année 2009

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

L’humanité est malade, malade de sa croyance libérale, malade de son productivisme, malade de sa complexité et de son sentiment de toute-puissance, malade du non respect de la Terre qui nous porte. Ce livre est celui que j’attendais, celui qui fait le diagnostic et qui montre la voie de la guérison. Yves Cochet devrait être le prochain président de la République française en 2012.

1/24) l’économie biophysique

L’économie que nous voulons esquisser – appelons-là l’économie biophysique – part de l’hypothèse que l’énergie et les matières requises pour fabriquer biens et services doivent être tout autant prises en compte que les interactions entre humains. Pourquoi, en effet, l’économie actuelle est-elle devenue une science sociale en excluant le monde biophysique ? Parce que, depuis deux siècles, l’abondance et le faible prix de l’énergie nous ont permis d’ignorer la nature. Cette profusion énergétique seule a été capable d’engendrer d’énormes richesses au XXe siècle pour une part dérisoire de nos salaires et de notre temps. Les économistes officiels répètent à satiété que le coût de l’énergie dans le PIB est d’environ 5 %, et que de cette façon nous n’avons pas à nous inquiéter. A quoi nous rétorquons que si l’on soustrayait ces 5 % de l’économie, les 95 % restants n’existeraient plus. Il faut environ 100 millions d’années pour « produire » du pétrole ; si la nature était une marchande capitaliste, à combien nous offrirait-elle le litre de super ? Contrairement à l’économie écologique, l’économie biophysique ne cherche pas à quantifier en euros le coût des services fournis par les écosystèmes, elle ne  cherche pas à faire entrer la nature à l’intérieur du cadre de l’économie néoclassique, elle s’efforce de créer un nouveau paradigme. Le travail de la nature possède en effet une valeur si incommensurable avec tout ce que l’on peut chiffrer en euros qu’il paraît absurde de tenter même de le faire.

2/24) le troisième facteur, l’énergie

L’approche classique par les seuls « travail » et  « capital » comme facteur de production omet que c’est l’énergie qui est à l’origine de toute richesse. La production dans les sociétés industrielles est proportionnelle à l’utilisation de l’énergie. Cette observation ne nie pas qu’ensuite il faille tenir compte des « préférences des consommateurs » ou des choix de la meilleure allocation de ressources, elle exprime le fait qu’en temps de rareté et de cherté énergétique nous devons nous concentrer sur la source des biens et des services : l’énergie. Bien sûr cette économie biophysique débutante ne possède pas encore les concepts, les équations et la majesté de l’économie conventionnelle. La théorie économique néoclassique contemporaine masque sous une élégance mathématique son indifférence aux lois fondamentales de la biologie, de la chimie et de la physique, notamment celles de la thermodynamique. Cette théorie est hégémonique dans les enseignements scolaires et universitaires, et il est stupéfiant de constater qu’elle ignore complètement les processus qui gouvernent la biosphère, les matières et l’énergie que nous extrayons du sous-sol, les déchets que nous rejetons dans les milieux, et l’environnement dans son ensemble. La fable de l’économie telle que l’expose la quasi-totalité des manuels de sciences économiques en fait un système circulaire d’échanges de valeurs entre la sphère des entreprises et la sphère des ménages. C’est un système conceptuellement clos, une sorte de machine intellectuelle réalisant le mouvement perpétuel à l’intérieur d’un grand parc aménagé pour la satisfaction des humains.

3/24) la contre-vérité du développement durable

La dernière trouvaille de la théorie économique est sa mutation publicitaire en « développement durable », souvent représenté par trois cercles séparés – figurant l’économique, le social et l’environnemental (mais assez proches pour qu’ils aient des intersections communes censées indiquer les relations entre ces trois domaines). Lorsqu’un arbitrage doit avoir lieu entre ces trois conceptions pour prendre une décision, c’est l’économique qui l’emporte aux dépends des deux autres. Cette représentation est une contre-vérité dans la mesure où elle suggère une autonomie de l’économique par rapport au social et à l’environnement. Elle n’est qu’une des nombreuses modalités de la propagande du productivisme pour perpétuer l’illusion du cycle production-consommation. Une plus juste représentation des domaines économique, social et environnemental eût été celle de trois cercles concentriques : le petit cercle économique au milieu, inclus dans le moyen cercle du social, lui-même contenu dans le grand cercle de l’environnement naturel.

4/24) libéralisme, marxisme, biosphère

Curieusement, depuis le début de l’ère industrielle en Occident, les penseurs du productivisme n’ont jamais envisagé les dégradations subies par la nature en amont de la production, pas plus que les dommages de rejets en aval de la consommation. Qu’ils soient libéraux ou marxistes, leurs pensées et leurs débats se sont focalisés sur les questions de propriété des moyens de production et des rapports afférents, de la croissance économique mesurée au chiffre d’affaires ou au PIB, et des modalités de la redistribution, toutes considérations étroitement humaines qui oublient complètement les relations que les sociétés entretiennent nécessairement avec la biosphère. Mais il n’y a pas de repas gratuit dans la nature. Il nous faut aujourd’hui payer l’addition.

5/24) la contre-productivité du productivisme

Munis de ces deux notions économiques – la loi de l’utilité marginale et les externalités -, nous pouvons mieux évaluer la contre-productivité du productivisme. Aux premiers stades de développement d’une société, la satisfaction (l’utilité totale) progresse rapidement, tandis que les coûts écologiques (les externalités totales) croissent peu. Puis la différence entre la satisfaction sociale et les coûts écologiques – le bénéfice net de la société – passe par un maximum (satisfaction forte, coût écologiques raisonnables). Enfin, la satisfaction sociale par habitant grandit de moins en moins, tandis que les coûts écologiques augmentent de plus en plus. La contre-productivité globale d’une société commence lorsque son bénéfice net diminue. L’effondrement de cette société est proche lorsque son bénéfice net devient nul.

6/24) l’interaction spéculaire

Malheureusement, et bien qu’effectué avec des outils économiques issus de l’orthodoxie néolibérale, le discours sur l’effondrement ne peut être tenu par les responsables économiques et politiques, qui, à la place qu’ils occupent, sont soumis aux contraintes de l’interaction spéculaire (ndlr : spéculaire, relatif au miroir). Ni par les responsables économiques parce qu’ils n’ont d’autre horizon que la rentabilité, de plus en plus financière, de leur entreprise, et la concurrence féroce pour les parts de marché dans leur secteur. Ni par les responsables politiques parce qu’ils n’ont d’autre horizon que leur prochaine réélection et la concurrence féroce pour les places de pouvoir dans les institutions.  Les uns et les autres tentent de contrecarrer la baisse des bénéfices de la société par une fuite en avant dans la complexité économique (restructuration, délocalisation, plans sociaux, croissance externe…) ou politique (pléthore de niveaux institutionnels, de lois, de réglementer, de rapports, de commissions…) au détriment du bien-être social et de la santé écologique.

7/24) l’effondrement des civilisations

L’archéologue Joseph A.Tainter a examiné la croissance et le déclin de nombreuses civilisations afin de découvrir ce qu’il y a de commun dans leurs trajectoires fatales. Sa thèse principale est que confrontées à de nouveaux problèmes, ces civilisations accroissaient la complexité de leur fonctionnement en investissant plus encore dans les mêmes moyens qui avaient permis leur éclosion. Par « accroissement de la complexité », il faut entendre la diversification des rôles sociaux, économiques et politiques, le développement des moyens de communication et la croissance de l’économie des services, le tout soutenu par une forte consommation d’énergie. L’empire romain, par exemple, fut confronté à l’augmentation de sa population, à la baisse de sa production agricole et au déclin de l’énergie par habitant. Il tenta de résoudre ces problèmes en élargissant encore son territoire par de nouvelles conquêtes afin de s’approprier les surplus énergétiques de ses voisins (métaux, céréales, esclaves…). Cependant cette extension territoriale engendra une multiplication des coûts de maintenance et des communications, des garnisons, au point que les invasions barbares ici, ou les mauvaises récoltes là, ne purent plus être résolues par une nouvelle expansion territoriale. La solution non intentionnelle de l’empire fut de se fragmenter en de plus petites unités sociales.

8/24)  le coût de la complexité

Le gain marginal d’une complexité croissante décline jusqu’à devenir négatif. Lorsque le taux marginal devient négatif, tout accroissement de la complexité (et de ses coûts) entraîne la diminution des bénéfices sociaux. L’effondrement économique et social est alors probable. Pourquoi une société gagne-t-elle de moins en moins alors que ses investissements sont de plus en plus grands ? Parce que toute société résout d’abord les problèmes les plus faciles. En 1950, il fallait un baril de pétrole pour acheminer cent barils de carburant dans les réservoirs des automobilistes européens ; aujourd’hui le même baril en amont ne nous procure que quinze barils en aval. De même on cultive d’abord les meilleures terres arables ; étendre l’agriculture sur des terres ingrates coûte plus cher pour de moindres récoltes. En politique aussi, une complexité croissante signifie plus de bureaucratie, accompagnée de dépenses à la hausse.

9/24) la contre-productivité des systèmes sociaux

Dans les années 1970, Ivan Illich avait déjà réfléchi à l’inefficacité de certains systèmes sociaux. A la différence de Joseph A.Tainter, qui envisage plutôt le collapsus des sociétés dans leur ensemble, Ivan Illich a étudié certaines institutions sociales particulières. Il développe la notion de « contre-productivité » pour rendre compte des conséquences néfastes de certaines institutions lorsque leur fonctionnement dépasse certains seuils au-delà desquels ces institutions produisent l’effet inverse de leur but initial : alors l’école abrutit, la médecine rend malade, les communications rendent sourd et muet, l’industrie détruit et l’Etat étouffe la société civile, les transports immobilisent. Par exemple la « vitesse généralisée » d’un mode de transport n’est pas le simple rapport entre la distance parcourue et le temps du parcours. Elle ajoute à ce temps de parcours le temps passé à gagner de quoi se payer l’usage d’un mode de transport. Jean-Pierre Dupuy a calculé que la vitesse généralisée d’un automobiliste est de 7 kilomètres à l’heure, soit un peu plus que celle d’un piéton. La contre-productivité des transports automobiles fut renforcée depuis cinquante ans par une politique d’urbanisme et d’aménagement du territoire conçue autour de l’automobile. La construction du mythe de la vie heureuse en pavillon avec jardin entraîna un étalement urbain beaucoup plus important que la simple croissance démographique. Si bien que dans les pays de l’OCDE, le temps passé entre le domicile et le travail n’a pas dominé depuis 1850, malgré la prétendue augmentation de la mobilité et de la vitesse de la modernité automobile. Le gain de vitesse des engins fut intégralement absorbé par l’étalement des faubourgs, l’éloignement géographique des lieux d’habitation et de travail, des écoles et des hypermarchés.

10/24) l’illusion électronique

Certains observateurs du changement de paradigme ont cru déceler une transition en cours entre l’ancienne civilisation productiviste et une nouvelle civilisation rendue possible par les avancées de l’électronique. Mais l’ère de la convergence des technologies informatique, transgénique et nano repose sur un sol matériel, énergétique et industriel à l’avenir bien fragile. Ces nouvelles technologies sont les symptômes de la pensée et de l’action technoscientifique les plus conformes au modèle productiviste. Elles ne représentent aucune alternative matérielle, spirituelle, économique ou sociale, philosophique ou politique, au productivisme. Elles sont une simple évolution moderne de celui-ci. Lorsque le baril sera à 300 dollars et le super à 5 euros le litre, quelles seront les conséquences sur la construction et la maintenance des satellites de communication, des relais de téléphonie mobile, des câbles sous-marins et des fibres optiques terrestres qui constituent l’infrastructure de notre Internet ? Fini. Terminé. Imaginez le monde sans mail et sans Web.

11/24) l’illusion technologique

L’énergie est la seule ressource qui donne les moyens de faire. Toutes les autres ressources naturelles ou fabrications intermédiaires ne peuvent être utilisées par les humains qu’au moyen d’une ou plusieurs sources d’énergie accessible. Plusieurs auteurs ont tenté de modéliser la culmination puis le déclin de l’énergie en général, toutes sources confondues. Au vu des donnés publiques sur l’ensemble des sources d’énergie, il est probable que le pic énergétique planétaire adviendra vers 2025, l’énergie totale disponible déclinant continûment ensuite. Ceux qui rêvent d’une nouvelle source d’énergie abondante et à bon marché – tels les délirants du projet ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) de fusion nucléaire – commettent une erreur d’appréciation sur l’espèce humaine. Les exemples de ce que nous avons fait avec les énergies fossiles et le nucléaire devraient nous inciter à plus de prudence. Nous avons épuisé le sous-sol, pollué les terres, les mers et l’atmosphère, fait fondre les glaciers, déréglé le climat et exterminé des milliers d’espèces. Et l’on voudrait que toujours plus d’énergie change ce comportement !

12/24) le mécanisme de l’entropie

Sans l’énergie solaire et sans ce processus improbable qu’est la vie, nous ne serions que des assemblages aléatoires d’atomes soumis à la dispersion entropique. L’énergie ne peut être  créée ou détruite, mais seulement transformée ; lors de ces transformations, quelque chose se dégrade irréversiblement. Ce quelque chose est l’« utilisabilité » de l’énergie, et la dégradation se nomme entropie. Les systèmes sociaux n’échappent pas à l’analyse thermodynamique. Une ville, par exemple, exige des concentrations massives d’énergie fossile et de matériaux qui la dotent d’une énorme empreinte écologique. Bref, l’économie réelle d’une ville, d’un pays, d’un continent doit s’intéresser autant aux mouvements d’énergie et de matériaux qu’aux transactions humaines. S’intéresser, au sens de prendre en compte, et non de calculer les coûts des services publics de la nature à l’intérieur de l’économie néoclassique, bien qu’il soit parfois éclairant « d’internaliser ces externalités » (le vocabulaire même de l’économie conventionnelle trahit l’exclusion qu’elle fait de la nature).

13/24) pic énergétique et démographie

Les animaux consomment essentiellement des flux renouvelables de nourriture, les humains consomment essentiellement des stocks non renouvelables d’énergie. C’est cette disponibilité à bon marché des énergies fossiles qui, jusqu’à aujourd’hui, a permis à l’humanité de vivre au-dessus de la capacité de charge de la planète. C’est-à-dire avec un si grand nombre d’humains pour un niveau de vie moyen. Cette époque s’achève avec l’arrivée du pic de pétrole, et vers 2025, du pic énergétique général. Les modèles courants de l’INED ou de la division des populations de l’ONU nous rassurent par des scénarios de « transition démographie » douce. Ils prévoient que la population se stabilisera vers 2050 autour de 9 à 10 milliards. Tout cela est irréaliste. Il existe une corrélation historique entre la quantité totale d’énergie dans le monde et, d’un autre, le niveau démographique et le niveau de vie. Cette corrélation est si forte qu’on peut émettre l’hypothèse d’une causalité : moins il y aura d’énergie disponible, moins la planète pourra accueillir d’individus à un certain niveau de vie. Si cette hypothèse est vraie, comme je le crois, le nombre maximal d’humains sur terre, au niveau de vie moyen actuel, déclinera d’environ 7 milliards vers 2025 à environ 5 milliards en 2050, puis 2 à 3 milliards en 2100. En résumant dans l’expression « niveau de vie moyen » de la Terre le rapport entre la consommation d’énergie par personne et le nombre de la population, on pourrait énoncer que plus le niveau de vie est élevé, moins la planète peut accueillir de personnes. L’expérience d’une telle descente énergétique après 2025 est une première absolue dans l’histoire de l’humanité. Quelles seront les réactions des populations dans les pays de l’OCDE lorsque leur niveau de vie moyen diminuera pour toujours ? Pis, lorsque partout dans le monde le nombre des habitants décroîtra massivement en raison des famines, des maladies et des guerres ?

14/24) Galilée aujourd’hui

Qu’en est-il du déni de la catastrophe écologique à l’échelon des décideurs ? La dynamique spéculaire s’exerce inexorablement. Celle–ci décrit les croyances et les actions des acteurs politiques, forgées dans l’interaction avec leurs rivaux pour les places. La propagation des croyances en l’imminence de la catastrophe écologique ne peut être que lente au sein d’un monde politique obsédé par la rivalité. Connue de chacun, leur croyance ne serait cependant pas une connaissance commune. Et encore moins une action commune puisqu’il s’agirait de modifier radicalement les modes de production et de consommation des sociétés industrialisées. Ce qui supposerait que les citoyens eux-mêmes acceptent les conséquences en termes de modification radicale de leur mode de vie. Le déni de la crise environnementale n’est donc pas dans la tête de chacun en tant qu’il serait un être déraisonnable ou insuffisamment informé, c’est un effet de système qui émerge de la combinatoire spéculaire. Le rapport à la vérité n’est pas d’ordre rationnel, il est d’ordre social. On ne peut avoir raison tout seul, Galilée en sait quelque chose.

15/24) la décroissance comme destin

Un seuil a été dépassé, un seuil de liaison entre le capitalisme fondé sur le crédit et les ressources naturelles qui sont la base de toute richesse réelle. L’espoir d’une nouvelle phase A du Kondratieff (ndlr : reprise économique), cet espoir est vain. Nous ne sommes pas à l’aube d’une nouvelle croissance matérielles, nous sommes dans la phase terminale du capitalisme. Les productivistes proclament que la croissance est un moyen d’améliorer le niveau de vie de l’humanité. Cependant on peut soutenir que le sort du quart le plus pauvre de l’humanité aujourd’hui n’est pas meilleur que celui du même quart il y a cent ans. La recherche incessante de la croissance, serinée à longueur d’années par la majorité des politiques et des médias, n’est donc pas la solution à la catastrophe écologique, elle est au contraire une aspiration au pire. La catastrophe écologique implique une conclusion fatale : la décroissance est notre destin. La décroissance n’est même plus une alternative au productivisme libéral, et qu’il s’agirait de promouvoir par quelques perspectives souriantes et démagogiques. En outre, le temps dont nous disposons pour préparer ce nouveau monde se compte en années, non en décennies. Nous ne sommes plus dans le projet de société désirable, nous sommes dans le compte à rebours pour essayer de réduire les conséquences dramatiques de l’inéluctable catastrophe. Quel est donc l’objectif monétaire que nous devons atteindre ? Que les banques tendent vers l’horizon de 100 % de réserves. Lorsque tout euro investi sera gagé par un euro préalablement déposé, alors seulement sera rétabli l’équilibre et la confiance.

16/24) vers un rationnement

Je me contenterai d’énoncer quelques orientation pour la France, dans les domaines les plus cruciaux pour la survie de la démocratie, de la paix et de la solidarité. Le principe initial est simple : diminuer l’empreinte écologique des pays de l’OCDE. Rapidement, drastiquement, équitablement. La plus efficace des mesures est l’implémentation d’un système de rationnement des carburants. C’est aussi la plus juste socialement puisque le quota mensuel distribué à chacun ne dépendra pas de ce qu’il gagne. Les quotas ainsi alloués à chacun diminueraient tous les ans, en proportion de la réduction annuelle d’importation de pétrole en France. Une autre mesure normative consisterait à interdire les déplacements automobiles non professionnels le dimanche. J’entends déjà les cris de celles et ceux qui qualifient ces mesures de liberticide, voire d’écofasciste : « On restreint mon droit à la mobilité ! » Oui, C’est cela, ou la guerre civile. Une troisième mesure serait la réduction des vitesses maximales autorisées sur autoroutes, routes, et en ville, respectivement à 90 kilomètres à l’heure, 60 km/h et 30 km/h. D’autres mesures concerneraient les véhicules eux-mêmes : bridage des moteurs, limitation du poids et de la surface au sol des engins.

17/24) pour une économie de guerre

Ne nous cachons pas la vérité, nous parlons de la mise en place d’une économie de guerre comparable à ce qu’avait décidé le président Franklin Roosevelt en 1942, après Pearl Harbor. Alors pourra se déployer la redistribution de la terre, du travail et des revenus. Redistribuer la terre en vue d’une agriculture paysanne, biologique, plus respectueuse des écosystèmes, plus intense en main d’œuvre. Redistribuer le travail par les trente-deux heures, par la reconversion des activités socialement ou écologiquement dangereuses vers les « emplois verts », l’économie solidaire… Redistribuer les revenus entre riches et pauvres, notamment par l’instauration d’un revenu maximal autorisé et d’un revenu d’existence. La « descente énergétique » inéluctable qui nous attend n’est pas nécessairement synonyme de privation, de malheur et d’effondrement, mais de renaissance des communautés locales. Décroître pour vivre mieux.

18/24) solution politique

Dans le domaine politique, les constructeurs du paradigme productiviste se sont focalisées autour de l’Etat-nation. Afin de protéger les populations de la catastrophe écologique et d’établir plus d’égalité entre les humains, les formes politiques émergentes devront être de type fédératif, fondées sur des sociétés territoriales pluralistes de petite extension, tendues vers l’autosuffisance énergétique et alimentaire des biorégions, centrées sur l’humain dans toutes ses dimensions, de moindre empreinte écologique, et protégeant l’intégrité de la biosphère et des écosystèmes locaux. Je m’efforce de vous entraîner vers la croyance qu’il est possible d’agir, de trouver des issues, ensemble, au moins à l’échelon local.

19/24) solution économique

Dans le domaine économique, ce sont les valeurs « production » et « consommation » qu’il s’agit de faire reculer dans nos imaginaires, tandis que doivent progresser les valeurs « temps libéré » ou « autonomie ». Dans le vocabulaire d’Ivan Illich, est « autonome » une activité que je ne suis pas payé pour faire, ou une activité que je ne fais pas pour être payé. Sont ainsi autonomes les pratiques de la méditation, du soin des enfants, de l’émerveillement devant les beautés de la nature, du bénévolat associatif, de l’entraide, et de bien d’autres encore selon les raisons et les passions de chacun. Mais les raisons et les passions des humains se traduisent aussi par des activés moins nobles, de la crétinisation télévisuelle à la beuverie collective, de la crapulerie de quartier à la corruption généralisée, du sexisme ordinaire à la chasse aux immigrés. Faute de pouvoir effacer des esprits humains l’interaction spéculaire, la rivalité mimétique, l’envie et la jalousie, nous pouvons tenter d’orienter le système de ces invariants anthropologiques vers d’autres attracteurs que ceux des valeurs du productivisme.

20/24) solution sociale

Dans le domaine social, l’espace fermé de l’automobile disparaîtra pour laisser la place à l’espace de marcheurs et de flâneurs, de cyclistes et de danseurs. Il n’y a pas de critique plus radicale de la modernité productiviste que d’affirmer cette dualité entre l’illusion de l’illimité fondée sur les énergies fossiles et la reconnaissance des limites que nous imposent la puissance de nos muscles et la finitude de nos corps. L’être humain postcarbone est tout à la fois conscient de la sobriété nécessaire à l’égard des ressources naturelles et habité par les dépenses de son corps. Il est un être libre, non de consumer des fossiles, mais de dépenser sans compter ses énergies vitales. Avec la déplétion des fossiles, la communication sociale se réalisera moins dans l’anonymat des objets industriels que l’on achète, et plus dans des rencontres et des interactions physiques.

21/24) modularité croissante

La modularité désigne la façon selon laquelle les éléments du système sont reliés. Une Région telle que l’Ile de France, par exemple, ne présente pas une diversité globale suffisante : son poids démographique et ses activités économique, administrative et  culturelle, sont disproportionnés par rapport à ses  capacités en énergie, en alimentation et en eau. Plus de 80 % de la nourriture des 500 millions d’habitants de l’Union européenne provient des grandes chaînes agroalimentaires. Il n’existe aucune modularité dans ce système, très sensible aux aléas du transport mondial. Comment initialiser la transition vers la descente énergétique ? Il est possible de trouver des issues, ensemble, au moins à l’échelon local. Une ferme moyenne de 50 hectares peut fournir l’essentiel de la nourriture pour 300 personnes…

22/24) l’éducation

La cosmologie de l’éducation dans le monde industriel est implicitement fondée sur la domination et l’exploitation, l’utilité et le contrôle, au bénéfice de l’humanité (entendez par là pour le profit capitaliste). Une vision écologiste de l’éducation repose sur la multidisciplinarité et la pensée systémique, la critique des valeurs sous-jacentes du productivisme, la compréhension des pensées symboliques au même titre que la pensée scientifique. Les valeurs du productivisme sont une croyance sociale, non pas un fait de nature. Les valeurs alternatives du paradigme écologiste sont tout autant une construction sociale. Néanmoins, face à la catastrophe écologique qui s’avance, ces valeurs constituent un refuge pour l’esprit qui  cherche un autre monde possible.

23/24) résumé

Si nous voulons conserver les valeurs cardinales de l’Europe que sont la paix, la démocratie et la solidarité, la transition vers cette société de sobriété doit suivre quatre orientations principales que je résume :

- la tendance vers l’autosuffisance locale et régionale en matières énergétique et alimentaire ;

- la  tendance à la décentralisation géographique des pouvoirs ;

- la tendance à la relocalisation économique ;

- la tendance à la planification concertée et aux quotas, notamment en matières énergétique et alimentaire.

Faute d’un tel plan d’urgence, je crains que notre continent européen traverse bientôt des épisodes troublés dont nous percevons déjà les prémices. Les différents « plans de relance » américain et européen, fondés sur un modèle productiviste moribond, ne feront hélas qu’accélérer l’effondrement. Le seul objectif aujourd’hui réaliste est un engagement immédiat dans la décroissance équitable. Je plaide pour la vérité, c’est à-dire pour une posture churchillienne d’annonce de lendemains qui ne chanteront pas avant longtemps, pour un projet politique de réduction équitable des consommations de matière et d’énergie, pour une mobilisation générale de la population autour d’une sorte d’économie de rationnement organisé et démocratique.

24/24) ouverture sur l’écologie profonde

Certaines thèses anti-anthropocentriques de l’écologie profonde réduisent l’humanité à une espèce parmi les autres. J’affirme plutôt que la coévolution de la nature et de la culture ne peut s’accomplir au détriment de la première, comme nous le constatons dans les réalisations du modèle productiviste. Que donc nous devons respecter l’intégrité environnementale et la biodiversité. Autrement dit, la nature possède à la fois une valeur intrinsèque (écologie profonde) et une valeur instrumentale (anthropocentrisme). Notre identité humaine n’aurait aucun sens  si elle n’incluait pas, comme une part indispensable d’elle-même, celle des animaux et des plantes, des écosystèmes et de la Terre. La domination entre humains a les mêmes racines que la domination de la nature. Le patriarcat, le sexisme, le racisme et l’ethnocentrisme doivent laisser la place à une vision partenariale des relations inter-humaines. En dégradant ou en détruisant des non-humains, nous disqualifions aussi notre identité humaine. Plus généralement, la Terre que nous habitons, n’est pas qu’un support matériel, non plus qu’une simple biosphère, c’est notre écoumène. C’est la Terre en tant qu’elle est habitée par l’humanité, et c’est aussi l’humanité en tant qu’elle habite la Terre. L’écoumène est une réalité relationnelle.

(Bréal)