année 2011

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Il s’agit de chroniques du meilleur et du pire qui essayent de répondre à des questions du type :

-          Pourquoi la consommation d’essence des voitures américaines est-elle 37 fois plus élevée que celle des voitures européennes ?

-          Pourquoi des familles  de 4 personnes pas plus riches que moi vivent-elles dans des énormes maisons, dont le garage à lui tout seul est plus vaste que les appartements des quartiers chics de Paris ou de Londres ?

Il est vrai que les Américains ont une histoire qui ne les prédispose pas, culturellement, à se soucier d’économiser les ressources, les matières premières et l’espace. Pourtant Hélène Crié-Wiesner tombe un jour sur une photo dans un journal : sur un parking, des SUV (Sport Utility Vehicle) victimes d’incendies criminels. Il paraît que ce type d’attentat, de plus en plus fréquent sur le territoire des Etats-Unis est perpétré par les écoterroristes de l’Earth Liberation Front. Il faudra peut-être moins de temps que prévu pour que la légendaire phrase de George Bush père, au sommet de la Terre de Rio en 1992, soit officiellement reconsidérée : « Le mode de vie des Américains n’est pas négociable. »

Voici quelques extraits :

1/5) Les contradictions environnementalistes  américaines

Les Américains ont été les précurseurs de la protection de l’environnement. Parcs naturels Hot Springs et Arkansas en 1832… fondation du Sierra Club en 1892… cri d’alarme poussé en 1962 par la biologiste Rachel Carson avec Silent Spring… rapport des chercheurs du Massachussts Institute of Technology, The Limits of Growth en 1972. Les lois naturalistes, les rapports d’impact, et les sciences modernes de l’environnement, tout ça, c’est né aux Etats-Unis. Mais les sentiments d’origine en harmonie devant les grands espaces se sont dilués avec les migrations venues de tous les pays du monde vers les vastes plaines.

Ce qui frappe aux Etats-Unis, c’est le sentiment de profusion. La profusion, et surtout l’acceptation de la profusion comme quelque chose de normal, aussi normal que le ciel bleu au-dessus de la tête. Même les gens les plus conscients des problèmes écologiques donnent l’impression de juste vouloir préserver cette abondance. Les gens ont une obsession de l’achat. Au point de se distraire de préférence à l’intérieur des centres commerciaux.

Il y a deux sortes d’amoureux des grands espaces qui divergent du tout au tout sur la notion de protection. Les uns veulent garantir la nature contre les agressions de l’homme, les autres veulent sauver leur liberté d’y accéder. A l’heure où la fréquentation des sublimes parcs nationaux américains n’a jamais été aussi faible, les réserves fédérales subissent l’assaut des adeptes de sports motorisés. Au nom de la liberté inaliénable du peuple à profiter des terres publiques. Les 4x4, les motos et les quads pénètrent avec allégresse au plus profond de la nature, les panneaux d’interdiction sont ignorés et les barrières enfoncées. Les autorités ont distribué à tout-va des cartes indiquant l’emplacement des chemins autorisés. D’énormes campagnes de lobbying prônant la désobéissance ont répliqué illico. L’argument majeur de ces fanatiques de la nature sauvage : les véhicules motorisés permettent aux vieux et aux infirmes d’accéder à de beaux endroits dont ils seraient privés s’il fallait respecter la loi !

Jusqu’à une date récente, le mot « Vert » était associé aux concepts honnis suivant : « de gauche », « p’tites fleurs p’tits zoiseaux », « fifille », « antipatriotique », « vaguement français ».

2/5) Des anti-écolos féroces

L’injonction populaire de Sarah Palin, « Drill, baby, drill ! » (Fore, chéri, fore !) m’avait vraiment sciée en septembre 2008. En résumé, la colistière du candidat McCain à la présidentielle réclame l’ouverture des forages de la réserve naturelle de l’Arctique, ne croit pas à la responsabilité de l’homme dans les changements climatiques, clame que c’est la volonté de Dieu de construire un gazoduc géant à travers l’Alaska. Ses deux précédentes élections ont été sponsorisées par BP et Veco !

L’explosion de la plate-forme pétrolière Deep Horizon en avril 2010 et la marée noire qui s’ensuit n’auront pas le moindre effet sur les forages offshore, qui reprendront en mars 2011. Paradoxalement, en ayant permis aux pétroliers et à leurs soutiens politiques de resserrer les rangs, la catastrophe contribuera même à la déroute de la loi énergie-climat, qui sera retirée de l’agenda du Sénat faute de soutien dans les deux camps politiques. Les personnels de l’EPA (ministère de l’Ecologie) admettent qu’ils ne font rien contre le réchauffement climatique. Ils assistent à la plus grande crise de leur vie, et ils ne sont pas autorisés à agir. Ce qui est paradoxal, c’est que les militants d’ultra-droite des Tea Parties qui appellent, si ce n’est directement au meurtre, du moins à la lutte armée contre les environnementalistes, se réclament aussi des valeurs chrétiennes. La soif d’énergie est telle qu’elle semble avoir balayé toute trace de raison.

Il n’est pas facile de comprendre pourquoi les citoyens américains approuvent et soutiennent des élus ouvertement arrosés d’argent par les grosses compagnies et les lobbies pétroliers, gazier et charbonnier dont ils défendent ainsi les intérêts privés. Un seul exemple : le 16 mars 2011, les 31 membres républicains de la Commission énergie et commerce de la Chambre des représentants, ainsi que les trois démocrates qui ont voté comme eux, ont décidé de retirer à l’EPA toute compétence sur la régulation des gaz à effet de serre. En prévision de ce seul vote, ces personnes ont reçu de Koch Industries des dons pour un total de 373 750 dollars.

En 2004, une vingtaine de Nobel a signé une pétition intitulée Scientific Integrity in Policemaking, dénonçant de graves manipulations, dissimulations ou détournements de données scientifiques par l’administration Bush, d’ordre sanitaire, environnemental, militaire ; ils démontrent que ces malversations d’Etat sont commises pour servir les intérêts industriels et religieux. Le rapport des Concerned Scientists trouve peu d’écho dans un pays où l’expression « économies d’énergie » est synonyme de « ça va pas la tête ».

3/5) Les vrais faux écolos

A chacun son geste écolo, selon ses besoins et ses moyens : les cabines UV fonctionnant à l’électricité solaire, ou encore le caviar durable. Hermès propose pour 960 dollars un sac en toile réutilisable pour faire ses courses au supermarché. Et les chiens frileux peuvent s’habiller en cachemire recyclé. La piscine du lotissement chauffée au solaire est désormais servi dans la plupart des projets. Le consumérisme vert est devenu l’ultime réducteur de culpabilité, une manière de jouir des facilités et des douceurs de la vie sans ressentir cet horrible sentiment d’en faire trop peu pour le mériter.

En 2007, Laura Turner, fille du mogul écolo Ted Turner, a achevé l’équipement de son modeste EcoManor de 575 m2 à Atlanta. Cette maison a été la première à recevoir la norme environnementale LEED. Avec 27 panneaux solaires sur le toit, la récupération complète des eaux de pluie, de la géothermie partout, une isolation en mousse de soja et des portes en aggloméré de paille de blé, la baraque consomme de 80 à 90 % de moins d’énergie qu’une maison de la même taille dans la région. Mais les plus grosses économies d’énergie dans l’habitat sont à chercher d’abord dans la superficie.  Après la Seconde Guerre mondiale, les soldats démobilisés et leurs familles emménageaient dans des logements de 90 mètres carrés. Dans les années 1970, la taille moyenne des maisons était de 150 m2. Aujourd’hui elle est de 233. Une maison de 1000 m2 pour 4 personnes ne peut pas se revendiquer d’un mode de vie durable. La meilleure façon de s’afficher comme un citoyen responsable vis-à-vis de l’environnement est de choisir une petite maison, qui consommera automatiquement moins de tout.

Une fraise de Californie (cinq calories de nutrition) a brûlé 435 calories de fuel pour arriver sur la côte Est. Un nouvel angle d’attaque fait fureur : « Laissez tomber le bio, cherchez plutôt les productions locales. » Aussi les supermarchés commencent-ils à indiquer au rayon les produits d’origine locale. Et ça marche… du moins dans les Etats qui cultivent quelque chose. Dans le Midwest par exemple, il n’y a rien à vendre puisque tout est transformé en tourteaux ou en agrocarburant.

4/5) Quelques tendances de l’environnementalisme américain

Aux Etats-Unis, les élus votent une nouvelle loi-cadre agricole (Farm Bill) environ tous les cinq ans. Le Farm Bill de 2002 favorisait encore plus, si c’était possible, l’élevage des bovins dans les méga-usines à viande. Le suivant, en 2008, accroissait considérablement les subventions accordées aux agrocarburants avec un intitulé original : loi pour la conservation de l’alimentation et de l’énergie. A quoi ressemblera le Farm Bill présenté en 2012 par Tom Vilsack ?

Comme souvent en Amérique du Nord, les villes construites à l’horizontale déploient toujours plus loin leurs tentacules. Ce sera dur de créer des espaces publics dans ces banlieues écrasées par des routes géantes sans le moindre espace piétonnier. Mais Raleigh va s’employer à humaniser, piétonniser, socialiser ses innombrables zones résidentielles et commerciales (puisqu’il est entendu que c’est soit l’un, soit l’autre, mais jamais les deux ensemble). Dans un premier temps, il s’agira d’introduire un brin de trottoirs, plus tard viendra le temps des  zones mixtes, où des boutiques s’implanteront près des maisons. Mais il semble déjà que les planificateurs aient déjà renoncé à trop en faire : c’est cher de chambouler une ville. Chez nous, à Raleigh, c’est symptomatique : les bus urbains ne passent même pas par la gare !

Le réseau Simple Living Network regroupe des centaines de milliers de membres mus pas le concept de « simplicité volontaire ». Pour certains, ça peut être de ne plus regarder la télé. Pour d’autres de joindre un club de jardinage. Ou de déchirer sa carte de crédit. Il suffit de voir ces quelques lycéennes : je les ai connues folles de mode et de shoping frénétique ; elles affichent une aversion soudaine pour les fringues neuves. Leur nouveau sport, c’est la chasse aux fripes et aux jolis vêtements d’occasion dans les innombrables dépôts-ventes qui fleurissent dans les villes.

La culture américaine conventionnelle voit le foyer comme une unité de consommation. Rejetant ce modèle, les homemakers préfèrent que leur foyer soit une unité de production : « on produit nos aliments, on prend soin nous-mêmes de notre santé, on compte sur nos familles, nos voisins et notre communauté pour s’entraider. Le choix de devenir un(e) homemaker est un acte de transformation sociale. Qui est le mieux armé pour faire face aux coups durs de l’économie aujourd’hui ? Une femme avec un gros salaire qui perd son boulot du jour au lendemain, ou celle qui produit elle-même et peut compter sur ses poules pour manger ?

Jusqu’à dix poules par foyer. Pas de coq. Autorisation administrative requise. Vente des œufs interdite : Durham, en Caroline du Nord, vient de rejoindre le club très fermé des villes américaines qui autorisent leurs riverains à élever des  gallinacés. Dans les années 1930, les gens survivaient tant bien que mal en cultivant des potagers et en récoltant leurs œufs.

J’avais eu un sacré choc en découvrant le monde des écolos américains après avoir côtoyé de près les défenseurs français de l’environnement, globalement assez pauvres et, à quelques exceptions près, bénévoles. Ici sont à l’action des groupes de base, mais surtout une grande armée d’avocats, de scientifiques, de fundraisers (leveurs de fonds), voire d’animateurs professionnels affectés le temps d’une campagne importante. J’ai pu mesurer la puissance de feu de ces professionnels de l’environnement. Leur efficacité est impressionnante. Mais il y a des désaccords stratégiques entre « Verts radicaux » et « écolos mous ».

5/5) Conclusion

Qui a envie de vivre dans un confort et une aisance moindres ? Les Américains, mais aussi les Européens, ont plus à partager que le reste du monde. Mais le partage n’est pas naturel à l’échelle planétaire. Le respect de l’environnement butte sur cet écueil. Quand en effet on a beaucoup à partager, cela veut dire qu’on a aussi beaucoup à perdre.

(éditions delachaux et niestlé)