de la remise en cause de certaines valeurs fondamentales, nous pouvons nous retrouver, et c’est ce à quoi je vous appelle aujourd’hui. Si, en matière économique et sociale, ce qu’une majorité a fait un jour par une loi, une autre majorité peut le défaire par une autre loi, car nous sommes là dans le domaine des négociations entre humains, il n’en est pas du tout de même en matière écologique : la nature ne négocie pas. Si vous votez cette loi, ses conséquences sur l’environnement et sur la santé humaine, comme celles découlant du choix fait il y a trente ans en faveur de l’amiante, seront irrattrapables, irréversibles et définitives.

3/7) Croissance/énergie

Kenneth E.Boulding, Beyond Economics (1968)

Presque tout le monde a entendu parler de la théorie de Malthus selon laquelle si la reproduction continue à un rythme constant, l’accélération provoquera la pénurie des ressources alimentaires et la population se verra limitée par la pauvreté, la malnutrition et la maladie. Quand la population mondiale semble être sur cette courbe malthusienne est un fait reconnu.

Quand on permet à des populations de microbes ou des populations animales dans les laboratoires de se reproduire à l’infini, la surpopulation a beaucoup d’effets négatifs qui sont causés par la densité tels que les interactions de gaspillage et des comportements aberrants qui mettent en cause le processus de reproduction lui-même. Mathématiquement, ces interactions sont proportionnelles au carré de la densité.

La planète future sera un système fermé qui requerra des principes économiques quelque peu différents de ceux de la planète ouverte du passé. Pour le dire de manière imagée, je suis tenté de nommer l’économie ouverte « économie de cow-boy », le cow-boy étant le symbole de grandes plaines illimitées, associé à un comportement exploiteur, romantique et violent. L’économie fermée de demain pourrait être nommée « économie d’astronaute », dans laquelle la Terre est devenue une capsule spatiale, dépourvue de réservoirs illimités, qu’il s’agisse d’extraction ou de pollution : un système dans lequel l’homme doit trouver sa place dans un système écologique cyclique capable de reproduire en continu de quoi satisfaire ses besoins matériels.

Ivan Illich, Energie et équité (1973)

C’est l’abondance d’énergie qui mène à l’exploitation. Dès que le rapport entre énergie et énergie métabolique dépasse un seuil fixe déterminable, le règne de la technocratie s’instaure. Pour que les rapports sociaux soient placés sous le signe de l’équité, il faut qu’une société limite d’elle-même la consommation d’énergie de ses plus puissants citoyens. La première condition en est une technique économe en énergie, même si celle-ci ne peut garantir le règne de l’équité.

Que des planificateurs désireux de maintenir la production industrielle à son maximum promulguent une limitation écologique à la consommation d’énergie ne suffira pas à éviter l’effondrement social. Des pays riches comme les Etats-Unis, le Japon ou la France ne verront pas le jour de l’asphyxie sous leurs propres déchets, simplement parce qu’ils seront déjà morts dans un coma énergétique. A l’inverse, des pays comme l’Inde, la Birmanie, ou pour un temps encore, la Chine sont assez musclés pour savoir s’arrêter juste avant le  collapsus. Ils pourraient dès à présent décider de maintenir leur consommation d’énergie au-dessous de ce seuil que les riches devront aussi respecter pour survivre.

William Ophuls, Requiem for Moderne Politics (1997)

Si le processus que nous appelons développement économique est aussi nocif qu’on le dit sur le plan écologique, comment expliquer son succès apparent ? En résumé, grâce à des circonstances extraordinaires et uniques. Premièrement, les Européens ont « découvert » la grande frontière du Nouveau monde, une corne d’abondance de ressources fertiles accessibles en contrepartie de l’assassinat et la mise en esclavage des autochtones. Deuxièmement, les Européens ont aussi inventé des technologies qui leur ont donné le pouvoir de tuer et de coloniser à une échelle globale et la capacité d’exploiter les ressources plus « intensément » que les autochtones. Troisièmement parce ces ressources n’avaient pas été exploitées intensivement auparavant, elles  étaient accessibles dans leur forme la plus pure et la plus concentrée.

En conséquence les coûts écologiques des premiers stades du développement furent modestes. De plus, en raison du décalage de la réponse des systèmes naturels, les coûts du développement se sont révélés bien après que les bénéfices ont été engrangés. Cependant, une fois que la meilleure partie des ressources a été consommée, le ratio entre les bénéfices économiques et les coûts  thermodynamiques se détériore. Le prix attaché au développement augmente inexorablement avec le temps.

William Catton Jr, Overshoot, the Ecological Basis of Revolutionary Change (University of Illinois Press, 1982)

En ne reconnaissant pas le facteur écologique, nous avons bâti notre histoire sur un contre-sens. Notre capacité à outrepasser la capacité de charge de la planète résulte de cette erreur d’analyses. Cet antagonisme écologique peut devenir un conflit de type émotionnel, et l’avenir n’en sera que plus cruel.

Au cours du XXe siècle, lorsque le nombre d’humains sur terre s’est accru et que la baisse des ressources est devenue significative, l’homme est entré en guerre. Il s’est ameuté dans les rues. Il a commis de plus en plus de crimes violents. Sa sensibilité politique est devenue unilatérale et il a créé des gouvernements totalitaires, dont certains ont autorisé des tendances sadiques. Les règles de décence dans les comportements vis-à-vis des autres et la capacité des individus à respecter autrui se sont érodées et dégradée un peu partout.

La peur, la misère et l’hostilité s’infiltrent dans tous les aspects de la vie. Telles sont les réactions à la surpopulation dans un habitat restreintes qui ont pu être observées à l’occasion d’études approfondies des autres primates et parmi les rats de laboratoire.

4/7) La mobilité

Ivan Illich, Energie et équité (1973)

L’usager ne voit pas l’absurdité d’une mobilité fondée sur le transport. Sa perception traditionnelle de l’espace et du temps a été déformée par l’industrie. Sa manie des déplacements lui enlève le contrôle de la force physique dont ses pieds sont dotés. L’automobiliste suit des itinéraires obligés sans prendre possession du sol, sans pouvoir y marquer son domaine. Devenu un objet qu’on achemine, l’homme parle un nouveau langage. Pour lui, la liberté de mouvement n’est que la liberté d’être transporté. Il croit que l’activité politique consiste à réclamer une plus large consommation. Il ne demande pas plus de liberté pour des citoyens autonomes, mais de meilleurs services pour des clients soumis.

Il est urgent qu’il comprenne que l’accélération appelée de ses vœux augmentera son emprisonnement et qu’une fois réalisées, ses revendications marqueront le terme de sa liberté, de ses loisirs et de son indépendance.

Jean Robert, le temps qu’on nous vole (1980)

Les sociétés industrielles consacrent entre le quart et le  tiers de leur budget-temps social à la production des conditions d’existence de la vitesse. La société romaine il y a 2000 ans consacrait moins de 7 % de son budget temps social au transport et à la production de ses outils. Transformant ce temps en voyages, les Romains se hâtaient lentement à 4 kilomètres à l’heure.

En ces 2000 ans qui nous séparent d’eux, quel progrès technique dans la célérité des hommes a été rendu possible par l’augmentation du temps consacré aux transports ?

5/7) Sens des limites

André Gorz, Ecologica

Il n’existe aucune norme communément acceptée du suffisant qui pourrait servir de référence à l’autolimitation. Et pourtant, celle-ci demeure la seule voie non autoritaire, démocratique vers une civilisation industrielle écocompatible.

La difficulté que nous rencontrons ici n’est pourtant pas insurmontable. Elle signifie essentiellement que le capitalisme a aboli tout ce qui, dans la tradition, dans le mode de vie, dans la civilisation quotidienne, pourrait servir d’ancrage à une norme commune du suffisant ; et qu’il a aboli en même temps la perspective que le choix de travailler et de consommer moins puisse donner accès à une vie meilleure et plus libre. Ce qui a été aboli n’est cependant pas impossible à rétablir. Seulement, ce rétablissement ne peut se fonder sur une tradition, il doit être institué ; il relève du politique, plus précisément de l’écopolitique et du projet écosocial.

Le livre des Verts, Dictionnaire de l’écologie politique (1994)

Nous devons reconnaître des limites à ne pas franchir, des équilibres à respecter, afin de ne jamais commettre l’irréparable. Nous devons apprendre que nous sommes comptables de la disparition d’espèces animales ou végétales, que nous sommes responsables de la préservation de la couche d’ozone protectrice, de la stabilité du climat…

Nous ne pouvons plus passer des compromis au sein de chaque génération en oubliant l’ardoise laissée aux générations futures. Nous devons apprendre à compter, et à payer le coût de nos désirs sans le transférer à nos petits-enfants. Ces devoirs des humains envers la nature et les générations futures, on les désigne parfois comme « droits de la nature et des générations futures », à la grande ironie des adversaires de l’écologie. « Comment ! Disent-ils, donner des droits à des êtres non humains ou non existants, mais c’est ignorer les droits de l’homme ! » Droit de l’homme de massacrer sous prétexte de bien-être matériel ? Droit de l’homme à ignorer ces femmes et ces hommes qui naîtront demain ? Notre conception de l’humanisme est bien plus élevée que celle qui prévalait au XVIIIe siècle, avant que le stupide XIXe siècle et le monstrueux XXe siècle ne nous aient rappelés que science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Serge Latouche, dans Objectif décroissance (2003)

La plupart des sagesses considèrent que le bonheur se réalise dans la satisfaction d’un nombre judicieusement limité des besoins. Redécouvrir la vraie richesse dans l’épanouissement de relations sociales conviviales peut se réaliser avec sérénité dans la frugalité, la sobriété voire une certaine austérité dans la consommation matérielle. « Une personne heureuse, note Hervé Martin, ne consomme pas d’antidépresseurs, ne consulte pas de psychiatres, ne tente pas de se suicider, en casse pas les vitrines des magasins, n’achète pas à longueur de journées des objets aussi coûteux qu’inutiles, bref en partie que très faiblement à l’activé économique de la société. »

Une décroissance voulue et bien pensée n’impose aucune limitation dans la dépense des sentiments et la production d’une vie festive, voire dionysiaque.

Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale (2001)

La globalisation entraînée par l’économie marchande rend impossible la conscience écologique. Alors que, dans une économie fondée sur l’utilisation de ressources locales, les hommes sont immédiatement sensibles aux détériorations de leur environnement et cherchent à le préserver, le marché permet, par exemple, de prélever les ressources (pétrole, bois, eau, etc.) d’une région, de les consommer ailleurs, et d’évacuer les déchets ailleurs encore. Tout e qui est entrepris au nom du commerce international permet de dissocier la production de la consommation et la consommation de la consumation (c’est-à-dire la transformation en déchets visibles ou invisibles). Ce qui évite au consommateur-pollueur de se rendre compte qu’il participe à l’épuisement des ressources et à l’accumulation des déchets, puisque le circuit des échanges l’empêche de voir ce qui se passe au cours du processus.

Parce qu’elles agissent en de multiples lieux à la fois et dissocient constamment la création et la destruction des ressources, les sociétés transnationales favorisent cette dilution de la responsabilité.

6/7) Etat d’urgence

René Dumont, A vous de choisir. L’écologie ou la mort (1974)

Si nous maintenons le taux d’expansion de la population et de la production industrielle jusqu’au siècle prochain, ce dernier ne se terminera pas sans l’effondrement total de notre civilisation. Par épuisement des réserves minérales et pétrolières (même si les chiffres du Club de Rome sont discutables, la tendance à long terme ne l’est pas) ; par la dégradation poussée des sols (érosion, latérisation…) ; par la pollution devenue insoutenable de l’air et des eaux ; enfin, par l’accumulation du gaz carbonique ou à l’attaque par les avions supersoniques de la précieuse couche d’ozone… L’expansion sauvage actuelle nous menant tout droit aux pires catastrophes, il nous faut réorienter tout l’appareil économique, toute la structure de production.

Je vais pouvoir souligner aux Français des menaces qu’on leur dissimule, esquisser des solutions que les autres ne leur donneront pas. Nous allons donc traiter nos compatriotes en citoyens majeurs.

Al Gore, Discours de réception du prix Nobel de la paix (Stockholm, 10 décembre 2007)

Nous, membres de l’espèce humaine, sommes confrontés à une urgence planétaire, qui, tandis que nous sommes rassemblés ici, menace la survie de notre civilisation en raison de son potentiel destructeur. Mais il y a aussi une bonne nouvelle : nous avons la capacité de résoudre cette crise si nous agissons avec audace, détermination et rapidité.

James Hansen, Discours devant le National Press Club (23 juin 2008)

Un réchauffement plus fort est déjà « dans les tuyaux », retardé seulement par la grande inertie de l’océan mondial. Et le climat a presque atteint un point de basculement dangereux. Selon moi, si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent au rythme actuel, une élévation du niveau des mers d’au moins 2 mètres est probable pour ce siècle. Des centaines de millions de personnes deviendront des réfugiés.

Colin Cambell, Atlas de l’environnement (Le Monde diplomatique, octobre 2007)

Si la taille d’un gisement de pétrole en début de vie est relativement facile à mesurer, il est en revanche plus compliqué de connaître sa productivité, tant sont fortes les pressions financières, commerciales, fiscales et politiques.

De toute façon la production d’un pays suit une courbe en cloche. Après le pic, la production recule, faute de réserves suffisantes, provoquant une augmentation des prix.

Lester Brown, Le plan B. Pour un pacte écologique mondial (2007)

Si on regarde la mobilisation nécessaire pour sauver notre civilisation en péril, on constate à la fois des similitudes et des différences avec la mobilisation de la Seconde guerre mondiale. Pour cette dernière, une restructuration économique s’est mise en place, mais de manière temporaire. La mobilisation dont il est question ici repose sur une restructuration permanente.

Dans son discours sur l’état de l’Union du 6 janvier 1942, un mois après le bombardement de Pearl Harbor, le président Roosevelt a annoncé les objectifs. Même pendant la Dépression, les Etats-Unis ont produit trois millions de voitures ou plus par an. Après son discours sur l’état de l’Union, Roosevelt a rencontré les principaux dirigeants de l’industrie automobile et leur a annoncé que le pays devait se reposer sur eux  pour atteindre ses objectifs d’armement. Ils ignoraient que la vente de voitures particulières serait bientôt interdite. D’avril 1942 jusqu’à fin 1944, pratiquement aucune voiture n’a été construite aux Etats-Unis.

7/7) Ontologie/humanisme

René Descartes, Discours de la méthode (1637)

Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre maîtres et possesseurs de la nature.

collectif, Ecosystèmes : structures, fonctionnement, évolution (1991)

Le succès du mot « environnement » est une indication précieuse sur la perception que l’homme a de son insertion écologique. L’environnement est en effet ce qui entoure l’homme, ce qui lui est périphérique, par rapport au « central », à l’essentiel. Cette vision anthropocentrique a été engendrée par la culture judéo-chrétienne véhiculant l’idée de supériorité de l’homme et l’évidence de son règne sur la Terre. La science a confirmé cette vision : l’homme est l’être qui a su maîtriser la nature, dompter ses forces, les détourner à son profit. S’ensuit une réification pure et simple de la nature, dénoncée par les philosophes.

Une nouvelle alliance des diverses sciences entre elles, alliance aussi du scientifique et du philosophe, correspondrait à un important progrès dans la compréhension du rôle de l’homme dans les écosystèmes, et du poids de son action.

Hans Jonas, Le Principe responsabilité (1979)

Puisque l’intérêt de l’homme coïncide avec celui du reste de la vie qui est sa patrie terrestre, nous pouvons traiter ses obligations sans pour autant succomber à une réduction anthropocentrique. La réduction à l’homme seul, pour autant qu’il est distinct de tout le reste de la nature, peut signifier un rétrécissement, et même une déshumanisation de l’homme lui-même. Dans une optique véritablement humaine la nature conserve sa dignité propre qui s’oppose à l’arbitraire de notre pouvoir. Pour autant qu’elle nous a produit, nous devons à la totalité une fidélité dont celle que nous devons à notre propre être est seulement le sommet le plus élevé.

Marie-Angèle Hermitte, L’Homme, la nature et le droit (1988)

Faire de la diversité biologique et, plus largement, de la nature un sujet de droit est le point clé de l’ensemble de mon raisonnement. En effet, tout l’effort occidental jusqu’à ce jour a consisté à séparer l’homme de la nature, contrairement aux vieilles traditions païennes, pour mieux la maîtriser. L’homme et ses projections comme l’Etat sont des personnes, physiques ou morales, seuls sujets de droit concevables. Par rapport à eux, la nature et ses différents éléments occupent la position de choses, quoi qu’il arrive.

Je suggère que certaines zones naturelles soient titulaires de droits, limités bien sûr pour ne pas créer une tyrannie de la nature après avoir créé une tyrannie du développement. Il s’agirait d’apprendre à penser que l’humanité n’est que l’une des manifestations de la diversité biologique. Comme René Passet rétablit la hiérarchie des systèmes en rappelant que la sphère des activités humaines n’est qu’un sous-système soumis à la biosphère, le juriste doit cesser de faire de la biosphère et de ses divers composants de simples objets de droit.

Quel sera le sujet de droit ? J’ai l’impression que les sujets de droit seraient des zones des milieux terrestres, aquatiques, aériens, et non pas des oiseaux, des plantes… Ce serait peut-être ce que l’on appelle l’écosystème. Les droits de ces zones seraient exercés par des gérants qui réaliseraient une veille biologique. Ils devraient avoir deux qualités : l’indépendance à l’égard des pouvoirs, ce qui ne sera pas toujours le cas des experts, et la compétence scientifique, ce qui n’est pas toujours le cas des associations.