année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

En février 2010, l’ancien ministre Claude Allègre publie un livre intitulé l’imposture climatique. En trois citations, voici le style de l’ouvrage : « Comment un commando d’hommes, les uns scientifiques, les autres politiques, a-t-il pu utiliser tous les rouages de la société moderne pour mobiliser la Planète autour d’un mythe sans fondement ? » ; « Cette aventure, qui a mobilisé à Copenhague 112 chefs d’Etat et plus de 1000 journalistes du monde entier, a été le résultat de l’activisme d’une trentaine de personnes tout au plus. » ; « Des scientifiques dévoyés ambitionnant l’argent et la gloire, des politiques peu nombreux mais fanatisés à l’idée de sauver le monde et de se faire un nom, voici les ingrédients du cocktail initial. » La violence des propos peut surprendre : les scientifiques du Giec seraient des « dévoyés » qui se font payer des vacances dans des « hôtels de luxe » sous les tropiques. Il ne s’agit pourtant que du temps qu’il fait et fera demain au cours du XXIe siècle. Rétablissons les faits.

 

Le Giec a été créé en 1988 par le programme des Nations unies pour le développement et par l’Organisation météorologique mondiale. C’est une structure ultralégère qui compte une douzaine de salariés, travaillant au siège de l’OMM à Genève, pour le secrétariat logistique. Le Giec ne finance aucun recherche, aucun chercheur, aucun laboratoire, il ne produit aucune science ; il expertise, résume et synthétise les travaux menés dans les laboratoires du monde entier et publiés dans les revues scientifiques selon les processus contradictoires de la science, soit 800 auteurs de rapports et 2500 contributeurs. Se coltiner l’écriture d’un rapport de synthèse a été un service rendu à la collectivité aux dépens de l’activité de recherche. Des fonctionnaires, scientifiques ou non, participent aux délégations nommées par les gouvernements pour les réunions plénières qui adoptent les « résumés pour décideurs ». La menace de voir une note signaler que tel gouvernement refuse de reconnaître un résultat scientifique validé par la plupart des pays suffit souvent pour que des récalcitrants laissent tomber leur objection. Comme le résultat final est élaboré de façon consensuelle, ce n’est pas une accentuation d’un discours alarmiste qui prévaut, mais à l’inverse une sous-estimation des risques du changement climatique.

 

Dans ce conflit, les journalistes mettent en scène le côté sensationnel, quelques minutes pour Allègre, autant pour les milliers de scientifiques du climat. Comme au JT de France 2 le 9 novembre 2009 : d’un côté Jean Jouzel, climatologue reconnu au plan mondial, auteur de plus de 200 publications sur le sujet, et de l’autre Vincent Courtillot, porte-parole de Claude Allègre. Trois minutes chacun, décide la rédaction du journal télévisé, trois minutes pour une vérité compliquée, trois minutes pour un mensonge simple. C’est… impartial ! Depuis le mois de décembre 2009, Claude Allègre a bénéfice de plus de temps de paroles sur les chaînes de télévision et de radio que les centaines de scientifiques français qui travaillent sur le climat. Annoncer à votre rédacteur en chef que vous invitez Claude Allègre, et vous avez les félicitations : l’audimat est assuré. Annoncez que vous invitez Susan Solomon, Thomas Stocker, Phil Jones ou Edouard Bard, on vous répondra « c’est qui ? ». Or le premier n’existe pas dans la galaxie climatologie, les autres en sont des stars mondiales incontestées.

 

Les premiers perdants du changement climatique sont les pauvres, où qu’ils soient. Ce sont eux qui vont payer le prix fort parce qu’ils ont le moins de moyens pour s’adapter à ce changement. D’autre part en raison d’impacts plus forts, notamment sur l’agriculture des pays tropicaux. Les céréales cultivées en Inde, le riz notamment, sont à 1°C de leur tolérance en termes de température. Au-delà, les rendements vont baisser. Alors que dans la première phase de réchauffement, l’Europe du Nord, la Sibérie ou le Canada verront leur saison végétative s’allonger ce qui sera positif pour leur agriculture. Que faire ? Diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. Donc de 80 % celles des actuels pays riches et industrialisés. Voilà la réponse, désagréable mais sincère, des climatologues.

 

Les polémiques sur le climat ne vont pas s’éteindre rapidement à cause de l’énormité des enjeux. Les gaz à effet de serre provient de l’usage massif du charbon, du pétrole et du gaz. Ensemble, ils représentent 80 % des sources d’énergie utilisées par les hommes pour se nourrir, se loger, se déplacer, se vêtir, produire l’essentiel des biens matériels et des services. L’énorme majorité des échanges est réductible à des échanges d’énergie fossile. Il n’existe pas de solution technique aisée permettant de remplacer gaz et pétrole. Pour l’instant, aucune invention n’est venue troubler l’hégémonie du moteur à explosion sur les transports et des millions de machines. Le double objectif climato-énergétique signifie donc une révolution économique, politique et culturelle. Imaginer qu’un tel objectif ne soulève pas doutes, mais aussi colère et mensonges serait naïf.

 

Certains ont fait du mensonge et de la mauvaise foi leur ligne de conduite. En France, Claude Allègre représente une sorte de spécialiste hors pair, comme le montre son livre dont le titre, L’imposture climatique, relève de la prophétie autoréalisatrice. Au soir de sa vie, Claude Allègre prend le risque de brûler ce qu’il a adoré : la quête du savoir. L’historienne des sciences Naomi Oreskes s’exprime ainsi : « Le climato-scepticisme est une réalité politico-sociale complexe où de multiples processus sont à l’œuvre. Il y a cependant un phénomène courant : il s’agit de scientifiques âgés, qui ont eu du succès à l’apogée de leur carrière et qui, à présent reçoivent de moins en moins d’attention. Adopter des postions iconoclastes leur permet de continuer à bénéficier d’une certaine existence médiatique et scientifique. Au fond de tout cela, il y a surtout un désir irrépressible d’être sous les feux de la rampe. Je connais Claude Allègre, parce que étant géochimiste de formation j’ai étudié précisément dans son domaine d’expertise. Pour moi, il s’inscrit dans cette catégorie ».

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