Jusqu’au Xe siècle en Europe, les carpes, brochets et écrevisse en eau douce constituaient l’essentiel de la consommation. La pêche en mer est née d’une crise : la croissance démographique se traduit par une dégradation des milieux aquatiques et donc de l’offre, le poisson remplace la viande avec la montée du jeûne prescrit par le catholicisme. Au XIVe siècle, l’apparition du chalut à voile a provoqué une véritable jacquerie chez les pêcheurs côtiers. D’autres sauts technologiques viennent au fil des siècles apporter leurs lots de crises. L’irruption de la vapeur dans les ports anglais en 1878, modifient complètement la donne : les chalutiers pouvaient sortir plus loin, parvenir plus vite sur les zones de pêche, quel que soit le temps ou le sens du vent.  Aujourd’hui les sondeurs, sonars et autres radars traquent les poissons, le recours aux avions pour détecter les bancs de thon et au satellite pour explorer les couches d’eau sont des éléments d’une spirale néfaste dans laquelle les pêcheurs comme les décideurs politiques ont enfermé les ressources halieutiques. Va-t-on aux champignons avec une pelleteuse ? Non, mais ce n’est pas le cas pour la pêche.

Pourtant la biomasse constitue une chaîne alimentaire des plus complexes dans laquelle le phytoplancton est ingéré par le zooplancton, lui-même consommé par le microcrustacé qui va servir de pitance au poisson… La pêche industrielle cible prioritairement les espèces commerciales le mieux valorisées sur le marché, affaiblissant certains étages de l’édifice. De nos jours, 1 % des bateaux opérant sur tous les océans du globe produit 50 % des captures à l’échelle mondiale.

1/3) La pêche française

En France, la politique publique de la pêche n’a jamais été pensée sur le long terme, n’a jamais répondu à une stratégie autre que le maintien de la paix sociale dans les ports. Un certain nombre de bateaux, quand ils quittent le port, ne partent plus pêcher des poissons mais des subventions. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la petite pêche côtière était totalement absente des plans de reconstruction qui s’adressaient à des bateaux de plus de trente mètres détenus par des sociétés. Ce n’est qu’à partir de 1975 que les pouvoirs publics délèguent le soutien à la petite pêche aux régions, ce qui entraîne une compétition entre régions côtières. Cette surenchère aboutit à la surpêche locale et les aides publiques se reportent massivement sur le segment de pêche le plus consommateur de capitaux, le plus énergivore et le plus problématique en matière de prélèvement sur la ressource. Certaines mesures comme l’aide au carburant vont devenir définitives dans la plus grande discrétion : le contribuable va systématiquement soutenir les prix garantis dans le secteur de la pêche. La gauche crée en 1981 un ministère de la mer ; Louis Le Pensec propose d’augmenter considérablement la capacité alors que la pêche française est déjà surcapacitaire.

Les années 1990 s’ouvrent donc sur un plan massif de destruction de la flotte : le plan Mellick. La flotte française se retrouve plus homogène que jamais autour du profil suivant : des bateaux récents, énergivores, « efficaces » en termes de capture et lourds en termes de dettes. On consomme en moyenne 1 litre de gazole pour pêcher un kilo de poisson. Il faut noter que dans les années 1990, ne sont évoquées nulle part la baisse des stocks et la surcapacité de la flotte, alors que des études scientifiques alarmantes sont déjà sur la table. La surexploitation des principaux stocks oblige à augmenter constamment l’effort de pêche pour maintenir artificiellement des volumes de prises et érode en permanence la rentabilité de l’activité. De 87 kilowatts en 1980, la puissance moyenne par bateau passe à 132 kW en 1990, mais les effectifs de marins baissent de 40 %. La France métropolitaine, qui comptait 59 000 marins pêcheurs en 1950, n’en avait plus que 18 000 en 2008. Encore ne s’agit-il que de la partie apparente du déclin : on estime qu’à dix emplois embarqués correspondent une dizaine d’emplois à terre.

Les captures atteignent leur apogée autour des années 1970 ; pour pêcher la même quantité de poissons, il fallait aller plus loin, pêcher plus profond, avec des bateaux toujours plus puissants. Ce n’est qu’en 2002 que la Commission européenne cesse de financer la construction de bateaux… La France bataille ferme pour obtenir le report de cette décision à 2004, et la fin effective n’intervient qu’en 2005. En juillet 2005, la France est condamnée par la Cour de justice européenne à verser une amende de 20 millions d’euros pour manquement répétés à l’application de la réglementation sur les tailles minimales de captures. La France rechigne, la facture finale sera de 78 millions d’euros !

2/3) La pêche mondiale

On pourrait disserter longtemps sur la gravité relative de la faillite d’une banque, d’une part, et de la perspective d’océans vides de poissons, de l’autre. Dans les deux cas, on se situe dans un contexte de risque systémique majeur. Mais le premier est perçu au quart de tour par les autorités, le second est assimilé à des fantasmes d’écolo voulant se faire peur ! Or, pour un tiers de l’humanité, la mer constitue l’unique source de protéines animales.

Alors que l’approvisionnement mondial (quantité disponible par habitant) a culminé à 17,2 kilos en 1988, il est passé à 16 kg en 2003 et devrait être à 10 kg en 2050 sous la double pression de la diminution des stocks et de la croissance de la population. La plus grande partie des stocks des dix principales espèces qui représentent un tiers de la production totale des pêches de capture est pleinement exploitée ou surexploitée. Par analogie au peak oil que nous redoutons, le peak fish a été atteint lors de la décennie 1990. De 1950 à 1970, les captures ont augmenté sur un rythme linéaire, passant de 20 à 55 millions de tonnes. Puis un palier d’une décennie a précédé un redémarrage soutenu dès 1980 jusqu’en 1995, date où la capture a atteint son tonnage maximum avec 95 millions de tonnes. Depuis, la pêche mondiale plafonne autour de 90 millions de tonnes. L’effondrement de la pêche polonaise, qui a suivi celui du stock de morues dans la mer Baltique, fait figure de catastrophe industrielle majeure. On peut se demander si cette catastrophe n’est pas une préfiguration de ce qui va se passer en Chine d’ici quelques années. Difficile, face à un tel constat, de ne pas parler de désastre, alors que, parallèlement, 90 % de la biomasse des grands prédateurs (requins, orques, dauphins) a disparu, avec des conséquences significatives sur l’équilibre des écosystèmes marins.

L’aquaculture a rapidement acquis une position primordiale sur le marché mondial. Dans les années 1970, les produits d’élevage représentaient 6 % de l’offre ; en 2006, cette proportion était passée à 47 %. Mais l’aquaculture n’est jamais qu’un transfert de ressources qui consiste à pêcher des poissons sauvages pour nourrir des poissons d’élevage (carnivores). Deux exceptions méritent l’attention : les poissons-chats tilapia et pangassius se nourrissent essentiellement d’algues et d’autres composés végétaux. Pour générer un kilo de chair de thon d’élevage, entre 5 et 8 kg de poisson fourrage sont nécessaires et les fermes en consomment actuellement environ 225 000 tonnes. Rappelons que sur les 90 millions de tonnes de poisson extraites annuellement des océans, un tiers est destiné à l’aquaculture et à l’élevage de poulets et de porcs. Rappelons aussi que les 20 millions de saumons dans les fermes écossaises produisent autant de déjections en 2000 que les 9 500 000 Ecossais. Rappelons enfin que dans l’élevage intensif, la grande peur, c’est l’épidémie, à tel point que des antibiotiques sont intégrés à l’alimentation des poissons.

Même si 75 % des bars et daurades proviennent de fermes d’élevage, il est peu souhaitable que l’aquaculture remplace un jour la production des écosystèmes marins. De manière plus générale, on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain scepticisme en entendant certains prétendre mieux faire que la nature.

3/3) Définition d’une pêche durable

Jusqu’à une époque récente, la pêche a été une affaire de famille : le père amenait ses fils sur le bateau et, le temps venu, leur transmettait un patrimoine. La perspective de transmission incitait à une certaine retenue : on ne pouvait transmettre un territoire vide. Tout a basculé dans les années 1990. Les pêcheurs se sont affranchis du long terme pour assurer l’immédiat. Même s’ils en sont les acteurs directs, les pêcheurs ne sont pas les principaux responsables de l’effondrement des stocks. De même que les agriculteurs, les pêcheurs sont devenus les sous-traitants de l’industrie agroalimentaire. Et puis la responsabilité revient  aussi aux pouvoirs politiques qui ont été trop libéraux en matière d’autorisation de captures, trop laxistes quant à la répression des infractions et trop tardifs dans leur prise de conscience de la gravité de la situation.

La pêche, c’est prélever les intérêts sans jamais toucher au capital. Cet adage ne saurait mieux définir ce qu’est un prélèvement acceptable. Mais en France, on estime que 70 % de l’effort de pêche s’opère sur les frayères (zones de reproduction), notamment parce que les poissons y sont regroupés et donc vulnérables aux méthodes de pêche intensive. Non seulement on prélève de grandes quantités de poissons, mais on pioche dans les générations futures en prélevant des femelles pleines d’œufs. De toute évidence, cette pêche n’entre pas dans le cadre de la pêche durable. De même le chalut de fond n’est pas de la pêche durable.

Ce sont les circuits courts qui sont vertueux. Pêcher un poisson pour qu’il soit consommé à l’autre bout du monde est un schéma archaïque. De plus, il faut protéger d’urgence le milieu dans lequel s’exerce la pêche en créant des réserves marines à l’échelle de l’ensemble des océans. Cela permet la reconstitution des stocks. En quelques années, on assiste à un effet dit de débordement : l’écosystème local ne parvenant plus à nourrir toute cette biomasse, cette dernière va migrer vers l’extérieur et recoloniser les zones périphériques.

(éditions Les petits matins)