année 2013

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

(éditions Utopia, 200 pages, 8 euros)

Michel Lepesant anime le MOC, mouvement des objecteurs de croissance. Il s’agit d’abord dans son livre d’antiproductivisme de gauche, l’urgence écologique ne sert que de toile de fond : « Tant que le capitalisme – et plus radical - le productivisme – existera, il faudra lutter contre lui. Le socialisme est le nom de cette transition. En ce sens, les décroissants pourront, dans l’avenir, se définir comme des « socialistes ». (p. 96) »

Le blog de l’auteur : http://decroissances.blog.lemonde.fr/. Voici quelques extraits de son livre :

1/3) Décroissance et politique

                Je défends l’ancrage explicite de la décroissance à gauche : la décroissance est aussi le chemin de la décroissance des inégalités.

La politique n’est pas l’affaire des décroissants. Les politiques, si.

Tout vainqueur d’une élection ne tarde pas à découvrir que la prise du pouvoir va d’abord être la pénible expérience de son impuissance.

Les révolutionnaires auront toujours tort de chercher les moyens pour rompre sans transition car ces moyens seront toujours violents. C’est souvent au nom d’un Bien futur que les pires atrocités et bassesses ont été justifiées.

La décroissance est le nom politique qui désigne la transition d’une société de croissance à une société d’a-croissance. Alors que la récession est subie, la décroissance devra être volontaire et elle ne le sera que si elle est désirable.

Le préfixe « dé » aurait une connotation négative. Mais je préfère débattre que me battre. Serge Latouche préfère la décrue à la crue. Les décroissants belges ont dressé toute une liste de beaux mots qui commencent par ce préfixe : désarmer, déjeuner… surtout, il y a de la modestie dans le mot décroissance : c’est savoir plus facilement ce qu’il ne faudrait pas faire que ce qu’il faudrait faire.

Les décroissants ne sont plus à demander un autre monde possible parce qu’ils sont déjà en train d’expérimenter d’autres mondes possibles.

Il faut tenir compte d’une version droitière de la décroissance. Les décroissants doivent dès à présent argumenter pour que nul ne confonde entre relocalisation et localisme, entre territoire et terroir, entre nos critiques de la démocratie et du sens de l’Histoire.                Les décroissants de la simplicité volontaire sont-ils nos adversaires ? Bien sûr que non, même si nous sommes déçus quand leurs conduites relèvent d’une variante cool de l’individualisme généralisé. Bien sûr que non, même si nous sommes abasourdis quand leur seule stratégie politique semble se résumer à l’exemplarité et à l’essaimage.

                Ce n’est pas pour (sauver) le monde que j’ai réorienté toute mon alimentation à partir de mon abonnement à un panier maraîcher dans une Amap et que je préfère consommer en monnaie locale complémentaire, c’est pour continuer à nourrir ma motivation politique. Lors d’une défense du revenu inconditionnel, s’entendre reprocher d’être un partisan de l’Etat, alors que vous venez d’évoquer un versement en monnaie locale, vous laisse pantois.

                Ce n’est pas nous qui ne sommes pas à la hauteur des défis gigantesques d’un monde globalisé, c’est ce monde démesuré qui n’est plus à notre échelle. Mais ce n’est pas l’homme qui doit « s’augmenter » (cf. transhumanisme) mais bien les sociétés humaines qui doivent décroître jusqu’à rejoindre la mesure de l’homme.

                Nous ne réduisons pas notre participation électorale au seul moment des campagnes. Nous disons à nos électeurs : « Voilà les alternatives que nous sommes en train d’expérimenter et si vous votez pour nous, vous renforcerez notre droit à l’expérience minoritaire. »

2/3) Quelques éléments d’un programme de décroissance

Partout où l’empreinte écologique par personne est supérieure au niveau planétaire acceptable, la décroissance signifie pour les plus riches une décroissance de leurs revenus et de leur niveau de vie.

Nous défendons un revenu inconditionnel articulé à un revenu maximum acceptable (avec un écart de 1 à 6). La retraite d’un montant unique pour tous. La décroissance de la mobilité et donc une décroissance de l’automobile. Des monnaies locales complémentaires. La reconversion industrielle…

Les services à la personne ne sont pas une solution. Comment pourrait-on vraiment sortir du paradigme croissanciste en proposant de marchandiser ce qui relève de la socialité primaire, autrement dit en ramenant au Marché ce qui relève de l’atmosphère de la gratuité ?

La transition pour une sortie du monopole du marché commence, sans attendre, par des expériences de redistribution et de réciprocité (Amap, coopératives, mutuelles d’habitants, jardins partagés, S.E.L., monnaies locales, accorderies, ressourceries, etc.). On expérimente des réponses locales à des problèmes globaux. Mais dans quelle mesure un socialisme de l’association peut-il suffire pour être un socialisme de la transformation ? Les décroissants doivent particulièrement faire attention au SEL, le « syndrome de l’enfermement local », celui qui nous pousse à nous enfermer dans des « communautés terribles ».

Jusqu’à quel point les gestes du quotidien doivent-ils se mettre en accord avec une critique du monde de la croissance ? Un décroissant peut-il prendre l’avion ? Chez lui, les toilettes sèches sont-elles obligatoires ? Faut-il avoir un portable, une carte bancaire, regarder la télévision ? Il faut se garder des réponses brutales et simplificatrices. Mais ces extrêmes ont quand même leur part de vérité. La simplicité volontaire marque l’indispensable approfondissement personnel d’une démarche politique.

L’essaimage (de son exemplarité) peut-il être une politique ? Comment obtenir un « effet de masse critique ». Pour Robert Owen, un nouveau monde pourrait naître, sans l’Etat, par un essaimage de coopératives. Les fouriéristes sont convaincus que la réussite de petits groupes servira de modèle et se diffusera par contagion.

Un vélo individuellement est un port de terre contre le pot de fer automobile ; mais atteint et dépassé un certain seuil, la masse critique des vélos est suffisante pour imposer aux automobilistes la vitesse du flux, voire la remise en cause de l’existence de l’auto : nous ne bloquons pas la circulation, nous sommes la circulation.

                Une décroissance des automobiles n’a de sens que par une décroissance des mobilités : utiliser des voitures électriques ou des transports collectifs, favoriser les gares multimodales et le cadencement, ce n’est que de la croissance reverdie.

Les décroissants doivent ajouter aux luttes ré-actives (anti-OGM, anti-nucléaire, anti-nanotechnologies, anti-capitaliste, anti-productiviste, anti-consumériste…) les constructions sociales et écologiques du Pour et du Avec.

Nous entendons souvent cette objection : « Ce que vous proposez, c’est bien mais c’est utopique. » Nous refusons de confondre l’utopie et l’irréel. Avant d’être un « non-lieu », l’utopie est un chemin, une revendication. Nous ne luttons pas pour réaliser nos utopies, mais pour leur devenir…

3/3) Décroissance et écologie

                C’est vers 1970, quand l’empreinte écologique tenait encore sur une seule planète, qu’il aurait peut-être été pertinent de refuser le terme de décroissance.

L’écologie n’est pas une thématique à ajouter à un catalogue mais le cadre à l’intérieur duquel tous les catalogues de gauche devront dorénavant – et sans exception aucune – s’inscrire.

Une discussion devra porter sur le statut de l’humain au sein de la nature et sur les rapports entre humains et non-humains. Un antiproductivisme conséquent devra aborder la dimension éthique : critique de l’agriculture et de l’élevage industriels, critique de la torture des chimpanzés dans les laboratoires, défense de la biodiversité « en soi ».