année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Benjamin Dessus est ingénieur et économiste, il préside l'ONG Global Chance. Il a notamment publié Pas de gabegie pour l’énergie (2004) et So Watt (2005). Sylvain David est maître de conférences à l'institut de physique nucléaire d'Orsay. Ses recherches portent sur les réacteurs du futur. Il est l’auteur d’Accelerator-Driven, Subcritical Reactor (2000).

L’un porte un regard critique sur la techno-science, l’autre gagne sa vie avec la recherche technologique. La conclusion coule de source : l’un remet en question notre mode de vie, l’autre non. Voici quelques extraits recomposés :

1/3) Benjamin Dessus

L’histoire des scénarios  de prospective énergétique depuis 40 ans illustre l’évolution des esprits. Jusqu’à la fin des années 1980, les scénarios mondiaux sont tous élaborés par des producteurs d’énergie réunis dans le Conseil mondial de l’énergie pour anticiper l’évolution des marchés. A l’horizon 2050, ils imaginent des consommations d’énergie trois à quatre fois supérieures à celles des années 1980. C’est dans cette tradition que se situent la plupart des scénarios ultérieurs. Mais en 1988, quatre chercheurs envisagent pour la première fois la nécessité d’une diminution sensible de la consommation d’énergie des habitants du Nord pour permettre un développement contrôlé des consommations d’énergie au Sud. En 1990, dans la continuité de ce travail, deux chercheurs du CNRS élaborent le scénario NOE (nouvelles options énergétiques). Il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que les travaux de prospective du GIEC (groupe intergouvernemental d’experts sur le climat) conduisent à des scénarios dont certains ressemblent fort au NOE. La question de la sobriété énergétique est alors réapparue comme la première condition de stabilisation des concentrations de GES (gaz à effet de serre).

A partir de 2006 seulement, l’AIE (Agence internationale de l’énergie) a commencé à chercher comment infléchir ses prévisions pour qu’elles puissent respecter les normes climatiques recommandées par le GIEC. C’est l’objet d’un rapport paru en 2008, Energy Technology Perspectives. Globalement les scénarios NOE et AIE donnent des résultats équivalents du point de vue du climat, mais ils divergent profondément sur trois points majeurs : le degré de confiance dans le progrès techno-scientifique, dans le dogme de la croissance économique et dans l’aspect négociable ou non de « notre » mode de vie. Le scénario 450 ppm de l’AIE fait le pari de découvertes continues de pétrole, ce qui ne paraît pas vraisemblable selon la plupart des géologues. Il suppose aussi le lancement d’un programme de capture et stockage du CO2 et d’un programme nucléaire mondial. Tout cela en grande partie parce que l’AIE n’ose pas remettre en cause l’hypothèse d’une croissance économique encore significative des pays riches dans les 40 ans qui viennent : 2,1 % aux Etats-Unis et 1,9 % pour l’UE jusqu’en 2030. Il n’est pas envisagé d’évolution significative des modes de vie actuels des pays riches, propriétés de maisons individuelles de plus en plus vastes et éloignées des lieux d’activités, véhicules particuliers de plus en plus nombreux… Dans les scénarios type NOE au contraire, une attention toute particulière est consacrée aux infrastructures, habitat, transports, organisation de la production et des échanges. L’Etat contrôle les messages publicitaires abusifs, pratique une politique fiscale (bonus-malus, taxe carbone, etc.).

Pour les tenants de la croissance verte, c’est la croissance qui reste intouchable, même pour les plus riches : au progrès technique de faire le reste. D’accord pour des véhicules à piles à combustible dernier cri consommant l’équivalent de 3 litres aux 100 kilomètres. Rien n’interdit qu’il s’agisse d’un 4x4 ! Mais il n’est même pas nécessaire de craindre le réchauffement du climat ou la fin du pétrole pour nous apercevoir que la stratégie actuelle échoue là même ou elle prétendait gagner : depuis 20 ans, les inégalités entre riches et pauvres se creusent, la précarité énergétique continue de se développer, et les dégâts environnementaux atteignent d’abord les plus pauvres. C’est est fini du salut pour tous par la croissance et la technologie, fût-elle verte.

Pour ceux qui dénoncent les paris technologiques irréalistes, la sobriété des comportements est un élément indissociable de la maîtrise de l’énergie, pour réduire les inégalités les plus criantes et éviter l’effet rebond qu’engendrent les progrès d’efficacité énergétique. L’urgence d’aujourd’hui n’est donc ni à la libéralisation des marchés, ni à la capture du CO2, ni au nucléaire de demain ou d’après-demain. L’urgence est à l’égalité, à la sobriété, à la solidarité énergétique, maintenant. Et cela implique des renversements de priorité dans les choix d’infrastructures, dans la relocalisation des activités et des responsabilités énergétiques aux niveaux territoriaux pertinents. Cela implique aussi la remise en cause d’habitudes culturelles telles que le culte de la vitesse, du jetable et de la concurrence à tout prix.

2/3) Sylvain David

Peut-on doubler la production d’énergie tout en divisant par deux les émissions de CO2 ? L’efficacité énergétique est ici un point-clé, puisqu’elle permet d’augmenter le niveau de vie en consommant moins d’énergie. Avec l’effet rebond, il n’existe pas à ma connaissance d’exemple significatif où l’amélioration de l’efficacité énergétique dans un secteur a conduit à une réduction importante de la consommation totale, et par là à des économies d’énergie. Mais rappelons que lors de la Seconde Guerre mondiale, la consommation d’énergie a chuté d’un facteur 4 en France : est-on prêt à décider d’une telle stratégie en temps de paix et de façon démocratique ? Il est donc temps d’examiner les réponses que peuvent apporter les nouvelles sources d’énergie, non émettrices de CO2.

Les énergies renouvelables ont un fort potentiel, mais cela reste insuffisant. La possibilité de stockage du CO2 issu de la combustion d’une ressource fossile est aujourd’hui à l’étude. On le voit, sans recours significatif au nucléaire, il est  à craindre que les pays émergents et pauvres ne puissent accéder aux niveaux  de consommation d’énergie, et donc de vie, auxquels ils aspirent. Il est tout à fait possible de relever le défi d’un fort déploiement du nucléaire au niveau mondial, de façon acceptable. Le problème des déchets est sérieux, mais devrait être relativisé, au regard du risque que fait peser sur nos sociétés le dérèglement climatique. Il faut noter que l’utilisation du charbon pour produire des combustibles liquides est possible via le procédé Fischer-Tropsch. La réduction des émissions de CO2 ne sera pas imposée par la nature, en tout cas pas assez rapidement. Même si les ressources fossiles sont limitées, elles restent néanmoins trop importantes du point de vue du climat.

L’humanité doit-elle inverser la trajectoire de croissance économique observée depuis des décennies au niveau mondial ? Je ne crois pas cette solution possible pour trois raisons : l’absence de base politique, le manque d’efficacité de la décroissance et la faiblesse de son rythme. Aucun homme politique en passe d’être élu ne propose une forte décroissance de la consommation d’énergie. Comment inciter ou obliger les personnes à habiter plus près de leur travail ? Il faut prendre conscience que certains progrès sociaux essentiels de nos sociétés conduisent aujourd’hui à augmenter la consommation d’énergie : l’égalité homme/femme, qui complique le rapprochement habitation/travail ; le « droit » au divorce, qui conduit à augmenter la surface d’habitation moyenne par personne et les besoins énergétiques associés. Ne sommes-nous pas finalement un puissant lobby de consommateurs ? Reporter la faute sur l’industrie est un peu trop facile, et ne nous permet pas de nous interroger sur notre résistance à changer notre mode de vie.

On entrevoit aussi à quoi pourrait conduire une stratégie de maîtrise de la démographie évoquée par Benjamin Dessus. Mettre en œuvre une diminution programmée, légalisée, théorisée de la population peut conduire à des dérives dramatiques. Il n’en reste pas moins qu’une taxe carbone significative, au moins de l’ordre de 100 euros la tonne, devrait avoir un impact favorable sur les émissions de GES. Annoncer en France une taxe carbone à 17 euros et la supprimer quelques mois après crée de la confusion. Une voie réaliste mais décevante peut s’imposer, préparer nos générations futures à développer de grandes capacités d’adaptation à des changements climatiques significatifs.

3/3) Benjamin Dessus

Sylvain David restreint la question au seul climat en ne citant ni l’épuisement des matières premières et des ressources en eau, ni l’épuisement des sols et la perte de biodiversité, questions qui remettent en jeu nos civilisations à plus ou moins long terme. Mon contradicteur se contente d’évoquer le confinement des déchets nucléaires dans des colis très résistants gérable efficacement comme si cette « gestion » ne posait aucun problème si elle doit s’exercer sur plusieurs dizaines de milliers d’années, alors que c’est la question que chacun se pose.

La proposition de Sylvain David s’articule autour d’un choix déterminant, celui de ne pas remettre en cause notre mode de vie d’Européens et par voie de conséquence l’ordre de grandeur de notre consommation d’énergie par habitant. Le danger principal de cette proposition est l’optimisme injustifié qu’elle risque de produire sur les lecteurs. Pourquoi, en effet, nous engager dans des efforts de consommation d’énergie et dans la recherche de modes de vie plus sobres ?

Enfin, puisque la consommation d’énergie est historiquement corrélée à la quantité d’humains présents sur la planète, le contrôle de la croissance de la population mondiale apparaît comme un levier efficace de régulation de cette consommation d’énergie. Depuis longtemps et pour des raisons diverses, des Etats ont pratiqué des politiques volontaristes dans ce domaine, et souvent avec succès. Mais il n’est pas possible de proposer des politiques hardies dans ce domaine sans traiter des relations entre développement et fécondité. Reste que dans les pays européens, une politique de ralentissement des naissances se heurterait frontalement à la question du vieillissement de la population.

Il n’y a pas de réponse crédible à la crise qui nous guette sans une remise à plat concertée et démocratique de concepts comme la croissance ou les modes de vie des pays occidentaux.

(éditons Prométhée, octobre 2010)