année 2011

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Deepwater Horizon, nom de la plate-forme pétrolière qui explosa dans le golfe du Mexique le 20 avril 2010. Pour Stéphane Ferret, il ne s’agit pas de relater ce désastre, mais de montrer que la cause de la crise écologique est d’ordre moral : les êtres de nature ont des droits qu’il s’agit de moduler en fonction des catégories d’existants. Les êtres de nature ont en effet une valeur en eux-mêmes, indépendants des intérêts de notre espèce. Il est justifié dans le cas de tout objet biologique macroscopique comme l’éléphant de recourir à la notion d’intérêt intrinsèque, d’intérêt pour l’existant considéré en lui-même. L’enfant est doté d’une valeur intrinsèque. Le grille-pain est doté d’une valeur instrumentale. Mais ces deux types de valeur ne sont pas exclusifs. Les humains sont aussi dotés de valeurs instrumentales, que ce soit relationnelles, sexuelles… Le plombier est doté à la fois de valeurs intrinsèques et de valeurs instrumentales, aux yeux de ses enfants comme à ceux de ses clientes.

Par éthique de la nature, Stéphane Ferret entend aussi bien l’éthique animale que l’éthique de l’environnement. Ce livre assez répétitif ne rajoute rien à ce que disent Aldo Leopold, Arne Naess, JB Callicott et bien d’autres qui sont d’ailleurs cités abondamment. Stéphane Ferret tente d’échapper à l’anthropocentrisme dominant. Mais en édictant une hiérarchisation des droits entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas en matière de considération des êtres vivants, il retombe dans ce travers. Pour lui, les animaux-personnes doivent être protégés in extenso, les animaux de compagnie ne peuvent être tués ni maltraités, les animaux d’élevage peuvent être tués et consommés, les animaux d’expérimentation peuvent être torturés mais en limitant leur douleur, certains animaux ne sont pris en compte qu’incidemment dans le cadre d’espaces protégés. Il y a du spécisme dans l’air ! Voici quelques extraits significatifs :

1/6) Kant et la métaphysique H

Deux visions du monde gouvernent l’histoire de la pensée : les métaphysiques anthropocentriques (christianisme, cartésianisme, humanisme) et les métaphysiques acentriques ou polycentriques (animisme, spinozisme, darwinisme).

La première vision du monde, dite ici métaphysique H, accorde un primat inaliénable à l’être humain. Parce qu’elle est humanocentrée, la métaphysique H est réputée humaniste. Mais en s’arrogeant l’exclusivité des droits, l’être humain se prend pour le maître des lieux et la nature dépérit. La métaphysique H est une métaphysique de la mort, infectée de fond en comble par le sophisme de la valorisation. Le christianisme est une métaphysique de la mort parce qu’il déprécie la vie terrestre au profit d’une vie future qui n’existe pas. Le cartésianisme une métaphysique de la mort car le modèle mécaniste est non-vitaliste. L’humanisme est une métaphysique de la mort dans la mesure où, isolant l’identité de l’homme de celle du reste du monde, il fonde ontologiquement l’appropriation, l’exploitation et l’exténuation de la nature. Obnubilé par l’être humain, la métaphysique H risque de  conduire au naufrage de son unique sujet.

Le sophisme kantien doit donc être dénoncé. Dans la Critique de la faculté de juger, Kant affirme que « si le monde était uniquement constitué d’êtres inanimés, ou bien simplement d’êtres vivants mais dépourvus de raison, l’existence d’un tel monde n’aurait absolument aucune valeur, parce qu’il n’existerait en lui aucun être qui ait le moindre concept d’une valeur ». Pourtant, dire que les valeurs sont attribuées nécessairement par un être raisonnable est une chose ; dire que ces valeurs ne s’appliquent qu’à cet être en est une autre. Je ne crois pas que la Terre serait dénuée de valeur en l’absence de présence humaine. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, l’être humain a une valeur absolue : « Les êtres dont l’existence dépend de la nature, n’ont qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne comme des fins en soi, c’est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé seulement comme moyen, quelque chose qui par suite est un objet de respect. » A partir de là, Kant peut formuler son célèbre impératif catégorique, la Règle d’or : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen. » Kant s’inscrit donc résolument dans la veine anthropocentrée : « Etant sur Terre le seul être qui possède un entendement, dont une faculté de se proposer arbitrairement des fins, l’être humain mérite le titre de seigneur de la nature et, si l’on considère la nature comme un système téléologique, l’être humain est la fin dernière de la nature ».

La pensée de Kant (1724-1804) est formalisée dans la Déclaration des droits de l’homme en 1789. Avec l’avènement de ses droits, l’être humain  n’a plus besoin de recourir à Dieu tant il est vrai qu’il a su ainsi trouver un moyen plus convaincant de continuer à s’isoler de la nature et d’échafauder son territoire sur une île imaginaire. La vision H traduit la tendance de l’être humain à imaginer la disparition de tout ce qui est naturel. Les humains sont à sauver en priorité, n’importe quel humain, sans distinction qualitative, au nom du principe humaniste qui sacralise la vie humaine et du principe d’égalitarisme qui n’opère aucune distinctions entre les spécimens d’une même espèce. La crispation sur les droits de l’homme n’a pas forcément rendu le meilleur service aux hommes.

Comme le souligne Lévi-Strauss : « Les droits qu’on doit reconnaître à l’homme ne sont  qu’un cas particulier des droits qu’il nous faut reconnaître au pouvoir créateur de la vie… Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’humilité principielle ; l’homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même. » L’être humain n’est pas suspendu dans le vide, il est ancré sur la Terre. La métaphysique H est affectée du syndrome du baron de Münchhausen qui s’extirpe du marais où il s’est enlisé en se tirant lui-même par les cheveux. La métaphysique non-H est à la fois plus lucide et plus crédible que la métaphysique H.

2/6) Spinoza et métaphysique non-H

La seconde métaphysique, non-H, considère l’être humain comme un fragment du monde, comme un existant parmi les autres existants. La métaphysique non-H est par définition a-humaniste, non-humaniste, si nous voulons dire par là non obnubilée par l’être humain mais certainement pas dirigée contre l’être humain. Notre époque est celle de la bascule de la première vers la seconde vision du monde, de la substitution progressive de la métaphysique non-H à la métaphysique H.

Dans le Traité théologico-politique, Spinoza développait déjà en 1670 une théorie des droits naturels qui permet de donner sens à la notion de droits des êtres de nature. Il s’agit pour chaque existant de déployer sa puissance d’être et son désir de persévérer dans son être. Pour Spinoza, un individu est un existant naturel comme le poisson ou l’arbre : « La Nature ne se limite pas aux lois de la Raison humaine dont l’unique objet est la conservation des hommes ; elle en comprend une infinité d’autres qui se rapportent à l’ordre éternel de la Nature entière dont l’homme est une petite partie ; et pas la seule nécessité de cet ordre, tous les êtres individuels sont déterminés à se comporter d’une certaine manière. Toutes les fois qu’une chose nous paraît ridicule, absurde ou mauvaise dans la Nature, cela vient de ce que nous connaissons les choses en partie seulement et ignorons pour une grande part l’ordre et la cohésion de la Nature entière… Tout ce que fait une chose agissant selon les droits de la nature, elle le fait d’un droit souverain, puisqu’elle agit comme elle y est déterminée par la Nature et ne peut agir autrement… L’effort (conatus) par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien à part l’essence actuelle de cette chose… Les hommes se croient libres pour la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent. » Arne Naess, le théoricien de l’écologie profonde, se réfère explicitement à Spinoza : « Il est possible de faire dériver l’essentiel des positions de l’écologie profonde d’un système total tel que celui de Spinoza. »

L’écologisme de type non-H regroupe en fait trois courants :

-                      Type 1 : les promoteurs de l’éthique animale considèrent que les animaux doivent être protégés du fait de leur sensibilité, en tant qu’êtres souffrants et non pas en tant qu’espèces menacées. Cette voie est notamment représentée par Peter Singer et Tom Regan.

-                      Type 2 : les promoteurs de l’éthique biocentrique considèrent que tous les êtres vivants sont dotés d’une valeur absolue et qu’il convient d’en ternir compte. Cette voie est notamment représentée par Albert Schweitzer, Kenneth Goodpaster et Paul Taylor.

-                      Type 3 : les promoteurs de l’éthique écosphèrique considèrent, dans le cadre d’une ontologie holiste ou systémique, que la totalité et les interconnexions des éléments composant cette totalité sont la valeur suprême. Cette voie est notamment représentée par Aldo Leopold, Arne Naess, Holmes Rolston III et John Baird Callicott.

La souffrance est un critère trop restrictif : un être ne vaut pas tant par sa capacité à souffrir que par le fait qu’il vit. Si la vie est le bon critère, plus rien n’empêche d’incorporer les êtres comme les végétaux dans la sphère des êtres susceptibles d’avoir des intérêts. Les plantes sont vivantes, ce sont des êtres sensitifs qui réagissent à leur environnement, la lumière, la température, l’humidité… Le mimosa replie ses feuilles dès qu’il est touché. Les avancées scientifiques ont permis de mettre en évidence de nombreux traits communs entre les végétaux et les animaux aux niveaux cellulaires et moléculaires, raison pour laquelle il n’y aurait plus d’arguments décisifs pour écarter les végétaux de la sphère éthique a priori. Dès lors se pose la question de savoir si un arbre devrait pouvoir bénéficier de notre prévenance ou de notre sollicitude au même titre qu’un animal qui souffre.

3/6) Le droit des animaux, des arbres et du vivant

Il existe un sophisme du législateur. Ce n’est pas parce que les humains sont les seuls existants connus à légiférer que le droit devrait les concerner exclusivement. Par exemple, au regard de la juridiction internationale, les seuls sujets de droit ne sont pas les êtres humains mais les Etats.

Concernant le droit des animaux, trois droits fondamentaux sont envisageables : le droit de vivre, le droit d’aller et venir, le droit de ne pas être torturé. Comme le souligne Theodor Adorno, « Auschwitz commence quand quelqu’un regarde un abattoir et pense : ce ne sont que des animaux ». La Déclaration universelle des droits de l’animal, proclamée le 15 octobre 1978 à la Maison de l’Unesco et modifié en 1989, fait figure de référence. Le Great Ape Project, initié par Peter Singer et Paola Cavalieri en 1993, argumente en faveur d’une extension des doits de l’homme aux grands singes anthropoïdes. La Nouvelle-Zélande est le premier pays à avoir adopté en 1999 une loi reconnaissant des droits fondamentaux à ces singes. Les éléphants, les orques, les dauphins ont réussi le test dit du miroir qui confirme expérimentalement la présence d’une conscience de soi. L’Union européenne promeut de nombreux textes sur la protection des animaux. Promulguée le 10 juillet 1976, la loi française relative à la protection de la nature donne un statut juridique à l’animal qui coïncide avec son statut ontologique : Article 9. Tout animal étant un être sensible, il doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce.

La différence entre l’écologisme H et non-H peut aussi être illustrée par le droit des arbres. Parler du droit des arbres dans le cadre H est une incongruité. Mais en 1972, un juriste américain du Sierra Club proposera d’attribuer aux arbres un droit d’action en justice pour contraindre la compagnie Walt Disney à renoncer à un projet de station de sports d’hiver au milieu des séquoias. Puisqu’il s’agit d’arbres qui ne sont pas en mesure de défendre eux-même leurs intérêts, il convient de les représenter par l’intermédiaire d’un mandataire. Le procès devant la Cour suprême devint Mineral King Valley versus Norton : le préjudice commis ne l’était pas à l’encontre du Sierra Club, il l’était à l’encontre de la vallée sauvage elle-même. Dans le droit français, un arbre a encore le statut d’un immeuble. Mais selon un texte de 2003, « L’arbre est un être vivant particulièrement marquant dans les paysages ». L’arbre devient un patrimoine. Il peut aussi, comme le baobab africain ou le figuier des pagodes asiatiques, être perçu comme une entité sacrée. Il n’y a rien d’absurde dans l’idée que les besoins en soleil et en eau d’un arbre peuvent être opposés à la proposition de l’abattre. Nous pouvons bien entendu, après réflexion, décider d’établir un parking à sa place, mais il n’y a aucun problème d’intelligibilité à penser que les intérêts de l’arbre aient pu être pris en considération et nous conduire à renoncer à notre projet. Il n’est pas absurde de considérer qu’un arbre puisse avoir des intérêts, ne serait-ce que celui de se déployer selon sa nature. Rien ne doit donc faire obstacle au fait de s’interroger s’il est légitime de le tronçonner pour faire place à un parking. Il faut s’interroger sur les intérêts en présence. Il convient aussi de limiter l’utilisation sans contrôle de machines très destructives, comme les tronçonneuses.

Les droits des plantes sont également à prendre en compte comme l’illustre la Charte mondiale de la nature des Nations unies : « Toute forme de vie est unique, et mérite le respect, indépendamment de ce qu’elle vaut pour l’homme. » Le bon critère n’est pas une vie de mammifères, mais la vie tout court, un critère qui englobe la totalité des existants biotiques. Que Heidegger passe à côté d’une  catégorie éminente d’existants, à savoir les plantes, représentées par des millions d’espèces, ne peut être qu’une source d’étonnement philosophique. Paul Taylor considère que chaque organisme, animal ou végétal, est un centre de vie téléonomique. Chacun possède et poursuit un bien propre, la préservation de son être. En définitive, il est vain de croire que l’attribution de droits à des êtres de nature est une chose incongrue. Le droit n’est pas une valeur universelle, mais le fruit d’une délibération sociale. Les droits sur Terre ne coïncident pas avec les droits de l’homme mais avec les droits édictés par l’homme.

4/6) L’être humain, une anomalie

La vision non-H peut en venir à développer un discours identifiant l’agir humain à une forme de parasitisme ou de cancer pour la Terre. Stéphane Ferret en donne quelques exemples :

Darwin : « L’homme a acquis maintenant une telle domination sur le monde matériel et un tel pouvoir en nombre qu’il est probable que toute la surface de la terre sera envahie par cette anomalie, jusqu’à l’annihilation de chacune des merveilleuses variétés d’êtres animés. »

Michel Serres : « Oubliez donc le mot environnement. Il suppose que nous autres hommes siégeons au centre d’un système de  choses qui gravitent autour de nous, nombrils de l’univers, maître et possesseur de la nature. Cela rappelle une ère révolue, où la Terre, placée au centre du monde, reflétait notre narcissisme. Non. La Terre exista et existera sans nous. De sorte qu’il faut bien placer les choses au centre et nous à leur périphérie ou, mieux encore, elles partout et nous dans leur sein, comme des parasites… Le parasite – notre statut actuel – condamne à mort celui qu’il pille sans prendre conscience qu’à terme il se condamne lui-même à disparaître. » » (Le Contrat naturel)

Mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité : « Le VHEMT (Voluntary human Extinction Movement) est une alternative humaniste aux désastres humains. Nous n’insisterons pas seulement sur la façon dont l’Etre Humain s’est révélé un parasite avide et amoral de cette planète. Le Mouvement présente une alternative encourageante à l’exploitation irrationnelle et à la destruction de l’écologie terrestre. A chaque fois que l’un d’entre nous décide de ne pas ajouter un autre à la masse énorme qui s’est amassée sur cette planète ravagée, un nouveau rayon d’espoir perce l’obscurité. Quand tous les êtres humains auront choisi de ne plus se reproduire, la biosphère terrestre pourra retourner à sa splendeur d’autrefois. »

A partir du moment où l’homme ne peut pas s’empêcher de se croire indestructible, il s’inscrit dans la logique du toujours plus. Tout semble se passer comme si le proverbe « errare humanum est, perseverare diabolicum » n’exprimait pas une exception, mais la règle. L’histoire, paraît-il ne se répète pas. Pourtant, s’il y a une chose dont nous pouvons être certains, c’est l’entêtement débilitant des humains à prendre des décisions qui ont pour résultat de produire l’effet inverse au but poursuivi. Pourquoi de tels comportements ? Bricolage cognitif, instinct de troupeau, effet horizon (tant que la crise n’est pas présente, le sentiment dominant est son irréalité), syndrome de Shadok (imaginer des mécanismes toujours plus complexes d’usine à gaz, parfaitement inutiles)…

5/6) l’écologie profonde dénaturée par Stéphane Ferret

Dans une interview du MONDE DES LIVRES (03.02.11)

Question à Stéphane Ferret : Vous défendez l'idée que les "existants non-humains" ont une valeur morale, et qu'il faut leur conférer des droits. Mais dans le même temps, vous refusez les thèses de l'écologie dite "profonde", qui va jusqu'à réclamer une égalité de droits entre tous les vivants et bascule dans ce que vous nommez la "religion du Grand Tout"...

Stéphane Ferret : Ma thèse est que certains êtres de nature ont des droits, mais qu'ils n'ont pas tous les mêmes droits. L'écologisme non-H extrême défend le principe d'un égalitarisme biosphèrique, où une panthère aurait les mêmes droits qu'un enfant. Je considère que cette thèse est à la fois toxique et contradictoire : un monde où tous les êtres ont la même valeur et un monde sans valeurs sont un seul et même monde. Il existe bien une hiérarchisation des êtres de nature.

Stéphane Ferret présuppose du « sens commun » pour s’opposer au principe d’égalitarisme biosphèrique de la deep ecology. Pour Stéphane Ferret, la vie d’un humain n’est pas équivalente à la vie d’un chien et la vie d’un chien n’est pas équivalente à celle d’un légume. Il serait selon lui « absurde et dangereux d’imaginer un monde dans lequel les personnes qui laisseraient dépérir leurs plantes vertes puissent être poursuivies en justice alors qu’il semble légitime de disposer de moyens juridiques à l’encontre d’une personne qui laisserait mourir son chien par manque de soins. Le seul respect qui vaille est le respect proportionné. » En fait Stéphane Ferret, après avoir démontré son inanité et sa dangerosité,  reconstitue une métaphysique H : « Parce que l’être humain est doté d’une valeur absolue supérieure aux autres existants terrestres dans la mesure où il possède et manie le concept de valeur, une hiérarchie des existants peut être suggérée : 1. les êtres humains ; 2. les autres animaux ; 3. les plantes ; 4. les objets géographiques typiques, les sites exceptionnels… »

En fait Stéphane Ferret simplifie à l’extrême l’écologie profonde, une philosophie bien plus nuancée et ouverte qu’il ne veut l’admettre. Il est vrai qu’au point de départ de la réflexion écologique d’Arne Naess on trouve ce qu’il appelle « le principe de l’égalitarisme biosphèrique défini en termes de droit égal.  Du moment où l’on reconnaît à chaque être vivant une valeur intrinsèque, on la reconnaît pour tous à égalité : tous ces êtres ont le même statut moral, et les mêmes devoirs leur sont dus : « Tous les organismes sont des centres téléologiques de vie, en ce sens que chacun est un individu unique poursuivant son propre bien de sa propre façon ». Mais Arne Naess définit aussi comme objectif la réalisation de Soi. Ce que reconnaît d’ailleurs Stéphane Ferret. La réalisation de Soi n’est pas réductible au simple plaisir, ni même au bonheur, mais ne s’atteint que dans la perfection définie (avec une référence à Spinoza) comme « le dévoilement de ce qui repose dans les plus grandes profondeurs de la nature humaine » Ainsi référé à une visée perfectionniste, l’égalitarisme biosphèrique de Naess conduit à une éthique très différente de celle du biocentrisme américain. Dans cette capacité du soi à s’étendre en se liant aux autres, Arne Naess dit se situer sur une crête entre « sur la gauche l’océan des perceptions mystiques et organiques, sur la droite, l’abysse de l’individualisme atomiste. » Dans cette perspective, ce que Naess appelle  « un comportement plus égalitaire à l’égard de la vie et du développement de la vie sur Terre » n’est pas à comprendre comme un droit égal reconnu à toute entité vivante (avec tous les problèmes que cela poserait quant aux conflits de droits). Il faut y voir plutôt une « directive limitant l’acte de tuer et, plus généralement, l’obstruction de l’épanouissement des potentialités d’autrui. » Ceci est tout à fait justifiable comme attitude. Pourtant Stéphane Ferret n’y voit, « poussé à son comble », qu’une « vampirisation de l’être humain par la nature, pour ne pas dire sa dilution ou, pis encore, sa dissolution » ! Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage !

Naess atténue ainsi la portée de l’ontologie holiste ou égalitarisme biosphèrique : « Quel que soit le niveau de réalisation du potentiel, les ego individuels restent séparés. Ils ne se dissolvent pas comme des gouttes d’eau dans l’océan. Notre soin se porte sur les individus et non pas sur une entité collective. Mais l’individu n’est pas, et ne sera pas isolable. Le relationnisme a une valeur écosophique parce qu’il permet de faire disparaître la croyance selon laquelle les organismes ou les personnes sont des choses isolables de leur milieu. Parler d’interactions entre les organismes et le milieu nourrit de fausses idées, parce qu’un organisme est une interaction. Les organismes et le milieu ne sont pas deux choses distinctes – si l’on plongeait une souris dans le vide absolu, elle disparaîtrait rapidement. Les organismes présupposent un milieu.» En définitive, si on reprend les propos même de Stéphane Ferret, rien à redire à la philosophie d’Arne Naess pour qui « le point de vue écologique suppose d’accepter que les gros poissons mangent les petits, mais pas nécessairement que les hommes les plus forts étouffent les plus faibles ».

6/6) Conclusion de  cette synthèse

Arne Naess postule : « Les humains n’ont pas le droit de réduire la richesse et la diversité des formes de vie sauf pour satisfaire des besoins vitaux. » Stéphane Ferret exclut de limiter l’intrusion de l’être humain dans la nature à la seule satisfaction de ses « besoins vitaux », dans la mesure où cette limitation entre en contradiction avec les droits de l’homme. Il traite ce principe d’irréaliste qui négligerait une « donnée de base : la nature de l’être humain consiste précisément à ne pas se contente de ses besoins vitaux ».Stéphane Ferret, après avoir critiqué les droits de l’homme, y trouve maintenant un justificatif ! Il rejoint par son assertion la métaphysique H dont tous son livre montrait les errements. Il est pourtant clair que les besoins démesurés de la société moderne entraînent la sixième extinction des espèces. Les besoins d’Homo demens n’ont pas de définition « de nature », ils sont culturels. Mais ils ont dépassé les possibilités de la planète.  Il est donc temps de retrouver le sens des limites, la simplicité volontaire, ce qui signifie vraiment les besoins « vitaux ». Il n’est que temps d’abandonner complètement la métaphysique H qui nous empêche de retrouver une humilité principielle.