année 2013

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

éditions l’échappée, 402 pages, 25 euros

Ce livre recense et commente des auteurs célèbres comme Ellul, Charbonneau ou Illich, mais il aborde aussi des auteurs moins connus mais tout autant iconoclastes. En voici cinq d’entre eux, en espérant que cela vous incitera à vous plonger dans la lecture de ce livre.

1/5) Bernard Charbonneau, l’artificialisation du monde

Daniel Cérézuelle nous présente Bernard Charbonneau (1910-1996) dont l’œuvre prémonitoire a été récemment découverte. Charbonneau avait eu dès sa jeunesse la conviction que son siècle serait à la fois celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Sa pensée en résumé :

- Les évolutions désastreuses de notre temps ne sont pas accidentelles, elles ont une unité. Elles résultent de la dynamique de la modernité, ce qu’il appelle « la Grande Mue ».

- La société actuelle, par ses principes et son fonctionnement, ne peut avoir qu’un résultat : la dépersonnalisation de ses membres. La grande guerre industrialisée de 1914-1918 a ouvert le règne de la soumission de toute réalité à la logique technicienne et industrielle.

La course aveugle à la puissance exige la saisie de toute la population, de toues les ressources industrielles et agricoles, de la totalité de l’espace aussi bien que de la vie intérieure des peuples, à qui on demande de participer à la guerre par leurs actes, mais aussi de consentir intérieurement au conflit.

- C’est le lien intime qui a toujours uni l’individu et la société qui explique qu’aujourd’hui il lui soit si difficile de prendre ses distances à l’égard du développement techno-scientifique et de l’ordre social qui l’accompagne.

- Puisque nous vivons désormais dans la société du développement, tout nous pousse à accélérer ce développement. Ainsi on ne peut faire carrière, acquérir un statut social, de l’autorité et du prestige, bref on ne peut y exercer un pouvoir social qu’en participant à la poursuite du développement.

- Parce que notre puissance s’élève à l’échelle de la Terre nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe.

- Un développement indéfini dans un espace-temps fini est impossible.

- Si l’homme introduit dans la biosphère des perturbations trop importantes, c’est toujours le jeu imperturbable des lois de la nature qui rendront la terre inhabitable pour l’homme.

- Ce n’est pas de la protection de la nature qu’il s’agit, mais de celle de l’homme par et contre lui-même

2/5) Dany-Robert Dufour, une psychanalyse du libéralisme

Guillaume Carnino nous présente Dany-Robert Dufour, philosophe à la croisée de la psychanalyse, de la philosophie du langage et de la critique politique. Sa pensée en résumé :

A force de développer des fictions diverses et variées, l’être humain a fini par s’apercevoir qu’il se racontait des salades, et a donc décidé de toutes les balancer par la fenêtre. Après être passé par Dieu, le peuple, le prolétariat, et une fois que toute autre élucubration unificatrice a vraiment cessé de faire sens, l’être humain s’aperçoit que sa libération comporte un lourd tribu à payer : il n’a plus à dire sur le sens de la vie.

Un invariant semble se dégager des antiques commandements en apparence arbitraires : la pléonexie (de pleon et echein, littéralement « plus avoir ») comme interdit. Ce « désir d’avoir toujours plus », voilà ce que les sociétés anciennes redoutaient et combattaient. Ainsi de l’interdit de l’usure. L’avènement de la modernité a éclipsé l’ancien monde. Le cycle consistant à « donner-recevoir-rendre » est remplacé par l’acte de « prendre », médiatisé par l’argent. La totalité de l’anthropologie libérale est contenue dans ce programme, la libération des pulsions. Comme le note Dufour avec ironie, pour attraper un Européen moyen du XXIème siècle, il suffit de lui montrer des objets dans une boîte appelée télévision ou ordinateur, pour que sa main se referme sur l’appât et qu’il soit pris dans un cercle vicieux, voulant avoir toujours plus pour combler ce toujours moins d’être qu’il ressent confusément : c’est l’addiction. Désormais, nul grand récit ne nous donne une place dans l’univers et les injonctions contradictoires abreuvent notre ego au point de l’hypertrophier.

Toutes les limites apparaissent désormais comme l’indice d’une répression, plus rien n’est en mesure de faire barrage à ce déferlement d’ego. Le plénoexe préfère détruire le monde plutôt que de renoncer à l’illimitation. Le corps lui-même apparaît comme une intolérable barrière à la toute-puissance du moi, et on ne compte plus les techniques chirurgicales, sportives ou simplement esthétiques, visant à le ciseler selon les moindres désirs de l’ego. En ce sens Michael Jackson est emblématique du phénomène : déni des limites sexuelles, générationnelles, génétiques et charcutage du corps. En art, la transgression permanente est devenue la règle. A l’école l’absence de figure d’autorité contre laquelle l’élève peut se construire empêche la formation de réels individus émancipés. Désormais, des générations entières d’élèves sont donc sacrifiées aux seuls vrais parents qui les éduquent en les rabaissant : la télévision, Internet et le marché, main dans la main. Nous sommes asservis par nos désirs aux machines et au profit. Dufour s’en prend aussi aux théories queer, qui prétendent brouiller les identités de genre (masculin/féminin) sans s’attaquer aux fondements de la domination des femmes par les hommes.

Dès lors il ne reste plus qu’à résister pour maintenir ou recréer des structures permettant le déploiement de limites indispensables à la formation d’individus heureux et libres. Il nous faut recréer l’écosystème naturel et social permettrant à l’humanité de se perpétuer pour éviter une évolution technologiquement instrumentée (biologie de synthèse), une destruction réelle de l’environnement et une guerre de tous contre tous. Dufour propose rien de moins que de transgresser le dogme de la transgression : après avoir cru qu’il était interdit d’interdire (mai 1968), il serait peut-être temps de comprendre qu’il est obligatoire de s’obliger.

3/5) Jacques Ellul, la démesure technicienne

Jean-Luc Porquet nous présente Jacques Ellul (1912-1994) qui invente la formule « penser globalement, agir localement ». Il est resté marginal de son temps pour la simple raison que critiquer le « progrès » technique pendant les Trente Glorieuses, ça ne se fait pas ! Sa pensée en résumé :

- Ellul définit la technique comme « la recherche de la méthode la plus efficace ». Cette efficacité est déterminée par le calcul, on ne recherche jamais la méthode la plus harmonieuse.

- En 1967, Métamorphose du bourgeois dit en quoi la technique a transformé les classes sociales, et remplacé le bourgeois par le technicien.

- En 1972, De la révolution aux révoltes soutient l’idée que la technique rend la révolution impossible.

- En 1973, Les nouveaux possédés montre comment les religions traditionnelles se dissolvent au contact de la technique, et comment elles sont remplacées par une religiosité de pacotille.

- En 1981, La parole humiliée décrit comment la technique piétine la parole pour privilégier l’image, laquelle nous écrase désormais.

- Le vieil argument selon lequel la technique n’est pas mauvaise en soi ne tient pas : l’un des caractères majeurs de la technique est qu’elle est « résolument indépendante » et qu’elle « élimine de son domaine tout jugement moral ».

- La technique crée des problèmes qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques.

- La technique est devenue une religion. Ellul explique comment après avoir tout désacralisé, elle est devenue elle-même sacrée.

- La technique renforce l’Etat, qui lui-même renforce la technique.

- Les transnationales sont des enfants de la technique.

- La technique uniformise toutes les civilisations. La vraie mondialisation, c’est elle.

- La technique épuise les ressources naturelles.

- La technique prétend fabriquer un homme supérieur.

- Les problèmes techniques n’apparaissent dans la conscience collective que lorsqu’ils sont devenus inextricables et massifs.

- La liberté de l’homme consiste à se fixer des limites.

4/5) Ivan Illich, l’âge des systèmes

Jean Robert nous présente Ivan Illich (1928-2002). Illich fonde en 1962 à Cuernavaca un centre de réflexion qui devint un foyer de critique de la société contemporaine. Ses idées furent à la une au cours des années 1970 et subirent une éclipse injustifiée à partir du tournant libéral des années 1980. Sa pensée en résumé :

- L’école obligatoire, une ségrégation sociale programmée. La montée vers le sommet de la pyramide sociale est un triage dans lequel, en dehors d’une infime minorité, chacun sera recalé

- L’énergie est destructrice d’équité. Comparant le quantum d’énergie exogène dont dispose chaque jour en moyenne un citoyen américain avec sa force d’origine métabolique, on peut dire que chaque Américain dispose du travail de 100 esclaves mécaniques.

- Une industrie médicale iatrogène. Il est urgent d’arracher l’entreprise médicale des mains des spécialistes. La colonisation médicale de la vie quotidienne aliène les moyens de soins.

- Vouloir réformer un système éducatif, les transports ou la médecine relève pour Illich de l’utopie. Il enjoignait ses lecteurs à se défendre de ces systèmes en pratiquant l’ascèse et la frugalité.

5/5) François Partant, défaire le développement

Silvia Pérez-Vitoria nous présente François Partant (1926-1987). Haut responsable dans le secteur bancaire, celui-ci a déterminé que nous faisons fausse route en valorisant l’idée de « développement » et a mis fin à sa fonction de banquier. Sa pensée en résumé :

- Il existe un lien de cause à effet entre développement et sous-développement. Avant la colonisation et l’industrialisation, les sociétés arrivaient à vivre sur leurs ressources propres et avaient une certaine maîtrise des techniques qu’elles utilisaient. Maintenant les pays du Sud ont perdu toute autonomie.

- L’avance attribuée aux pays industrialisés par rapport aux pays dit sous-développés n’a aucun sens. C’est comme si l’on disait que la bourgeoisie est en avance sur le prolétariat.

- Le développement est un phénomène purement occidental qui n’a pu se réaliser que parce que les pays dominants ont bénéficié d’un transfert sans précédent de ressources et de capitaux du monde entier.

- Le développement des pays industrialisés est aussi destructeur au plan social et environnemental que producteur de valeurs marchandes.

- Les élites du tiers-monde ont totalement adopté l’idéologie du développement parce qu’elles sont les seules à en retirer des avantages.

- Souvent qualifié de catastrophiste, Partant rétorque que les pires catastrophistes sont ceux qui refusent de voir où se trouvent les vraies catastrophes. C’est la décomposition sociale qui est à dénoncer ; l’approfondissement des inégalités qui se double d’une militarisation généralisée de la planète.

- La situation des pays du tiers-monde au bout de 60 ans de « développement » est catastrophique : endettement, famines, guerres, migrations sont le lot de millions de gens sur notre planète. Le « développement durable » a fait tout particulièrement des ravages en laissant supposer qu’un « bon » développement était possible.

- La fin du développement n’est pas une catastrophe, ce n’en est une que pour la minorité qui en profite. Pour la grande majorité de l’humanité, c’est un bienfait, et plus tôt cela interviendra, mieux ce sera.

- Partant rappelle la nécessité pour chaque peuple de produire ses aliments, car tous les paysans du monde ont les connaissances adaptées à leur milieu pour le faire. Faire dépendre un pays des importations pour se nourrir est une aberration.

- Le colloque organisé par les amis de François Partant en 2002 sur le thème « défaire le développement, refaire le monde », attira plus de 800 personnes. Ce colloque fut à l’origine, en France, du mouvement de la décroissance.

- Quant à l’alternative mondiale que François Partant appelait de ses vœux, on peut en trouver l’amorce dans certaines zones qui se sont auto-organisées et comptent principalement sur leurs ressources propres, en particulier agricoles.