année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Dans cet essai polémique au style très incisif, Michel Tarrier plaide pour l’instauration d’une écocratie bienveillante imposant une décroissance, tant économique que démographique, en partant du principe qu’ « il est insuffisant d’inciter, il faut obliger » (p185).

1/6)Une critique de l’environnementalisme, un plaidoyer pour le biocentrisme

La pensée environnementaliste est le fruit de notre anthropocentrisme que l’auteur n’hésite pas à dénoncer : « Pour qui nous prenons nous ? Ne sommes-nous pas une espèce parmi d’autres, dans un immense jeu de subtiles interdépendances ? […] Et pourtant, nous sommes stupidement capables de détricoter, de découdre ce réseau d’équilibres, alors que nous commençons seulement à en appréhender le fonctionnement ». (p16)

Michel Tarrier accuse les religions monothéistes d’être à l’origine de l’anthropocentrisme qui prédomine dans nos sociétés : le dogme d’une Terre plate de six mille ans, l’apparition ex-nihilo de l’homme, l’injonction à peupler la Terre de façon incontrôlée, la soumission de la Nature à ses besoins, ç’en est trop pour l’auteur qui appel à un déicide : « Les amis de la Terre attendent désespérément le déicide sans lequel les génocides et écocides n’auront de cesse » (p20).

L’anthropocentrisme a également été renforcé par la pensée cartésienne, qui, elle non plus, n’échappe pas à la critique de l’auteur : « Le siècle des lumières a peut-être relégué Dieu mais Descartes a tristement introduit l’animal machine ». (p 20) « Une fois le cartésianisme bien inculqué, le regard protecteur sur la Nature devient ipso facto vilement fonctionnel ». (p36) « Les peuples premiers vécurent toujours dans la compréhension du monde, sans provoquer de destruction notable […] C’est en partie pour leur éthique du tout sacré que nous les avons physiquement et culturellement occis […] La pensée holistique, l’approche panthéiste sont des voies bien trop subtiles et diffuses pour notre quête du rationnel ». (p35)

Cet anthropocentrisme nous a coupés de la Nature. Lorsqu’on la protège c’est à des fins utilitaristes, pour préserver notre qualité de vie. C’est ce que Michel Tarrier appelle « l’environnementalisme » : protéger par souci économique et non par empathie.

Parmi un florilège d’exemples, retenons les « programmes cosmétiques » de l’UNESCO qui promeut « un tourisme vert ». « De quoi les dites réserves sont-elles protégées si l’on appelle les visiteurs à s’y rendre plus nombreux ? »(p56). « Les Galapagos ont été classées au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 1978 mais ont été récemment déclarées en haut risque écologique. Le gouvernement de Quito a émis un décret restreignant le tourisme, les vols aériens et les permis de résidence. Comme quoi, même sous contrôle, ce tourisme vert reste un indéniable danger. 100 000 à 150 000 touristes visitent chaque année ce sanctuaire de naturalité ». (p58)

« La conservation de la Nature symbolique revêt tous les avantages du compromis politique, sans présenter les inconvénients et les contraintes de la protection effective […] Immergé dans l’aboulie générale, le grand public ne le sait pas ». (p66)

Michel Tarrier plaide pour l’adoption d’une éthique biocentriste et d’un « un néopaganisme reconstructiviste » afin de se « rapprocher des peuples premiers et naturels, de leurs panthéons sacrées respectant et vénérant la Nature » (p20).

2/6) Un panorama des formes d’éco guérilla : « Quand les verts voient rouge »

« L’antéchriste technophobe » (p75)

Michel Tarrier traite du cas de Théodore KACZYNSKI, mathématicien surdoué, né en 1942, qui a été l’auteur, entre 1978 et 1995, de 43 attentats signés Unabomber. Envoyait des colis piégés à des acteurs emblématiques d’un progrès technique qu’il dénonçait. Ses actions totalisèrent 3 morts et 29 blessés.

« Quand les animalistes montent au front » (p79)

L’action directe du militantisme animal est née dans les années 60 en Angleterre. L’auteur retrace l’histoire des groupes d’activistes luttant contre les bourreaux d’animaux. Il évoque ainsi la Hunting Saboteurs Association de John PRESTIDGE qui a obtenu, en 2004, l’interdiction de la chasse à courre en Angleterre et au Pays de Galles. Se focalise ensuite sur l’Animal Liberation Front (ALF), successeur de Band of Mercy, né dans les années 70. C’est une organisation clandestine, non centralisée, qui considère que quiconque faisant une action pour sauver des animaux ou pour endommager la propriété de ceux qui les maltraitent (du cassage de vitres à l’incendie) en veillant à ce que nul ne soit blessé, peut revendiquer son action au nom d’ALF qui, en retour, lui apportera son soutien en cas d’arrestation. Depuis 1976, plus de 200 activistes ont été emprisonnés pour des milliers d’actions directes. Le bilan global de ces groupes de militants est positif : trouver un manteau de fourrure aux R-U relève du défi et de nombreuses fermes d’élevage de chiens et de chats voués à l’expérimentation ont été acculées à la faillite. ALF agit de trois manières :

-par le sabotage économique afin de décourager les investisseurs et d’augmenter les coûts de la sécurité jusqu’à rendre non viable la traite animale. Concrètement, le sabotage économique s’effectue par la dégradation de locaux, d’équipements, etc.

-par l’intimidation à l’empoisonnement. Souvent ce sont des canulars. Mais porte ses fruits car fait naître une suspicion chez les consommateurs car retirer les produits du marché est une opération coûteuse.

-par la diffamation. Par exemple, les employés des labos où ont lieu des expérimentations sont accusés d’être pédophiles, des inscriptions comme « tueurs de chiots » sont taguées sur leur voiture, etc.

Les éco-guerriers (p93)

Regroupent les militants qui luttent contre les dégradations de l’environnement. Ce sont ceux qui entravent des constructions détruisant des écosystèmes, qui luttent contre la sylviculture sélective et la pollution visuelle (« les éteigneurs de néon », les « casseur de pubs »), qui organisent des actions anti-chasse, des émeutes antinucléaires, qui fauchent des champs cultivés aux OGM, etc. Leur répertoire d’actions est varié : sabotage des engins de travaux (crever des pneus, sabler les réservoirs…), planter des clous à la base des troncs pour mettre les tronçonneuses hors d’usage, introduire des champignons parasites dans les résineux issus d’un reboisement considéré comme préjudiciable à l’écosystème, s’enchaîner à des engins, à des grilles, ou même à des rails pour empêcher le transport de déchets nucléaires, etc.

3/6) Diaboliser les écologistes : les coups fourrés de nos démocraties vandales

Les activistes écologistes sont diabolisés, on les accuse de terrorisme, d’actes criminels…L’auteur revient sur les mésaventures de Greenpeace lors de sa lutte contre les essais nucléaires avec l’affaire du Rainbow Warrior (1985) et du Rainbow Warrior II (1995). Après la fin des essais nucléaires, le Rainbow Warrior réoriente ses missions et participe aux campagnes de lutte contre la chasse aux baleines. En 2008, deux militants japonais de Greenpeace sont arrêtés. Ils avaient démontré et apporté des preuves aux autorités japonaises d’une filière illégale d’écoulement de viande de baleine. Mais ce ne sont pas les criminels qui ont été arrêtés mais des membres de Greenpeace ! Jun Hoshikawa, directeur de Greenpeace Japon : « Dans un monde qui marche sur la tête, vous pouvez être arrêté pour avoir révélé un crime ».

Pire, Michel Tarrier montre qu’on veut faire de l’écologisme un crime contre l’humanité. Il revient sur la campagne de désinformation visant à incomber le regain du paludisme aux écologistes, car ceux-ci ont fait pression pour que l’OMS interdise la production et la commercialisation du DDT, produit efficace pour lutter contre les moustiques mais qui, utilisé de manière incontrôlée, a des conséquences néfastes pour l’environnement et les populations. Or, d’une part, les écologistes, dont Rachel Carson, n’ont jamais appelé à l’interdiction globale du DDT mais seulement à une limitation de son emploi. Les critiques écologistes portaient sur l’inconscience des épandages à grande échelle et sur la désinformation menée par l’industrie chimique afin de préserver et d’augmenter ses profits (p139). D’autre part, des exemples, comme celui de Bornéo, illustrent l’échec des campagnes de pulvérisation de DDT : le nombre de moustiques diminua drastiquement mais leurs cadavres servirent de nourriture aux geckos qui, intoxiqués, devinrent une proie facile pour les chats qui eux-mêmes furent intoxiqués. Les chats trépassant par milliers, les rats connurent une explosion démographique. Ils dévorèrent les récoltes et diffusèrent la peste bubonique. Finalement les moustiques réinvestirent les zones pulvérisées, étant désormais résistants au DDT. La malaria sévit toujours à Bornéo (p140).

4/6) Un panorama des catastrophes en cours et à venir

Michel Tarrier évoque les drames environnementaux auxquels nous sommes déjà confrontés :

-Appauvrissement, désertification et érosion des sols. De 1956 à 1996, 1/3 des sols arables du globe ont dû être délaissés en raison de leur irréversible aridité.

-Assèchement de grands fleuves (exemple du Jourdain) et de lacs (lac Tchad, mer d’Aral…)

-Déforestation. Depuis 15 ans, 80 000 km2 de forêts disparaissent chaque année, soit la surface de l’Autriche.

-Pollution de l’eau. Cause : pollutions chimiques et bactériennes. Conséquences : L’eau polluée tuerait 7 à 8 millions de personnes par an.

-Pollution de l’air. A Mexico, la ville la plus polluée du monde, 70% des enfants de moins de 14 ans sont asthmatiques.

-Extinction de nombreuses espèces. Nous vivons la 6e phase d’extinction massive d’espèces mais celle-ci est bien plus rapide et dramatique que les précédentes.

-Augmentation de l’effet de serre.

« La Terre vue du ciel : bientôt un cimetière, une fosse commune » (p177).

5/6) Des démocraties à bout de souffle incapables de remédier à l’écocide

D’après l’auteur, « la démocratie tue la planète ». (p185)

«Pour être élu, il faut un peu de charisme, un maximum de bagout et ne pas lésiner dans l’outrance mensongère […] Tout se résume à l’économie, à la sécurité et à une certaine idée crâneuse de la nation ». (p180) « C’est donc clair, on ne peut compter sur le jeu démocratique, essentiellement théâtral et propagandiste, entre les mains sournoises de mégalomanes pour s’enquérir d’une véritable veille planétaire ». (p181) « Nos démocraties libérales sont trop mercantiles, trop pesantes, trop capricieuses et trop borgnes pour adopter les mesures nécessaires pour pérenniser les ressources planétaires ». (p 182). « Il suffit d’assister aux interminables tergiversations des nations quant aux mesures urgentes à prendre en ce qui concerne le changement climatique alors que le diktat utile d’un comité d’experts pourrait résoudre la question en deux temps, trois mouvements ». (p184) « Le législateur n’a jamais voulu s’entourer de scientifiques un tant soit peu véhéments pour une meilleure élaboration des textes […] La société du faux-semblant a la dent dure et ne s’entoure que de conseillers béni-oui-oui pour ne rien remettre en question et persévérer dans ses erreurs coupables et rentables ». (p53).

6/6) Ecocratie : mode d’emploi

L’auteur est partisan de la mise en place d’une « écocratie bienveillante » qui imposerait une décroissance tant économique que démographique.

« Quelle dictature préférez-vous ? Une dictature écologique bienveillante envers les générations futures ou une dictature du capital, de l’ultralibéralisme, du consumérisme aveugle, une dictature des lobbys qui hypothèque notre futur ? Nos démocraties occidentales ne sont rien d’autre que des dictatures en trompe l’œil ». (p189) « L’écocratie serait non arbitraire mais coercitive, non pas délétère pour les libertés mais contraignante à l’encontre de toutes les atteintes envers les valeurs pérennes de la planète, imposant un respect incontestable à l’endroit du Vivant ». (p192) L’auteur s’insurge contre les qualificatifs tels que celui d’ « éco-fascisme ». « Lorsque le maire d’une ville comme Barcelone oblige par ordonnance ses administrés à l’installation de panneaux solaires, fait-il œuvre d’éco-fascisme ? ». (p195) « La nouvelle écocratie aura comme pilier central l’état d’urgence écologique et reposera sur un pouvoir biocratique et conservationniste » (p288)

Michel Tarrier termine en listant un certain nombre d’objectifs à atteindre et de mesures d’urgence à mettre en œuvre :

1/ Institution d’une Organisation mondiale pour la biosphère émanant de l’ONU. Obligera tous les gouvernements à se doter d’un ministère du Futur qui aura un droit de regard sur tous les autres ministères.

2/ Mettre un « coup d’arrêt à la pétro-action ».

Fiscalité plus contraignante pour tous les véhicules motorisés. Justification requise au-delà d’un véhicule par domicile, 4X4 assujetti à une autorisation. Arrêt du développement du réseau routier. Incitation au covoiturage, obligatoire dans bien des cas. Gratuité des transports collectifs et quasi-gratuité des transports régionaux. Péage automobile pour entrer dans les centres urbains. Restriction du trafic aérien. Lourde taxation frappant l’utilisation des dérivés pétroliers dans l’ensemble des activités industrielles.

3/ Instituer une dépopulation.

La Terre ne peut nourrir les 9 milliards d’habitants que l’on escompte pour 2050. La perte annuelle de centaines de milliers d’hectares de sols arables et la fin du pétrole va nous forcer à abandonner notre système agricole productiviste. Or, « assurer l’alimentation des 9 à 12 milliards de bouches promises dans un futur proche uniquement avec du bio ne résiste pas à un examen sérieux de la question » (p153). D’où la conclusion selon laquelle « Notre monde surpeuplé ne passera pas le cap de l’effondrement post-pétrolier » (p153). « Moins nous serons nombreux, moins nous consommerons et plus nous serons prospères, voire heureux » (p218). « Encourager la surpopulation, c’est cautionner un crime volontaire contre l’humanité » (p 224). Comment instituer cette dénatalité nécessaire ? Par exemple : avantage fiscaux pour les couples ayant renoncé à procréer et des amendes pour toute naissance au-delà d’un enfant par femme (p230). Toute recherche médicale intentée dans le sens de l’allongement de la durée de vie devrait être proscrite ou privée de crédits (p231). Le renouvellement des générations dans les pays développés devra se faire par l’immigration.

4/ Inciter à un certain végétarisme.

« Le mangeur quotidien de viande est un drogué […] Laisser ce type d’individu en totale liberté constitue un grave manquement à l’intérêt général » (p261).Exemple de mesures à mettre en place : instauration de tickets hebdomadaires ou mensuels de viande et/ou taxation de tous les produits carnés. De même pour le poisson. « Il s’agit de mettre un terme aux affres environnementaux du pâturage, de soulager la faim dans les pays exploités, d’assurer aux pays exploiteurs une alimentation plus saine, et d’établir un rapport moins barbare entre les animaux et nous » (p268).

A ces grands ensembles de mesures, l’auteur en ajoute d’autres, tels que :

- Développer au niveau mondial la géothermie et multipliez les éoliennes offshore.

-Instituer un délit de non-assistance à Nature en danger (p159)

- Mettre en place un Nuremberg de l’écologie pour juger les écocidaires (p203)

Conclusion

Michel Tarrier doute cependant grandement de l’avènement d’une dictature verte bienveillante. Une vision pessimiste de la nature humaine et une conviction selon laquelle il est déjà trop tard lui fait écrire que : « L’humanité ne guérira pas, elle disparaîtra. Tout ce qui précède n’est donc que littérature ». (p299)

Commentaire :

Les nombreux exemples constituent l’atout principal de cet ouvrage. Le fait que l’auteur esquisse des propositions concrètes pour changer de cap est également un bon point à souligner. Il est toutefois possible que le style très incisif, qui nuit à la scientificité de l’ouvrage, et les nombreuses répétitions en lassent certains.

(Résumé réalisé par Mathias ZOMER)