éditions Le retour aux sources, 304 pages, 26 euros (traduction française, ouvrage initialement paru en 1988)

quelques extraits :

Les citoyens des sociétés complexes modernes ne réalisent pas généralement que nous sommes une anomalie de l’histoire. Tout au long des millions d’années où des humains identifiables en tant que tels sont reconnus avoir vécu, l’unité politique courante était la petite communauté autonome, agissant indépendamment et étant en grande partie autosuffisante. Les petites communautés acéphales qui ont dominé notre histoire n’étaient pas homogènes. Le degré de variation culturelle est élevé. Mais l’histoire humaine dans son ensemble a été caractérisée par une tendance apparemment inexorable vers de plus grands niveaux de complexité, de spécialisation et de contrôle socio-politique, de traitement de quantités plus grandes d’énergie et d’informations, d’implantations humaines toujours plus étendues et de développement de technologies plus complexes

1/2) Explication de l’effondrement

Une société s’est effondrée lorsqu’elle affiche une perte rapide et déterminante d’un niveau établi de complexité socio-politique. L’image de civilisations perdues est fascinante : des cités enfouies sous des amoncellements de sable ou une jungle enchevêtrée ; ruines et désolation, là où jadis se trouvaient des gens et l’abondance. Les civilisations florissantes sont des choses fragiles et provisoires. Comment de telles civilisations ont-elles pu exister là où maintenant tout est anéanti ? Lorsque mon étude a débuté, il n’y avait aucune explication fiable de l’effondrement. Quatre concepts mènent à la compréhension de l’effondrement, les quatre premiers constituant les fondements du quatrième.

  1. Les sociétés humaines sont des organisations faites pour résoudre les problèmes ;
  2. les systèmes socio-politiques ont besoin d’énergie pour se maintenir ;
  3. la complexité accrue porte en elle des coûts accrus par habitant ; et
  4. l’investissement dans la complexité socio-politique, en tant que réponse à la solution des problèmes, atteint un point de rendements marginaux décroissants.

Les populations humaines font d’abord usage des sources de nutrition, d’énergie et de matières premières qui sont les plus faciles à obtenir, extraire, transformer et distribuer. Lorsque de telles ressources ne sont plus suffisantes, l’exploitation se tourne vers celles qui sont plus coûteuses alors qu’elles ne génèrent pas de meilleur rendement. Les organisations socio-politiques nécessitent un investissement accru, simplement pour préserver le statu quo. Cet investissement se présente sous des formes telles que l’inflation bureaucratique, l’accroissement de la spécialisation, l’augmentation des coûts du contrôle intérieur et de la défense extérieure. Toutes ces augmentations doivent être supportées en prélevant des sommes plus élevées sur la population sans lui conférer d’avantages supplémentaires. Le rendement marginal dans la complexité se dégrade proportionnellement, d’abord progressivement, puis avec une force accélérée. Divers segments de la population accroissent une résistance active ou passive, ou tente ouvertement de faire sécession. A ce stade, une société complexe atteint la phase où elle devient de plus en plus vulnérable à l’effondrement.

2/2) Manifestation de l’effondrement

L’effondrement est manifeste lors des faits suivants :

- Moins de spécialisation économique et professionnelle ;

- Moins de contrôle centralisé ;

- Moins de flux d’informations entre les individus et entre les groupes ;

- Moins de commerce et de redistribution des ressources…

Le déclin de l’empire romain est l’exemple le plus connu d’effondrement, ce n’est qu’un cas parmi d’autres. L’effondrement n’est pas une chute vers quelque chaos primordial, mais un retour à la condition normale de moindre complexité. L’effondrement des hiérarchies administratives est un désastre manifeste pour les membres d’une société qui n’ont ni l’occasion ni la capacité de produire des ressources alimentaires de base, et pour eux seuls. Au contraire, ceux qui sont moins spécialisés peuvent être attirés par l’idée de rompre les liens qui relient les groupes locaux a une entité régionale. Pour une population qui reçoit peu en retour de ce qu’elle investit pour soutenir la complexité, la perte de celle-ci apporte des gains économiques, et peut-être administratifs.

Dans beaucoup de sociétés contemporaines, en particulier celles qui sont fortement industrialisées, une grande partie de la population n’a pas la capacité de produire des ressources alimentaires de base. L’effondrement de telles sociétés entraînerait presque certainement des pertes écrasantes en vies humaines, sans parler d’un niveau de vie beaucoup plus faible pour les survivants. Certaines personnes stockent de la nourriture ou creusent des abris. D’autres vont encore plus loin en stockant des armes. Un marché non négligeable est né de cela, incluant des magazines survivalistes, des équipements de survie, des aliments lyophilisés. Un appel à la décroissance économique, au retour à une époque plus simple de consommation plus faible et d’autosuffisance locale, est implicite dans de telles idées.

A l’heure où j’écris ce livre (1988), il est difficile de savoir si le monde industriel a déjà atteint le point où le rendement marginal de son modèle d’investissement a commencé à décliner. L’histoire récente montre que nous avons atteint des rendements décroissants pour notre dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles et pour quelques matières premières. En fait, il y a des différences majeures entre le monde antique et le monde actuel, qui ont des implications importantes pour l’effondrement. Le monde d’aujourd’hui est saturé, c’est-à-dire qu’il est rempli de sociétés complexes. Nous ne disposons pas de l’option de retourner à un niveau économique plus faible, du moins pas en tant qu’option rationnelle. La concurrence entre régimes complexes conduit à plus de complexité et de consommation de ressources, peu importe les coûts, humains ou écologiques. L’effondrement, si et quand il arrivera à nouveau, sera cette fois mondial.