année 2009

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Bernard Durand est un spécialistes de géologie et géochimie pétrolière. Son livre est donc très documenté, très technique et très complet, principalement sur les substituts possibles au pétrole (il n’y en a pas véritablement !). Mais il témoigne explicitement d’une préférence pour l’énergie nucléaire et les surgénérateurs, ce qui est un choix technophile que certains peuvent considérer comme technolâtre. Il n’en reste pas moins que le diagnostic est imparable : nous allons vers une crise profonde. Voici quelques extraits :

1/7) Introduction

La crise pétrolière était annoncée depuis longtemps. Les géologues pétroliers ont donné l’alerte dès la fin des années 1980, quand il est apparu de façon indiscutable que les quantités de pétrole nouvellement découvertes déclinaient sans cesse et étaient devenues, en année moyenne, durablement inférieures aux quantités consommées. Il est regrettable qu’ils n’aient alors rencontré qu’indifférence, ou même hostilité. Le terrain médiatique est accaparé, souvent avec véhémences, par les partisans et les adversaires de telle ou telle source d’énergie ou de telle ou telle technique prétendument salvatrice, sans que soit pour autant présenté un bilan raisonné et précis. Un temps précieux a ainsi été perdu, qui aurait pu être utilisé pour la mobilisation et l’action.

Le pétrole représente aujourd’hui 38 % de l’énergie primaire utilisée dans le monde, et son cousin le gaz naturel 22 %. C’est la disponibilité d’énergie sous forme d’un pétrole peu coûteux qui, en permettant un accroissement sans précédent des richesses matérielles à se partager, fut pour une large part à la source du développement économique, mais aussi des avancées sociales, que les pays industriels ont connu après la Seconde Guerre mondiale. Les citoyens de ces pays ont pris tellement l’habitude qu’ils ne réalisent pas ce qu’ils lui doivent, et mesurent très mal l’importance des effets qu’aurait sur leur vie quotidienne un manque de pétrole.

La crise va être profonde et cela d’autant plus que s’y ajoute le lancinant problème du réchauffement climatique. La grande difficulté sera d’adapter suffisamment vite notre rythme de consommation aux rythmes possibles de la production de pétrole et de ses éventuels substituts. La France, comme bien d’autres pays industriels, va avoir de grandes difficultés à s’adapter. Mais la situation n’est pas la plus mauvaise, essentiellement parce qu’une bonne partie de son approvisionnement énergétique est d’origine nucléaire et ne dépend donc pas du pétrole et du gaz.

2/7) L’imminence du pic pétrolier

- Les réserves pétrolières restant dans les gisements actuellement connus sont probablement comprises entre 140 et 180 milliards de tonnes (Gt). La valeur moyenne représente à peu près quarante ans de la consommation actuelle. Si la consommation mondiale continue d’augmenter au rythme moyen de 1,2 % par an, cela ramène cette durée à trente ans environ.

- Bien avant ces trente ou quarante ans, la production va passer par un pic correspondant à peu près au moment où la moitié des réserves initiales actualisées aura été consommées, puis elle déclinera tout au long de  ce siècle et peut-être plus.

- La grande majorité des prévisionnistes situent le peak oil entre 2010 et 2030. Les hyper-optimistes sont plutôt des économistes, qui s’imaginent que l’augmentation du prix du pétrole se traduit par une augmentation plus ou moins proportionnelle des réserves. C’est inexact pour le pétrole : ont-ils seulement réalisé que les augmentations de prix seront incapables de créer le moindre gisement de pétrole dans le sous-sol ? Les pessimistes sont plutôt des géologues pétroliers, beaucoup plus au fait de la réalité des gisements.

- La moitié des réserves initiales réactualisées des gisements actuellement en productions ayant été consommée en 2008, la production commencerait déjà à décliner si un petit répit n’était apporté par les réserves de gisements découverts ces dernières années ce qui permet de repousser le pic de production à 2010. Le progrès technologique ne permet pas d’augmenter sensiblement les réserves, mais seulement pendant quelque temps les vitesses de production.

3/7) Crises économiques et pic pétrolier

La crise économique des subprimes a fait se replier vivement le prix du pétrole. Cela a conduit une large partie de l’opinion à penser que la hausse rapide qui a eu lieu de 2003 à mi-2008 n’était qu’une poussée de fièvre comme tant d’autres dans une histoire tourmentée. Cette analyse est fausse car, pour la première fois, les raisons n’en étaient pas seulement politico-économiques, mais aussi physiques. Le moteur en a été la difficulté croissante d’extraire le pétrole des gisements en exploitation avec un débit suffisamment important pour étancher non seulement la soif toujours plus grande des grands pays émergents pressés d’entrer dans la civilisation de l’automobile, mais aussi celle des pays industrialisés qui pratiquent la fuite en avant, au premier rang desquels les Etats-Unis.

L’industrie pétrolière a travaillé avant la crise des subprimes en flux tendu : il aurait suffi d’une diminution momentanée de l’offre, de quelques pourcents, pour faire bondir le prix du pétrole à plusieurs centaines de dollars le baril. Sans le freinage de la demande par la crise économique, les prix auraient poursuivi leur ascension. Souvenons-nous qu’en 1973, le prix du pétrole a été multiplié brutalement par trois à cause d’une restriction de l’offre imposés par les pays arabes lors de la guerre du Kippour entre Israël et l’Egypte. Depuis trente ans, les  quantités de pétrole découvertes sont devenues en année moyenne inférieures aux quantités consommées, et il s’en faut de beaucoup depuis quelques années. Viendra donc inéluctablement le moment où, pour des raisons uniquement physiques sur lesquelles l’économie et la politique n’auront plus de prise, le robinet de l’offre va progressivement se tarir : la production mondiale ne pourra que décliner, et les investissements réalisés ne pourront que freiner ce déclin. On ne pourra plus que consommer toujours moins et toujours plus cher !

Plus grave encore, les quantités de pétrole que les pays producteurs mettront sur le marché international décroîtront bien avant que le débit maximal possible de la production mondiale soit atteint. Ils se réserveront en effet une part de plus en plus grande de leur production pour leur propre développement, et ménageront leurs réserves en prévision de l’avenir ! De plus un report important, en particulier sur le charbon, fera croître inconsidérément nos émissions de gaz à effet de serre, et par là les risques dont ils sont porteurs pour le climat.

La période 2020-2050 devrait être du point de vue énergétique une période rouge, ce qui risque fort de se traduire par des crise économiques à répétition et des conflits. Parmi les grands pays consommateurs, les plus exposés sont l’Europe des 27, le Japon et la Corée du Sud, qui n’ont pas ou pratiquement plus de réserves de combustibles fossiles et dont la dépendance énergétique, déjà très grande, continue toujours à croître.

4/7) Conséquences socio-politiques du pic pétrolier

La prochaine bulle spéculative, après celle de l’immobilier américain, pourrait bien être celle du pétrole, et les effets en seraient encore plus graves ! Cette situation va entraîner une compétition croissante pour l’approvisionnement en énergie. On peut  craindre un accroissement des pressions musclées des grands pays consommateurs sur les pays producteurs. Les Etat-Unis sont déjà installés en Irak, mais aussi, on l’oublie trop souvent, au Qatar.

Nous serons dans l’obligation de consommer moins et encore beaucoup plus cher car la demande potentielle deviendra alors très supérieure à l’offre possible. De grandes difficultés sont à prévoir pour ceux qui habitent loin de leur lieu de travail et des services essentiels (médecine, éducation, alimentation). Cela conduira à une désertification des banlieues et à une crise de l’immobilier à cause de la perte de valeur des habitations. Il y aura une augmentation de tous les prix, parce que tout notre système économique repose sur le bas prix de l’énergie. L’inflation repartira, ce qui sera désastreux pour tous ceux dont les revenus ne suivront pas l’augmentation du coût de la vie, comme les retraités. Il y aura aussi transfert de consommation vers l’achat de carburant au détriment des autres biens de  consommation.

- Pour les transports. Augmentation importante du coût du transport, conduisant à une désorganisation des plate-formes industrielles et commerciales actuelles : en effet, leur fonctionnement repose sur une logistique très élaborée et le parcours de très longues distances. Le transport aérien sera le plus menacé. Il consomme actuellement 8 % du pétrole dans le monde, et 14 % en France.

- Pour l’agriculture et la pêche. Augmentation des prix des produits alimentaires de base, car les produits alimentaires sont maintenant au moins autant faits de pétrole que de nature (tracteurs, irriguer, chauffer les serres, fabriquer engrais et pesticides…). Et il faut encore de l’énergie pour conditionner les produits et les acheminer au consommateur. Il faut presque autant d’énergie sous forme de pétrole et de gaz que d’énergie contenue dans le produit. Le retour aux pratiques culturales d’avant la Seconde Guerre mondiale ferait baisser la production agricole française de 80 % !

- Pour le tourisme. Augmentation du prix des déplacements touristiques, qui ne deviendront accessibles qu’à quelques-uns uns, et récession pour les pays et les régions dont l’économie repose sur le tourisme, ce qui est le cas de nombreuses régions françaises.

- Pour la richesse des pays consommateurs. Siphonage au profit des pays producteurs de pétrole, et déséquilibre croissant de la balance commerciale, qu’il faudra rétablir par un travail accru à l’exportation, dans un contexte de compétition mondiale pour la conquête des marchés avec les grands pays nouvellement industrialisés.

En 1985, année qui en France a été la plus critique du deuxième choc pétrolier du point de vue des dépenses énergétiques, les dépenses pour l’énergie ont atteint environ 10,2 % du revenu moyen des ménages (7,3 % en 2006). En 1981, notre facture énergétique a représenté 5 % du PIB et l’inflation a atteint 16 %.

5/7) Le chauffage au bois n’est pas une solution

L’utilisation du bois peut être considérée comme neutre du point de vue des émissions de CO2 à condition de replanter plus d’arbres que l’on en abat. Il faut en effet attendre que le nouvel arbre ait atteint son plein développement pour que la quantité de CO2 prélevée dans l’atmosphère soit égale à celle produite par la destruction d’un arbre équivalent. Il faut aussi s’astreindre à ne prélever que des quantités compatibles avec le maintien des autres activités économiques qui dépendent du bois. De plus, il faut de l’énergie pour produire le bois, le conditionner, et le mettre à la disposition du consommateur. Cela entraîne des émissions de CO2. L’ADEME considère que les émissions nettes de CO2 attribuables au bois sont actuellement en moyenne en France d’environ 40 g/kWh de chaleur utile produite (contre 180 pour le chauffage électrique, 222 pour le gaz et 446 pour le fuel).

Il faut aussi prendre garde aux conséquences pour le voisinage de cette utilisation du bois. Sa combustion provoque en effet la formation de grandes quantités de polluants atmosphériques, et en particulier de particules carbonées et de HAP, dont on a dénoncé les effets sur la santé. Elle produit également de grandes quantités de goudrons réputés cancérigènes. Une étude de la ville de Montréal a par exemple montré que ses 50 000 poêles à bois domestiques envoyaient près de trois fois plus de particules dans l’atmosphère de la ville que l’ensemble de ses véhicules.

6/7) Ma solution, le nucléaire !?

La raison principale pour laquelle la contribution de l’électricité photovoltaïque produite par l’habitat à la production d’électricité française est négligeable est que son coût est bien trop élevé en comparaison de celui de l’électricité produite par le nucléaire. Elle ne présente donc à court et moyen terme guère d’intérêt, d’autant plus que la filière nucléaire émet moins de gaz carbonique que la filière photovoltaïque.

Il est intéressant de comparer le coût de revient de l’électricité éolienne en France avec celui de l’électricité nucléaire. Le coût actuel de fabrication et d’installation des éoliennes terrestres est d’environ 1,5 millions d’euros par MW de puissance installée. La durée de vie moyenne des éoliennes les plus récentes est estimée à 25 ans. Le coût d’investissement des centrales nucléaires en cours de construction est d’environ 2,5 millions d’euros par MW, et leur durée de vie sera probablement de 50 ans. Pour un facteur de charge de 22 %, contre 75 % à une centrale nucléaire, le coût d’investissement produit au cours de la vie de l’installation est donc d’environ 4 fois plus élevé pour l’éolien terrestre que pour le nucléaire. Ce coût est environ le double pour les éoliennes situées en mer… La France, qui dispose de centrales nucléaires, n’a pas d’intérêt d’un point de vue économique à fortement développer l’éolien, puisque celui-ci revient plus cher que le nucléaire.

Mais le potentiel de l’énergie nucléaire sera limité à l’échelle mondiale, et sa durabilité ne sera pas supérieure à celle des combustibles fossiles, tant que les réacteurs surgénérateurs n’auront pas été banalisés, ce qui prendra du temps.

7/7) quelques citations

- Les médias n’ont toujours pas jugé bon de consacrer au pic pétrolier des émissions grand public soigneusement documentées.

- Les déplacements obligés représentent en moyenne moins de la moitié des distances parcourues en voiture. Réduire de 10 % sa vitesse moyenne sur ses trajets habituels fait économiser 20 % du carburant.

- Les usages non énergétiques du pétrole représentent seulement 13 % de ses utilisations.

- S’il existe en théorie une multiplicité de substituts possibles aux carburants pétroliers, ils ne sont pas pour autant faciles à mettre en œuvre et leur efficacité est toute relative !

- Les énergies renouvelables, dont il faudra pourtant bien un jour savoir se contenter, ne sont pas pour l’instant à même de contribuer de façon significative à la résolution des problèmes posés.