année 2011

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Livre dédié à tous les enfants d’aujourd’hui et de demain.

Préface d’André Giordan : Nicolas Hulot déplore l’abus que l’on fait du développement durable : « J’ai parfois l’impression qu’il ne s’agit plus que d’une camomille mielleuse destinée à nous faire digérer nos excès. Quand j’entends qu’on veut installer un circuit de Formule 1 durable à proximité de Paris, j’ai un peu la nausée. » Il est vrai qu’une stratégie de publicité par l’objet écologique axée sur le développement durable est érigée pour « construire votre publicité d’une façon innovante ». Sur le plan politique, plus aucun parti n’y va sans son couplet sur le sujet DD. Ainsi Marine Le Pen du Front national : « Il faut produire au plus près et distribuer sur place. Il faut une économie en  cercles concentriques, une économie du bon sens. On doit consommer en priorité les produits de sa région. » En d’autres termes, le développement durable n’est-il plus qu’une banale figure de style qui réunit dans un même syntagme deux mots sémantiquement opposés ?

Dans cet essai, Francine Pellaud définit précisément ce que l’on met sous l’expression « développement durable ». Voici un résumé :

1/5) Définition du développement durable

C’est en 1980, dans une publication très intimiste de l’UICN, qu’apparaissent pour la première fois les termes développement durable avec un document titré « la conservation des ressources vivantes au service du développement durable ».

La définition du rapport Brundtland de 1987 précise : « Le développement durable est un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations future de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion. Le concept de besoins, et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. » Dans le quotidien, la deuxième partie n’est pas mentionnée. Mais quelle  que soit la manière dont on présent cette définition, on ne se pose que rarement la question de ce que recouvre un besoin essentiel.

Les nombreuses critiques à l’encontre du développement durable font référence à l’idée que le développement serait, par essence, une croissance. Cette vision doit être impérativement dépassée si nous voulons pouvoir envisager la durabilité et prendre en compte les limites. Dès lors le développement n’apparaît plus comme une croissance sans fin, mais au contraire comme une étape menant à l’âge adulte, comme pour le développement de l’enfant. Le développement n’est alors qu’un passage qui obligatoirement cesse pour décroître si l’on étend la métaphore à la vieillesse. Mieux vaut remplacer « développement » par le terme « épanouissement ». Ainsi détachée de cette vision du toujours plus, nous avons pu envisager la durabilité dans une optique de « toujours mieux ».

Subrepticement, nous nous approchons du terme de « décroissance ». La prise de conscience de la finitude de la planète appelle à l’arrêt de la croissance, voire à un retour en arrière en ce qui concerne nos besoins en matières premières et en énergie.

2/5) De la spécialisation  à la complexité

Dans une société où les règles de pensée sont extrêmement binaires (le monde est divisé en bons et méchants, entre pays riches et pays pauvres, etc.), la complexité n’est pas évidente à admettre. L’idée de complexité s’accompagne de la prise de conscience des interactions, des interdépendances, des systèmes ouverts et dynamiques. Même le système économique, qui pendant de nombreuses décennies a fonctionné de manière quais autonome, doit être pensé en interaction.

La particularité intrinsèque du développement durable vient principalement du fait que les trois domaines que sont l’économie, l’écologie et le développement social, déjà complexe en eux-mêmes, doivent être appréhendés dans une perpétuelle interaction. Une particularité des interactions est l’amplification des effets qui peut surgir lorsque plusieurs causes sont en synergie. Effet et causes rétroagissent les uns sur les autres. Or cette manière de penser n’est pas habituelle dans la réflexion scientifique. Dans ce contexte, le cartésianisme disciplinaire n’a plus sa place, même si, ponctuellement, il reste nécessaire. Une approche globale, systémique, est indispensable. L’association de deux termes à la fois complémentaires et antagonistes, tels que ceux de « développement durable », permet de mieux comprendre la complexité. Le principe de précaution est un outil de régulation des trois pôles du développement durable, limitant un envol économique qui se ferait au détriment des deux autres.

La gestion des paradoxes et l’idée d’hybridation qui s’en dégage n’est pas confortable. Un grand nombre de militants critiquent le fait qu’Al Gore se montre dans son film se déplaçant avec voiture et avion, tout en nous incitant à opter pour des choix plus écologiques. Comment imaginer une campagne médiatique d’une telle envergure sans moyen de transport rapide permettant à Al Gore de parcourir les continents ? D’autre part, aurions-nous cru à l’image d’un Al Gore ne se déplaçant qu’à cheval et en train ? Si nous refusons les paradoxes des autres, force est de constater que nous fonctionnons sans cesse avec eux dans notre cas personnel.

3/5) Pour un apprentissage du développement durable

Quelles sont les matières que nous avons apprises à l’école et qui nous servent aujourd’hui pour vivre au quotidien, comprendre le monde dans lequel nous vivons et y participer de manière active et responsable à travers nos choix de vie ? Si j’effectue une introspection personnelle, je risque fort de me retrouver à chanter avec Jean-Pierre Ferland « mais de mes années d’école, je n’ai rien gardé, ce n’étaient que parole pour gâcher l’été ». Il serait temps de remettre en question nos contenus d’enseignement, offrir une école différente qui cesse de se focaliser sur des contenus notionnels.

Au XVIIIe siècle, celui qu’on dénommait « savant » était autant naturaliste que biologiste, anthropologue ou botaniste, tout en baignant dans des compétences générales. Il bénéficiait donc d’une vision globale. Néanmoins, son imprégnation culturelle ne lui permettait pas de contextualiser ses approches. Les disciplines, telles qu’elles sont enseignées aujourd’hui, sont issues d’un découpage artificiel, conséquence de l’explosion des connaissances. Le fonctionnement disciplinaire de l’école est un résidu encore tenace de la fragmentation cartésienne. L’affaiblissement de la perception du global conduit à l’affaiblissement de la responsabilité, chacun tendant à n’être responsable que de sa tâche spécialisée.

D’une manière pragmatique, comprendre le développement durable signifie qu’il faut permettre aux élèves de sortir des cadres habituels de la pensée. Cadres disciplinaires, certes, mais également cadres paradigmatique culturels et sociaux, permettant un regard décentré. Né dans un monde séquence, découpé, le développement durable a  été inventé pour nous rappeler que rien ni personne ne peut survivre en vase clos. Cette capacité à sortir des cadres ne peut se forger qu’en prenant du recul. Nous touchons là un point crucial, l’importance du développement d’un esprit critique pour dépasser la soumission à la vulgate libérale et permettre à l’individu d’aller de la simple obéissance à la responsabilité.

Ce n’est qu’en 1974 que l’Unesco, en liaison avec le PNUE – Programme des Nations unies pour l’environnement) tente d’impulser une éducation relative à l’environnement. Depuis 2002, les Nations unies appellent à une décennie pour l’éducation en vue du développement durable. En avril 2003, une stratégie d’action est proposée au ministre français de l’Education : « L’éducation relative à l’environnement et au DD ». On peut lire que l’EEDD devrait être généralisée, ce qui implique une redéfinition des contenus scolaires ; être transversale et interdisciplinaire ; s’étendre du primaire à l’enseignement secondaire. Avant d’être un spécialiste d’une discipline particulière, l’enseignant doit être capable de visualiser les liens et de mettre le doigt sur les nœuds importants. Peu importe sil connaît ou non le sujet. L’important ne se situe pas dans la maîtrise des savoirs, mais dans celle de leur recherche. Dans le cas du développement durable, les changements auxquels nous sommes confrontés n’ont que faire de la mémorisation. Apprendre devient avant tout une affaire de liens, de mises en relation, de prise de recul, et de remises en question de valeurs et d’habitudes de pensée.

Pour survivre dans l’école actuelle, l’envie d’apprendre n’est pas nécessaire, l’envie d’avoir le moins d’ennuis possible suffit. Avec le développement durable, il est important que les élèves éprouvent l’envie – moteur de la motivation – de protéger la nature, la biodiversité, etc. mais également le désir d’éviter les conflits, les injustices, la famine, le chômage, etc. Autant d’éléments qui ne peuvent s’appréhender uniquement en classes ou par les livres. Sortir, apprendre à regarder, à apprécier un arbre, ressentir une compassion sur la misère du monde, autant de portes pour éprouver de l’empathie afin de ne pas être un spectateur passif.

4/5) Critique du libéralisme

Si la manipulation politique est fréquemment récriée de manière exacerbée par les étudiants, celle, beaucoup plus efficace et bien plus pernicieuses et perverse de la publicité, n’est relevée que par quelques individus qui s’affichent eux-mêmes, par quelques attributs vestimentaires ou autre, hors norme. Les publicités ne nous aident pas à atteindre la vraie liberté. Elles suggèrent l’image d’un bonheur conditionné, dépendant de conditions matérielles. Elles privilégient le besoin, accroissent le désir, mais se gardent bien de donner le moyen de le combler. S’il existe bien une ennemie publique n° 1 pour le développement durable, c’est la publicité. Gratuite pour le regard, elle coûte son pesant d’or en conséquences sociales, économiques et écologiques.

Sous l’influence d’un libéralisme économique à outrance prônant l’accession aux biens matériels pour tous comme preuve d’égalité et le choix individuel comme symbole de la liberté, la pensée est détournée. En donnant à l’individu l’illusion de la liberté, le libre arbitre lui enlève celle qui réside dans la volonté. L’idée de liberté est nuisible si elle ne s’accompagne pas d’une conscience des enjeux futurs et des devoirs qui s’attachent au sentiment d’appartenance à une communauté. La responsabilité citoyenne n’est pas toujours compatible avec la notion de « libre arbitre » que véhicule l’idée de liberté associée aux valeurs vénales. Nous pouvons viser une clarification bénéfique qui offre aux étudiants la possibilité d’identifier les multiples influences qui conditionnent leur vie et leur permettre ainsi de se positionner face à elles. Cette approche peut également permettre à l’école de s’interroger sur la manière dont elle « fabrique » l’individu.

Les paradigmes constituent les fondements sociaux de la pensée qui caractérisent un groupe humain. Ils interviennent de manière forte dans nos jugements de valeur et l’établissement de nos vérités. Ce n’est que le « choc » des cultures qui permet de les mettre au jour. Pour parvenir à changer de paradigmes, il est nécessaire d’avoir connaissance de l’existence de la différence et de l’accepter en tant que telle. Il est donc nécessaire d’accepter de « changer de lunettes » pour parvenir à percevoir la réalité sous un angle différent du nôtre.

La recherche de la promotion individuelle et du profit personnel que notre société néo-libérale continue d’encourager et qui se traduit, à l’école, par une sélection faite sur la base d’évaluations sommatives, n’est pas compatible avec le principe de solidarité et d’équité qui sous-tend le développement durable.

5/5) Conclusion

L’avènement du développement durable repose sur la question du rapport de l’Homme avec la Nature. Or celui-ci est régi par des paradigmes différents d’une culture à l’autre, et qui ont évolué au cours des siècles. Jusqu’en 1872 en Occident, l’homme vivait en harmonie avec la nature : le rythme de l’exploitation ne dépassait pas celui nécessaire à la régénération des matières premières. Mais l’organisation sociale aujourd’hui n’est plus pensée de manière globale. L’artisan, capable de produire seul un objet fini, fait place à un ouvrier. Chaque individu ne produit plus qu’une pièce, un élément de l’ensemble. La supériorité technologique éloigne de la nature, donnant un sentiment de toute puissance qui se traduit par le fait qu’on extrait les matières premières du sous-sol sans se préoccuper à long terme de leur caractère tarissable.

Or la Terre est un espace fini, donc limité. Dès lors, nous ne pouvons continuer à l’exploiter sans prendre en compte cet état de fait. La (re)connaissance de ces limites, c’est aussi le début de la responsabilité. Ce sont les contraintes qui libèrent. Respecter l’autre, c’est aussi respecter les limites. Si le développement durable ne connaît pas de limites disciplinaires ou du moins s’il les transcende, il concerne un espace confiné.

Si la nature peut vivre sans l’homme, celui-ci ne peut se passer d’elle. Il ne s’agit plus de réguler la nature, mais bien de contrôler les activités humaines. La transparence croissante de la société renforce l’exigence d’équité dans la répartition des efforts. En clair : « Je fais si tu fais, si nous faisons tous. » Le principe de responsabilité fait que le développement durable dépend d’une société qui produit des individus qui, eux-mêmes, produisent cette société, etc. Et comme disait Gandhi, « ce que tu fais est dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses ».