Mois : juin 2018

L’espérance en mouvement, l’histoire de notre destinée

On fait comme d’habitude : Le pétrole constitue notre carburant principal et nous consommons maintenant plus de 80 millions de barils par jour. Le 7 mai 2001 Ari Fleischer, l’attaché de presse du président Bush, a invité les journalistes à poser des questions sur la hausse du coût de l’énergie. Le journaliste : «  Compte tenu de la quantité d’énergie que les Américains consomment par personne, et aussi de combien elle dépasse la consommation de tout autre citoyen de n’importe quelle partie du monde, est-ce que le président pense que nous devons adapter nos modes de vie pour répondre au problème de l’énergie ? » Réponse d’ Ari Fleischer : « Absolument pas. Le président estime que c’est le mode de vie américium, et que l’objectif des décisions politiques devrait être de le protéger. »

On fait plus que d’habitude : Avant 1970, quatre achats seulement étaient considérés comme essentiels en Chine : une bicyclette, une machine à coudre, une montre et une radio. Dès les années 1980 se rajoutaient un réfrigérateur, une télévision couleur, une machine à laver et un magnétophone. Une décennie plus tard, il était devenu normal pour une tranche croissante de la population chinoise d’avoir une voiture, un ordinateur, un téléphone potable et un climatiseur. Et cette liste s’allonge encore. Le PDG de Walmart Asie explique : « Il y a beaucoup moins de bicyclettes, ce qui réduit le facteur exercice, les gens prennent du poids, les ventes d’équipement sportif marchent bien et nous aurons bientôt Slimfast et tous ces types de produits. » Certains considèrent que c’est le progrès.

La Grande Désintégration : Chaque choc pétrolier a été suivi par une récession économique. Avec le réchauffement climatique qui atteindrait les 4 à 6°C et une population de neuf milliards en 2050, on pourrait n’avoir qu’un demi-milliard de survivants (Kevin Anderson du centre Tyndall). La réalité dominante du « On fait comme d’habitude » est de plus en plus perturbée par les mauvaise nouvelles de « La Grande Désintégration ». En 2010, les sondages américains montraient qu’une majorité du public pensait que les conditions de vie seront plus difficiles pour la prochaine génération que pour les gens qui vivent aujourd’hui. Pourtant la presse moderne scrute de préférence les potins sur les célébrités.

Le Changement de cap : Pour rester motivés dans les moments les plus difficiles, nous avons besoin de la volonté inébranlable de voir notre vision se réaliser. Une petite voix intérieure peut nous dire : « Cela ne sert à rien, cela n’arrivera jamais. » C’est la pensée statique qui suppose que la réalité est fixe et rigide, et qu’elle résiste au changement. Avec la pensée dynamique nous considérons la réalité comme un flux dans lequel tout passe continuellement d’un état dans l’autre. Puisque nous ne pouvons jamais savoir avec certitude ce que l’avenir nous réserve, il est plus logique de nous concentrer sur ce que nous aimerions qu’il se passe, et de jouer notre rôle pour rendre cela plus probable. Dans son livre Blessed Unrest, Paul Hawken décrit ce qu’il appelle le plus grand mouvement social de l’histoire : « Il y a déjà un à deux millions d’organisations qui œuvrent pour la durabilité écologique et la justice sociale. »

Résumé du livre « L’espérance en mouvement » de Joanna Macy et Chris Johnstone (Labor et fides 2018)

Toute la sagesse du monde en quinze citations

– Il y a des problèmes qu’on ne peut pas résoudre sur le plan de la conscience où ils ont été créés (Albert Einstein)

– Un producteur de bois a déclaré un jour qu’en regardant un arbre, tout ce qu’il voyait était un tas d’argent sur une souche.

– Parce que notre culture industrialisée a oublié le principe de réciprocité, les forêts continuent à rétrécir et les déserts à croître.

– Les États-Unis ont dépensé plus de 3000 milliards de dollars pour la guerre en Irak (The Three Trillon Dollar War, Stiglitz et Bilmes, 2008)

– Le même fleuve de vie qui court à travers mes veines court nuit et jour à travers le monde (Rabindranath Tagore)

– Chaque être humain a le devoir sacré de protéger le bien-être de notre Mère Terre d’où provient toute vie (chef Iroquois devant l’Assemblée générale des Nations Unies en 1985)

Lorsque les Iroquois se réunissent en conseil pour examiner des décisions majeures, leur pratique est de se demander : « Comment cela affectera-t-il la septième génération ? »

– Chaque génération devrait s’engager à préserver les fondations de la vie et du bien-être pour les générations futures. Produire et abandonner des substances qui dégradent les conditions d’existence des générations futures n’est moralement pas acceptable. L’énergie atomique, qui repose sur la fission des particules d’uranium, constitue le symbole par excellence de la nature brisée et de la séparation de l’être humain avec la Terre. (Joanna Macy)

– Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’écouter en nous l’écho de la Terre qui pleure (maître Zen vietnamien)

– Quand nous percevons notre identité profonde comme un soi écologique qui ne se limite pas à nous-mêmes, mais qui inclut toute la vie sur Terre, alors agir pour le bien de notre monde ne semble pas un sacrifice. Cela paraît tout à fait naturel (Arne Naess, le philosophe de l’écologie profonde)

– Chacun de nous est tellement plus vaste qu’un simple « soi » séparé ; notre soi relié repose sur la reconnaissance que nous faisons partie de nombreux cercles plus élargis, la famille, les amis, notre groupe d’appartenance, la planète, la toile de la vie. C’est à partir de nos êtres reliés qu’émerge ce que les gens apprécient le plus dans la vie : l’amour, la loyauté, la confiance, l’engagement, la gratitude, l’entraide, la raison d’être…

– Lorsque la définition du soi change, les notions d’intérêt personnel et de motivations égocentrées changent en conséquence (Marilynn Brewer, psychologue)

– J’essaie de me rappeler que ce n’est pas moi, John Seed, qui essaie de protéger la forêt tropicale. Mais plutôt que je fais partie de la forêt tropicale qui se protège elle-même. Je suis la partie récemment émergée de la forêt tropicale qui a le pouvoir de se penser.

Il est facile de dénigrer une action hors contexte en pensant : « Cela ne sert pas à grand chose. » Pour se rendre compte du pouvoir d’une simple action, il faut au contraire se demander : « De quoi fait-elle partie ? »

Si une personne devient écologiste, alors toutes les autres le peuvent aussi.

Citations extraites de « L’espérance en mouvement » de Joanna Macy et Chris Johnstone (labor et fides, 2018)

Le football est coupable de notre décervelage

La Coupe du monde de foot va nous emmerder à longueur de journées du 14 juin au 18 juillet. Un long calvaire lié à la futilité de courir après un ballon, la corruption de la FIFA, le chauvinisme des supporteurs et par dessus tout la crétinisation des masses. S’ajoutera cette année le fait que cela se déroule en Russie et que Vladimir Poutine saura en tirer un avantage politique. Globalement le foot professionnel ne conteste pas l’ordre établi, il le renforce. Le football n’est jamais innocent, à l’image de nos sociétés et de nos émotions. Il est devenu très tôt un spectacle, lors de la Cup à Londres en 1923, 250 000 spectateurs ­essayèrent d’entrer dans le stade de Wembley. La Coupe du monde de football est un « événement médiatique », un vaste récit collectif qui traverse les frontières sociales et géographiques et ne fait rien pour assurer la paix entre les peuples et la conscientisation des citoyens. Elle exacerbe au contraire les tensions nationalistes et fait oublier l’urgence écologique. Voici quelques remarques tirées de nos posts antérieur sur ce blog :

Les Indiens Morès en Amazonie jouent aussi au foot. Mais le joueur qui marque change automatiquement d’équipe. Ainsi ceux qui gagnent se dégarnissent et ceux qui perdent se renforcent. Le score s’équilibre de lui-même. Les écologistes rêvent d’un jeu à la manière des Indiens Morès, chacun jouant à la balle à sa façon particulière et de façon locale. Les multinationales, qu’elles soient industrielles ou commerciales, football compris, sont issues de la révolution industrielle et mourront avec l’effondrement de cette civilisation. 

Quand les politiques cautionnent un foot-spectacle qui a besoin de moyens sécuritaire disproportionnés, cela veut dire que nous quittons le système démocratique pour rentrer dans un processus de manipulation des masses. « Du pain et des jeux » était le mot d’ordre de l’élite d’un empire romain en déliquescence.

Mondial 2014, près de 40 % des Brésiliens interrogés se disaient opposés à la tenue de l’événement. Les manifestations que n’en finissent pas de traverser tout le pays ont contribué à asseoir l’idée que la Coupe du monde est bien le symbole de la gabegie des deniers de l’Etat. La présidente Dilma Rousseff ne tolérerait pas un blocage des stades : le foot est roi, les politiques s’agenouillent devant lui.

FIFA en accusation. Arrestation le 27 mai 2015 à l’aube de sept dirigeants de la FIFA pour corruption… Réélection le 29 mai de Joseph Blatter pour un cinquième mandat… démission de Joseph Blatter le 2 juin… Il a fallu une semaine à peine pour faire chuter de son piédestal le tout puissant patron du football mondial, à la tête de la fédération internationale du foot depuis 1998.

Le règne du fric. Les six partenaires privilégiés de la FIFA, Adidas, Coca Cola, Emirates, Hyundai, Sony et Visa ont permis de mettre en place médiatiquement cette folie footbalistique non pour la vision de petits joueurs qui courent derrière un ballon, mais d’abord pour gonfler leur chiffre d’affaires.

La complicité des médias ! LE MONDE, autrefois quotidien de référence, commet un édito débile : « Le Brésil a gagné « sa » Coupe du monde de football. La compétition s’est déroulée sans accroc… Cette compétition est un rare moment d’intelligence et d’émotion partagées…. Si le futebol fait partie de l’identité nationale brésilienne, alors il voisine avec une industrie et une agriculture des plus performantes – de l’aérospatiale à l’agroalimentaire de demain…. » Pourtant cet édito avoue l’essentiel en une simple phrase : « Sur le strict plan financier, un pays ne gagne jamais à l’organisation d’un pareil événement, qui reste un investissement sans lendemain, largement à perte. »

Notre conclusion : Si les supporters du foot mettaient autant d’enthousiasme que les pantins médiatisés de la FIFA pour essayer d’agir contre les émissions de gaz à effet de serre, la fonte des glaciers pourrait peut-être s’enrayer…

Huile de palme ou colza, toujours des nécrocarburants

La FNSEA appelle à bloquer quatorze sites, raffineries et dépôts de carburant*. Il s’agit de combattre le projet de raffinerie Total de La Mède, ancienne raffinerie pétrolière reconvertie en un centre de production d‘agrocarburants, essentiellement avec de l’huile de palme. Il ne s’agit pas de protéger les orangs-outans que la destruction de leurs forêts en Indonésie ou Malaisie éradique, il s’agit de préserver la filière du colza. Mais colza ou huile de palme, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Voici ce que nous écrivions sur notre blog en octobre 2015 : La production d’un litre d’agrocarburant peut contribuer à l’effet de serre jusqu’à deux fois plus que la combustion de la même quantité de combustible fossile. C’est ce que démontre Paul Crutzen, prix Nobel de chimie 1995. Aux grands naïfs que nous sommes, on nous faisait valoir qu’un agrocarburant était neutre pour le climat, on ne relâchait dans l’atmosphère que le carbone préalablement absorbé par la plante. Cette présentation occulte les émissions de protoxyde d’azote (N2O) dues à l’agriculture intensive. Ce gaz issu de la dégradation des engrais contribue 296 fois plus à l’effet de serre que le CO2. Le GIEC estimait le taux de conversion de l’azote des fertilisants en N2O à environ 1 %, aujourd’hui P.Crutzen le situe entre 3 et 5 %. Ainsi la combustion de diesel issu de colza contribue de 1 à 1,7 fois plus au réchauffement que l’utilisation d’une énergie fossile. La seule culture qui aurait un bilan acceptable est la canne à sucre, mais seulement si on ne prend pas en compte la déforestation qui, de son côté, contribue aussi à l’augmentation de l’effet de serre. Rappelons que sur cette planète, certains brûlent encore des bouses de vache pour faire la cuisine. L’énergie n’est jamais gratuite, elle se vole dans les poches de plus en plus vides de la Biosphère. Les délices de Capoue ont toujours une fin…

Il suffit de taper « agrocarburant » sur le moteur de recherche interne à notre blog pour en savoir plus, par exemple :

mai 2015 : Les véhicules à moteur n’auront bientôt plus d’énergie. On croyait remplacer l’essence par des agrocarburants, on déchante. L’union européenne revient en arrière et « limite l’usage des agrocarburants nocifs pour la planète » après en avoir fait un cheval de bataille…

octobre 2013 : Les intérêts de l’industrie des biocarburants risquent de prendre le dessus sur notre responsabilité commune d’assurer le droit à l’alimentation…. Le minimum serait que le texte final fasse référence à l’impact des politiques d’incorporation obligatoire dans les carburants d’origine fossile sur la sécurité alimentaire mondiale…

janvier 2012 : Les agrocarburants contribuent à la déforestation. Au Brésil, en Indonésie ou en Malaisie, les cultures nécessaires se développent souvent au détriment de la forêt vierge : le bilan écologique est alors clairement négatif, la forêt ne sert plus à lutter contre le réchauffement climatique. Si nous ajoutons le fait que les changements d’affectation des sols entraînent la perte d’écosystèmes captant le CO2, la situation devient encore plus tendue…

octobre 2011 : le CSA (Comité de la sécurité alimentaire mondiale) révèle ce qu’on savait déjà : les agrocarburants sont méchants. Le CSA découvre que les politiques de soutien des nécrocarburants sont largement coupables de la flambée des prix internationaux des produits alimentaires en 2007-2008. Notre soif de carburant vient concurrencer les cultures vivrières et accélère la course aux terres arables…

février 2008 : La faiblesse des outils d’évaluation environnementale, sociale et économique ont conduit les politiques à prendre des décisions mal informées en matière de « bio »-carburants. Telle était la conclusion d’un séminaire  organisé par le ministère français de l’écologie fin janvier 2008.

* LE MONDE éco du 10-11 juin 2018, Les agriculteurs commencent à bloquer raffineries et dépôts de carburant

Nicolas Hulot a déjà mille raisons d’abandonner Macron

Bonne nouvelle, LE MONDE* devient écolo et anti-Macron : alimentation, logement, énergie, aménagement… l’exécutif privilégie l’économie. La loi sur l’agriculture et l’alimentation (adoptée par les députés) a ainsi renoncé à toute forme de nouvelle réglementation pour protéger la santé des consommateurs et le bien-être animal. A l’occasion de la loi Elan sur le logement, le gouvernement a tenté d’écorner la loi littoral de 1986, en permettant l’urbanisation de certaines zones précieusement protégées. S’agissant des grandes réglementations environnementales, on élargit les mailles des filets protecteurs, comme sur les installations classées, le droit de l’eau, l’évaluation environnementale, etc. Emmanuel Macron soutient une future mine à ciel ouvert au milieu de la forêt amazonienne qui doit se traduire par l’exploitation d’un gigantesque site industriel avec des risques de pollution de l’eau pour les populations autochtones, la faune et la flore ; un décret « relatif à l’adaptation en Guyane des règles applicables à l’évaluation environnementale des projets, plans et programmes susceptibles d’avoir des incidences notables sur l’environnement » est publié au Journal officiel du 4 avril. Il semble taillé sur mesure pour le chantier de la Montagne d’or. Sous la pression des agriculteurs, de nombreux préfets ont réduit les « zones de non-traitement » qui interdisent l’épandage d’engrais et la pulvérisation de pesticides à proximité de milieux aquatiques. Un décret du 29 décembre 2017 permet aussi à un préfet de prendre des décisions non réglementaires dans l’aménagement du territoire, l’environnement, l’agriculture et la forêt, le logement et l’urbanisme. De plus le gouvernement, théoriquement pro-énergies renouvelables, veut renégocier à la baisse et de façon rétroactive les tarifs de rachat de l’électricité accordés aux premiers parcs éoliens en mer.

Comme Macron se veut un spécialiste de l’enfumage, il fait le 29 mai l’éloge (funèbre) de Nicolas Hulot : « Le bilan du gouvernement est largement positif. Il est bien plus important que celui des précédents gouvernements. Hulot y a largement contribué. A Notre-Dame-des-Landes, il s’est montré particulièrement adroit et il a réussi une médiation difficile. » Or l’abandon de NDDL n’a pas été fait pour faire plaisir aux écologistes, mais pour éviter des affrontements durables avec les opposants. Comme Nicolas est anti-chasse et que Macron flatte dans le sens du poil les chasseurs dans la perspective des élections locales, il court-cite Hulot en confiant le dossier de l’assouplissement des règles de chasse à Sébastien Lecornu, un secrétaire d’État de Nicolas. Hulot en est réduit à la parlotte, il devient selon le Canard enchaîné** « le ministre des questionnaires ». En mars, Nicolas Hulot annonce pour juin un grand plan biodiversité précédé d’une consultation publique. Parmi une trentaine de questions vertigineuses, « Le déclin des abeilles et des oiseaux sont symboles de la crise de la biodiversité. Qu’en pensez-vous et comment proposeriez-vous d’agir face à ce constat ? » Réponse d’un citoyen facétieux : « Que le ministre joue son rôle en interdisant directement le Round-Up ! » Autre question : « La France a-t-elle un rôle au niveau international pour protéger les grands singes vivant à l’état sauvage… » Résultat, beaucoup de réactions courroucées rappelant l’autorisation donné à Total d’importer massivement de l’huile de palme, de quoi contribuer à la déforestation en Indonésie et contribuer à restreindre l’habitat des orangs-outans.

Il est dorénavant manifeste qu’Emmanuel Macron ne changera pas sa politique croissanciste grâce à une « révélation » écologique induite par la proximité de Nicolas Hulot, devenu de façon illusoire « ministre d’Etat ». Il serait donc très étonnant, si ce n’est désespérant, que Nicolas ne démissionne pas avec fracas cet été comme il l’a déjà laissé entendre.

* LE MONDE du 9 juin 2018, Sur l’environnement, le gouvernement veut lever les contraintes

** Le Canard enchaîné du 6 juin 2018

Pierre Rabhi croit à l’insurrection des consciences

Pierre Rabhi : « Je suis reconnaissant à Nicolas Hulot de s’engager, mais sa marge de manœuvre en tant que ministre est nulle. Dans une société où les consciences sont au degré zéro de l’évolution écologique, avec des intérêts énormes en jeu, comment voulez-vous faire ? La solution ne passe pas par le politique, elle passe par l’élévation de la conscience. Le jour où le politique dira : il faut une grande part d’écologie dans l’enseignement, avec un jardin pour que les enfants apprennent ce que c’est que la vie, avec un atelier manuel et non pas des écrans, cela commencera peut-être à aller mieux. »*

Commentaire de Biosphere : Pierre Rabhi est un modèle de retour à la terre et en ce sens son histoire vécue nous interpelle. Faire pousser des poireaux dans la terre caillouteuse de l’Ardèche, ce n’est pas une mince affaire. Il partage aussi le même diagnostic que nous, nous avons dépassé les limites de l’acceptation par la planète de notre surconsommation. De gré ou de force, nous devrons faire preuve d’humilité et nous plier aux lois de la Nature. Le fait qu’il ait généralisé son expérience personnelle en montrant que nous pouvons tous être des colibris, adepte de la simplicité volontaire et de la sobriété heureuse, va dans le bon sens. Mais il a une confiance éperdue dans l’élévation de la conscience alors que le conditionnement que nous subissons, obsédé de publicités et gavé de gadgets, empêche toute réflexion de fond. Nos conditions matérielles d’existence, sur une planète qui compte plus de 1 milliard d’automobiles, occulte tout effet de masse pour une insurrection des consciences. Nicolas Hulot est bien plus réaliste quand il constate qu’il faut un tremblement de terre pour que les hommes se précipitent dans les églises. Nicolas sait qu’il y a une complémentarité absolue entre l’engagement politique des écologistes et l’engagement individuel des colibris. Ceux qui fabriquent l’imaginaire écolo du XXIe siècle, que ce soit pas leur comportement personnel et familial, l’action associative ou l’entrisme politique sont actuellement très minoritaires. Mais ces différentes branches de l’action ont un point commun : ce n’est pas l’imagination qui précède l’action, c’est la détérioration de nos ressources vitales qui nous oblige progressivement à changer de mode de vie et de décisions politiques. Aujourd’hui la planète est surexploitée. Nous considérons que le nouveau grand récit en train de se concrétiser résulte de l’allié principal des écologistes, l’état de la planète, notre Terre-mère. Ses paramètres biophysiques sont indispensables au bon fonctionnement du système socio-économique humain, nous ne pouvons passer outre. Il n’est pas anodin que dans le système d’enseignement, ce sont les professeurs de biologie qui font le plus réfléchir, pas ceux qui enseignent les sciences économiques ou sociales ou l’histoire géographie, matières inféodées au système marchand. Et personne n’empêche un instituteur de créer un jardin potager avec ses élèves.

Le fait que Pierre soit un anti-malthusien en parole et en acte montre que sa capacité de raisonnement connaît quelques ratés dans d’autres domaines. Il a eu cinq enfants, il devrait savoir calculer le taux d’accroissement qu’il entraîne si tout le monde faisait comme lui. Aucune généralisation de l’agro-écologie ne pourrait permettre de nourrir une population mondiale qui doublerait en moins de trente années. Nous devons saluer Pierre Rabhi, il est pour les écologistes un modèle de référence, mais nous devons aussi montrer qu’il ne nous donne pas toutes les clés de l’avenir, l’agro-écologie peut s’accompagner du préservatif. Les voies du militantisme écolo sont nombreuses et variées, on peut montrer les erreurs d’aiguillage, mais surtout insister sur la convergence des luttes au niveau individuel ET collectif.

* LE MONDE du 11 juin 2018, Pierre Rabhi : « C’est en lisant les philosophes que j’ai trouvé des réponses »

Pour sauver les abeilles, adoptez une ruche chez vous

A la sortie de l’hiver des colonies entières d’abeilles mortes un peu partout en France. Dans l’attente d’une statistique nationale, les professionnels évoquent des taux de perte dépassant les 80 % dans certains territoires. Dans le viseur des apiculteurs français, les néonicotinoïdes qui s’attaquent au système nerveux des insectes. Avant la mise sur le marché des néonicotinoïdes, dans les années 1990, le taux de mortalité des colonies tournait aux alentours de 5 %. Face à l’ampleur du désastre, les apiculteurs ont organisé le 7 juin une journée nationale de mobilisation.* Au soir de cette mobilisation, le ministère de l’agriculture a annoncé dans un communiqué que ses services allaient « établir un état des lieux précis des mortalités [d’abeilles], sur l’ensemble du territoire, via les services déconcentrés de l’Etat », état des lieux auquel seront associés des apiculteurs.** Spécialiste des abeilles, Gérard Arnold a été membre de l’un des premiers groupes d’experts chargés d’étudier les causes du déclin des abeilles : « Dans une situation normale (qu’on ne connaît plus depuis une trentaine d’années), les taux de pertes hivernales ne devraient pas excéder 5 %. Actuellement, c‘est plutôt 30 %. Les populations d’abeilles domestiques sont en déclin rapide. Difficile de déterminer la cause précise de cette surmortalité, différents facteurs peuvent entrer en synergie. Les insecticides néonicotinoïdes sont parmi les plus susceptibles d’affecter les abeilles. Ces substances sont persistantes et sont toujours largement présentes dans l’environnement. De plus s’ajoute quantité de molécules dans l’environnement qui peuvent affecter les colonies par effet cocktail»***

Biosphere : Des restrictions sont dorénavant imposées à trois néonicotinoïdes sur le territoire européen, mais cela ne veut pas dire interdiction. L’interdiction en France de toutes les molécules de cette famille est prévue en septembre, mais avec des dérogations possibles jusqu’en 2020. Toujours des demi-mesures ! Dans le même temps, le modèle agricole intensif en vigueur génère des conditions qui ne sont plus propices à l’apiculture. On arrache les haies, on retourne les prairies, on supprime les arbres champêtres, on pollue l’eau, l’air, la terre… En attendant que vous adoptiez une ruche, voici quelques commentaires sur lemonde.fr :

PAOL RIOU : Parmi les causes du déclin des abeilles, l’article ne cite pas la loque américaine.

anti-septique @PAOL RIOU : Vous avez raison: la loque américaine est classée en maladie de catégorie 1 en France. Elle est extrêmement contagieuse pour les colonies d’abeille, ce qui justifie que les colonies touchées (y compris les abeilles) soient détruites et brûlées. De simples analyses en laboratoire permettent de l’identifier. Ce n’est pas le cas pour les mortalités constatées ici…

Behair : Les sources largement dominantes de perte des colonies sont les parasites (Varroa destructor en premier) et des pratiques apicultrices visant à augmenter les rendements.

J’AIME LE MONDE @ Behair : Vos affirmations sont très peu convaincantes, les varroas pressurent les colonies en été et non à la sortie de l’hiver où l’on constate les destructions de colonies. La cause la plus vraisemblable de la mortaltié est la consommation en hiver d’un miel qui a été empoisonné alors que le renouvellement des abeilles est beaucoup plus lent.

Jiembé : Comme toujours les apiculteurs et le Monde Planète focalisent sur les seuls pesticides synthétiques pour expliquer le syndrome d’effondrement des ruches. Le citoyen éclairé sait qu’il y a un consensus scientifique sur le fait que ce problème est multifactoriel avec comme causes principales les parasites comme le varroa, ou la nosema, les mauvaises pratiques apicoles, le manque de nourriture et en 4ème les pesticides. Parmi ces derniers on trouve presque autant de produits utilisées en AB.

kickaha @Jiembé : Oui surement le manque de nourriture… Cela fait des centaines de millions d’années qu’elles sont là (avec leurs parasites)… voila qu’on arrive et hop la… elles disparaissent, meurent de faim… Et encore plus fort : les mauvais pratiques apicoles… Là si elles meurent en masse c’est carrément de la faute des apiculteurs… Il faudrait tous les enfermer et leur interdire d’approcher les abeilles à moins de 10 km…

Basco : Entendu ce matin l’interview d’un entomologiste sur France-Info : en résumé, « cela fait 30 ans que nous alertons sur la diminution voire la disparition de certains insectes. Enfin les médias s’y intéressent. La principale cause est le manque de diversité de la flore dû aux formes d’agriculture actuelles. Et les neocotinoïdes ? Une goutte d’eau, une grosse goutte d’eau.

Kobold : On s’inquiète des abeilles pour des raisons évidentes, mais d’autres insectes disparaissent aussi, et avec eux toute une partie de la faune aviaire. Je ne vois plus les cotonéasters en fleur attirer une véritable tribu de cétoines (coléoptères). Les papillons sont rares, vraiment très rares, d’année en année j’en vois de moins en moins.

* LE MONDE du 8 juin 2018, Mobilisation nationale des apiculteurs face à l’hécatombe des abeilles

** LE MONDE du 8 juin 2018, En détresse, des apiculteurs rendent hommage aux abeilles perdues

*** LE MONDE du 8 juin 2018, « En hiver, les taux de pertes des abeilles ne devraient pas excéder 5 % 

L’écologisme comme successeur « naturel » du marxisme

Face aux catastrophes « en marche », ce n’est pas dans le domaine de la philosophie politique qu’on trouvera notre salut. Il n’y a plus de classes sociales exploitées conscientes d’elle-même et de sa force comme l’exprimait la vulgate marxiste. Les pauvres se multiplient, mais ils s’entre-déchirent faute d’ennemi commun et d’organisation internationale. La force du marché et l’emprise des multinationales conditionnent complètement notre comportement, que ce soit au Nord ou au Sud. Vouloir construire l’avenir des générations futures, c’est donc passer par un déconditionnement, construire comme le dit Cyril Dion ou Serge Latouche un nouvel imaginaire. Mais ceux qui fabriquent ce nouveau récit, que ce soit pas la simplicité volontaire, l’action associative ou l’entrisme politique sont très minoritaires et leur discours, souvent culpabilisant, est rejeté par la masse des gens, intoxiqués par le bien-être marchand. Dans ce contexte peu favorable, ce n’est pas l’imagination qui précède l’action, c’est la détérioration de nos ressources vitales qui nous obligera à changer de comportement.

Nous retrouvons paradoxalement Karl Marx pour qui ce ne sont pas les idées qui changent le monde, c’est l’état de l’infrastructure matérielle. Sauf qu’il considérait seulement le facteur capital et le facteur travail, l’exploitation des travailleurs dans le système de production. A son époque, bercée par l’industrialisme naissant, la nature était encore considérée comme généreuse, aux ressources illimitées ; le facteur Terre n’entrait pas en ligne de compte. Aujourd’hui c’est la planète qui est surexploitée. Nous considérons que le nouveau grand récit en train de se concrétiser résulte de l’allié principal des écologistes, l’état de la planète. Celle-ci ne négocie pas et se fout complètement du sens que les humains veulent donner à leur existence. Mais ses paramètres biophysiques sont indispensables au bon fonctionnement du système socio-économique humain.

Nous avons dépassé les limites de l’acceptation par la planète de notre surconsommation et de notre surpollupopulation. De gré ou de force, nous devrons faire preuve d’humilité et nous plier aux lois de la Nature. Tel est le message que devrait porter les écologistes, respecter la parole de notre Terre-mère. Telle est le récit à diffuser, d’autant plus que l’opinion publique montre de plus en plus des signes inquiétude face aux événements climatiques extrêmes, aux chocs pétroliers récurrents et à la disparition des insectes sur leur pare-brise. Le sentiment de la catastrophe se diffuse, à chacun de trouver la voie du salut si les écologistes n’arrivent pas à tenir un langage cohérent.

Un constat terrifiant, deux initiatives en découlent

Un monde bâti sur du sable : La Terre est un système fini. L’idée semble évidente, pas pour Jean-Baptiste Say : « Les ressources naturelles sont inépuisables, car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques (Traité d’économie politique, 1803) ». Après un bon siècle de croissance exponentielle, l’activité humaine est en passe de liquider des millions d’années d’accumulation de minerais, de combustibles fossiles et de biodiversité. La question du sable est l’une des mille façons de réaliser que nous touchons les limites de notre planète. Deuxième ressource la plus consommée après l’eau, le sable est encore perçu comme inépuisable. Mais son exploitation est telle que cette ressource se raréfie sensiblement (…) L’histoire de l’extraction du sable est l’une de celles qui, en creux, racontent la folle expansion humaine. La nature n’est pas qu’un décor, elle est la condition nécessaire de notre survie sur cette planète.*

Initiative du gouvernement suédois : Il n’avait plus été imprimé depuis 1987. Plus de trente ans plus tard, le petit manuel du parfait résistant suédois, intitulé « En cas de crise ou de guerre », fait son grand retour. Remis au goût du jour, le fascicule de vingt pages sera envoyé à partir du 28 mai à 4,8 millions de foyers (sur 10 millions d’habitants). Dans le scénario envisagé, l’électricité, le chauffage et l’eau courante sont coupés ; le réseau de téléphonie mobile, Internet, les transports et le réseau bancaire ne fonctionnent plus. L’objectif : pouvoir survivre une semaine, sans aucune aide extérieure. La brochure regorge de conseils : vivres à stocker, signaux d’alerte à reconnaître, ou bien encore comment construire une cabane dans son salon pour lutter contre la chute rapide des températures. « Nous devons nous préparer à faire face quand la société ne fonctionne plus comme elle le devrait », explique Christina, responsable de l’édition du livret.**

Initiative d’un collectif français : Des censures ont été décidées au nom du droit de propriété et de la liberté d’entreprendre, déduits par le Conseil constitutionnel de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Au XVIIIe siècle, ces principes ouvraient aux nouveaux citoyens la possibilité de s’affranchir de toute forme de despotisme. Étonnante déformation de ces droits nés pour émanciper le sujet, devenus, par l’interprétation qui leur est donnée, des moyens offerts aux plus puissants de s’opposer au bien commun et à l’exercice de leurs libertés par les plus humbles ! Face à la démesure, il appartient à l’Etat de droit d’assurer une souveraineté alimentaire, protéger la biodiversité, lutter contre le changement climatique ou encore abolir le privilège des puissants à se soustraire à l’impôt. Une réforme de notre Constitution est devenue une urgence qui prendrait cette forme au sein de l’article 34 de notre Constitution : « La loi détermine les mesures propres à assurer que l’exercice du droit de propriété et de la liberté d’entreprendre respecte le bien commun. Elle détermine les conditions dans lesquelles les exigences constitutionnelles ou d’intérêt général justifient des limitations à la liberté d’entreprendre et au droit de propriété. »***

* LE MONDE science du 6 juin 2018, Un monde bâti sur du sable

** LE MONDE du 6 juin 2018, La Suède renoue avec sa doctrine de « défense totale »

*** LE MONDE du 30 mai 2018, Inscrire le bien commun dans la Constitution

Le Comité consultatif national d’éthique ne sert à rien

Qui a le droit de vivre et qui a le devoir de mourir ? Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a été créé en 1983 pour mieux baliser le terrain, il n’est pas décisionnaire. Sa synthèse publiée le 4 juin n’est pas non plus un sondage, elle ne reflète pas le sentiment général des Français. Le président du CCNE, Jean-François Delfraissy, observe que « des opinions divergentes se sont exprimées » sur l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes. Sur la fin de vie, il y a désaccord entre ceux qui veulent conserver la législation actuelle et ceux qui veulent aller plus loin. La ministre de la santé, Agnès Buzyn, a déjà dit que la question de la fin de vie ne figurerait pas dans la future loi de bioéthique. Par contre certaines valeurs sont très majoritairement partagées, en particulier l’attachement à l’autonomie des personnes et à la non-commercialisation du corps humain. Cette dernière a toujours existé fortement en France et cela continue, contrairement à d’autres régions du monde où elle est remise en cause. L’objectif était seulement de retranscrire de façon neutre ce que le CCNE avait entendu de la part de ceux qui ont participé aux états généraux. Sur certains sujets, des positions militantes se sont exprimées.*

De toute façon les avis sur les questions sociétales divergent autant entre les philosophes qu’entre les individus lambda. L’éthique c’est du toc quand il n’y a plus de références communes dans une société, ce qui est le cas aujourd’hui. Ni les religions, ni aucun autre texte plus ou moins sacralisés ne peuvent donner de lignes de conduite incontestables. Les procédures démocratiques, elles-mêmes contestables, définissent temporairement ce qui paraît le plus acceptable étant donné l’état présent de l’opinion publique. Le consensus durable est impossible car chacun aura ses raisons d’avoir raison contre tous les autres. Il faudrait donc prendre la question éthique autrement.

Où sont les limites, limite de l’intervention de l’État sur nos vies, limite de l’utilisation des techniques, limite aux intérêts économiques et financiers ? On ne pourra pas définir de limites dans le cadre de délibérations sociales glorifiant la toute-puissance de l’espèce humaine, de ses désirs, de ses fantasmes. Il faut donc faire appel à des contraintes externes, celles qui sont imposées par la nature. L’activisme humain perturbe toutes les lois de la nature, les cycles de l’eau, du carbone, du phosphore, et même celles de la naissance et de la mort. Donner la vie malgré sa stérilité n’est que l’aboutissement d’une civilisation techno-industrielle qui donne aux humains la possibilité d’échapper à l’équilibre naturel dynamique qui empêche une espèce de proliférer continuellement au détriment de son milieu. L’avenir n’est pas à obtenir un enfant à tout prix, mais à faire moins d’enfants. L’avenir n’est pas à vivre 1000 ans, mais à savoir reconnaître et accepter quand vient l’heure de notre mort. Nous devrions avoir la lucidité de pouvoir choisir les techniques qui nous mettent en conformité avec les lois de la nature. Si nous ne le faisons pas, la pénurie énergétique nous obligera de toute façon à aller vers une « éthique » plus proche de nos aptitudes physiques directes sans passer par les structures médicales, institutionnelles ou technologiques. Il y a des techniques dures comme le DPI (diagnostic préimplantatoire) et les mères porteuses. Il y a des techniques douces comme le préservatif ou le stérilet. Il y a des techniques dures comme les soins palliatifs reliés à des tuyaux. Il y a le droit de mourir dans la dignité, en toute simplicité.

* LE MONDE du 6 juin 2018, Comité d’éthique : « Il n’y a pas de consensus sur la procréation médicalement assistée »

Non aux humains génétiquement modifiés, les HGM

Les applications possibles de la modification génétique d’embryons humains (actuellement interdite en France) :

– créer des lignages dotés d’une capacité physique hors norme, par exemple pour briller par sa force sur les podiums des sportifs ;

– corriger une maladie héréditaire rare par thérapie génique germinale, une forme d’eugénisme « positif » ;

– améliorer le génome de l’homme pour mieux résister à divers maux, virus, bactéries, pollution de l’air…

Axel Kahn, qu’on a connu plus technophile, s’insurge contre une modification dans le génome d’un embryon humain avant sa réimplantation, ce qui a pour effet de transmettre cette modification à sa descendance*. Il refuse pour les humains ce qu’il défend âprement pour les végétaux avec les OGM, comme le maïs transgénique. Pour éviter la transmission génétique d’une maladie, il prône le diagnostic préimplantatoire où on ne réimplante que les embryons sains. Axel Kahn est un virulent défenseur du DPI. Pour Jacques Testard au contraire, l’extension du champ du DPI pourrait mener vers une certaine forme d’eugénisme. En définitive, quel eugénisme voulons-nous vraiment ? Notons que toute amélioration génétique, techniquement très exigeante, demande beaucoup d’argent et sera forcément un jour inégalitaire quand nous serons économiquement étranglés par la raréfaction des ressources naturelles. Accepterons-nous une race de sur-hommes qui mettront les autres en esclavage… ou au rebut ?

Dans cette perspective, nous pensons que nous devons aller à l’essentiel, au généralisable à tous. Il semble plus efficace d’intervenir seulement après la conception, comme cela se fait par exemple pour déceler un cas assez répandu comme le mongolisme. Pour les maladies rares, continuons à nous en occuper après la naissance… si c’est possible. Si une personne étouffait sous un oreiller son nouveau-né gravement handicapé, un jury populaire lors de son procès aurait de forte chance de l’absoudre. Quand une personne handicapée est appareillée, pourquoi pas, mais apprendre à un tétraplégique de piloter par la pensée un exosquelette paraît financièrement insupportable. Pour le reste, oublions les fantasmes des transhumanistes, « l’homme augmenté » de façon artificielle. Laissons faire l’évolution darwinienne qui a permis sur le long terme aux espèces de s’adapter à un environnement fluctuant. Éliminons les sources des pollutions que nous nous faisons un malin plaisir de multiplier au lieu de chercher à s’adapter technologiquement. Un des points clés de l’écologisme, c’est de retrouver le sens des limites à une époque où on nous a fait croire que tout était possible, même le non durable. Il faut savoir déterminer quand le coût économique et social pour soigner une maladie devient exorbitant, il faut savoir aussi accepter de mourir un jour car de toute façon on ne peut y échapper. Le Comité consultatif national d’éthique devait remettre son rapport au Parlement le 4 juin 2018. On l’attend avec curiosité, aucune législation ne mettra tout le monde d’accord sur ce que doit être une bonne mort et une vie digne d’être vécue.

* LE MONDE idées du 2 juin 2018, Bioéthique : « Impossible de savoir quels seront les bons gènes dans deux siècles » selon Axel Kahn

Le biocontrôle, une alternatives aux pesticides ?

Qui a dit : « Il faut que l’on se fixe l’objectif de sortir du glyphosate durant ce quinquennat. Il ne s’agit pas d’alternatives chimiques, je pense plutôt au biocontrôle [en recourant à des organismes vivants ou des substances naturelles] et au choix de pratiques agricoles respectueuses de l’environnement. Mais on ne peut pas demander à un agriculteur à la tête d’une grosse exploitation de passer, du jour au lendemain, d’une agriculture intensive à la permaculture ou à l’agro-écologie. »

C’est notre ministre de l’écologie Nicolas Hulot qui utilisait un terme encore peu employé, « biocontrôle ». Nous connaissions mieux le roundup ! Le contexte réglementaire français, avec la Loi Labbé du 6 février 2014 et la loi de transition énergétique du 17 août 2015, visait à encourager le développement du biocontrôle comme solution pour la protection des végétaux. Nicolas et les chercheurs (l’INRA, etc.) préparent aujourd’hui la sortie des pesticides chimiques. Les insecticides de la famille des néonicotinoïdes seront par exemple interdits en France dès le 1er septembre 2018. On organise la lutte biologique. Le biocontrôle consiste à opposer des insectes, des bactéries, des virus ou des champignons aux organismes nuisibles, à disperser des molécules odorantes pour les éloigner, à épandre des substances naturelles pour les tuer ou à réaménager le paysage pour favoriser la présence de leurs ennemis naturels. On peut utiliser des insectes contre d’autres insectes. Contre la carpocapse de la pomme, l’agresseur qui motive 30 % à 40 % des traitements d’insecticides dans les vergers en France, on a l’intention d’envoyer des micro-guêpes Mastrus ridens, un parasitoïde du Kazakhstan, ennemi naturel du carpocapse. Contre la drosophile suzukii, une mouche d’origine japonaise qui gâche de nombreux fruits, dont les cerises, les baies et les abricots, on va envoyer au combat la micro-guêpe Ganaspis, un autre parasitoïde oophage qui adore déposer ses larves dans les œufs de la drosophile suzukii. On peut aussi utiliser des produits de biocontrôle à base de bactéries comme le Bacillus thuringiensis (Bt) qui coupe l’appétit des larves de la pyrale du buis et des autres chenilles*. Mais la lutte biologique demande de guetter attentivement l’arrivée des ravageurs et les dérapages du vivant sont toujours possibles. La nature cache une multitude de réponses possibles.

Les solutions proposées risquent de ne pas aboutir à cause de la complexité du fonctionnement des agro-écosystèmes. Des domaines d’intervention se retrouvent sans solutions comme la gestion des adventices, il y a une stratégie possible de contournement contre les bio-agresseurs, le coût en main d’œuvre est important, les aspects logistiques liés à la conservation d’organismes vivants ne sont pas évidents, etc. Il était beaucoup plus simple d’utiliser l’arme chimique, mais au prix de la détérioration de l’ensemble des écosystèmes. Toute culture, encore plus s’il s’agit de monocultures, reste un ensemble fragile. C’est une zone artificielle et simplifiée dont on élimine ponctuellement des espèces nuisibles sasn s’appuyer sur la résilience dans la durée grâce à la biodiversité. Libérer des parasites dont certains sont exotiques, importés, ne constitue pas en soi un « respect de la biodiversité », un « risque zéro », ou un « résultat garanti » sur le long terme. Le biocontrôle est testé dans des espaces confinés et sécurisés, après la nature fera ce qu’elle voudra quand on relâchera en son sein des nouveaux arrivants. Si chacun avait son potager et son verger, on diluerait les risques… mais les gens préfèrent s’entasser dans les villes, le lieu artificiel par excellence.

* LE MONDE du 6 juin 2018, Le biocontrôle, une alternative aux pesticides

Le biocontrôle, une alternatives aux pesticides ?

Qui a dit : « Il faut que l’on se fixe l’objectif de sortir du glyphosate durant ce quinquennat. Il ne s’agit pas d’alternatives chimiques, je pense plutôt au biocontrôle [en recourant à des organismes vivants ou des substances naturelles] et au choix de pratiques agricoles respectueuses de l’environnement. Mais on ne peut pas demander à un agriculteur à la tête d’une grosse exploitation de passer, du jour au lendemain, d’une agriculture intensive à la permaculture ou à l’agro-écologie. »

C’est notre ministre de l’écologie Nicolas Hulot qui utilisait un terme encore peu employé, « biocontrôle ». Nous connaissions mieux le roundup ! Le contexte réglementaire français, avec la Loi Labbé du 6 février 2014 et la loi de transition énergétique du 17 août 2015, visait à encourager le développement du biocontrôle comme solution pour la protection des végétaux. Nicolas et les chercheurs (l’INRA, etc.) préparent aujourd’hui la sortie des pesticides chimiques. Les insecticides de la famille des néonicotinoïdes seront par exemple interdits en France dès le 1er septembre 2018. On organise la lutte biologique. Le biocontrôle consiste à opposer des insectes, des bactéries, des virus ou des champignons aux organismes nuisibles, à disperser des molécules odorantes pour les éloigner, à épandre des substances naturelles pour les tuer ou à réaménager le paysage pour favoriser la présence de leurs ennemis naturels. On peut utiliser des insectes contre d’autres insectes. Contre la carpocapse de la pomme, l’agresseur qui motive 30 % à 40 % des traitements d’insecticides dans les vergers en France, on a l’intention d’envoyer des micro-guêpes Mastrus ridens, un parasitoïde du Kazakhstan, ennemi naturel du carpocapse. Contre la drosophile suzukii, une mouche d’origine japonaise qui gâche de nombreux fruits, dont les cerises, les baies et les abricots, on va envoyer au combat la micro-guêpe Ganaspis, un autre parasitoïde oophage qui adore déposer ses larves dans les œufs de la drosophile suzukii. On peut aussi utiliser des produits de biocontrôle à base de bactéries comme le Bacillus thuringiensis (Bt) qui coupe l’appétit des larves de la pyrale du buis et des autres chenilles*. Mais la lutte biologique demande de guetter attentivement l’arrivée des ravageurs et les dérapages du vivant sont toujours possibles. La nature cache une multitude de réponses possibles.

Les solutions proposées risquent de ne pas aboutir à cause de la complexité du fonctionnement des agro-écosystèmes. Des domaines d’intervention se retrouvent sans solutions comme la gestion des adventices, il y a une stratégie possible de contournement contre les bio-agresseurs, le coût en main d’œuvre est important, les aspects logistiques liés à la conservation d’organismes vivants ne sont pas évidents, etc. Il était beaucoup plus simple d’utiliser l’arme chimique, mais au prix de la détérioration de l’ensemble des écosystèmes. Toute culture, encore plus s’il s’agit de monocultures, reste un ensemble fragile. C’est une zone artificielle et simplifiée dont on élimine ponctuellement des espèces nuisibles sasn s’appuyer sur la résilience dans la durée grâce à la biodiversité. Libérer des parasites dont certains sont exotiques, importés, ne constitue pas en soi un « respect de la biodiversité », un « risque zéro », ou un « résultat garanti » sur le long terme. Le biocontrôle est testé dans des espaces confinés et sécurisés, après la nature fera ce qu’elle voudra quand on relâchera en son sein des nouveaux arrivants. Si chacun avait son potager et son verger, on diluerait les risques… mais les gens préfèrent s’entasser dans les villes, le lieu artificiel par excellence.

* LE MONDE du 6 juin 2018, Le biocontrôle, une alternative aux pesticides

Malbouffe, le dico (les dossiers du Canard enchaîné)

Manger sainement est devenu une impossibilité majeure. Voici des extraits du numéro spécial n° 147 (avril 2018) du Canard.

– Plus on consomme d’aliments industriels, plus la probabilité d’avoir un cancer est forte.

– Nutri-Score, c’est son nom, permet au consommateur avant qu’il ne remplisse son chariot de repérer d’un seul coup d’œil, grâce à un système d’étiquetage utilisant cinq couleurs, les aliments désastreux pour sa santé. Le ministère de la santé a enfin adopté cet indicateur cette année, sans toutefois le rendre obligatoire !

– Le plus gros lobby du secteur, l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) représente plus de 10 000 entreprises, avec un budget de 3,8 millions d’euros en 2015. De quoi employer des bataillons de juristes et de communicants, et fournir, clés en main, arguments et amendements aux parlementaires. Un des grands combats de l’Ania consiste à torpiller le projet de Nutri-score.

– Le groupe « vigne, vin et œnologie » accueille près d’une centaine d’élus à l’Assemblé nationale, alors que celui consacré à la « lutte contre les addictions » en compte… un seul.

– Longtemps serviteurs loyaux de la sécurité alimentaire, les conservateurs traditionnels (à base de sucre, de vinaigre et d’alcool parcimonieusement dosés) ont été remplacés par des agents synthétiques, imposés par des industriels pressés, à la main de plus en plus lourde. Résultat de cette course de vitesse : des réactions (asthme, diarrhée, urticaire, angiodermite..) parfois immédiates, mais aussi de nombreux doutes sur les effets cancérogènes à long terme sur l’ensemble de la population.

– « Il n’y a pas d’intérêt à produire des tomates de qualité si on n’est pas dans un circuit court, car la qualité est antagoniste du rendement » (Mathilde Causse, unité « génétique et amélioration des fruits et légumes » à l’INRA)

– Danger pour notre santé si l’on abuse des produits de Mac Do et consorts : les substances fluorées ajoutées au papier et au carton pour les rendre imperméables à la graisse. Des composés censés provoquer des troubles du développement, diminuer la fertilité, voire augmenter le risque de cancer.

– La dose de glucides et d’amidons contenus dans les chips est propice à l’augmentation du glucose et de l’insuline dans le sang, et donc du risque d’hypertension artérielle, de maladies coronairenne, d’insuffisance cardiaque, de troubles osseux et de diabète sucré.

– Les barres chocolatées, prototypes du produit ultra-transformé, cochent toutes les cases du « trop » : trop de lipides saturés, trop de sucre, trop de sels ajoutés… et du « trop peu » : trop peu de fibres, trop peu de vitamines… et trop peu de chocolat, la dose de cacao étant parfois à peine mesurable.

– Lorsque les baguettes ne sont pas « de tradition », les additifs sont à la fête : pas moins de 14 sont autorisés ! De l’acide ascorbique pour freiner l’oxydation de la pâte, de la lécithine de soja pour augmenter la durée de conservation, du mono-stéarate de glycérol pour diminuer le cloquage de la croûte, du propionate de calcium pour lutter contre les moisissures…

– Conseil de base : si vous ne savez pas décrypter la nomenclature des additifs qui entrent dans la composition de deux produits alimentaires similaires, achetez celui dont la liste est la plus courte.

– En s’infligeant un régime sans gluten, les « hypersensibles » s’exposent à un enfer : l’orthorexie, l’obsession de manger sainement, laquelle peut nuire gravement à la santé.

– Pourquoi remplacer le sucre par des édulcorants comme l’aspartame, on pourrait tout simplement en consommer moins !

– Le lait pour bébé, c’est de la dynamite commerciale, un marché de 600 millions d’euros par an sur le milliard que génère l’ensemble de la baby food. Mais le lait bio de vache ne contient pas assez de graisses polyinsaturées, de fer et de vitamines pour les besoins d’un enfant en bas âge ; par ailleurs il est trop riche en protéines et en phosphore. Quant aux laits végétaux, ils peuvent être dangereux, risques d’anémies et de déficiences neurologiques. De quoi revigorer ceux qui rêvent d’imposer l’allaitement maternel jusqu’à six mois.

– La châtaigne, qui peut être consommé fraîche ou sèche, sucrée ou salée, en farine ou en soupe, est-elle promise à redevenir un aliment de base en ces temps de végétarisme galopant ? Le châtaigner a longtemps été considéré comme l’arbre à pain, car son fruit est aussi nourrissant que les céréales et moins difficile à cultiver. Aliment sans gluten, libérant des sucres lents, du potassium, du magnésium et du calcium, la châtaigne apporte autant de vitamines C que le citron, ainsi que des acides gras insaturés qui préviennent les maladies cardio-vasculaires. Qui dit mieux ?

Des bétonneurs au gouvernement contre la loi Littoral

C’était en janvier 2017, en fin de quinquennat Hollande. Foin des défis posés par le croissancisme exaspérant, les parlementaires avaient adopté un amendement ouvrant généreusement les vannes à « la création de zones d’activités économiques » nouvelles, ignorant le garde-fou de la loi littoral. D’un côté des députés s’efforcent de prendre en compte l’érosion côtière en marche, de l’autre certains tentent de rogner la protection de nos côtes. Une pétition intitulée « Ne touchez pas à la loi littoral » avait enregistré à l’époque plus de 150 000 signatures, dont celle de Nicolas Hulot. Cette loi littoral vise essentiellement à protéger du mitage urbain et du bétonnage massif qui sévit chez certains voisins européens les paysages et les écosystèmes des bords de mer et des grands lacs. Adoptée en 1986 à l’unanimité, il faudra une condamnation du Conseil d’Etat pour que le décret d’application soit enfin publié en 2000. Si elle concentre les attaques de certains élus, c’est qu’elle ne se contente pas de défendre rigoureusement une bande large de cent mètres le long du rivage, elle réglemente aussi les zones attenantes. Ainsi, jusqu’à présent, il n’est pas permis de construire n’importe. Jusqu’à deux kilomètres environ à l’intérieur des terres, il est par exemple interdit de combler une « dent creuse », c’est-à-dire l’interstice compris entre des constructions déjà existantes, maisons ou bâtisses agricoles.

Bis repetita avec ce gouvernement Macron, une nouvelle controverse après l’affaire du glyphosate montre les tensions entre écolos et anti-écolos au sein de LRM (La République en marche). Ainsi va la loi ELAN (Evolution du logement, de l’aménagement et du numérique). Plusieurs élus ont cherché en vain à supprimer l’article ouvrant la voie aux bétonneurs. « Nous abîmerions nos littoraux en acceptant des dérogations même partielles à la loi Littoral, il serait malvenu d’envisager une densification de l’urbanisation » expose Sophie Panonacle (LRM). Elle s’insurge ainsi contre un amendement LRM permettant le « comblement des dents creuses ». Le ministre de « la cohésion des territoires », Jacques Mézard, pratique la langue de bois : « Je tiens à réaffirmer qu’il ne s’agit aucunement pour le gouvernement de porter atteinte à la loi littoral », mais il fait voter le comblement des dents creuses.* Place nette est faite au tourisme galopant.

Rappelons ce que disait le pacte écologique de Nicolas Hulot de 2006, signé par les présidentiables Sarkozy et Royal : « Les politiques d’aménagement du territoire doivent se réorienter à cause des enjeux écologiques et énergétiques. Destinés au départ à faciliter l’accès des citoyens aux services publics, à l’emploi au logement et aux déplacements, ils doivent s’orienter vers l’aménagement durable des espaces urbains, agricoles et naturels sans occupation croissante de l’espace. C’est d’ailleurs ce que prévoit la loi d’orientation et d’aménagement du territoire de 1999, qui a intégré la qualité de la vie et la protection de l’environnement. Pourtant l’aménagement du territoire tel qu’il se poursuit aujourd’hui continue à favoriser l’artificialisation de l’espace au détriment des paysages et des écosystèmes. Ce n’est pas faute d’outils institutionnels (DIACT, ex-DATAR, plans d’urbanisme, lois sur la protection de la nature, loi littoral, loi montagne, loi paysage et même CIADT (Comité interministériel d’aménagement du territoire). A la profusion et à la complexité des lois, à leur affaiblissement par le parlement, à leur manque de suivi, voire à leur non-application par manque de contraintes, s’ajoutent un trop grand nombre de niveaux de décision et une dispersion excessives des responsabilités… »

* LE MONDE du 2 juin 2018, L’assouplissement de la loi littoral fait débat à l’Assemblée

Des bétonneurs au gouvernement contre la loi Littoral

C’était en janvier 2017, en fin de quinquennat Hollande. Foin des défis posés par le croissancisme exaspérant, les parlementaires avaient adopté un amendement ouvrant généreusement les vannes à « la création de zones d’activités économiques » nouvelles, ignorant le garde-fou de la loi littoral. D’un côté des députés s’efforcent de prendre en compte l’érosion côtière en marche, de l’autre certains tentent de rogner la protection de nos côtes. Une pétition intitulée « Ne touchez pas à la loi littoral » avait enregistré à l’époque plus de 150 000 signatures, dont celle de Nicolas Hulot. Cette loi littoral vise essentiellement à protéger du mitage urbain et du bétonnage massif qui sévit chez certains voisins européens les paysages et les écosystèmes des bords de mer et des grands lacs. Adoptée en 1986 à l’unanimité, il faudra une condamnation du Conseil d’Etat pour que le décret d’application soit enfin publié en 2000. Si elle concentre les attaques de certains élus, c’est qu’elle ne se contente pas de défendre rigoureusement une bande large de cent mètres le long du rivage, elle réglemente aussi les zones attenantes. Ainsi, jusqu’à présent, il n’est pas permis de construire n’importe. Jusqu’à deux kilomètres environ à l’intérieur des terres, il est par exemple interdit de combler une « dent creuse », c’est-à-dire l’interstice compris entre des constructions déjà existantes, maisons ou bâtisses agricoles.

Bis repetita avec ce gouvernement Macron, une nouvelle controverse après l’affaire du glyphosate montre les tensions entre écolos et anti-écolos au sein de LRM (La République en marche). Ainsi va la loi ELAN (Evolution du logement, de l’aménagement et du numérique). Plusieurs élus ont cherché en vain à supprimer l’article ouvrant la voie aux bétonneurs. « Nous abîmerions nos littoraux en acceptant des dérogations même partielles à la loi Littoral, il serait malvenu d’envisager une densification de l’urbanisation » expose Sophie Panonacle (LRM). Elle s’insurge ainsi contre un amendement LRM permettant le « comblement des dents creuses ». Le ministre de « la cohésion des territoires », Jacques Mézard, pratique la langue de bois : « Je tiens à réaffirmer qu’il ne s’agit aucunement pour le gouvernement de porter atteinte à la loi littoral », mais il fait voter le comblement des dents creuses.* Place nette est faite au tourisme galopant.

Rappelons ce que disait le pacte écologique de Nicolas Hulot de 2006, signé par les présidentiables Sarkozy et Royal : « Les politiques d’aménagement du territoire doivent se réorienter à cause des enjeux écologiques et énergétiques. Destinés au départ à faciliter l’accès des citoyens aux services publics, à l’emploi au logement et aux déplacements, ils doivent s’orienter vers l’aménagement durable des espaces urbains, agricoles et naturels sans occupation croissante de l’espace. C’est d’ailleurs ce que prévoit la loi d’orientation et d’aménagement du territoire de 1999, qui a intégré la qualité de la vie et la protection de l’environnement. Pourtant l’aménagement du territoire tel qu’il se poursuit aujourd’hui continue à favoriser l’artificialisation de l’espace au détriment des paysages et des écosystèmes. Ce n’est pas faute d’outils institutionnels (DIACT, ex-DATAR, plans d’urbanisme, lois sur la protection de la nature, loi littoral, loi montagne, loi paysage et même CIADT (Comité interministériel d’aménagement du territoire). A la profusion et à la complexité des lois, à leur affaiblissement par le parlement, à leur manque de suivi, voire à leur non-application par manque de contraintes, s’ajoutent un trop grand nombre de niveaux de décision et une dispersion excessives des responsabilités… »

* LE MONDE du 2 juin 2018, L’assouplissement de la loi littoral fait débat à l’Assemblée

Quel est le véritable prix du baril de pétrole ?

Les prix du pétrole sont très faciles à expliquer a posteriori et très risqués à prédire. Ce qui est un réel handicap puisque sans énergie bon marché, il n’y a pas de croissance. En douze mois, le prix du baril (160 litres) avait doublé. Une simple déclaration venue de Russie fait chuter les cours de plus de 5 dollars dans la journée. Le prix du pétrole ne reflète pas uniquement l’état de l’offre et de la demande mais aussi celui des anticipations ; les spéculateurs gagnent leur argent sur les signes avant coureurs d’un orage à venir ou d’une éclaircie. Pour tout ce petit monde, l’équilibre idéal se situerait entre 50 et 60 dollars. Avec constance, Goldman Sachs, l’un des grands oracles de ce marché nous prédit des tsunamis ravageurs, comme en 2008 où l’un de ses experts voyait le baril de pétrole à 200 dollars, avant qu’il ne tombe à 40, puis en 2015, ses analystes le voyaient s’effondrer sous les 20 dollars, alors que six mois après il repartait vers les sommets.*

Pour les Romains le gage de la croissance était le nombre d’esclaves, pour le monde moderne c’est la merde du diable (le pétrole). Le prix du baril Brent était de 74,75 dollars le 29 mai 2018, le marché du système libéral ne sait pas si demain il sera à 20 dollars ou à 1000 dollars. Tout ce qu’on prévoit quand on raisonne en fonction des réalités géophysiques, c’est que le pic du pétrole conventionnel est déjà dépassé depuis 2006, ce qui aurait dû entraîner une hausse constante de prix car plus c’est rare, plus c’est cher. L’ère utile du pétrole en tant que combustible fossile s’achèvera avant le milieu du XIXe siècle, autant dire demain. Actuellement le prix du pétrole est artificiellement maintenu à bas prix depuis le début de son exploitation puisqu’il a permis les trente Glorieuses, le confort à tous les étages et l’auto pour une grande partie de l’humanité (soit plus de 1 milliard de voitures particulières). Pour une période faste qui aura duré moins de deux siècles, les humains ont gaspillé un don de la nature accumulé pendant des millions d’année et enfoui sous terre. Le problème essentiel n’est pas seulement l’effet de serre, mais un système de croissance éphémère basé sur l’éloignement croissant entre domiciles et lieux de travail, entre localisation de la production et centres commerciaux, entre espaces de vie et destinations du tourisme. La société thermo-industrielle est très fragile puisqu’elle est basée sur une facilité de déplacement et un confort de vie issue du bas prix de l’essence et du gasoil, du fioul et du kérosène. Le changement structurel qui s’est opéré depuis la fin de la seconde guerre mondiale ne peut être modifié brutalement sauf à provoquer une crise économique et sociale sans précédents. Si nous étions prévoyants, il faudrait dès aujourd’hui se préparer à des changements structurels de nos modes de vie pour éviter la pétrole-apocalypse. Seule une augmentation du prix du pétrole constante et progressive, dont les royalties iraient à la promotion des économies d’énergie et non aux rentiers du pétrole, permettrait une prise de conscience mondiale. Ce n’est pas le cas, les conciliabules entre émirs du pétrole et tsar de Russie font que le baril fluctue selon des considérations uniquement politiques. Quel est le véritable prix du baril de pétrole ? Il va tendre vers l’infini au fur et à mesure qu’on se rapprochera des dernières gouttes de pétrole à extraire.

Yves Cochet exprimait déjà en 2005 ce qui reste toujours d’actualité : « La décroissance mondiale de la production de pétrole sera synonyme de décroissance du PIB pour l’économie mondiale dans son ensemble. Depuis plus de trente ans, les écologistes n’ont cessé de proposer la diminution des consommations d’énergie fossiles et la mise en œuvre de politiques de sobriété énergétique et de promotion des énergies renouvelables, l’abandon de l’agriculture productiviste au profit de l’agrobiologie, le désengagement de notre dépendance à l’égard des entreprises transnationales et la réhabilitation des circuits économiques courts. En vain. Il est déjà trop tard pour espérer transmettre à nos enfants un monde en meilleure santé que celui que nous connaissons aujourd’hui. Plus nous attendrons, plus leurs souffrances seront grandes et dévastatrices. Nous envisageons des communautés humaines géographiques, des êtres humains habitant sur une aire délimitée de petite dimension, quelle que soit l’origine culturelle de chacun. Les choix de vie dépendront des ressources locales renouvelables. Ces communautés ne relèvent nullement d’une sorte de nostalgie de la douceur de vie rurale qui n’a jamais existé. Elles ne constituent pas un projet de retour à la terre entre pétainisme et babacoolisme, entre Mao et Pol Pot. Elles ne sont que la seule solution organisationnelle permettant d’atténuer les conséquences meurtrières du triple choc qui approche. Nous n’avons tout simplement pas d’autre choix. Dans une interview du 2 juillet 2005, le ministre de l’environnement britannique, Elliot Morley, encourage ses concitoyens à « penser l’impensable » : la mise en place de cartes de rationnement énergétiques individuelles. » Mais on croit encore que Cassandre avait tort !

* LE MONDE économie du 30 mai 2018, Pétrole : la météo capricieuse des prix sur le baril

Violer une centrale nucléaire, une très bonne action ?

Vingt-trois militants de Greenpeace ont été jugés mi-mai 2018 pour s’être introduits dans la centrale nucléaire de Cruas-Meysse. S’agit-il de lanceurs d’alerte ou d’actes de désobéissance civile ? Les décodeurs du MONDE* s’interrogent : « Avant la loi du 2 juin 2015 relative au renforcement de la protection des installations civiles abritant des matières nucléaires, les militants de Greenpeace n’auraient pu être poursuivis que pour « violation de domicile ». Le texte prévoit des peines allant jusqu’à sept ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende, quand l’intrusion est commise soit avec une arme, soit en bande organisée. Ni le mode d’action ni le statut des militants de Greenpeace n’entrent dans la définition légale du lanceur d’alerte, essentiellement délimitée par la loi Sapin II de 2016. Cette loi protège les lanceurs d’alerte « internes  à une entreprise » car elle a été pensée pour faire face aux affaires comme les « Panama Papers » ou LuxLeaks ; autrement dit des personne physiques, pas une personne morale comme Greenpeace. »

Pour nous, lanceur d’alerte ou désobéissance civile, peu importe la querelle de mots, la loi évolue constamment. Il faut surtout d’interroger sur la légitimité de l’acte, la dénonciation d’une menace dommageable au bien commun l’emporte sur la légalité. Voici un dialogue possible avec des commentateurs du monde.fr :

GEOFFREY BASSET : Encore heureux que ces militants irresponsables de Greenpeace ne peuvent prétendre au statut de lanceur d’alerte !

Biosphere : définition de Sciences citoyennes :  » Le lanceur d’alerte se trouve confronté à un fait pouvant constituer un danger potentiel pour l’homme ou son environnement, et décide dès lors de porter ce fait au regard de la société civile et des pouvoirs publics. Malheureusement, le temps que le risque soit publiquement reconnu et s’il est effectivement pris en compte, il est souvent trop tard ! » Greenpeace est donc plus perspicace que Geoffrey Basset…

le sceptique : Ces actions sont sans utilité. Si un groupe réellement hostile le faisait, les forces de sécurité ouvriraient le feu après sommation. Là, tout est fait pour prévenir « nous sommes de gentils manifestants », donc cela n’a aucune valeur de test de sécurité. Le buzz ONG-médias est fatigant, n’intéresse qu’un petit monde. Si les actions coup de poing, vidéos volées et rapports à méthodologies douteuses restent la dimension la plus médiatisée des écolos, leur cause stagnera ou régressera.

Biosphere : « Le sceptique » montre constamment son scepticisme, à croire qu’il n’y a rien à faire dans un monde où les motifs de révolte deviennent innombrables. Il serait plus productif de montrer avec quelles « méthodologies » on pourrait faire progresser la cause écolo. Greenpeace sait déjà médiatiser ces actions, qui parle des actions du « sceptique » ? On aimerait savoir…

ALEXANDRE FAULX-BRIOLE : Pénétrer sur un site protégé et indiqué par les panneaux appropriés est un délit, que l’on s’appelle GreenPeace ou non.

Biosphere : Pénétrer sur un site dangereux qui n’aurait jamais dû exister si le programme nucléaire avait été élaboré de manière démocratique et écologique est une dénonciation dans l’intérêt commun. Il y a légitimité de l’acte. Ce qui est considéré comme délit aujourd’hui sera sans doute étiqueté comme action de salut public dans l’avenir. Le seul panneau approprié, c’est celui qui indiquerait « matières dangereuses pour des milliers d’années ». Cela montrerait l’absurdité du nucléaire civil…

Sur ce blog, nous ne pouvons que vous inciter à devenir activiste avec Greenpeace. A l’origine de l’engagement de ces militants, il y a un sens très développé de la désobéissance civile et beaucoup de courage. Les activistes sont formés pour participer à des opérations de confrontation non violente. La priorité pour Greenpeace est de pouvoir poser une image sur ce qu’elle veut dénoncer. Protester n’intéresse pas Greenpeace, l’organisation a une culture du résultat…

* LE MONDE du 23 mai 2018, Les militants Greenpeace qui s’introduisent dans des centrales nucléaires sont-ils des « lanceurs d’alerte » ?

BIOSPHERE-INFO, le débat sur les déchets nucléaires

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Pour ou contre l’enfouissement à Bure ? Un débat national sur la gestion des déchets radioactifs, annoncé par le gouvernement le 7 mars 2018, aura lieu entre septembre et décembre 2018. Voici une exposition dialectique, avec le pour et le contre, à partir d’articles parus sur le blog biosphere ainsi que les propos retranscrits de Nicolas Hulot.

1/4) Les termes du débat : Bure et la considération du long terme

Une des caractéristiques de l’écologisme est sa préoccupation du long terme, à savoir le sort des générations futures et de la biodiversité. Les zadistes contre l’aéroport à NDDL avaient comme principaux arguments l’accaparement des terres par la bétonisaiton, ce qui impacte à la fois les ressources agricoles et la biodiversité. D’autre part faire voler un plus lourd que l’air nécessité beaucoup d’énergie, on brûle du kérosène. Or la descente énergétique va commencer et le réchauffement climatique s’accélérer, ce qui rend improbable la montée en puissance de l’aviation dans l’avenir. Les zadistes de NDLL protégeaient donc le long terme, ils avaient raison. Qu’en est-il maintenant de Bure ? Deux opposants ont été condamnées à trois mois de prison ferme et incarcérées (19 mars 2018). Leur contestation du centre d’enfouissement des déchets radioactifs est-elle fondée ?

Le gouvernement devait tester trois options, la transmutation, l’entreposage de longue durée en sub-surface et le stockage en profondeur. La transmutation reste du domaine des utopies technologiques. Alors, entreposage ou enterrement ? Car il ne s’agit pas de s’opposer à un nouveau projet inutile et imposé comme à NDDL, il faut gérer l’existant, des déchets dont la virulence va mettre des milliers d’années pour se résorber. Le problème de fond, c’est qu’envisager sereinement une gestion des déchets sur des siècles est une imposture, car les sociétés humaines sont essentiellement fragiles sur le long terme. En un siècle passé, qu’a déjà connu la France ? Deux guerres mondiales, plusieurs chocs pétroliers, des crises financières… Comment répondre de la sécurité du Cigéo dans le siècle qui vient (option gouvernementale)… ou d’un entreposage en surface (option d’EELV) ? Cigéo (centre industriel de stockage géologique) est un projet de très longue haleine : la mise en service du centre de stockage est prévue vers 2026 ou 2027, et sa fermeture au milieu du XXIIe siècle. Il n’est pas sûr que nous pourrons financièrement et socialement tenir un tel agenda. Le site Reporterre estime qu’il est temps de réfléchir à l’entreposage à terre, ce qui se fait en piscine à l’heure actuelle. Cela permet une évacuation des calories, avec accessibilité garantie, sans risque de surchauffe accidentelle. Mais des déchets vitrifiés seront-ils aussi stabilisés dans l’avenir ? La question reste donc entière : mettre des déchets à très longue vie dans des piscines ou dans des grottes ne dit rien sur les possibilités humaines de maintenance des lieux pendant des centaines d’années.

Vaut-il mieux des déchets toxiques à 500 mètres sous terre ou à l’air libre pendant une période qui dépasse nos capacités socio-économiques ? Au début de l’année 2006, le président de l’Andra (agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) avait envoyé aux députés français le « dossier 2005 Argile » (qui traite du centre d’enfouissement à Bure) en reconnaissant qu’il n’a pas été produit de seconde version du « dossier 2005 Granite » (centre de stockage dans le granite, projet qui a été abandonné). Argile ou granite ? En Finlande, le centre d’enfouissement nucléaire d’Onkalo ne suscite pas de protestations. Avec ses deux milliards d’années au compteur, la roche granitique est idéale, c’est une zone géologique stable. Et même si l’inconcevable se produisait, les modélisations montrent que la radioactivité qui remonterait à la surface sera largement en dessous des doses autorisées ». La pire option serait de ne rien faire et de laisser les combustibles usés à la surface, juge Greenpeace. Le nucléaire civil, qui ne tenait pas compte du cycle de vie du produit (de la ressource à la maîtrise des déchets), n’était pas une activité raisonnable. Accepter Bure parce qu’on n’a plus vraiment le choix, c’est aussi trouver absolument inacceptable toute nouvelle construction de réacteur nucléaire ! C’est sans doute l’EPR de Flamanville, mise en service prévue fin 2018, contre lequel aurait du porter de préférence les actions des militants écolos.

2/4) Pour une alternative à l’enfouissement à Bure

Reporterre, 16 février 2018 : Posons correctement la question des déchets. En soulignant que la situation dans laquelle l’industrie nucléaire a conduit la France est particulièrement compliquée. Pourquoi ? Parce que, alors que les autres pays exploitant l’énergie nucléaire n’ont à gérer qu’un seul type de déchets, les combustibles usés sortant très radioactifs des réacteurs, la France s’est engagé dans la voie du retraitement, qui aboutit à créer cinq types de déchets, comme nous l’avons expliqué en détail cette semaine : les actinides mineurs ; le plutonium ; le MOx usé ; l’uranium de retraitement ; le combustible uranium usé. Comme chacun présente des caractéristiques radioactives et thermiques différentes, chacun appelle une solution particulière. Autrement dit, alors que, par exemple, les États-Unis ou la Suède n’ont à gérer qu’un seul type de déchets nucléaires — et n’y trouvent d’ailleurs pas de solution —, la France a cinq casse-tête au lieu d’un. L’honnêteté consisterait à le reconnaître, plutôt qu’à faire croire à l’opinion qu’il y a des « déchets nucléaires » et qu’il suffira de les enfouir pour régler le problème. Il est temps de réfléchir à l’entreposage à sec, qui est pratiqué à grande échelle dans plusieurs pays.
Déchets nucléaires : il faut que l’État cesse de mentir

XXX, 12 février 2014 : Je travaille depuis longtemps au CEA dans le secteur de la thermique. Tout le monde comprendra que je ne saurais m’exprimer en dehors de la protection par un pseudonyme. Voici mon point de vue. Les liquides conduisent mieux la chaleur que les gaz, et c’est la raison pour laquelle on procède à un pré-stockage des éléments les plus chauds,  issus du déchargement de cœurs, dans de l’eau, pendant des années quand le combustible est de l’uranium, temps qui atteindra 50 à 60 années pour le combustible MOX, où l’élément thermogène est le plutonium. Dans les solides, tout mouvement de convexion est par définition impossible et, si on excepte les métaux,  ce sont les milieux les moins conducteurs de la chaleur qui soient. Ainsi toute galerie contenant des colis dégageant de la chaleur est susceptible de se transformer en four. Se pose alors la question du conditionnement des déchets à vie longue, les plus dangereux, dans leurs sarcophages de verre. A température ordinaire, la géométrie des verres ordinaires n’évolue pas, même à l’échelle de temps géologiques, même sur des milliards d’années. Ce conditionnement, si on vise une dispersion minimale semble donc optimal, s’ajoutant à une très faible solubilité dans l’eau et à une excellente résistance aux attaques chimiques. Mais le verre se comporte comme un fluide à une température  de 1400-1600°C, toujours aisément atteignable dans un four. Dans une verrerie, on travaille ce matériau à des températures allant de 400 à 600°. On lit qu’au moment de leur enfouissement les colis dégageront des flux thermiques allant de 200 watts, jusqu’à 500 et 700 watts pour ceux qui contiennent des déchets issus des cœurs ou du retraitement. C’est absolument énorme. Le contrôle thermique devra être assuré à l’aide d’une ventilation de telle façon que la température de l’argile se maintienne en dessous de 70 à 90°C.

Il y a deux sources d’échauffement possibles. Celles issues des décompositions radioactives, qui sont calculables et celles, accidentelles, qui découleraient de l’inflammation d’hydrogène dégagé au fil de la décomposition de matières plastiques, qui ne sont ni calculables, ni prédictibles, ne serait-ce que parce qu’on ne dispose pas d’un inventaire précis des contenus de chaque colis scellé. Le stockage souterrain, sur le long terme, est donc toujours dangereux parce que très difficile à contrôler. Je remarque au passage que CIGEO n’a nullement été conçu pour stocker les déchets qui seront issus du MOX (constitué d’environ 7 % de plutonium et 93 % d’uranium appauvri). La production électronucléaire, outre sa dangerosité et l’impossibilité de démanteler les installations, représente une erreur technologique de notre temps. L’accumulation de déchets ingérables, d’origine nucléaire, s’inscrit dans l’ensemble des activités humaines, dans la mesure où celles-ci se sont résolument écartées de toute idée d’équilibre naturel. L’humanité a forgé l’expression, « bio-dégradable » alors que tout ce que produit la nature est par essence bio-dégrable, depuis les excréments, les rejets gazeux, jusqu’aux structures pourrissantes. Une infinité de mécanismes étaient en place qui débouchaient sur une régulation de la biosphère, qui avait fait ses preuves jusqu’à l’apparition de l’homo technologicus. L’homo technologicus est un accumulateur de déchets de longue durée de vie. Les déchets de l’industrie nucléaire ne font qu’étendre la gamme des déchets en tous genres. Aucun agent biologique ou chimique ne peut les dégrader. L’idée d’entreposer des déchets, dont la durée de vie se chiffrerait en milliers de générations humaines, dans des galeries ajoute le risque d’une contamination de la croûte terrestre, sur des étendues que personne aujourd’hui ne saurait suspecter, du fait des incontrôlables circulations phréatiques.

La conclusion s’impose, vis à vis d’un projet comme CIGEO. Le seul système de stockage tout à la fois actuellement praticable et politiquement responsable est un stockage en surface, qui permet une évacuation illimitée de calories, à un rythme élevé et continu, par convexion, sans risque de surchauffe accidentelle, avec accessibilité garantie. Une solution consisterait non à les placer dans des grottes, accessibles, taillées à flancs de falaises, légèrement surélevées pour mettre leur contenu hors d’atteinte d’une inondation, naturellement ventilées et placées sous bonne garde. C’est la réelle maîtrise d’une future « chimie des noyaux » qui, en mettant en œuvre des mécanismes qui, à haute température, permettront d’orienter les processus de transmutations, rendront possible de réellement retraiter ces dix millions de tonnes de déchets nucléaires. Nos descendants, quand ils sauront maîtriser ces technologies, peut-être dans moins d’un siècle au train où vont les choses, seront bien en peine de récupérer si nous décidons de donner suite à ce projet de stockage profond.

https://apag2.wordpress.com/2014/02/12/cigeo/

3/4) Enfouir les déchets nucléaires à Bure, une bonne idée

La loi prévoit pour les déchets de haute activité un stockage à environ 500 mètres de profondeur. Conduit par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), le projet de centre industriel de stockage géologique (Cigéo) à Bure (Meuse) définit les bases de ce stockage géologique. Francis Sorin est un partisan convaincu de cette solution. Voici son argumentation sur LE MONDE* :

Le confinement des déchets écarte pratiquement la menace d’une vaste contamination de l’environnement. Prenons l’exemple des déchets les plus radioactifs (HA) : incorporés dans une matrice de verre qui piège les radioéléments, ils sont enfermés dans des conteneurs en acier spécial, eux-mêmes placés dans des surconteneurs, lesquels sont disposés dans des ouvrages de protection scellés (alvéoles), creusés dans la roche et revêtus d’un chemisage métallique. Ces remparts successifs ont la capacité d’emprisonner les déchets sur des durées se chiffrant en milliers d’années. Le stockage bénéficie d’une barrière supplémentaire : une couche d’argile de forte épaisseur imperméable et stable. Les déplacements des radioéléments sont très réduits, de l’ordre de quelques centimètres tous les dix mille ans. Les rares déchets qui pourraient parvenir en surface le feront sur des dizaines de milliers d’années, cet étalement dans le temps rendant leur concentration très faible et leur impact potentiel quasiment nul. De plus les ingénieurs ont imaginé les cas de figure les plus préjudiciables à la sûreté du système. Dans tous ces cas, les études montrent que l’impact du stockage ne dépasserait guère celui de la radioactivité naturelle. Un autre avantage essentiel du stockage en profondeur est qu’il met les déchets à l’abri des phénomènes naturels extrêmes : inondations, séismes, érosions, glaciations. De même qu’il complique infiniment toute forme d’intrusion humaine, fortuite ou malveillante. C’est une des raisons majeures qui expliquent la préférence accordée au stockage géologique (en France et à l’étranger) plutôt qu’à l’entreposage de longue durée dans lequel les déchets restent exposés en permanence aux bouleversements environnementaux et aux incertitudes sociétales. Notre génération qui a bénéficié des avantages de l’énergie nucléaire n’abandonne pas aux générations à venir la charge d’en gérer les inconvénients. C’est là un avantage décisif par rapport à l’entreposage en subsurface qui impose un engagement permanent de nos descendants pour la surveillance et la maintenance des installations abritant les déchets reçus en « héritage ». Cette argumentation a entraîné d’un débat parmi les commentateurs du monde.fr, débat auquel a participé directement Francis Sorin :

Papa a dit : Il n’y a dans cette tribune aucun détail technique qui nous explique en quoi la couche d’argile est sûre. Quels avantages par rapport au granit ? Quid des infiltrations, d’un incendie des déchets ?… Pour convaincre il faut avancer des arguments, parler du haut de son estrade ne suffit pas. Je ne suis pas contre un enfouissement je lis ce que je trouve pour me forger une idée mais là je n’ai rien trouvé qu’un ton paternaliste.

Francis Sorin : Vous conviendrez que je ne peux tout dire en 6000 signes. Les cas que vous citez : infiltrations, incendies sont largement documentés…avec bien d’autres. Ils sont consultables sur internet; je fais confiance à votre volonté d’implacable censeur pour les trouver ! Contrairement à ce que vous dites, ce sont des arguments que j’ai présentés dans mon article, ceux qui ont fait préférer le stockage géologique à l’entreposage de surface. Trouver cela « paternaliste » est pour le moins bizarre…

triplezero : Après une deuxième lecture du texte de Monsieur SORIN, aucun terme technique ou scientifique précis n’apparaît dans son « argumentation » . On est en droit de supposer que ce  » journaliste scientifique » rapporte des avis et des connaissances qui ne sont pas les siens et dont il n’a pas toujours compris les significations .Ne serait-t-on pas en face d’un « lobby man » qui s’est trouvé un fromage à la mode ?

Francis Sorin à l’attention de triplezéro : merci d’avoir lu mon texte une deuxième fois. Vous lui portez un intérêt qui m’honore. De tous ces « avis et connaissances …dont je n’ai pas toujours compris les significations » j’ai fait un livre paru fin 2015 aux éditions EDP Sciences : »Déchets nucléaires, où est le problème? ». N’hésitez pas à l’acheter, il est plein de termes scientifiques et techniques qui vous plairont.

Pascal ANDREOLLI : Le problème ? Léguer à des milliers de générations un poison. Ces déchets sont un symbole de notre irresponsabilité.

Francis Sorin : Dans la plupart des entreprises humaines, le raisonnement éthique est affaire de comparaison. Ici, on compare stockage géologique et entreposage. On peut élargir ce champ de comparaison et considérer par exemple qu’au plan mondial la pollution atmosphérique due aux déchets des énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz) cause plusieurs dizaines de milliers de morts par an.

* LE MONDE du 19 avril 2018, Francis Sorin : « Le stockage géologique est la solution efficace pour gérer les déchets nucléaires »

4/4) le point de vue du ministre Nicolas Hulot

Concernant le projet d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure, je refuse de précipiter  les choses. Dans le sous-sol de cette commune de la Meuse, doivent être enfouis, à 500 mètres de profondeur, les déchets nucléaires français les plus dangereux : 85 000 m3 de produits hautement radioactifs et à vie longue – des dizaines ou des centaines de milliers d’années. Mon travail est de vérifier que le stockage se fasse dans des conditions de sécurité absolue. Ensuite, cela doit nous pousser encore plus à réfléchir sur le nucléaire. Ce n’est pas ma conception d’une civilisation d’avoir des déchets que l’on délègue aux générations futures. L’article premier de la loi française de décembre 1991 sur le stockage des déchets radioactifs disait : « Les générations futures ont le droit de jouir de cette terre indemne et non contaminée ; elles ont le droit de jouir de cette terre qui est le support de l’histoire de l’humanité. » J’ai répondu à une interpellation d’une députée de La France insoumise, montrant une photo où je manifestait contre le projet de Bure. « Je n’ai pas l’impression d’être en porte-à-faux avec ma conscience. J’aurais préféré ne jamais avoir à traiter ce sujet-là, que l’on n’arrive pas à cette situation avec ces déchets dont personne ne veut mais il fallait choisir la moins mauvaise solution. »

Lors de mes vœux à la presse en janvier 2018, je temporise : « Concernant le projet d’enfouissement des déchets radioactifs, ce n’est pas en 2018 qu’on va mettre au fond et rendre ça irréversible, il y a encore du temps. Si l’on m’offre des alternatives, je suis preneur. Je me serais bien passé des déchets nucléaires. Mais maintenant que je suis ministre et que j’en ai la charge, je veux bien les mettre au fond des océans ou les envoyer dans l’espace, mais je ne crois pas que ce soit très raisonnable. » Après l’abandon de NDDL, un nouveau problème de zadistes se profile. Plusieurs dizaines de jeunes antinucléaires ont choisi d’investir ce territoire, où ils ont acheté des maisons et construit des cabanes dans une forêt de 220 hectares, le bois Lejuc, qu’ils occupent depuis l’été 2016. Mon secrétaire d’État Sébastien Lecornu avait témoigné en conseil des ministres qu’une cabane dite « de la résistance et de la solidarité » était en voie d’installation à Bure. Mes collèges se sont marrés, « la cabane au fond du jardin », mais la situation a été prise au sérieux par le ministre de l’inétrieur Gérard Collomb : « La détermination suffit à provoquer des heurts ». J’ai dit aux zadistes que la décision d’abandon du projet d’aéroport n’était en aucun cas une licence pour reproduire ce type d’action ailleurs. Mais l’opposition à l’enfouissement à Bure va être très difficile à gérer, les militants anti-nucléaires seront encore plus virulent que les opposants à l’aéroport de NDDL.

Avec le gouvernement Macron, la force prime. Évacuations par la force des environs de Bure le 22 février 2018, 500 gendarmes mobiles pour quinze zadistes. Bien entendu mon secrétaire d’État Sébastien Lecornu, qui devait recevoir les associations qui le souhaitent à la préfecture, n’a rencontré personne. Il dénonce : « les occupants illégaux du bois Lejuc qui appartiennent à la mouvance d’extrême gauche anarchiste ». Sébastien Lecornu a annoncé le 7 mars qu’un débat national aura lieu entre septembre et décembre 2018 sur la gestion des déchets nucléaires. Cette concertation, organisée sous l’égide de la Commission nationale du débat public, comprendra aussi la mise en place « d’ici l’été » d’un centre de ressources en ligne ouvert au public et d’une « instance de dialogue » d’experts. Mais « à projet hors norme, il est normal que la concertation soit hors norme », a-t-il précisé. C’est ma conception, associer à ce débat non seulement le public local mais aussi l’opinion publique nationale. Sur mon compte twitter, j’ai commenté : « La gestion des déchets nucléaires est un choix qui engage notre pays pour des siècles. Je pose deux principes : transparence totale et débat serein où toutes les opinions pourront s’exprimer. » Le calendrier de réalisation des travaux est encore long puisque la demande de déclaration d’utilité publique doit être déposée en 2019 et sera validée en théorie aux alentours de 2022, la phase pilote ne devant commencer qu’en 2025 environ.