année 2009

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

J’attendais mieux après un tel titre. Ce livre se contente donc d’être un commentaire assez répétitif des thèses de Hans Jonas et Jean-Pierre Dupuy. En guise d’écologie radicale, Jean-Christophe Mathias commence par laisser volontairement de côté les considérations sur la politique malthusienne puisque « la fécondité est bien souvent la seule arme des populations opprimées pour se défendre et survivre. » Un peu léger comme commentaire ! Mais l’analyse des limites du processus démocratique me semble assez pertinente : un régime démocratique ne permet de se faire entendre qu’aux intérêts présents, empêchant tout politique de porter sur un avenir lointain, surtout si celle-ci nécessite un renoncement à la croissance socio-économique.

Par exemple Dieter Birnbacher posait, dans son livre La responsabilité envers les générations futures (1994), la question de savoir si la démocratie est en mesure d’être le lieu d’une éthique du futur ; sa réponse était positive. S’il n’y a pas une continuité totale entre le processus de décision collectif et le processus de décision privée, centré sur le court terme, le cadre collectif permet cependant une acceptation plus facile de certains renoncements pour le futur. De plus la décision politique a une valeur de loi hétéronome, imposée de l’extérieur par l’Etat : l’individu acceptera d’autant plus facilement de se soumettre à cette loi s’il est conscient qu’il ne pourrait, seul, se l’imposer. En fait Dieter Birnbacher ne parle que de la possiblité de mettre au jour la prise en compte du lointain. Le fondement de cette possibilité étant l’attrait que peuvent ressentir les individus, il semble assez évident que celui-ci entrera en compétition avec d’autres attirances, et que la victoire du premier sera pour le moins aléatoire.

Le second argument affirmant l’incompatibilité entre démocratie et conscience prévoyante est celui selon lequel les dirigeants sont déterminés par leur visée élective prochaine. Dieter Birnbacher oppose plusieurs arguments. Les électeurs peuvent avoir une certaine conscience du futur. Les militants de l’avenir peuvent véhiculer leur message, par exemple par le biais de la presse. En démocratie indirecte, il est aussi possible de ne pas prendre en considération les aspirations immédiates des individus. Enfin le régime démocratique permet la délégation de ce qui concerne la problématique de l’avenir à des institutions autonomes, ce qui rend indépendant des aléas intéressés de la classe politique. Mais une « conscience du futur » est incertaine et certains arguments ne sont pas à proprement parler démocratiques : ils relèvent d’aménagements autoritaires de la démocratie.

Dieter Birnbacher pose enfin la nécessité de faire intervenir auprès des gouvernements un défenseur des générations futures, sur le modèle de l’avocat commis d’office. Néanmoins un tel schéma ne présente que le point de vue d’un conseiller sans pouvoir effectif. Sans droit de veto, on voit difficilement comment un tel avocat pourrait être réellement efficace. La question du régime politique apte à intégrer l’éthique de la responsabilité est sans doute celle qui suscite le plus de propos contradictoires. Le chef de l’Etat français Nicolas Sarkozy, lors de la clôture du Grenelle de l’environnement, affirmait : « Je ne crois pas à la responsabilité collective. La responsabilité est toujours individuelle. » Mais deux phrases plus loin, il se contredisait : « La France prendra ses responsabilités. » La France ? Quoi de plus collectif que la République ?

Peut-être la thèse de l’impossibilité démocratique est-elle la meilleure ouverture possible pour une prise de conscience de la transformation radicale qui s’impose. Si le sursaut devait advenir, ce serait certainement au prix de l’abandon de valeurs occidentales comme la compétition des intérêts particuliers, le confort des masses ou la lutte libérale pour le travail. Le dilemme consiste à prendre en considération ou bien la voix de Cassandre, ou bien celle de l’ennemi. Or, aujourd’hui, l’ennemi de l’humanité, c’est l’humanité elle-même. L’éthique de la responsabilité est la réponse silencieuse de l’homme à la fragilité du monde, celle du respect impérieux de la Terre Sacrée.

(Sang de la Terre)