année 2013

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Entropia, revue théorique et politique de la décroissance aux éditions Parangon (226 pages, 18 euros)

Voici quelques extraits de trois chapitres que nous avons aimé :

1/3) Publicité, saturation-frustration de François Brune

Le système publicitaire est l’une des rares institutions qui mettent en conformité leur discours et leur pratique : s’il nous enjoint de consommer jusqu’à saturation, il nous montre l’exemple en saturant lui-même les champs sociaux où sévit son discours. Ce  totalitarisme n’est pas une donnée éternelle, mais résulte de choix. La conquête de la sphère publique s’est muée par exemple en conquête de la sphère privée, le téléspectateur bien calé sur son canapé :

1968 : comme pour fêter la dénonciation soixante-huitarde de la « société de consommation, la publicité de marques fait son entrée à la télévision.

1974 : en brisant l’ORTF, Giscard d’Estaing instaure la concurrence entre les chaînes de télévision. Celles-ci dépendront désormais de la manne publicitaire.

1978-1981 : Mitterrand subordonne la cause du socialisme aux affiches du publicitaire Jacques Séguéla.

1985-1986 : la gauche autorise les coupures de films par la publicité, tandis que la droite privatise TF1… Le passage en force est devenu pénétration en droit.

2008 : Sarkozy décide de supprimer la publicité télévisée sur les chaînes publiques… pour en faire bénéficier le groupe TF1 de son ami Bouygues.

Comme l’exprimait le publicitaire Jacques Séguéla, « nous ne pouvons nous développer qu’en société de surconsommation… Ce système fragile ne perdure que par le culte de l’envie ». Bien des auteurs favorables à une société de décroissance n’osent dire que celle-ci, au sein d’une Humanité qui devra s’autolimiter, comportera des privations inévitables par rapport aux « abondances » d’aujourd’hui. La décolonisation de notre imaginaire est à opérer chaque jour sur nous-mêmes.

2/3) Démographie, temps de la saturation d’Alain Gras

Un des aspects de la saturation correspond à une situation d’expansion trop rapide d’un élément dans un ensemble. Les équations de Lotka-Volterra (1931) s’intéressent aux équilibres entre proies et prédateurs. Lorsque la proie est affaiblie pour des raisons conjoncturelles, alors la population des prédateurs va se multiplier et son expansion se continuera jusqu’à ce que la population de proies passe par un seuil au-delà duquel ce seront les prédateurs qui se trouveront brutalement sans ressources, et leur population s’effondrera. L’évolution n’est jamais linéaire. Or la prédation de la nature est le moteur de la civilisation thermo-industrielle.

L’exploitation des ressources minières correspond bien à l’équation Lotka-Volterra. La rapidité empêche toute prise de conscience ; notre confort s’est considérablement accru au détriment de la planète dans une durée incompatible avec une dynamique de capacité adaptative. Alors qu’à la fin du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne le bois des forêts était quasiment la seule source de chaleur pour l’industrie, en 1840 il aurait fallu, pour subvenir aux besoins des machines britanniques, l’énergie du bois produite par une forêt dont la surface aurait couvert deux fois le pays. La civilisation du feu a modifié en un instant la relation que nous entretenions avec la nature. Le Ipad aujourd’hui n’existe que grâce à un système complexe : Internet, satellites, téléphone, l’électricité, productions d’énergie, nouvelle métallurgie… Alors qu’un système en réseaux isolés met du temps pour dépérir, dans l’hypermachine le blocage de quelques nœuds du réseau peut entraîner l’effondrement chaotique et quasiment instantané de l’ensemble.

Certains se sont préoccupés de l’expansion démographique humaine. Paul Chefurka se positionne en néo-malthusien en mettant en évidence la corrélation très forte entre énergie et population. Il s’agit de bien plus qu’une simple corrélation, car la production alimentaire est de plus en plus dépendante de l’économie carbonée, par les engrais, les pesticides, la motorisation, les transports, etc. Avec la raréfaction des ressources, la population mondiale commencera à décroître à partir de 2020, et redescend à 5 milliards en 2050, passant au-dessous de la barre des deux milliards en 2100. Avec le modèle Lotka-Volterra, le phénomène s’amplifie, les chiffres sont alors de 4 milliards en 2050 et 1 milliard en 2100. Smil prolonge la vision catastrophiste de Chefurka en insistant sur l’aspect non linéaire : un recul de la richesse entraîne une amplification de la régression dans tous les domaines, avec des effets boules de neige.

L’épidémie de peste noire qui éclata en 1347 vit disparaître les deux tiers de la population européenne. On s’aperçoit que dans les deux siècles qui précèdent, une expansion fantastique des villes avait eu lieu, sans que soient préservées les nécessités hygiéniques minimales dans un espace au peuplement dense. Le bacille de la peste trouva ainsi un terrain favorable dans une situation de saturation urbaine. On se réjouit d’une population urbaine qui atteindra bientôt plus de 80 % sur l’ensemble de la planète, avec des mégalopoles de plus de 20 millions d’habitants. Ne peut-on penser que nous sommes, au niveau mondial, dans une situation assez proche de celle du XIVe siècle en Europe ?

Lorsque le point de non-retour est dépassé, le prédateur ne le sait pas car il est fasciné par sa puissance, cherchant d’autres proies lorsque l’une manque, jusqu’à ce qu’il se réveille en n’ayant plus rien à se mettre sous la dent, et c’est l’effondrement irréversible et total. Cet avenir  est inévitable, mais il peut ne pas arriver comme un désastre absolu si nous avons préparé les consciences à la décroissance, avant qu’elle se produise pour de bon comme un cataclysme final.

3/3) Dossier Ivan Illich

Ivan Illich (1926-2002) a publié en 1971 Libérer l’avenir et Une société sans école, La convivialité en 1973, Energie et équité ainsi que Némésis médicale en 1975. Il y fait le procès des institutions que sont l’Eglise, l’école, les transports, la santé et, plus généralement, les méga-outils. Son analyse crique repose sur la notion de contre-productivité : à partir d’un certain seuil de leur développement, ces institutions se retournent contre leurs propres finalités : l’école désapprend, l’hôpital rend malade, les transports font perdre du temps, les flux d’information font perdre le sens, etc.

Toute valeur d’usage peut être produite de deux façons, un mode autonome et un mode hétéronome. Ainsi, on peut apprendre dans un milieu rempli de sens, on peut aussi recevoir de l’éducation de la part d’un professeur payé pour cela. On peut se maintenir en bonne santé en menant une vie saine, on peut aussi recevoir des soins de la part de thérapeutes professionnels. On peut avoir un rapport à l’espace qu’on habite, fondé sur des déplacements à faible vitesse, marche, bicyclette ; on peut aussi avoir un rapport instrumental à l’espace, le but étant de le franchir le plus rapidement possible, de l’annuler, par des engins à moteur. On peut rendre service à quelqu’un qui vous demande de l’aide ; on peut lui répondre qu’il y a des services pour cela. L’hétéronomie n’est qu’un détour de production au service d’une fin qu’il ne faudrait pas perdre de vue, l’autonomie. Contrairement à ce que produit le mode hétéronome de production, ce que produit le mode autonome ne peut en général être mesuré.

L’appauvrissement des liens qui unissent l’homme à lui-même, aux autres et au monde devient un puisant générateur de demande de substituts hétéronomes, qui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant, tout en renforçant les conditions qui les rendent nécessaires. Le mode de production hétéronome tend alors à exercer un monopole radical sur la production. Cette analyse démontre lumineusement pourquoi nous sommes tant attachés à cela même qui nous détruit. L’hétéronomie est le seul remède dont nous disposons dans un monde entièrement façonné par l’hétéronomie. L’hétéronomie est à la fois remède et poison.

Des médecins prescrivent des médicaments prétendument capables de guérir le mal des grands ensembles ou l’angoisse née des conditions de travail. Cette médicalisation du mal-être est tout à la fois la manifestation et la cause d’une perte d’autonomie : les gens n’ont pas besoin ni envie de régler leurs problèmes dans le réseau de leurs relations. Leur démission de la lutte sociale est facilitée, la médecine devient l’alibi d’une société pathogène. Comme l’exprime Ivan Illich, « Il ne m’apparaît pas qu’il soit nécessaire aux Etats d’avoir une politique nationale de santé. Ce dont les citoyens ont besoin, c’est du courage pour regarder en face certaines vérités : nous ne guérirons jamais toutes les maladies, il est certain que nous mourrons. » Le recul indéfini de la mort grâce au développement indéfini du système médical n’est qu’un mythe. Nous devons comprendre que la quête de la santé peut devenir maladive. Il convient de fixer des limites raisonnables aux soins de santé.

L’esprit du détour de production a si bien été perverti par la société industrielle et la division du travail extrêmement poussée qui la caractérise que c’est le détour qui devient une fin en soi. C’est bien pourquoi le calcul de la vitesse généralisée de l’automobile déclenche un malaise dans beaucoup d’esprits. Pour les besoins du livre Energy and Equity, Jean-Pierre Dupuy a procédé avec une équipe de polytechnicien au calcul suivant. Dans les années 1970, le Français moyen consacrait plus de quatre heures par jour à sa voiture, soit qu’il se déplaçât dans son habitacle, soit qu’il travaillât dans des usines ou des bureaux afin d’obtenir les ressources nécessaires à son acquisition, à son usage et à son entretien. Si l’on divise le nombre moyen de kilomètres parcourus par cette durée, on obtient quelque chose de l’ordre d’une vitesse qui a été nommée « généralisé ». On arrive ainsi à sept kilomètres à l’heure, un peu plus grande que la vélocité d’un homme au pas, mais sensiblement inférieures à celle d’un vélocipédiste. Il est comique de travailler une bonne partie de son temps pour se payer les moyens de se rendre à son lieu de travail. Le Français, privé de sa voiture, serait libéré de la nécessité de travailler de longues heures pour se la payer, consacrerait moins de temps généralisé au transport s’il faisait tous ses déplacements à bicyclette (distance domicile travail ou loisirs). Ce scénario alternatif serait jugé par tous absurde, intolérable. Et cependant il économiserait du temps, de l’énergie et des ressources rares, et il serait doux à ce que nous nommons environnement.

L’économie, ce serait économiser la peine et les efforts des hommes ? Quelle naïveté ! Qui ne voit que tout se passe comme si l’objectif était, au contraire, de les occuper sans relâche, quitte à les faire piétiner, de plus en plus vite, sur place ? En occupant toute la place, en perdant sa capacité de produire des règles qui la limitent, l’économie s’est condamnée elle-même.