année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Selon Peter Reichel, les nazis auraient été les premiers à comprendre l’importance de la culture de masse. Avec tous les moyens à leur disposition, ils ont créé un monde d’illusions qui a entraîné un peuple entier au désastre avec sa complicité active. En fait, ce résultat n’est que la continuation logique de la Révolution industrielle. C’est en Angleterre, le berceau de l’industrialisation, que sont nés le sport et le tourisme avant que les Etats-Unis ne deviennent le cœur de la culture de masse. La naissance de la production de masse au début du XXe siècle correspondait l’émergence d’une consommation de masse. En coupant les travailleurs de leur base rurale et domestique, qui constituait leur principal moyen de subsistance et leurs réseaux de sociabilité, le capitalisme industriel a obtenu leur soumission. Cette domestication des travailleurs s’est accompagnée du développement d’une culture de masse. Elle se définit comme un ensemble d’œuvres, d’objets et d’attitudes, conçus et fabriqués selon les lois de l’industrie, et imposés aux humains comme n’importe quelle autre marchandise. L’impuissance et la malléabilité des masses s'accroissent en même temps que les quantités de biens qui leur sont assignées. A partir du moment où le salariat s’étend à une majorité de la population, les dominants ne peuvent plus se contenter uniquement des rapports de force bruts. A ceux-ci, toujours nécessaire en dernier recours, s’ajouter la fabrication du consentement.

Au cours du XXe siècle, les modes de vie se sont uniformisés et l’imaginaire de la société de consommation s’est répandu sur toute la planète. Dans un même mouvement, le capitalisme désenchante le monde, détruit toute forme d’autonomie et d’authenticité tout en favorisant les intérêts d’une minorité. La culture de masse est un élément essentiel de la reproduction de la société dominante. Le divertissement a pris de telles proportions qu’il menace les racines anthropologiques d’une civilisation. La lutte contre le divertissement n’est pas marginale ou périphérique. Lutte de classe et contestation culturelle doivent donc aller de pair.

Quelques extraits du livre :

1/4) Cassez vos écrans ; la spectacularisation du monde

Pour qu’il y ait culture, il faut une hiérarchisation, une mise en ordre des savoirs. Les écrans sont le contraire de l’éducation, il n’y a aucun cheminement cohérent, c’est le désordre mental. Ils permettent la diffusion, non la constitution des savoirs. Les activités de réflexion supposent l’abstraction, donc, à un moment donné, l’absence d’images. La pensée prend du temps alors que l’écran fait vivre dans l’immédiateté.

Avec la télévision, l’image nous fixe et nous fige. Avec la radio, on peut continuer à bouger, à travailler, ce que l’image ne permet pas. Regarder la télé, c’est être immobilisé. La journée, c’est de plus en plus l’œil qui fait l’essentiel. Le corps est peu sollicité, assis au travail, assis dans les transports, assis devant la télévision. C’est un phénomène nouveau pour l’humanité dont on ne sait quelles seront les conséquences physiques et neurologiques. Mais imaginons un extraterrestre qui débarquerait sur terre et qui verrait le soir à 20 heures des millions de personnes assises devant une source lumineuse. Il dirait : « C’est comme dans une Eglise, nous sommes en présence d’un culte religieux. » Le terme de dépendance est imprécis, mais il capture l’essence d’un phénomène bien réel : le nombre d’heures que les gens passent à regarder la télévision est stupéfiant.

Tous les messages d’une émission télé ou d’un film sont retravaillés pour que la lecture soit le plus simple possible. Nous sommes face à un appauvrissement de la communication. Lorsque je regarde la télé, ma conscience devient alors celle des instants successifs qui défilent à l’écran, d’où cette capacité à vider l’esprit. Avec des électrodes, on peut mesurer les ondes électriques produites par le cerveau en activité. Quand il y a baisse d’activité cérébrale, on peut l’identifier grâce à l’émission d’ondes alpha. Or, quand on regarde la télé, on constate une baisse d’activité cérébrale. L’appareil lui-même nous met dans un état réceptif passif. Les publicitaires disent que le téléspectateur est dans un état réceptif de quasi-sommeil, et qu’eux, les publicitaires, fournissent en quelque sorte les « rêves ». Le message de la télévision est la télévision, elle devient une fin en soi, indépendamment de ce qu’on y regarde. La télévision est donc une aliénation au sens étymologique du mot, le fait de se « rendre étranger à soi-même », d’être dépossédé de soi. On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui rappelant sa liberté. Il ne peut pas y avoir de bonne télévision, socialement non-aliénante. Mais pour les jeunes, la télé n’a que des aspects positifs. Un questionnaire sur le modèle de ceux faits par les psychiatres pour savoir s’il y a un problème de dépendance a été distribué en lycée. Des questions comme : « Combien de temps passez-vous devant la télé ? » ; « Est-ce que vous vous endormez devant la télé ? » ; « Est-ce que dès fois vous regardez n’importe quoi à la télé ? » Et dernière question : « Est-ce que vous estimez que vous êtes accros ? » Certains répondaient qu’ils regardaient la télé cinq heures par jour, ils répondaient oui à tout. Et : « Non, je ne suis pas accro » ! Le vertige que procure les outils techniques comme la télévision ou le portable empêche l’individu d’exister par lui-même.

Internet devient la concrétisation matérielle d’une culture qui n’est plus, comme jadis, fédératrice de collectifs autonomes maître de leurs conditions de vie. Il est créateur d’individus atomisés. Un site web reliant des individus sans pratiques quotidiennes communes ne peut donner lieu qu’à une communauté virtuelle et à une opposition illusoire. Les analystes les plus naïfs fantasment l’émergence de la « blogosphère » comme l’avènement d’un nouvel espace démocratique alors même que l’enjeu réel qui préoccupe les technocrates est précisément de faire asseoir l’humanité entière devant un écran.

Le fantasme qui hante la société du numérique n’est autre que celui de sa propre finalité : plus aucune obligation sociale, puisque les technologies font écran (au sens propre) entre les individus ; plus aucune attache à autrui, puisque toute relation est susceptible d’être annulée par un simple « clic ». Le fantasme ultra-libéral ne vise rien d’autre que la fin du politique, c’est-à-dire la fin du « vivre ensemble », condition même de toute sociabilité, mais aussi de toute lutte émancipatrice. Le discours contemporain nous fait  croire qu’être libre revient à faire ce que l’on veut, quand on veut, indépendamment de toute considération éthique ou politique. Tout au contraire, espérer être libre implique d’avoir conscience de ses chaînes, et non de vivre comme si elles n’existaient pas.

2/4) Homo publicitus ; une domestication quotidienne

L’histoire de la publicité est relativement récente et découle de l’évolution d’une société industrielle. Les premières agences de publicité apparaissent à la fin du XIXe siècle, lorsque la Révolution industrielle vient modifier en profondeur les rapports sociaux. La production de masse et le développement des grands centres urbains rendent nécessaire la mise au point de nouvelles techniques pour mettre en relation producteurs et consommateurs. En France, Emile de Girardin, le fondateur du quotidien La Presse en 1836, est le premier à vendre des espaces de son journal à des annonceurs. La multiplication des panneaux, affiches et enseignes, injonction permanente à l’acte d’achat individuel, permet d’étendre le contrôle social bien au-delà de l’usine. Jules Arren est le premier Français à écrire un manuel de publicité en 1912. L’Ecole technique de publicité est créée en 1927 sur l’initiative d’annonceurs. Mais le véritable bond en avant de la publicité se fait après la seconde guerre mondiale, avec l’arrivée dans les foyers de la télévision. L’Angleterre, l’Italie et la Suisse autorisent rapidement la diffusion de spots télévisés. En France, il faut attendre 1968 pour que le gouvernement Pompidou, prétendant vouloir adapter l’économie française à ses concurrentes européennes, autorise la diffusion des premiers spots  (limitée initialement à 7 minutes par jour) sur une chaîne nationale. Aujourd’hui, comme l’a rappelé Patrick le Lay, président de TF1, « Nos émissions ont pour vocation de rendre disponible le cerveau du téléspectateur, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » (Le Monde du 11-12 juillet 2004)

On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui rappelant sa liberté. Affirmer dans chaque slogan publicitaire la liberté de choix des consommateurs, c’est vouloir faire coïncider une production industrielle décidée à l’avance avec les envies de chacun. Le schéma classique du besoin qui porte vers l’objet s’est renversé, les objets génèrent des désirs qui, à leur tour, créent des besoins. Le désir d’objet a pris le pas sur le désir d’être. La publicité est le fleuron le plus abouti de l’arsenal capitaliste de domestication. Plus question de rêver au « grand soir », car l’important est de vivre cette vie cool et branchée vantée par telle marque de chaussures ou de boissons gazeuses. Le discours publicitaire joue constamment sur l’idée de rupture. Or, il ne s’agit pas ici d’une rupture collective avec l’ordre établi, mais d’une rupture individuelle manipulée au sein d’une société en perpétuel mouvement. Tout acte de contestation est transformé en spectacle par la publicité, et par là même dépolitisé. Les utopies politiques meurent, assassinées et remplacées par l’individualisme grégaire de la consommation publicitaire. Penser la contestation anti-publicitaire, c’est donc penser la lutte anticapitaliste.

L’industrie et la publicité se présupposent réciproquement. Une société qui produit le nécessaire pour vivre n’a bien sûr pas besoin de publicité. La publicité transforme le niveau de vie des gens, elle les persuade par exemple qu’il vaut mieux acheter des soupes en boîte que les faire soi-même, ingurgiter des boissons gazeuses plutôt que boire de l’eau, se déplacer en voiture plutôt qu’en vélo. La publicité, vecteur de toutes les innovations, apparaît dès lors comme une machine de guerre contre les traditions culturelles d’autonomie populaire. Il en résulte une société où les producteurs ne consomment jamais ce qu’ils produisent et où les consommateurs ne produisent jamais ce qu’ils consomment. Il y a une perte totale d’autonomie vis-à-vis du système social. Ce n’est plus le client qui va sur le marché chercher les biens dont il a besoin, auprès de commerçants qu’il a appris à connaître, ce sont des commerciaux invisibles qui traquent les consommateurs jusque chez eux pour leur inoculer les besoins nécessaires à la reproduction du capital. Il faut que le prolétaire achète, non plus pour satisfaire ses besoins primaires, mais pour satisfaire les exigences historiques de la machine capitaliste. Les techniques publicitaires de la grande industrie américaine sont tellement impressionnantes qu’en 1932 Goebbels, le propagandiste d’Adolf Hitler, déclarait vouloir employer « des méthodes américaines à l’échelle américaine » dans sa propagande.

Les gens ne perçoivent que les pubs prises isolément sans voir que l’ensemble forme un discours en réseau qui programme ce qu’on pourrait appeler un mode d’emploi de la vie, ce que François Brune appelle le « bonheur conforme ». Ce bonheur est structuré par l’idéologie de la consommation. La publicité est totalitaire à deux niveaux. D’abord elle coupe tous les espaces et le temps, elle est omniprésente dans la cité. La publicité est aussi totalitaire dans sa conception de l’être humain. Elle prétend répondre à tous les aspects de l’existence : le bonheur relationnel, l’engagement citoyen, la dimension spirituelle. Elle est une main mise sur toutes les valeurs traditionnelles, valeurs pourtant en opposition avec la consommation. Les pubs prônent la révolution tous les matins, elle prétend occuper tout le champ humain. Le discours publicitaire ne connaît pas la négativité, il s’est débarrassé du principe dialectique qui veut qu’au sein de tout discours travaillent des forces antagonistes. En récupérant toutes les autres formes de discours, la publicité se présente comme le régulateur de toute communication qu’elle soit marchande ou non marchande. Le langage publicitaire est donc éminemment politique, il détourne le politique, il finit par le remplacer. Il n’est donc pas surprenant de voir l’imagerie révolutionnaire détournée à des fins mercantiles. L’image de Che Guevara, de Gandhi ou l’iconographie soixante-huitarde sont pillés ou parodiés pour servir les intérêts de la grande distribution. La publicité s’affirme ainsi comme seule projection possible d’un avenir radieux.

Ce qui la différencie des totalitarismes d’antan, c’est qu’il est moins brutal, beaucoup plus insidieux. La publicité cultive ce que René Girard a défini comme « désir mimétique » : je dois désirer ce que l’autre désire. Avec la télévision et les médias de masse contemporains, tout le monde regarde les mêmes choses, et tout le monde apprend à désirer, ou pire encore, percevoir les mêmes facettes du monde moderne. Privés de singularité, les individus cherchent à se singulariser par les artefacts que leur propose le marché. L’individu devenu segment de marché, la conscience transformée en enjeu commercial, les sociétés contemporaines voient s’ouvrir l’horizon d’un monde devenu à la fois rationnellement et pulsionnellement totalitaire. Le système publicitaire divise la société en deux groupes distincts, entre émetteurs actifs dotés des pouvoirs économiques et politiques, et récepteurs passifs chargés de consommer à outrance. Comme le disait Adlous Huxley, le principe de stabilité sociale consiste à faire désirer aux gens ce qu’on a programmé pour eux. C’est exactement ce que fait la publicité, elle nous enferme dans une cage.

Une cage ne se partage pas, elle se saccage. La lutte antipub est bien une lutte à part entière et non une parenthèse entre deux luttes sociales « sérieuses ».

3/4) On hait les champions ! Contre l’idéologie sportive

L’analyse de Jean-Marie Brohm

Les philosophes de l’école de Francfort avaient soutenu que le capitalisme produit des modes de comportements compétitifs, dont le sport est le modèle paradigmatique. En septembre 1968, on a sorti un numéro spécial de la revue Partisans, « Sport, culture et répression ». On expliquait que le sport est une structure politique d’encadrement des masses, et notamment de la jeunesse, un moyen de contrôle social que le fascisme a porté à son comble. On s’est heurté à la fois au parti communiste, qui défendait le sport dit socialiste, et à la bourgeoise gaulliste, qui souhaitait produire des champions. Le sport est une superstructure idéologique, pour parler comme Marx, qui a pour fonction de reproduire les rapports de production, de conformer les gens à la compétition de tous contre tous, à la servilité, l’aliénation et l’acclamation des héros. Le sport a la vertu de dissimuler sous son côté anodin, bon enfant, populiste, ses fonctions politiques réactionnaires. Le sport est un phénomène de manipulation de masse utilisé par la télé, la publicité, le discours politique.

Le sport est la compétition institutionnellement réglée dans le cadre de fédérations, de clubs ; c’est une institution de la compétition généralisée, au niveau local, national et international, avec ses règlements, ses techniques codifiées, ses contraintes bureaucratiques. Lorsque tu as dix ans et que tu entres dans un club, tu passes d’un échelon à un autre dans un système hiérarchisé dont l’objectif et de produire des champions d’Etat ou des mercenaires sponsorisés. Cela n’a rien à avoir avec la possibilité que nous avons de nager, de nous balader dans la nature ou de jouer au ballon sur la plage.

La quasi-totalité de la gauche politique pense que le capitalisme a détourné le sport mais que, dans son essence, il serait pur, éducatif et sain. C’est une mystification absolue. Les excès du sport sont la nature même du sport. Le sport rouge était lié à l’appareil d’Etat soviétique. Le sport « travailliste » prétendait faire un sport différent, ouvrier, associatif. C’est du flan. Ils font des compétitions comme les autres avec des arbitres, les mêmes règles sportives, et tôt ou tard les gens se foutent sur la gueule. C’est toujours la violence de la compétition qui s’impose. D’autant que les enjeux financiers accroissent cette violence : « Il faut absolument gagner ». Cet impératif, lié aux cadences infernales, conduit au dopage et aux manipulations génétiques.

Comment des militants peuvent-ils oublier que le sport a un effet politique massif de diversion, d’illusion et d’abrutissement de la classe ouvrière, C’est une manière de redoubler l’aliénation capitaliste. La corruption gangrène le football professionnel, des matchs sont truqués à travers des mafias qui organisent des paris clandestins, etc. Les supporters le savent, mais ils ne veulent pas briser le rêve. C’est très exactement ce qu’on appelle l’aliénation, ce qu’Engels a appelé la fausse conscience : la conscience d’un monde qui fait croire mensongèrement que le football, c’est du jeu, la liberté, la culture… Mais l’ethnologie montre que celui qui critique les mythes est banni, car ceux-ci permettent de renforcer la cohésion sociale.

Autres analyses :

Selon Fabien Ollier, le sport rouge n’a fait que participer à la stratégie de développement du capitalisme et de son hypertrophie, le fascisme. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si la première volonté sportive du PCF est institué par Jacques Doriot. Fanatique, viril, autoritariste, disciplinaire et sportif convaincu, celui qui deviendra le chef incontesté du parti populaire français donne à la FST (section de l’internationale rouge sportive des années 1920) tous les traits qui caractérisent ce que Wilhelm Reich nommait le « fascisme rouge ».

Selon Bourdieu, l’activité physique ne devient sportive qu’à partir du moment où « s’est constitué un champ de concurrence à l’intérieur duquel s’est trouvé défini le sport comme pratique spécifique, irréductible à un simple jeu rituel ou au divertissement  festif ». Le sport s’autonomise en tant que champ spécifique dès le XIXe siècle, selon les vecteurs de constitution d’un champ : construction d’enjeux qui lui sont internes, création de carrières professionnelles, mise en place de structures sociales, d’événements spécifiques, etc. Ce qui fait le sport aujourd’hui, ce n’est pas tant qu’il y ait des ballons et des gens pour courir derrière, mais bien plutôt qu’il existe des cours d’EPS, des clubs, des  fédérations, des compétitions, des athlètes, etc. Les origines du sport sont marquées : le passage du jeu au sport s’est accompli dans les grandes écoles réservées aux élites de la société bourgeoise, là où les enfants des familles de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie ont repris un certain nombre de jeux populaires pour constituer un corpus de règlements spécifiques et d’un corps de dirigeants spécialisés. L’athlétisme, le football, l’aviron, le tennis et la gymnastique ont été inventé par la bourgeoisie pour son propre divertissement et pour former le caractère de ses futurs chevaliers de l’industrie et de l’empire. Aujourd’hui le rôle du sport est de quadriller et de discipliner les masses. Coubertin l’explique clairement : « Pour que 100 se livrent à la culture physique, il faut que 50 fassent du sport. Pour que 50 fassent du sport, il faut que 20 se spécialisent, il faut que 5 soient capables de performances étonnantes ».

4/4) L’horreur touristique ; le management de la planète

Autrefois le voyageur cherchait l’hospitalité, maintenant le touriste paye le gîte. Autrefois on partait à l’aventure, maintenant on suit un itinéraire standardisé. Le touriste est désormais captif d’un tissu serré de prestations, étapes obligatoires, gestes monnayés, mise en scène de paysages. Nous vivons sous le signe de la mise en production du monde, un management du tourisme. Les campagnes publicitaires des organisateurs de séjours de vacances s’appuient essentiellement sur le sentiment d’évasion et ses délices. Il s’agit d’inviter à venir jouir de la « pureté » de la nature ou des humains pour ressourcer l’Occidental. C’est bien là la subtilité ; vendre de l’aventure organisée est l’exact contraire de l’aventure, pourtant l’illusion demeure. Le tourisme accompagne l’essor des moyens de transport et la diffusion du mode de vie occidental. Il est bien un phénomène total étroitement lié à une société prédatrice. Le tourisme est une activité vacancière foncièrement attachée à la mobilité. Le développement des transports n’a pas seulement augmenté la vitesse des transports et la distance parcourue, mais aussi leur fréquence, multipliant ainsi les impacts écologiques du tourisme.

Au XVIIIe siècle, les jeunes riches Anglais font leur grand Tour de l’Europe. Son industrialisation date de la création de la première agence de voyage par Thomas Cook en 1841. En France, les premiers congés payés de 1936 vont permettre aux ouvriers de découvrir la mer. Les années 1970 et 1980 voit la distance des destinations s’agrandir et l’usage des transports aériens croître. L’industrie se structure, multiplication des guides, créations de clubs de vacances et d’infrastructures. Le tourisme devient un produit de consommation comme un autre. C’est même devenu la première activité économique mondiale devant le pétrole et l’automobile. Il emploie 200 millions de personnes, soit 8 % de l’emploi mondial. La France reste la première destination touristique mondiale ; le nombre de touristes étranger venus visiter la France est passé de 79 millions en 2008 à 74 millions en 2009 (secrétaire d’Etat chargé du tourisme, mardi 11 avril 2010). A mesure que s’étend le mode de vie occidental, le tourisme se développe. En Chine par exemple, les voyages à l’intérieur du pays explosent et de nombreux Chinois visitent le monde. Les personnes âgées voyagent aussi de plus en plus, elles pèsent énormément dans l’industrie touristique. Le trafic aérien explose alors qu’il s’agit du mode de transport le plus nocif qu’il soit pour le système climatique planétaire, à la fois par les quantités de gaz à effet de serre qu’il émet et par le fait que ces gaz sont émis directement dans la haute atmosphère, là où ils contribuent le plus à l’effet de serre. Mais l’industrie touristique, plus soucieuse des profits à engranger que de l’épanouissement de la vie ou de la protection de la planète, voit surtout dans la hausse des températures et l’émiettement des glaces du pôle la possibilité de nouveaux profits.

Le loisir conforte le travail, il permet d’y revenir détendu, reposé, défoulé. Nous voici prêt, de nouveau, à nous vendre à fond à notre activité productive, celle qui finance, justement, la gamme plus ou moins étendue de nos loisirs. Le tourisme est une compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance. Avec les pénuries probables de carburant, le management du monde trouvera la solution : il donnera du signe en place et lieu d’une réalité. On nous vendra du virtuel, de l’espace de synthèse. Cela a déjà commencé. Notre époque est réduite au culte du divertissement plutôt qu’à la culture de la diversité.

Le point de vue de Bernard Charbonneau (Le jardin de Babylone, 1967)

Ce qui rend les voyages si faciles, les rend inutiles. Parce que l’individu moderne aime la virginité, s’il y reste un lieu vierge, il s’y porte aussitôt pour le violer ; et la démocratie exige que les masses en fassent autant. Comme le goût de la nature se répand dans la mesure où celle-ci disparaît, des masses de plus en plus grandes s’accumulent sur des espaces de plus en plus restreints. Aujourd’hui sites et monuments sont plus menacés par l’administration des masses que par les ravages du temps. Et il devient alors nécessaire de défendre la nature contre l’industrie touristique. Alors il faut réglementer, et de plus en plus strictement, le camping, la cueillette des fleurs, etc. Le besoin d’un libre contact avec la nature perd sa raison d’être. A quoi bon fuir la ville, si c’est pour se réveiller dans un square, sous le regard d’un gardien ? La nature se transforme en industrie, et le groupe de copains en administration hiérarchisé dont les directeurs portent le pagne ou le slip comme d’autre le smoking. L’avion fait de Papeete un autre Nice ; les temps sont proches où, si l’on veut fuir les machines et les foules, il vaudra mieux passer ses vacances à Manhattan ou dans la Ruhr.

Il fallait des années pour connaître les détours d’un torrent, désormais manuels et guides permettront au premier venu de jouir du fruit que toute une vie de passion permettait juste de cueillir ; mais il est probable que ce jour-là ce fruit disparaîtra. L’opposition de l’indigène et du touriste apparente la station balnéaire à la société coloniale. Les envahisseurs établissent d’abord une tête de pont sur la côte. Ils en expulsent les habitants en leur achetant au mètre les propriétés rurales qui se vendaient à l’hectare. Ensuite ils progressent le long des côtes et vers l’arrière-pays en suivant les routes qu’ils ont fait asphalter pour leurs colonnes motorisées. Les peuples, leurs mœurs et leurs vertus sont anéantis par le tourisme par avion plus sûrement encore que par l’implantation d’un combinat sidérurgique.

Ce qui naît de la ville et de l’industrie est réintégré par l’industrie et la ville. La nature se transforme en industrie lourde dont l’avion est le sinistre messager.

(Offensive, éditions de l’échappée 2010)