année 2014 et +

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

éditions Frankenstein, 482 pages, 25 euros

Au sortir des « Trente ravageuses », les laboratoires sont devenus de quasi-empires industriels, ces « usines de recherche » rêvées par les physiciens avant-guerre. Portés par un Etat néocolbertiste, de grands programmes technologiques (nucléaire, aéronautique ou spatial, informatique) soutiennent l'industrialisation et la sourde militarisation de la recherche. Dans l'après-Mai 68 et au cœur de la contestation de la guerre du Vietnam, le mouvement « Survivre » des scientifiques critiques (devenu Survivre et Vivre à l'été 1971) contribue à l'apparition d'un écologisme d'ultra-gauche. Rassemblés autour d'Alexandre Grothendieck, une poignée de mathématiciens dénonce la militarisation de la recherche et l'orientation mortifère du développement technoscientifique. Ce mouvement conteste la capacité de la science à faire sens et à prendre en charge la crise écologique dont elle est à l'origine. De 1971 à 1973, la revue constitue le journal écologique le plus important, atteignant un tirage de 12 500 exemplaires, avant que les éditions du Square ne lancent La Gueule ouverte et le Nouvel Observateur Le Sauvage. En 1975, Survivre… et Vivre             cesse de paraître.

Nous conseillons de lire ce livre pour avoir une bonne connaissance des débuts de l’écologie militante. Nous ne présenterons ici que quelques extraits suivis d’une présentation synthétique d’Alexandre Grothendieck qui a été le principal artisan de ce mouvement de contestation du système dominant.

1/3) quelques extraits

- But du mouvement Survivre (août 1970) : Lutte pour la survie de l’espèce humaine et de la vie en général menacée par le déséquilibre écologique créé parla société industrielle contemporaine (pollutions et dévastation de l’environnement et des ressources naturelles) et par les dangers des conflits militaires.

- Condition d’adhésion au mouvement : l’adhésion d’un adhèrent aux principes directeurs du mouvement implique son abstention de toute sorte d’activité qu’il reconnaîtrait de nature nuisible ou dangereuse à la survie de l’espèce, et en particulier elle implique la non-collaboration totale avec les appareils militaires de quelque pays que ce soit. Cela implique en particulier le refus du service militaire.

- L’apprentissage de l’action juste, c’est-à-dire de l’action nécessaire, apparaît comme un but principal de l’éducation. Notre option pour l’action non violente est un aspect de cette exigence d’une action éducative.

- Convaincre les gens « au sommet » d’entreprendre telle ou telle action nécessaire entraîne des résultats périphériques. Pour changer l’inertie des masses, seule une action éducative à une chance d’aboutir.

- Dans les écoles primaires et secondaires, et souvent jusque dans les universités, la science est enseignée dans un esprit largement dogmatique et autoritaire, ne faisant pas appel à la réflexion et au jugement personnel de la personne enseignée. Le public ne réalise pas que la science, et particulièrement les options devant lesquelles elle nous place, relève du simple bon sens et que ce bon sens est en principe également réparti : un balayeur des rues peut en avoir autant et plus que le plus grand savant du monde.

- Il est assez peu courant que des scientifiques se posent la question du rôle de leur science dans la société. J’ai (Grothendieck) même l’impression très nette que plus ils sont haut situés dans la hiérarchie sociale, et plus par conséquent ils sont identifiés à l’establishment, moins ils ont tendance à remettre en cause cette religion : toute connaissance scientifique est bonne, tout progrès technique est bon. Et comme corollaire : la recherche scientifique est toujours bonne.

- Les programmes de la recherche scientifique doivent s’infléchir vers les besoins des hommes et les nécessités de leur survie.

- Sans dénier l’importance d’une maîtrise de la population mondiale, Survivre appelle à contrer un instinct de procréation illimitée par une éducation à une vie personnelle et sociale véritablement créatrice.

- Le stockage dans la mer des déchets radioactifs s’est révélé catastrophique, la doctrine de « dilution » en vigueur ne résout rien et les espoirs de les utiliser comme combustibles pour le fonctionnement des surgénérateurs ou de les envoyer dan l’atmosphère restent de vaines élucubrations.

- L’écologie est un discours sur les limites : contrairement à l’idéologie technolâtrique, tout n’est pas possible. C’est ce fait qui explique fondamentalement l’utilisation du thème de l’écologie par la pensée réactionnaire et la morale traditionnelle : « L’homme a violé les lois naturelles, voilà à quoi nous mène la permissivité ! » Aujourd’hui, la prise de conscience de cet « écofascisme » (un terme peu précis et ambigu) pousse certains à refuser en bloc les apports de l’écologie, sous le couvert d’une nouvelle idéologie, l’idéologie du désir : si l’écologie dit que « tout n’est pas possible », elle est fasciste car elle s’oppose à la liberté de nos désirs. Cette idéologie du désir n’est qu’une mystification. Elle occulte l’existence d’une relation dialectique entre la société et les formes dans lesquelles se concrétise notre désir.

- Sicco Manholt, dans sa lettre du 9 février 1972, propose de transcrire en mesures politiques les conclusions du rapport du MIT : strict contrôle démographique, planification centralisée de la production et de la distribution de matières premières, priorité aux biens publics ainsi qu’à l’agriculture (avec un retour à une production plus naturelle) et l’instauration de certificats de production écologique promouvant la durabilité des biens de consommation, le recyclage et des mesures anti-pollutions.

2/3) La vie d’Alexandre Grothendieck

Alexandre (Alexander) Grothendieck est né le 28 mars 1928 à Berlin, naturalisé français en 1971. La guerre, Alexandre en porte les séquelles dans sa chair. Dans sa jeunesse, il a connu plusieurs camps d'internement tandis que son père, anarchiste juif et russe, mourait à Auschwitz après avoir participé avec sa mère à la guerre d'Espagne au sein des Brigades internationales. Il conserve de ces années noires son statut d'apatride et un antimilitarisme farouche. En 1958, L'IHES (Institut des hautes études scientifiques) est créé sur mesure pour Grothendieck par un mécène privé. Jusqu'en 1966, il ne se signale par aucune prise de position politique. On le voyait à la cantine de l'IHES parler de mathématiques exclusivement. Tous écoutaient, c'était alors le professeur Nimbus ! Les physiciens théoriques étaient la classe en dessous car à l'époque les mathématiques étaient beaucoup plus prestigieuses. Grothendieck était très impressionnant, il était considéré comme le plus grand mathématicien de l'époque.

Au cœur de la mobilisation de Grothendieck pour la survie se trouve évidemment la contestation de la guerre du Vietnam. Grothendieck se met en relation au Canada avec de jeunes mathématiciens étatsuniens. Suite à la grève de la recherche en mars 1969 se constitue l'USC (Union of Concerned Scientists). La responsabilisation morale des individus que prône Survivre s'inspire directement de la figure de l'objecteur au service militaire qui élève « sa conscience » contre l'action de l'Etat. Le secrétariat du CSOC (comité de soutient aux objecteurs de conscience ne quittera le domicile de Grothendieck qu'à l'été 1972. En novembre 1969, Grothendieck se rend au Vietnam du Nord. A l'université évacuée d'Hanoi, il découvre le quotidien des bombardements et les raffinements d'une guerre technologique : la microélectronique prend son essor et la guerre l'allure d'un champ de bataille informatisé. Bombes et mines se déclenchent automatiquement au moindre signal de vie. Physiciens et ingénieurs furent captés par l'armée avec des salaires mirobolants et des possibilités de recherche quasi illimitées. Indigné par cette collaboration, Grothendieck y décèle un mécanisme de déni similaire à celui qui accompagna la montée du nazisme. Quelle ne fut pas alors sa surprise lorsqu'il apprit fortuitement, cette même année 1969, que l'IHES dont il faisait la renommée internationale était financée en partie par l'OTAN via le ministère de la défense française. Durant des mois il fait son possible pour obtenir la suppression de ce financement. En vain.

En septembre 1970 Grothendieck, en short et crâne rasé, ne passe pas inaperçu auprès des 3000 mathématiciens réunis en congrès international à Nice. Au détour d'une démonstration, un mathématicien russe évoque un possible débouché militaire à ses travaux. Grothendieck l'interrompt : « Ne vaut-il pas mieux s'abstenir de faire des mathématiques qui ont une application militaire ? » Dans Survivre, dont il distribue alors les 1200 premiers exemplaires, Grothendieck poursuit : « La collaboration de la communauté scientifique avec l'appareil militaire est la plus grande honte de la communauté scientifique d'aujourd'hui. C'est aussi le signe le plus évident de la démission des savants devant leurs responsabilités dans la société humaine. » Grothendieck va d'ailleurs démissionner avec fracas de l'IHES. Il se fait le théoricien d'une « Grande Crise évolutionniste ». Le savant, principal ouvrier des progrès technologiques, doit assumer une part majeure des responsabilités dans les abus souvent révoltants qui sont faits de ces progrès.

Mais la communauté scientifique, sauf exception, va réagir par l'indifférence et la placidité. A l'hiver 1970-1971, Grothendieck multiplie les lettres à ses collègues scientifiques pour un appel public alertant sur les dangers de l'industrie nucléaire. Paru dans LE MONDE du 16 juillet 1971, il ne compte aucun expert ès nucléaire (hormis Daniel Parker) et un seul biologiste. Grothendieck prend acte du faible recours que constituent les scientifiques dans la lutte pour la survie. La recherche est en effet devenue une arme dans la lutte pour sa place au soleil. Dorénavant Grothendieck va incarner au mieux dans sa propre personne la révolution écologique : végétarien, expert en tisanes, hiver comme été dans des sandales, il préside au printemps 1971 la « Fête de la Vie ». Il disparaîtra de la vie publique un peu plus tard, sans doute usé par l’inertie humaine…

3/3) Des témoignages sur l’écologiste Alexandre Grothendieck

Jean-François Pressicaud : « A l'occasion d'un voyage à Paris à l'automne 1971, j'ai rendu visite à Grothendieck chez lui. Son abord simple et direct, son tempérament ascétique (des vêtements simples, des sandales en toutes saisons, une natte pour dormir, un régime végétarien strict, etc.) cadraient bien avec sa personnalité refusant tout compromis. Nouvellement nommé pour deux ans professeur au Collège de France pour ses travaux mathématiques, Grothendieck avait souhaité aborder son cours, outre un exposé technique sur la théorie de Dieudonné, la question de la survie : Science et technologie dans la crise évolutionniste actuelle : allons-nous continuer la recherche scientifique ? On lui laissa la possibilité de traiter cet aspect sous sa propre responsabilité, off the records en quelque sorte. Au printemps 1972, il fut invité par deux lycées limougeauds. L'administration d'un des établissements scolaires, le préfet et quelques personnalités l'avaient convié à un repas. Grothendieck débuta le repas en vantant les qualités du pain biologique qu'il avait apporté et, en végétarien conséquent, refusa de faire honneur au copieux repas corrézien qui nous fut servi ! En salle de réunion, Grothendieck refusa de s'installer sur l'estrade où se tenaient les notabilités et élargit son propos sur l'agriculture biologique aux déséquilibres écologiques globaux et à la responsabilité des structures économiques et étatiques. Arrêté par les notables de la tribune arguant qu'ils étaient venus pour entendre parler de pollution et pas de politique, Grothendieck eut beau jeu de rétorquer qu'on ne peut sérieusement parler d'écologie sans mettre en cause les structures dominantes de la société. Après quelques échanges vifs, les notables quittèrent le terrain... 

Dans les derniers numéros de Survivre et Vivre, l'exaltation du désir comme énergie vitale conduisit à récuser l'écologie qui est recherche de l'autolimitation alors que le désir est sans limite. »

Jean-Paul Malrieu : « Les situationnistes avaient fait de la « survie » l'antithèse de la vie « pleine ». La survie était devenue un concept infamant. Il devenait impossible de garder seulement « survivre » pour titre, d'où l'adjonction « et vivre » au label de l'association pendant l'été 1971. Mais les dissonances ne s'effaçaient pas pour autant. Un soir de comité de rédaction, Grothendieck et Pierre Samuel vinrent avec un texte de mise au point. Il s'agissait d'une tentative d'identification des valeurs qui sous-tendaient notre action. Au mot de « valeur » le courant libertaire, désormais majoritaire, s'est récrié : concept vichyssois. Grothendieck a repris son texte, il est parti avant la fin de la réunion, on ne l'a plus revu. Je repense toujours avec honte à cette exécution idéologique sommaire. La question évacuée, celle des valeurs, que toute représentation du monde est forcée d'assumer était pertinente. L'invocation du désir et de la libération de l'individu, qui était l'alpha et l'oméga du courant situationniste, ne pouvait servir de boussole. Au nom de la liberté des sujets, de leur délivrance des entraves que pose le collectif, la guerre, certes sous des formes non sanglantes, fonctionnait désormais comme paradigme suprême. »

Daniel Caniou : « Comme j'habitais pas très loin de Grothendieck, j'ai pu assister à quelques réunions de Survivre. J'ai été particulièrement frappé par son empathie, sa curiosité, sons sens de l'écoute... et son sourire. Nous pouvions échanger sur l'aspect politique de telle ou telle science tout en partageant la recette d'un plat végétarien amené par l'un ou l'autre d'entre nous. Les liens se tissaient et cela nous amenait à définir notre place dans ce que nous percevions comme un indispensable décrochage par rapport à l'évolution techno-industrielle de la société. »

Jérôme Manuceau : « J'ai vu Grothendieck pour la dernière fois lors d'une virée à Montpellier avec ma compagne. Je lui ai rendu visite dans sa bicoque au milieu des champs : « Je te présente ma compagne. » Grothendieck m'a répondu : « Pourquoi, elle n'a pas un prénom ? » »