Une étude, pilotée par Gilles-Eric Séralini et parue dans la revue Food and Chemical Toxicology, a fait grand bruit fin septembre 2012 : elle est la première à suggérer des effets délétères, sur le rat, de la consommation d'un maïs génétiquement modifié de Monsanto, associé ou non au Round-Up… Elle s’est accompagnée de la parution d’un livre, Tous cobayes !, dont voici quelques extraits qui présentent l’enjeu général soulevé par cette controverse. Nous avons laissé de côté tout ce qui a trait à l’étude elle-même (chapitre 2). Les phrases sont tirées directement du livre, mais recomposées. Nous y ajoutons en annexe deux autres approches, complémentaires.

1/8) Introduction de Gilles-Eric Séralini

Dans le monde entier, il n’est pas une famille qui ne soit touchée par les cancers, les problèmes de reproduction, les maladies nerveuses, hormonales, immunitaires… La forte augmentation de ces pathologies n’est pas le fait du hasard et ne s’expliquent pas par une recrudescence de bactéries ou de virus. Une poignée de géants de l’industrie (Monsanto, bayer, Aventis, DuPont, Syngenta, BASF, Dow Chemical…) remplissent nos assiettes de colorants, de conservateurs, de plastifiants, d’OGM, de pesticides, d’antibiotiques… Ce sont les mêmes industriels qui commercialisent les médicament et les pesticides ! C’est tout au long de leur vie que les consommateurs et les animaux ingèrent les substances chimiques contenues dans leurs aliments. Ce sont donc les effets à long terme de celle-ci qu’il est important de connaître. Or les études pour l’autorisation de mise sur le marché d’une plante transgénique alimentaire n’ont jamais dépassé trois mois.

J’ai été l’un des onze experts de la CGB  (Commission du génie biomoléculaire) de 1998 à 2007. J’ai côtoyé trop de compromissions pour continuer à me taire. Ces compromissions ont pour origine des intérêts financiers énormes, mais elles recouvrent aussi des enjeux de pouvoir, y compris dans le champ scientifique. Hormis quelques cas de fraude et de corruption, il s’agit généralement d’une complicité diffuse. Pourquoi les pouvoirs publics ne prendraient-ils pas en main le  contrôle de toutes les substances dangereuses mises sur le marché ?

Les micro-organismes ne sont pas nos seuls adversaires, d’autant que la plupart sont neutres ou utiles. Nous sous-estimons une catégorie de nuisibles que nous avons fabriqués, les xénobiotiques (ennemis qui n’appartiennent pas au règne du vivant). Toutes ces molécules invisibles sont issues des produits de synthèse créés en grand nombre par l’homme depuis une centaine d’années. La nature de mes recherches m’a conduit à m’intéresser essentiellement aux polluants chimiques. Ils ne sont pas les seuls : rayonnements ionisants, ondes mécaniques ou électromagnétiques, nanoparticules, etc.

2/8) Le dur combat pour la vérité

Régulièrement éclatent de nouvelles affaires, révélant l’effet cancérigène ou toxique de produits qu’on a longtemps considéré comme banals : le tabac, l’amiante, le bisphénol A, l’aspartame, les phtalates… On laisse l’histoire se répéter. La censure du débat scientifique passe par un éventail de pratiques, par exemple noyer le débat dans le « bruit » (ndlr, fabriquer le doute). Les multinationales se sont organisées en groupes de pression. Elles se sont liées à de gros cabinets de lobbying, comme les géants américains Hill&Knowlton ou Burson-Marsteller. On organise des campagnes idéologiques, mais aussi des pressions plus directes sur les politiques et leur entourage administratif ainsi que sur les « experts ». La pratique du revolving doors (portes tournantes) est courante : tel chercheur ayant travaillé pour une multinationale devient membre d’une commission d’évaluation qui aura à statuer sur les projets de son précédent employeur… ou inversement !  Inutile de dire que l’activité de lobbying se soucie  comme d’une guigne de l’intérêt public et de la sécurité sanitaire.

A croire les lobbyistes, le combat des associations comme Greenpeace ou le CRIIGEN ne serait qu’une forme de lobbying parmi d’autres, puisqu’il cherche à influencer les décideurs. Cet argument de mauvaise foi repose sur la confusion entre intérêts particuliers (les seuls défendus par les lobbyistes) et intérêt général (qui transcende les intérêts particuliers). Autre chanson. Parce que nous demandons un contrôle accru des applications de la biologie moléculaire, nous serions des obscurantistes, hostiles par principe au progrès scientifique. On nous dépeint en passéistes, en prophètes de malheurs, en marchands de peur. Ceux-là même qui refusent le libre exercice de l’esprit critique reprochent à leurs adversaires de trahir la science ! La manœuvre est grossière. En même temps qu’on tente de coiffer le lanceur d’alerte d’un bonnet d’âne, il arrive aussi qu’on lui tende une carotte : « Vous savez qu’un chercheur de votre valeur pourrait être rémunéré 2000 euros de l’heure… »

Agences d’évaluation et gouvernement concourent à l’opacité, retardent les mesures de salubrité publique, étouffent les voix des lanceurs d’alerte, résistent aux demandes d’une réglementation plus stricte. Il semble que les agences aient à cœur d’évacuer les problèmes plutôt que de les évaluer. Comment justifier que les agences d’évaluation n’aient pas exigé des tests plus longs que trois mois sur les mammifères ? La CGB, une commission dominée par les biogénéticiens, avait rendu en 1997 un avis favorable à l’importation et à la culture du maïs transgénique Bt 176 de Novartis. S’estimant désavoué, son président Axel Kahn avait démissionné avec fracas. Pour redonner du crédit à la CGB, il fut alors décidé en 1998 d’intégrer au moins un biogénéticien critique, en l’occurrence moi-même. Mais le généticien Marc Fellous a reconduit à sa tête la prééminence de sa corporation. Ces scientifiques se font une conception restreinte du risque, considérant surtout les éventuels défauts de la construction génétique. Leur spécialisation ne les engage pas à tenir compte des effets concrets des OGM sur l’environnement, de leur comportement dans la nature (la résistance des adventices est-elle favorisée, etc. Les questions centrales, quel est le vrai bénéfice pour le  citoyen, y a-t-il des alternatives… ne sont pas du ressort de la commission. La sécurité sanitaire des pesticides, alors que 99,9 % des OGM sont conçus pour tolérer un herbicide ou produire un insecticide, est évaluée par une autre instance, la commission dite des Toxiques du ministère de l’agriculture. Pour valoriser le prestige de leur discipline, les membres de la CGB se plient à la vision commune au gouvernement et aux grandes industries chimiques, la croissance économique. J’en suis venu à penser, après neuf années passées à leurs côtés, qu’ils n’en avaient pas d’autre !

L’AFBV, association créé en juin 2009 par des promoteurs des OGM et présidé par l’ancien président de la CGB Marc Fellous, a mené contre moi une véritable campagne d’excommunications. Après que je sois passé le 21 janvier 2010 à l’émission « magazine de la santé », Marc Fellous adresse une lettre  aux responsables de l’émission : « Nous sommes scandalisés que votre émission s’appuie sur les seuls propos d’activistes opposés aux OGM comme Séralini, chercheur avant tout militant anti-OGM… Nous déplorons qu’une chaîne de télévision publique se fasse le porte-parole de « marchands de peurs », d’organisations militantes, et par là participe à la campagne de dénigrement d’une technologie d’avenir répondant aux grands défis de notre siècle. » Pour discréditer les scientifiques critiques, on brandit un mot magique, on les qualifie de « militants » - évidemment les pro-OGM, eux, ne militent pas ! Marc Fellous a été reconnu coupable de diffamation à mon égard par la justice. Soyons clair, militantisme et mercantilisme ne sont pas des mots synonymes !

Aujourd’hui les ministères n’osent pas nommer ces produits par leur vrai nom : poisons. Ils apparaissent sous la rassurante appellation de « produits phytosanitaires » (soignant les plantes), un comble ! Pourtant ils restent des tueurs, tueurs d’herbe, d’insectes, de champignons, de rongeurs, etc. Parmi les pesticides, les herbicides représentent 46 % du marché mondial ; le Roundup s’y taille la part du lion.

3/8) L’exemple du Roundup

Le Roundup a été testé. Mais comment ? Le laboratoire IBT, chargé de la réalisation des tests en vue de l’homologation, a fait l’objet d’une enquête de l’EPA (Environmental Protection Agency). On constate une falsification routinière des données, l’absence de détection systématique des perturbations hormonales, l’évaluation de la seule molécule active et non du mélange vendu, etc. Pourtant tout incline à penser que les adjuvants qui aident la substance active à pénétrer dans l’organisme des insectes et des plantes doivent aussi l’aider à entrer dans les cellules humaines – d’autant que les membranes de ces dernières sont moins résistantes que celles des plantes. Des études ont prouvé que même à des doses extrêmement diluées, le Roundup programme la mort cellulaire en quelques heures.

De plus les tests ne prennent pas en compte les effets cumulés dans le temps. Pourtant la consommation en Europe de soja transgénique au Roundup a été autorisée sans même que la toxicité de l’association plante-pesticide ait été étudiée. Lorsque je siégeais à la CGB (Commission du génie biomoléculaire), plusieurs représentants du ministère de l’agriculture ont reconnu cette lacune, sans s’en alarmer pour autant.

Aux Etats-Unis en 1996, le fabricant du Roundup, Monsanto, a été contraint par la justice de retirer les termes « biodégradables » et écologiques » de sa publicité pour les produits contenant la molécule active, le glyphosate. En France Monsanto a été condamné en 2007 pour publicité mensongère à propos des mentions « 100 % biodégradable » et « efficacité et sécurité pour l’environnement ». En février 2012, le Conseil d’Etat a demandé un nouvel examen de la toxicité du Roundup.

4/8) La transgenèse, un simple bricolage

La biologie moléculaire n’est encore qu’une science balbutiante. Les OGM (organismes génétiquement modifiés) ne sont en fait que des chimères génétiques, par référence à l’animal mythologique composé de parties d’animaux différents. En effet les OGM brisent la barrière des espèces. En conséquence, la mise au point d’un OGM est une suite de tâtonnements comportant beaucoup d’échecs – jusqu’à 99 %, tant l’insertion d’un gène dans l’ADN d’une autre espèce est aléatoire. On doit littéralement violer la cellule par une ouverture liée à un choc électrique, physique, chimique ou thermique. Avec de la chance, un peu d’ADN artificiel se recombine… à des endroits imprévisibles.

Pourtant les semenciers ont réussi à imposer l’idée que les OGM n’étaient pas des plantes différentes des autres, et ne nécessitaient aucun test particulier. Ils estiment que l’ADN étant universel, l’insertion d’un gène, même issu d’une espèce différente, ne changeait rien à la nature propre de l’ADN. Pourtant il y a un fossé entre la greffe d’un arbre qui ne pourra pas se reproduire naturellement et l’insertion d’un gène de poisson dans les fraises pour les rendre résistantes au gel. Ils se comparent aux agriculteurs qui opèrent des croisements pour améliorer les espèces, intervenant de fait sur l’ADN. Mais ces croisements ne franchissaient pas la barrière des espèces.

La banalisation des OGM se fondait aussi sur un principe qui allait faire figure de dogme : l’équivalence en substance. Les fabricants d’OGM disent que l’analyse nutritionnelle des OGM et des leurs parentes conventionnelles ne faisait apparaître aucune différence importante en terme de calories, protéines, vitamines, etc. Notons que leurs promoteurs les jugeaient néanmoins suffisamment différentes pour revendiquer des brevets !

Les arguments des inconditionnels des OGM reposent sur une vision de l’ADN datée : un jeu de lego dans lequel chaque gène représenterait un élément isolable qu’on peut ajouter ou remplacer sans perturber en rien le reste de la construction. On sait aujourd’hui à quel point cette vision est réductrice. L’ADN fonctionne en réalité comme un écosystème, un ensemble de rapports, où le changement d’un seul élément a des conséquences sur le tout.

5/8)  La non transparence, une atteinte à la science

C’est la résistance de l’Europe aux OGM qui a fait pression pour qu’on mette en place les premiers tests de trois mois sur des mammifères. Malgré cela, les dossiers des firmes agrosemencières ne comportent pas obligatoirement des tests de nutrition sur des rats ou des lapins (elles ont même le choix de l’espèce). Certains n’en font pas du tout.

Les données brutes des tests pratiqués par ces entreprises restent secrètes, arguant du secret commercial. Pourtant le libre accès aux données est la condition fondamentale de l’objectivité de la science. Le philosophe Karl Popper a défini les sociétés ouvertes comme celles qui admettent la possibilité de remettre en cause les certitudes, de les vérifier rationnellement ou de prouver leur fausseté. En clair, une proposition est scientifique quand  elle accepte le risque de la réfutation. En revanche, si l’establishment scientifique reprend à son compte une position d’autorité, intimant à ses contradicteurs le silence, il dénature la science et la fait régresser vers le dogme. En résumé, les agences d’évaluation tirent les mêmes conclusions que l’industrie… jusqu’à la crise sanitaire !

En octobre 2003, j’ai exprimé clairement mes réserves au sein de la CGB quant au maïs MON 863. N’obtenant pas d’amélioration dans la manière dont étaient rédigés les comptes rendus, j’ai annoncé mon intention d’évoquer ouvertement devant la presse les discussions au sein de la CGB. Les avocats du ministère ont parlé de faute professionnelle : les délibérations d’une commission chargée de conseiller le gouvernement seraient soumises au secret. Un nouveau règlement institua que seuls les comptes rendus synthétiques seraient publics ! Je ne pouvais plus rien faire au sein de la commission. C’est seulement grâce à l’action du CRIIGEN que la lutte pour la transparence a pu reprendre. Cette association saisit la CADA (commission d’Accès aux documents administratifs) qui imposa communication des procès-verbaux de séance de la CGB.

6/8) Conclusion

Je trouve utile les médicaments générés par les OGM de laboratoire (insuline, hormone de croissance…) qui ne se répandent pas dans l’environnement. Mais cela n’autorise pas à prendre les champs des agriculteurs et les assiettes des consommateurs pour la paillasse des scientifiques. Les xénobiotiques ne se multiplient pas comme les germes de maladies infectieuses, mais ils s’accumulent lentement en se liant aux tissus vivants. Leurs effets peuvent se combiner, il est impossible d’établir un rapport invariant entre tel polluant et telle pathologie. Une image permettra de mieux saisir leur action : ils se comportent comme des grains de sable dans un moteur. Nous sommes tous imprégnés, en permanence, de dizaines de polluants. Ces particules microscopiques, de la taille d’une molécule, dont beaucoup moins volumineux qu’une bactérie, agissent en fait au niveau de la cellule. Elles finissent par enclencher un dérèglement de la cellule, produisent des effets cancérigènes ou entraînent des maladies dégénératives. Plus notre organisme se gorge de ces particules délétères, plus il court le risque de voir ses défenses déjouées. Les xénobiotiques, en formant des adduits sur la spirale de l’ADN, peuvent même déformer l’enroulement de celle-ci ou inhiber l’activité de certains gènes. Si ces erreurs se produisent dans les cellules de l’embryon, elles peuvent provoquer des anomalies susceptibles de se transmettre aux générations suivantes. Les animaux sauvages, auxquels on ne peut reprocher d’abuser de tabac, d’alcool ou de sucre, sont atteints de la même façon que les hommes.

L’optimisme triomphaliste à propos de la maîtrise de la nature veut ignorer les effets non contrôlés et pourtant terriblement destructeurs du progrès technique sur l’environnement naturel. Ceux qui nous taxent d’être des marchands de peur, voire des millénaristes, ne sont eux-mêmes que des marchands d’illusions (aux conséquences criminelles) et surtout des promoteurs d’inertie, des défenseurs de l’ordre établi. Une science globale établirait des liens entre la chimie analytique, la biologie moléculaire, les sciences de l’environnement, l’épidémiologie, la sociologie et j’en passe… Au cœur de cette constellation d’approches, la génétique ne serait plus la technoscience arrogante qui prétend forger l’avenir de l’homme sans consulter l’humanité. Le système scolaire devrait développer la compréhension des interactions, des interdépendances, et faire prendre conscience du fait que l’homme n’est pas une exception dans la nature, mais un échangeur de substances. L’échange est le phénomène de base, pas seulement l’échange avec ses amis ou le marché, mais avec les différents règnes vivants que chacun utilise à chaque seconde pour exister.

(éditions Flammarion, 256 p., 19,90 euros)

7/8) l’affaire Séralini sur notre BLOG biosphere

24/10/2012, notre sécurité alimentaire n’est pas très bien assurée

extrait : « Le Haut conseil des biotechnologies a recommandé qu'une "étude de long terme, indépendante et contradictoire soit entreprise sous l'égide des pouvoirs publics quant à la sécurité sanitaire du maïs NK603". Emboîtant le pas au HCB, l' Anses… »

25/09/2012, entre argent et vérité, la science perd la boussole

extrait : « L’écologie politique est la résultante des recherches scientifiques sur les sombres démêlés qui existent entre les humains et la biosphère. D’où la nécessité de décisions politiques. Le problème, c’est que le système en place et ceux qui en profitent s’acharnent médiatiquement pour nier nos connaissances, même prouvées… »

24/09/2012, OGM, non aux chimère génétiques chimériques

extrait : « Nous pouvons avoir une lecture journalistique de l’étude initiée par Gilles-Eric Séralini… mais nous restons alors limité à une étude précise de toxicologie sur les OGM. Or une interrogation particulière doit toujours être replacée dans un contexte global. Il faut acquérir une approche holistique, systémique, s’intéressant au tout et non à la partie… »

23/09/2012, OGM, le débat pour ou contre peut nous éclairer

extrait : « Pro-OGM, Gérard Pascal, Ingénieur de l'Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Lyon, aujourd'hui consultant pour des entreprises agroalimentaires. Anti-OGM, Joël Spiroux, co-auteur et directeur adjoint de l’étude de Séralini, président du Criigen (Comité de recherche et d’information indépendant sur le génie génétique)… »

20/09/2012, Les OGM sur le banc des accusés

extrait : « Une étude à paraître dans la revue Food and Chemical Toxicology fait grand bruit : elle est la première à suggérer des effets délétères, sur le rat, de la consommation d'un maïs génétiquement modifié de Monsanto, associé ou non au Round-Up… »

8/8) Sur LE MONDE : Comment un OGM, un pesticide et un système peuvent être toxiques

(point de vue de Gilles-Eric Séralini - LE MONDE du 27 octobre 2012)

Dans le domaine de la toxicologie alimentaire, Food and Chemical Toxicology est sans aucun doute la revue la plus réputée au monde. Son comité de lecture a étudié quatre mois durant notre étude et pris soin de nous demander des analyses complémentaires avant d'accepter de la publier (Tous cobayes, Flammarion)

Nos résultats ont montré la nocivité d'une absorption sur le long terme d'un organisme génétiquement modifié (OGM) alimentaire, le maïs NK603, et de l'herbicide qui lui est associé, le Roundup. Il s'agit de la première étude toxicologique menée sur deux ans et fondée sur un tel nombre de paramètres biologiques, d'analyses anatomo-pathologiques, etc. A ce jour, plus de 160 scientifiques du monde entier nous ont apporté leur soutien ou souligné l'originalité de notre travail, dont l'unique statisticien de l'Académie des sciences.

En moins de trois semaines, différentes agences chargées de l'évaluation de ces substances ont nommé des sous-comités qui viennent de discréditer notre recherche. Ainsi peuvent-ils ne pas interdire l'OGM et le pesticide en question...

Néanmoins, il y a un premier pas : l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) et le Haut Conseil des biotechnologies (HCB) appellent à tester dorénavant à long terme ces substances. Ce que quelques autres et moi-même n'avons cessé de réclamer depuis quinze ans. Les citoyens savent désormais que la science " digne " et " bonne ", les autorités garantes de leur santé, n'ont jusqu'à présent pas cru bon de devoir l'exiger.

En 2003, ces mêmes comités ont accepté la mise sur le marché par Monsanto dudit maïs NK603 à partir de tests réalisés sur une durée huit fois inférieure à celle de notre étude, sur la même souche de rats (le Sprague Dawley, qui est le mammifère utilisé dans les expériences de ce type) et des groupes d'animaux analysés n'excédant pas dix individus (comme dans notre étude). Que le nombre de paramètres biologiques et d'organes analysés ait été très largement inférieur aux nôtres ne les a nullement empêchés de donner leur feu vert (je siégeais à l'époque à la commission du génie biomoléculaire). C'est du Dr Jekyll et Mr Hyde !

Ces agences reprochent à notre étude une faiblesse statistique, elles qui n'ont jamais exigé des industriels le dixième de ce qu'elles nous intiment de fournir aujourd'hui, elles qui ont même accepté, sans sourciller, des tests sanitaires de quatre-vingt-dix jours ou moins, menés sur des groupes de quatre ou cinq rats, par exemple pour la mise sur le marché de la pomme de terre Amflora (EFSA, 2006) !

Elles ont même parfois donné leur accord sans qu'il y ait eu tests sur des animaux. Elles nous réclament des détails encyclopédiques sans lesquels il leur " serait impossible de conclure à la validité de nos résultats ", mais n'ont jamais exigé des industriels la simple transmission publique des analyses de sang dont elles ont pourtant confirmé qu'elles ne révélaient rien. Ce sont elles qui ont entretenu l'omerta des industriels sur les données sanitaires de leurs tests. " Secret industriel oblige ", rétorquent-elles.

Surtout lorsqu'on est juge et partie et qu'aucune loi n'empêche les scientifiques ayant des conflits d'intérêt de siéger dans des commissions d'intérêt national ou international... Mais qui s'offusque de ces collusions, de cette absence de transparence préjudiciable à la santé publique, donc aux citoyens ?

La science " digne " et " bonne " ne s'arrête pas en si tordu chemin : l'ensemble des six académies scientifiques - ou plus exactement, d'après témoins, deux personnes par académie et pas en séance plénière... - a rendu un avis sur notre étude. Tout y prête à commentaire, aussi m'arrêterai-je seulement sur trois points.

1. " Il serait particulièrement dangereux d'évoquer une nécessité éventuelle d'expériences à long terme à l'occasion de cet article... ".

On croit cauchemarder en boucle. Ces académiciens qui, en leur temps, ont minimisé les dangers de l'amiante, etc., ne sont même pas capables de préconiser le minimum du minimum, des tests obligatoires de trois petits mois pour la mise sur le marché d'un OGM ; ni d'imposer qu'un pesticide soit testé dans sa formulation commerciale, tel que l'agriculteur ou le jardinier l'utilise (ce que nous avons fait dans notre étude).

Car l'industriel n'a l'obligation de tester à long terme que la molécule active (le glyphosate dans le cas du Roundup). Des adjuvants sont intégrés pour potentialiser l'effet d'un produit chimique ou d'un vaccin, mais cette synergie n'a aucune conséquence sur les organismes vivants... C'est bien connu puisque ce n'est pas testé.

2. Contrairement à ce qu'ils me reprochent, je n'ai pas employé indifféremment les mots " tumeur " et " cancer " dans notre étude : le Roundup s'avère un perturbateur endocrinien, et nous avons constaté qu'il provoquait plus de cancers chez les femelles que chez les mâles.

3. " La mobilisation médiatique savamment orchestrée autour de travaux sans conclusion solide pose un problème éthique majeur. " Vraiment ?

Mais minimiser les effets sanitaires, fermer les yeux sur les lacunes du système d'évaluation et les conflits d'intérêts, soutenir l'omerta industrielle, est-ce éthique et responsable ? Enfin, qui peut penser que nous avons organisé la médiatisation de nos résultats simultanément en Russie et en Inde, pays qui ont pris immédiatement des mesures sur les OGM agricoles, en Chine, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Canada, en Afrique, et j'en passe ?

Des personnes " expertes " sont allées jusqu'à demander, avec une violence exceptionnelle dans notre milieu, à l'éditeur de Food and Chemical Toxicology de retirer notre publication. Certains comprendront pourquoi nous avons choisi de ne pas avertir à l'avance les autorités sanitaires du pays : si nous l'avions fait, c'est l'étude elle-même qui n'aurait pu être conduite jusqu'à son terme. Et il importe plus que jamais que notre étude soit examinée et prolongée, mais par des scientifiques indépendants.

On lit ici ou là que des millions d'animaux et d'Américains mangent des OGM tous les jours depuis des années, sans conséquence aucune : comment proférer une telle contre-vérité ? Outre-Atlantique, les filières ne sont pas séparées, les OGM pas étiquetés, aucune épidémiologie n'est donc possible.

La transparence des données sanitaires, les études de long terme et l'expertise contradictoire sont des nécessités absolues. Nous pouvons contribuer à les mettre en place. L'explosion des maladies chroniques depuis une soixantaine d'années devrait inciter nos responsables politiques à prendre en compte les alertes en matière de santé et d'environnement, et à ne pas cautionner la réfutation précipitée, la mise au pilori organisée.

C'est de conscience et de solidarité que notre société a besoin ; en un mot, de sagesse. Les scientifiques ont le droit de se tromper. Mais ils ont le devoir d'éviter ce qui peut être évitable : la plupart des grands scandales de santé publique le sont. La science que je pratique n'est pas faite pour nourrir l'ogre insatiable de la finance mais pour protéger les êtres humains d'aujourd'hui et de demain.

Gilles-Eric Séralini Professeur de biologie moléculaire à l'université de Caen, Criigen