année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Il est assez cocasse que l’appel de la ministre de la Recherche Valérie Pécresse (LeMonde 20 septembre 2007) pour que « la nation se rassemble derrière les scientifiques » soit un ensemble de faits qui sont la conséquence de l’activité des scientifiques : le vieillissement de la population, le réchauffement climatique, les menaces sur la biodiversité ou les risques des grandes pollutions ! Les mésaventures persistantes de l’indispensable charte de l’expertise montrent que les lobbies scientifico-industriels feront tout pour la dénaturer.

La science est une merveilleuse activité de l’esprit humain pour comprendre le monde, mais son avatar industriel (la technoscience) vise seulement à mettre sur le marché des productions d’intérêt économique ou militaire. Ce néologisme, introduit dans les années 1970 par le philosophe belge Gilbert Hottois, désigne le  complexe scientifico-industriel qui va du laboratoire au marché et réciproquement. Il concerne aujourd’hui presque toute l’activité de recherche. Il n’est pas critiquable que la connaissance débouche sur des productions favorables au bien-être de l’humanité dans le respect de la planète. Mais pourquoi tous les textes officiels englobent-ils sous le même label recherche et innovation ce qui appartient à la pensée et ce qui nourrit le marché ? Il est indécent de valoriser tous les effets de la recherche en les parant du mot science.

Les chercheurs et les industriels auxquels ils sont liés n’ont pas de légitimité pour définir seuls les domaines d’intervention à rechercher. La démocratisation de la technoscience s’avère nécessaire. Il faut cultiver chez les citoyens l’audace de se prétendre juges de ce que font les laboratoires.

1/5) Le tournant de l’anthropocène

Bienvenue dans l’anthropocène, cette ère géologique qui marque l’apogée de la déconnexion de l’homme avec la nature par l’impact de la croissance industrielle et démographique. Les Homo sapiens-demens sont parvenus, en moins de deux cents ans, à faire fondre les calottes glacières, faire dériver des continents de déchets et bouleverser les grands cycles vitaux de notre planète – air, eau, carbone. La planète entière est devenue un laboratoire à ciel ouvert. L’Homo sapiens est aussi un Homo demens.

A l’heure de l’anthropocène, la nature est sommée de devenir une machine à absorber les excès humains. La nouvelle panacée, c’est la séquestration du carbone. Cette technologie relève pour le moment du mythe. Très coûteuse en énergie, les installations n’existent qu’à l’état de prototype. Et la loi sur le climat et l’énergie du président Obama reconnaît en 2009 au charbon propre un rôle central dans la lutte contre l’effet de serre ! Des mesures bien plus drastiques s’imposent : fermeture des centrales à charbon, économies d’énergie, sobriété des comportements, relocalisation de la production, fin du tourisme de masse…

Une anthopolitique relativiserait la position de l’homme au sein de la nature. Elle le protégerait de sa tentation du vertige, de sa propension à la démesure et à la destruction. Homo demens des sociétés thermo-industrielles sollicite d’urgence un encadrement politique, une politique de civilisation. Aller vers la sobriété, c’est une question matérialiste et non morale, c’est la seule politique planétaire de paix.

2/5) L’homme augmenté

Le corps humain est désormais investi par les médecins et les sciences biologiques jusqu’au tréfonds de son intimité. Le corps visible sera valorisé par des prothèses de puissance inédite, à l’interface du vivant et de l’inerte. La nouvelle fabrique du corps humain correspond à la volonté de formatage, de standardisation des individus pour optimiser leurs fonctions de producteurs comme de consommateurs selon les exigences du marché dans une économie compétitive.

Le contrôle qualitatif des générations humaines devrait désormais s’exercer au niveau de l’embryon juste conçu ou même par un diagnostic génétique préimplantatoire. Mais la motivation n’est pas la biodiversité, mais au contraire l’élimination des caractères estimés délétères. Or, cette qualification est souvent arbitraire parce que prononcée en absence de connaissances suffisantes sur les fonctions du génome, et à partir de choix inspirés par l’économique, l’affectivité ou le conformisme.

A la normalisation du corps s’ajoute la nécessité de sa surveillance. Grâce aux technologies de radio-identification (RFID), l’industrie de la surveillance a un point commun avec la biologie moléculaire : elle se loge dans le corps d’abord, avant de se relier au satellite et à la Toile. Les corps deviennent traçables, tout comme les marchandises, selon les mêmes processus d’étiquetage par codes-barres. Il ne s’agit plus de signes apparents destinés à être vus et reconnus par d’autres sujets, mais d’informations destinées à être identifiées et traitées par un dispositif technique. C’est au moment où les identités paraissent le moins déterminées socialement que les moyens physiques susceptibles de les stabiliser durablement apparaissent légitimes.

3/5) Se réconcilier avec le vivant

Il est une conséquence des pratiques agricoles modernes dont il est rarement fait mention : leurs effets sur la biodiversité cultivée. On estime ainsi que 80 % des légumes cultivés il y a cinquante ans ont disparu. Alors que les communautés paysannes sélectionnaient leurs semences depuis le néolithique, la spécialisation des tâches a cantonné l’agriculteur dans un rôle de producteur. Les connaissances se sont retrouvées aux mains d’experts au lieu d’être partagées. En conséquence l’innovation en matière de semences se retrouve avant tout guidée par les enjeux de la compétitivité de l’industrie semencière. Les sélectionneurs se sont fondés sur des variétés homogènes pour augmenter la production. La possibilité d’une valorisation économique par le brevet devient un nouveau critère, et les marchés financiers de nouveaux évaluateurs de recherche.

A l’opposé des techniques d’uniformisation qui dominent aujourd’hui la recherche en agronomie, ce sont des approches holistiques qu’il faut mobiliser ; penser des innovations pour accompagner les évolutions spontanées du vivant ; penser une agriculture qui s’appuie sur les processus de l’écosystème ; adopter la démarche fondatrice de l’écologie, qui consiste à tenir compte de l’ensemble des interactions qui lient les êtres vivants entre eux et avec leur milieu de vie. Il n’y a pas de raison d’opposer une bonne diversité sauvage et une mauvaises biodiversité cultivée. La diversité est une caractéristique du vivant. Elle signe sa capacité d’adaptation et de récupération après un traumatisme, autrement dit sa résilience. Autrefois, comme il n’existe pas deux terroirs identiques, des centaines voire des milliers de variétés étaient utilisées.

Notre capacité de nous réconcilier avec le vivant ne repose pas uniquement sur la capacité de la communauté scientifique à développer de nouveaux savoirs. Elle appelle une nouvelle alliance entre citoyens, consommateurs, chercheurs et paysans. La création en 2003 du réseau Semences paysannes remet les paysans au cœur du processus d’innovation végétale. Il est temps de faire un meilleur usage des rayons solaires et de l’azote terrestre.

4/5) Sciences et démocratie : les conventions de citoyens

Tandis que l’investissement de nos sociétés dans l’innovation technique est quasi-illimitée, nous n’avons pas l’habitude d’investir dans l’innovation démocratique. Les enjeux marchands de court terme ont une influence croissante sur la production scientifique. Mais trois facteurs contribuent à remettre en cause la position dominante de l’idéologie du progrès : la prise de conscience de l’urgence écologique, les scandales sanitaires et le dévoilement de la place prise par les intérêts économiques dans les choix de recherche. D’où l’émergence de nouvelles expertises en dehors des lieux officiels de production de savoir : associations de paysans, réseaux de patients, animateurs de projets de formes urbaines durables… Le tiers secteur scientifique s’organise pour répondre aux besoins sociaux et écologiques négligés par la recherche, qu’elle soit publique ou privée.

Les conventions de citoyens, autrefois qualifiées de conférence de citoyens, permettent de hiérarchiser les priorités de recherche. La fondation Sciences citoyennes a proposé un projet législatif pour définir plus précisément ces conventions :

http://sciencescitoyennes.org/regles-pour-la-qualite-et-la-credibilite-de-la-procedure/ :

Les « conférences de citoyens » se sont récemment multipliées (on en dénombrait 4 jusqu’en 2008 puis 4 en 2009-2010) en négligeant de plus en plus la rigueur du protocole qui permet la validation de ces procédures. De plus, à la suite de la proposition du député Jean Léonetti, un projet de loi devrait être adopté pour confier au Comité national d’éthique l’organisation de CdC. Dans la discussion parlementaire préliminaire on a pu voir les députés de toutes tendances se débattre pour priver ce projet de toute consistance démocratique réelle. Aussi il nous a paru nécessaire d’énoncer brièvement quelques règles, inspirées par le proposition de loi de la FSC, sans lesquelles les CdC perdraient leur crédibilité et donc leur vertu exceptionnelle d’aide à la décision.

Le sujet : La CdC porte sur un sujet d’intérêt général suscitant des controverses ; il doit avoir acquis un certain degré de maturité. Son thème doit être circonscrit à une ou quelques questions précises. Dans le cas des thèmes très généraux, plusieurs conférences peuvent être organisées dans plusieurs lieux, chacun porteur d’un sous-thème, et les panels de citoyens impliqués doivent être réunis un week-end pour faire eux-mêmes la synthèse Ne pas faire : thème trop vaste, imprécis ou immature

Constitution du panel de citoyens : le tirage au sort sur liste électorale doit être la règle. Ce choix initial est suivi de plusieurs correctifs : s’assurer de la disponibilité, de l’indépendance et de l’intérêt des citoyens par rapport au thème, créer une diversité maximale et écarter les personnes impliquées à titre personnel. Ne pas faire : recruter des personnes déjà identifiées (professionnels des sondages, anciens participants à une CdC…)

Constitution du comité de pilotage : le comité de pilotage doit être indépendant de l’organisateur pour en assurer l’objectivité. Il doit comporter des spécialistes du débat public et des spécialistes du sujet en discussion. L’ensemble doit représenter une palette de savoirs et de positions variées sur le thème choisi Ne pas faire : comité de pilotage homogène ou consensuel

Contenu de la formation : Le comité de pilotage doit établir le programme (thèmes, intervenants, cahiers d’acteurs,…) par consensus afin que soient exposés/discutés aussi bien les principaux savoirs consensuels que les aspects controversés en éclairant sur les raisons de ces controverses Ne pas faire : fuir le contradictoire en recherchant une formation “neutre”

Désignation de l’animateur : il doit être un professionnel de l’animation, n’ayant aucun lien avec le sujet traité, recruté par le seul comité de pilotage, indépendant du commanditaire et de l’éventuel prestataire de services organisant les aspects matériels de la CdC Ne pas faire : accepter l’animateur apporté par un acteur de la procédure

Déroulement de la formation : au moins 2 WE (séparés par plusieurs semaines) dont le premier est pédagogique (initiation) et le second fait intervenir des experts d’avis variés. Ne pas faire : formation accélérée ou incomplète

Débat final en public : les citoyens doivent choisir eux-mêmes les personnalités et porteurs d’intérêts à interroger Ne pas faire : imposer aux citoyens l’ensemble des experts

Rigueur procédurale : neutralité absolue de l’animateur ; anonymat des citoyens ; éviter absolument tout contact non programmé entre les formateurs et porteurs d’intérêts et le panel de citoyens ; rédaction de l’avis par les citoyens eux-mêmes Ne pas faire : toute influence sur le panel de citoyens qui ne soit pas prévue par le programme de formation ; accès des formateurs/organisateurs (ou de personnes extérieures) au panel en dehors des moments d’intervention prévus par le protocole

Privilégier une réception des citoyens du panel qui soit de bonne qualité (hôtel, repas) et la seule indemnisation des frais engagés par les citoyens plutôt que leur rémunération Ne pas faire : participer à une CdC doit rester une action citoyenne, pas un complément de revenu

A toutes les étapes, la transparence est requise grâce à la vidéo du processus et à la publication de la procédure ; une évaluation indépendante de l’ensemble doit être réalisée a posteriori. Le public, et particulièrement les citoyens du panel, doivent être avertis de toutes les suites données à l’avis Ne pas faire : dissimuler certains points de la procédure (composition du comité de pilotage, programme de formation, etc.) ; refermer la fenêtre une fois la CdC terminée, y compris sur les suites politiques données aux avis

5/5) conclusion

La protection de la liberté d’expression sur les questions technoscientifiques, et en particulier lorsque cette expression se retrouve muselée par des intérêts marchands, est devenue une urgence. Deux pays ont adopté une loi qui comporte des dispositions concrètes pour la protection des lanceurs d’alerte vis-à-vis des mesures de rétorsion : Public Interest Disclosure Act au Royaume-Uni en 1998 et Whistleblower protection Act aux Etats-Unis en 2002. Une telle législation serait souhaitable en France.

Ivan Illich avait montré que les nouvelles techniques devenaient rapidement contre-productives. L’enjeu final est de remplacer nos prothèses techniques, construites pour la vitesse et la centralisation, par d’autres prothèses, capables de nos satisfaire dans un cadre de ralentissement et de relocalisation.