année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Le livre d’Eva Sas prouve que l’écologie politique ne débouche pas encore sur une philosophie intégrée dans une pratique militante. Il insiste sur les vertus du débat, sans montrer que les contraintes naturelles surdéterminent les délibérations humaines. Il mélange diverses pensées difficilement compatibles, Illich, Guattari, Bourdieu… mais ce n’est qu’un début, continuons la réflexion ! Voici quelques extraits recomposés :

1/5) Introduction

Quand Descartes nous donne comme projet de nous rendre maîtres et possesseurs de la nature, l’écologie scientifique va révéler, avec la notion d’écosystèmes, la dépendance de l’homme à l’égard de son environnement : nous sommes possesseurs de la nature autant que la nature nous possède. L’écologie étend en définitive  cette volonté de maîtrise. L’homme se donne pour projet de maîtriser la nature, mais aussi son action sur la nature. L’écologie politique s’inscrit dans une vision du monde régie par l’interaction qui nous rend à la fois déterminés et déterminants.

L’écologie entre dans le champ politique français au travers de la candidature à l’élection présidentielle de René Dumont en 1974, et de la création des Verts en 1984. Elle se range progressivement à gauche de l’échiquier politique pour deux raisons principales. D’une part, le constat des limites des ressources planétaires met au centre la question de la répartition des richesses, rejoignant ainsi les autres forces de gauche. D’autre part, le seul jeu des intérêts individuels induit des conséquences catastrophiques sur l’environnement ; elle questionne donc directement le libéralisme économique.

2/5) Ivan Illich

L’écologie politique s’oppose aux courants de pensées conservateur ou autoritaire qui caractérise une partie de la droite française. Car elle s’ancre dans une pensée fondamentalement contestataire, la pensée 68. La Convivialité d’Ivan Illich s’inscrivait dans cette mouvance :

« Une société conviviale est une société qui donne à l’homme la possibilité d’exercer l’action la plus autonome et la plus créative. » La professionnalisation croissante des activités empêche le citoyen de développer ses propres capacités. Du permis de construire à l’établissement de normes qui rendent impossible pour le citoyen moyen de construire sa propre maison, le secteur du bâtiment illustre cette professionnalisation. L’industrialisation génère une société où les citoyens sont devenus incapables de produire par eux-mêmes, ou même de penser par eux-mêmes ; ils sont habitués à recevoir produits, services et savoirs, préemballés, prêts à consommer.

3/5) Hans Jonas

Avec son Principe responsabilité, Hans Jonas formalise en 1979 les fondamentaux d’une éthique écologiste. L’agir humain a changé, ses conséquences peuvent concerner la planète entière et les générations futures. Or l’éthique moderne n’a toujours concerné que des relations interpersonnelles inscrites dans la proximité. Une éthique refondée doit prendre en compte non seulement une nouvelle étendue spatiale et temporelle, mais aussi des objets qu’elle n’envisageait pas jusque là, à commencer par la nature. Car la fin des années 1970 voit la prise de conscience d’une vulnérabilité de la nature insoupçonnée jusque-là. De plus, les changements technologiques peuvent impliquer des conséquences de grande ampleur dans un temps très court. C’est donc une éthique de la précaution qui doit prévaloir.

Hans Jonas va donc formuler ainsi le principe responsabilité : « Agis de façon à ce que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. » La morale développée jusqu’à présent pouvait se passer d’un fondement métaphysique car elle était fondée sur la réciprocité (Aime ton prochain comme toi-même) et sur la logique de la raison, dans l’impératif catégorique de Kant : « Agis de telle sorte que tu puisses également vouloir que ta maxime devienne une loi universelle. » Lorsqu’il est question du droit des générations futures, il n’est question ni de réciprocité ni de logique puisqu’il s’agit d’un droit à être de ce qui n’est pas encore.

De plus, avec la production de la vie, la nature manifeste une fin déterminée, à savoir la vie elle-même. La nature aurait donc un vouloir sans savoir anticipatif. Pour Jonas, il n’existe pas de transcendance supérieure (Dieu) au nom de laquelle nous pourrions ne pas partager le décret de la nature. Le respect inaliénable de la vie est un sentiment qui a été extrêmement présent dans la première génération d’écologistes, et qui reste un élément fondateur de l’écologie politique. En revanche, la recherche d’un fondement métaphysique restera sans écho dans une génération qui a été fortement influencée par les courants libertaires.

4/5) Habermas

L’approche libérale de la démocratie, en fondant la légitimité dans le seul individu isolé, ne répond pas à la question posée par le déterminisme du sujet et par la relativité des valeurs. L’addition de votes isolés permet-elle nécessairement de trouver un mode de vivre-ensemble juste ? Habermas va s’attacher à décrire les conditions nécessaires de la discussion qui puissent conduire à une norme valide : « Sont valides les normes d’action sur lesquelles toutes les personnes susceptibles d’être concernées pourraient se mettre d’accord en tant que participants à des discussions rationnelles.

L’intersubjectivité s’incarne dans les processus de délibération. C’est dans le dialogue, dans cet espace « entre » les sujets, que peut se refonder cette légitimité démocratique à construire une norme éthique. Il ne faut pas jouer la majorité contre la minorité mais l’émanation d’une volonté commune dans le respect de tous. L’éthique de la discussion ne doit pas faire oublier l’analyse du réel.

5/5) conclusion

L’urgence de l’action porte en elle le risque d’une dérive autoritaire. C’est pourquoi un discours éco-systèmique n’est justifié que s’il est équilibré par une démarche volontaire, par un combat pour l’autonomie, pour le droit à la différence. Nul n’est besoin d’un mouvement collectif massif pour commencer sans attendre cette « révolution » de la responsabilité, celle du comportement individuel au quotidien : je maîtrise ce que je fais et je sais que cela va dans le bon sens. C’est la seule chose dont on peut être sûr. La responsabilité est en définitive le meilleur moyen d’échapper à une norme coercitive institutionnalisée, en posant individuellement nos propres limites. Cette responsabilité suppose l’autonomie, car seul un être humain maître de ses actes peut en être comptable. C’est pourquoi l’écologie politique aura toujours combattu le gigantisme des structures et l’emprise de l’Etat comme du marché.

Mais l’écologie politique est aussi adhésion à l’interdépendance, qu’il faut choisir plutôt que subir. Le questionnement reste donc permanent : Quelles sont les conséquences de mes pratiques individuelles et de nos pratiques collectives sur la société ou l’environnement, aujourd’hui et demain ? Et parce que nous sommes tous citoyens d’une même Terre et que nos destins ne peuvent en être dissociés, notre devoir de solidarité ne doit pas s’arrêter à nos frontières.

En définitive l’écologie politique est l’art des limites. Dans un monde à ressources limitées, il n’est pas possible de faire reposer la réduction des inégalités sur l’accroissement global des richesses matérielles. A la croissance, il faut substituer une répartition volontaire des richesses.