Cradle to cradle (du berceau au berceau ou créer et recycler à l’infini)

préface : Les auteurs espèrent qu’un jour ce livre, comme tout ce que l’humain peut produire, pourra littéralement être mangé ou tout au moins digéré sous forme d’humus, éliminant ainsi jusqu’à la notion même de déchets. C2C, Cradle to cradle, « du-berceau-au-berceau » est le cycle vertueux qui s’oppose au fonctionnement « Cradle to Grave », du-berceau-au-tombeau : collecte de matières dans l’environnement, transformation, fin programmée sous forme de déchets jetés ou brûlés et donc perdus à jamais pour l’activité humaine.

Loin du catastrophisme et de la culpabilisation, qui ont eu cependant le mérite de nous avoir ouvert les yeux sur les limites de la planète, le paradigme C2C a un effet positif sur la pensée : inaugurer dès à présent un nouveau modèle économique où la notion même de déchets est bannie au profit de cycles fermés.

1/7) Une option philosophique sous-jacente, l’éthique de la terre

- (dédié) à nos familles et aux enfants de toutes les espèces, pour toujours.

- (dernier paragraphe du livre)  Interrogez-vous : Manifester notre amour à tous les enfants de toutes les espèces – pas seulement les nôtres – pour toujours ? Cette question nous concerne tous.

- Ce que les vôtres nomment ressources naturelles, notre peuple l'appelle famille (dixit le gardien de la foi des Onondogas)

- Le C2C cherche à mettre les êtres humains au même niveau que les autres espèces. Selon nous, un mauvais usage des ressources n'est pas simplement suicidaire pour l'avenir de notre espèce, mais catastrophique pour celui de la vie sur Terre.

- Les premiers agriculteurs acceptaient la loi de la restitution, ce qui signifie qu'un fermier cherche toujours à rembourser à la Terre ce qu'il lui prenait.

- La Terre appartient au vivant. Aucun homme n'a le droit d'obliger des personnes à payer pour lui des dettes qu'il a contractées. Parce que, s'il le pouvait, il serait capable au cours de sa vie de dévorer l'usufruit de ces terres pour plusieurs générations. Dans ce cas, elles n'appartiendraient pas à des vivants, mais à des morts. (Thomas Jefferson en 1789)

2/7) caractéristiques de la révolution industrielle

Que penser d’un système de production qui :

-          rejette des tonnes de substance toxiques dans l'air, l'eau et le sol chaque année ;

-          produit des matériaux tellement dangereux qu'ils exigeront une vigilance constante de la part des générations futures ;

-          engendre des quantités gigantesques de déchets non recyclables ;

-          enfouit des matériaux précieux un peu partout, devenus dès lors irrécupérables ;

-          requiert des milliers de réglementations complexes élaborées pour empêcher une contamination trop rapide mais impropres à protéger populations et systèmes naturels ;

-          mesure la productivité par le peu de travail que les gens fournissent ;

-          crée de la prospérité en arrachant les ressources naturelles à la terre avant de les enterrer ou de les brûler ;

-          amoindrit la diversité des espèces et des pratiques culturelles.

Dans ce système, si vous n'y arrivez pas par la force, c'est que vous n'êtes pas assez brutal. Imaginez la puissance d'un détergent capable d'éliminer la graisse de la veille d'une poêle. Et maintenant, essayez de vous représenter ce qui arrive lorsque ce  détergent rentre en contact avec la peau d'un poisson ou la pellicule d'une plante ! A la vérité, la Révolution industrielle n’a jamais été pensée dans son ensemble. Elle a pris forme peu à peu, à mesure que les industriels et les ingénieurs ont tenté de résoudre les problèmes qui se présentaient à eux. La Ford T a incarné le but global des premiers industriels : fabriquer un produit désirable, abordable et utilisable par n’importe qui n’importe où. Ni la santé des systèmes naturels ni la conscience de leur complexité et interconnexion n’ont fait partie des préoccupations industrielles. L'idée même de cultiver une seule sorte de céréale réduit de façon drastique la richesse du réseau de services et le nombre d'effets secondaires positifs que l'ensemble de l'écosystème assurait à l'origine.

Dans ses paradigmes fondamentaux, l’infrastructure industrielle que nous connaissons est linéaire. On dit que vous êtes un consommateur, mais en réalité, vous consommez très peu de choses. Le reste est conçu pour être abandonné quelque part. Les rejets sont conçus sur le modèle linéaire et à sens unique « berceau-au-tombeau ». Les ressources sont extraites, transformées en biens, vendues et jetées dans une tombe quelconque, à savoir une décharge ou un incinérateur. Près de 90 % des matériaux extraits pour la production de biens durables aux Etats-Unis sont presque aussitôt jetés. Le bien durable perdure à peine plus longtemps : il est souvent plus rentable d'acheter une nouvelle version que de réparer l'objet.

3/7) Ce qu’il ne faut pas faire

- Le processus d’incinération détruit tous les nutriments susceptibles de retourner à la terre. 80 millions de livres sterling de cuivre sont gâchés tous les ans en GB, alors que le cuivre est encore plus rare que le pétrole. Le phosphate, qui est également rare, est lui aussi définitivement perdu lorsqu’il finit dans un incinérateur.

- L’Union européenne a interdit l’amiante dans les plaquettes de frein. On lui substitue en fait du sulfure d’antimoine, une substance minérale encore plus cancérigène.

- Un tee-shirt en polyester et une bouteille d'eau en plastique sont des produits +. En tant qu'acheteur, vous avez obtenu l'article que vous désiriez plus des additifs – susceptibles de vous faire du mal - que vous n'aviez pas demandés et dont vous ignoriez même l'existence. Parmi les quelques 8000 substances chimiques et mélanges techniques utilisées par l'industrie (et dont chacun possède au moins cinq dérivés), 3000 seulement ont été étudiés pour leurs répercussions sur les systèmes vivants.

- Les solvants présents dans les encres d'impression classiques dérivent de produits pétrochimiques dangereux, mais le fait de leur substituer une base aqueuse facilite la pénétration au sein de l'écosystème des métaux lourds que l'on trouve dans les encres.

- Le  cadmium est hautement toxique, mais à ce jour il entre toujours dans la fabrication des panneaux photovoltaïques.

- Une conception médiocre des produits porte loin. Elle perpétue ce que nous appelons une tyrannie intergénérationnelle, la tyrannie des effets de nos actions actuelles sur les générations futures.

- La démarche « développement durable » repose sur le tripode Ecologie, Equité, Economie. Mais dans la pratique les entreprises ne s'intéressent qu'aux considérations économiques. L'entreprise calcule sa rentabilité de façon classique, puis inclut ensuite ce qu'elle perçoit comme un gain social et enfin, envisage éventuellement de diminuer son empreinte sur l'environnement.

4/7) Moins mauvais ne veut pas dire bon

L'impulsion ayant pour but de rendre l'industrie moins polluante remonte aux tous premiers temps de la Révolution industrielle. Cette démarche « moins mauvais » a son vocabulaire : réduire, recycler, réglementer.

La réduction est un principe central de l'éco-efficacité. Mais baisser l'émission de déchets toxiques ou la quantité de matière première utilisée ne freine pas la diminution ni la destruction, elle ne fait que les ralentir, elle leur permet de se développer à une moins grande échelle et sur une période plus longue. Nous avons trop peu de connaissances en matière de polluants industriels et de leurs impacts sur les systèmes naturels pour que « ralentir » offre une stratégie salutaire à long terme.

Recycler davantage revient à sous-cycler, car cette pratique amoindrit la qualité des matériaux au fil du temps. L'acier de haute qualité d’une voiture est recyclé avec du cuivre, de la peinture, des revêtements plastiques. Ces matériaux appauvrissent la qualité de l'acier recyclé. Pendant ce temps, les métaux rares comme le cuivre, le chrome, les plastiques, sont perdus. De plus le sous-cyclage  peut augmenter la contamination de la biosphère. Par exemple les fours à arc électrique qui recyclent l'acier secondaire représentent une grande source d'émissions de dioxines. Le fait qu'un matériau soit recyclé ne le rend pas écologiquement bénin. La meilleure façon de réduire chaque impact environnemental ne consiste pas à recycler davantage, mais à produire et à disposer de moins.

Toute réglementation signale l'échec d'une conception. En fait c'est un permis de blesser : un permis émis par un gouvernement pour qu'une industrie puisse dispenser maladie et dévastation à des taux « acceptables ». L'éco-efficacité fonctionne à l'intérieur du système qui a engendré le problème. L'efficacité n'a pas de valeur en elle-même, elle dépend de celle du système plus grand auquel elle participe. En fait « Etre moins mauvais », c'est accepter les choses telles qu'elles sont.

5/7) Pour une éco-bénéficience

Notre conception personnelle cherche à travailler sur les bonnes choses au lieu de rendre les mauvaises choses moins nuisibles. La nature opère selon un métabolisme au sein duquel le déchet n'existe pas. Les nutriments de la Terre, le carbone, l'hydrogène, l'oxygène, l'azote sont en permanence recyclés. Déchet égale ressource. Par exemple l'azote des déchets est transformé en protéines par les micro-organismes, les animaux et les plantes. Ce système biologique cyclique berceau-au-berceau a nourri une planète d'abondance florissante et variée depuis des millions d'années. L'espèce humaine est la seule à prendre au sol de grandes quantités de nutriments nécessaires aux processus biologiques sans les lui retourner sous une forme utilisable. Nos systèmes ne sont plus conçus pour rendre des nutriments, hormis à des niveaux locaux. Si les humains souhaitent demeurer prospères, ils vont devoir se calquer sur le système berceau-au-berceau des flux de nutriments.

Les nutriments biologiques sont utiles à la biosphère, les nutriments techniques servent à la technosphère. Les produits peuvent être créés soit à partir de matériaux biodégradables qui nourriront les cycles biologiques, soit de matériaux techniques qui demeureront dans des cycles techniques au sein desquels ils circuleront indéfiniment en tant que métaux précieux pour l'industrie. Une conception plus judicieuse permettrait d'utiliser la voiture de la façon dont les Indiens d'Amérique exploitaient les carcasses de buffles : en optimisant chaque partie de la langue à la queue. Il suffirait de fondre ensemble les métaux de même nature de façon à ne pas les détériorer. Si nous devons mettre au point des méthodes qui retournent les effluents dans l'environnement, nous devrons sans doute revenir en arrière et repenser la conception de toutes les substances vouées à circuler au sein du système comme faisant partie du flux des nutriments. La clé n'est pas de rendre les industries et les systèmes humains plus petits, mais de les concevoir de façon à ce qu'ils se bonifient en grandissant.

Si nos procédés continuent de gâcher l'abondance biologique terrestre et de gaspiller des matériaux techniques comme les métaux, alors nous vivrons véritablement sur une Terre devenant une tombe, au sens littéral du terme. Dans les années 1830, Ralph Waldo Emerson s'est rendu en Europe. En voilier à l'aller, et à bord d'un paquebot au retour. Si nous observons ce moment d'un point de vue symbolique, nous pouvons dire qu'Emerson est parti sur un navire recyclable qui fonctionnait à l'énergie solaire, manœuvré par des artisans qui pratiquaient un art ancien en plein air. Et qu'il est rentré à bord d'un engin voué à devenir un vieux tas de rouille et qui recrachait de la fumée dans l'air, conduit par des hommes qui balançaient dans le noir et à coups de pelle des carburants fossiles dans la gueule des chaudières. Au retour sur le paquebot, Emerson faisait part avec une certaine mélancolie de l'absence de lien avec la cinétique éolienne, s'interrogeant sur les répercussions de ces relations inédites entre les humains et la nature. Maintenant les maisons modernes, les usines, les villes entières se sont tellement éloignées des flux d'énergie naturels que tous sont tels des paquebots. Nos édifices ont beau être des machines à vivre, ils n'ont plus rien de vivant.

En définitive, obéissons-nous aux lois de la nature ? Le déchet égale-t-il nourriture ?

6/7) Quelques citations

- Lorsque je soumets mes pensées à une presse typographique, je contribue à l'abattage des arbres. Chaque fois que je mets de la crème dans mon café, je participe à l'assèchement d'un marécage ici pour nourrir des vaches et je permets l'extermination d'oiseaux au Brésil. Quand je monte dans ma Ford pour aller observer des oiseaux, je vide un champ pétrolifère et je réélis un impérialiste pour qu'il me fournisse du caoutchouc. Quand j'engendre plus de deux enfants, je crée davantage de besoins en presses typographiques, en vaches, en café, etc.

- Un Américain utilise environ 400 kilos de papier par an ; si la communauté mondiale n’en utilisait que 200 kilos par personne, il n’y aurait plus d’arbres sur la planète

- Les villes ne sont rien moins que des prisons surdimensionnées qui enferment le monde et toutes ses beautés.

- Des machines toujours plus grandes, entraînant une concentration de pouvoirs économiques toujours plus grande, et exerçant une violence encore plus grande sur l'environnement, n'incarnent pas le progrès : elles sont un déni de sagesse.

- La façon dont le PIB mesure le progrès est née à l'époque où les ressources naturelles semblaient encore illimitées et où la « qualité » de la vie était synonyme de niveau de vie élevé.

- Les matériaux naturels capables de répondre à nos besoins ne peuvent exister. Si des milliards de gens voulaient des blue-jeans en fibre naturelle teintés avec des colorants naturels, l'humanité devrait dédier des millions d'hectares à la culture du coton et de l'indigo au détriment de l'alimentation.

- Le fait d'être végétarien ne vous dit rien de la façon dont le produit que vous utilisez a poussé ou a été traité. En l'absence d'informations concernant les composants de l'emballage de vos épinards bio et de leurs méthodes de transport, vous ne pouvez pas affirmer qu'ils sont meilleurs pour l'environnement.

- La science ne fait qu'établir ce qui est, pas ce qui devrait être. En dehors de son domaine, elle aura toujours besoin d'avis sous forme de valeurs (Einstein)

7/7) commentaires de biosphere

Notons que les auteurs du livre définissent une éco-bénéficience sans jamais donner de moyens sérieux de la réaliser et tout en critiquant parfois les tenants du small is beautiful... Normal, ils travaillent pour les grandes entreprises et rêvent de moquettes et de pérennité de la voiture individuelle ! Ils rêvent de perpétuer le mode de vie actuel, avec plein de voitures « bio » : « Il ne s'agit plus de concevoir une voiture, mais de concevoir un nutrivéhicule... Tandis que le carburant serait brûlé, la vapeur d'eau de ses émissions pourrait être récupérée et réutilisée... Les routes pourraient être couvertes, et offrir ainsi de nouveaux espaces verts pour l'agriculture... Au lieu de relâcher le dioxyde de carbone dans l'atmosphère, pourquoi ne les stockerions-nous pas dans des boîtes que l'on vendrait aux fabricants de caoutchouc ? »

Ce n'est que par inadvertance qu'ils abordent la seule solution durable, des communautés locales résilientes, ce qu'on appelle aujourd’hui les territoires en transition, une civilisation d'après-pétrole :

-          Nous engendrerons des activités humaines pertinentes à partir du moment où nous reconnaissons que toute durabilité est locale.

-          Quand ils ont circonscrit à un niveau local l'impact de leurs eaux usées, les habitants y réfléchissent à deux fois avant de déverser des substances dangereuses dans leurs éviers... A l'échelle de la planète, nous nous trouvons tous en aval.

-           La diversité a besoin d'être encouragée, et pas simplement respectée. Le seul chapitre sur lequel je (Michael Braungart) sois revenu depuis 2002 est le cinquième, « respectez la diversité ». L'expression était trop faible.

(première édition en 2002, éditions Alternatives  pour ce résumé en 2011)