biosphere

Transformer notre corps en humus, le pied

Je ne suis que poussière et j’y retournerai (la bible). Ce qui est terre retournera à la terre (Église d’Angleterre). En termes écolo, mieux vaut après notre mort se transformer en bon humus pour perpétuer le cycle de la vie. L’État de Washington a adopté un texte permettant de transformer le corps de défunts en compost. Sur le site Humusation.org, la fondation Métamorphose pour mourir… décrit ainsi le processus d’humusation : « Il s’agit d’un processus contrôlé de transformation des corps par les micro-organismes dans un compost composé de broyats de bois d’élagage, qui transforme, en douze mois, les dépouilles mortelles en humus sain et fertile. La transformation se fera hors sol, le corps étant déposé dans un compost et recouvert d’une couche de matières végétales broyées. En une année, l’humusation (…) produira plus ou moins 1,5 m³ de super-compost ». Que du bonheur, pas de cercueil, pas de frais de concession dans un cimetière, pas de frais de pierre tombale, ni de caveau, pas de frais d’embaumement, ni l’ajout de produits chimiques nocifs… C’est une bonne solution pour réduire l’impact environnemental de la mort, mais ce n’est pas encore entré dans les mœurs ! La question a été abordée en 2016 lors d’une séance de questions au gouvernement français par une sénatrice : « La législation actuelle permet seulement l’inhumation et la crémation. Un certain nombre de Français, dont des habitants du département du Rhône, souhaitent pouvoir bénéficier de l’humusation ». Le ministère de l’intérieur a rappelé que « l’humusation est actuellement interdite. » Il y a cinquante ans, l’incinération paraissait répugnante, l’humusation s’imposera dans cinquante ans, respect des cycles naturels oblige. Il n’y a aucun caractère sacré de la dépouille humaine, les momies égyptiennes et leur pyramides étaient réservé à l’élite extrême, le bon peuple n’a laissé de traces ni dans des sépultures, ni même par leurs maisons.

LE MONDE du 1er-2 novembre nous propose une autre innovation, la forêt funéraire écologique.Une expérimentation menée avec la municipalité d’Arbas va permettre aux familles endeuillées d’enfouir les cendres des défunts au pied des arbres. Pour l’urne, même si le phénomène de décomposition est assez rapide, un certain nombre de matériaux ont été proscrits : les contenants en plastique ou bois traité, de même que l’amidon de maïs qui attirerait sangliers et chevreuils. Ce sont donc des urnes en bois, tissu ou feutre, qui sont proposées. Ces cimetières naturels sont pleine expansion en Allemagne. Dans le bois de Nuthetal-Parforceheide par exemple, 23 hectares au sud de Berlin, il n’y a ni stèle ni tombeau, et pas une seule épitaphe en marbre à la ronde. Sur le tronc des arbres choisis, une discrète plaque en aluminium porte le nom des défunts. Tout autre ornement funéraire est proscrit. La forêt conserve son caractère naturel. La différence de prix considérable entre une inhumation en forêt et un enterrement classique explique le succès de cette pratique, mais selon notre point de vue l’argument écologique doit toujours l’emporter sur l’argument économique. Et tant mieux si les deux considérations se complètent !

Rappelons que pour augmenter la capacité d’accueil de votre caveau familial, vous pouvez recourir à la réduction de corps de vos défunts. Leurs ossements seront alors réunis dans un même reliquaire. Mais la poudre d’os peut être aussi utilisé comme engrais. Pour d’autres aspects des funérailles écolos, lire sur notre blog biosphere :

9 juillet 2019, écolo pour l’éternité… au cimetière

27 octobre 2014, Tout écologique, même au moment de notre enterrement

La guerre des natalistes contre le clitoris

JMG : Le clitoris est dédié exclusivement au plaisir. Les hommes tellement jaloux n’ont pas trouvé mieux que l’excision pour EMPECHER les femmes d’avoir du plaisir. Le clitoridectomie a été pratiquée en Occident jusqu’à l’époque contemporaine. Un crime qu’on appelle excision qui perdure encore dans certaines contrées du monde. Ce que ne supportent les bonshommes c’est que le plaisir clitoridien dépasse de loin le plaisir vaginal.

LAWRENCE BOHME : Quand j’étais encore puceau, ma première nuit à 17 ans avec une jeune femme a été un échec foudroyant. C’était en 1959 à New York. Un ami d’origine italienne m’a pris expliqué qu’il fallait commencer, avec certaines filles par ce qu’il nommait dans son argot personnel, « the clit ».

Clitoridectomie, l’ablation du plaisir féminin. Pendant longtemps le clitoris n’est pas identifié en tant que tel dans la littérature savante. C’est seulement en 1560 qu’un médecin italien le décrit de la façon suivant : « Si tu frottes à cet endroit avec le membre, ou mieux encore avec un doigt, même le plus minuscule, la semence coulera aussi vite que la brise, qu’elles éprouvent du plaisir ou même malgré elles. Si tu le touches, tu te rendras compte qu’il se durcit et s’allonge, présentant la même apparence d’une sorte de membre viril. » En 1575, Ambroise Paré est le premier Français à utiliser le mot « cleitorus », mais sans faire allusion au plaisir ! Au milieu du 18e siècle, un mouvement d’origine religieuse va décrier la masturbation qui devient une « pratique funeste ». Au XIXe siècle en Allemagne, les jeunes filles en train de se masturber subissent l’excision. En 1880 on va comprendre que le clitoris ne sert à rien dans la procréation, et il commence à être attaqué. Le grand exciseur psychique en Occident est Sigmund Freud qui explique en 1905 que la petite fille se touchait le clitoris parce qu’elle était dans une sexualité inorganisée, asociale. La petite fille «remarque le grand pénis bien visible d’un frère ou d’un camarade de jeu, le reconnaît tout de suite comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché et, dès lors, est victime de l’envie du pénis», décrit Freud dans Introduction à la psychanalyse (1922). «Humiliée», «dégoûtée», la petite fille doit abandonner son clitoris pour se tourner vers son vagin et par là, «vers de nouvelles voies qui conduisent au développement de la féminité», reproductive. Il invente à cet effet le terme « orgasme vaginal » et accompagne dans sa démarche les mouvements natalistes qui s’étendent après-guerre à tout l’occident. La découverte du processus de la fécondation de l’ovule par le spermatozoïde sonnera définitivement le glas pour le clitoris: il est décrété inutile pour la procréation et perd donc tout intérêt. Par la suite, le présentation du clitoris disparaît des ouvrages scientifiques et médicaux. Dans les années 1960, il a même disparu des dictionnaires. Jean-Claude Piquard, sexologue à la faculté de médecine, témoigne dans son livre « La fabuleuse histoire du clitoris », qu’à sa grande surprise pendant ses études de sexologue clinicien on ne lui a jamais parlé du clitoris. Plus de 50 % des jeunes filles ignorent posséder ce fameux « bouton de rose ». Et seulement 16 % d’entre elles connaissent sa fonction érogène.

C’est seulement en 1998 qu’une urologue australienne redécouvre que le clitoris externe et les bulbes clitoridiens internes ne font qu’un seul et même organe. Odile Fillod a réalisé, en 2016, le premier clitoris « imprimé en 3D à taille réelle » (soit, tout de même, 10 cm de long), et mis le fichier de fabrication en accès libre sur Internet. L’ensemble a la même origine embryologique que le pénis, fonctionne exactement de la même manière (sa congestion constitue la composante principale de l’excitation sexuelle) et joue le même rôle dans le plaisir sexuel.

Pierre Fournier, malthusien sans le dire

Un fou à diplômes explique à ses étudiants : « C’est un fait d’expérience, le taux de natalité ne diminue qu’à partir d’un certain niveau de vie. Lequel niveau de vie ne peut être atteint que par l’industrialisation à outrance. Laquelle industrialisation exige une main d’œuvre abondante et donc un taux de natalité élevé. Le seul moyen de résoudre à long terme le problème de la surpopulation, c’est donc d’encourager la surnatalité. CQFD. » Or ce fou, notez-le bien, n’est pas unique en son genre et au moins, lui est presque inoffensif puisqu’il ne fait rien d’autre que parler. Mais tous les dirigeants du tiers-monde raisonnent comme lui ; et même, disons, tous les dirigeants du monde. J’ai bossé dans une administration. Les avantages de carrière d’un administrateur s’évaluent au nombre d’employés sous ses ordres. Si toutes les bureaucraties sont pléthoriques, c’est pas par hasard. La puissance engendre le nombre, car le nombre fait la puissance. Le Japon surpeuplé, surpollué, coincé renonce aux mesures antinatalistes pour donner un coup de fouet à sa croissance industrielle. Il est pas encore assez gros. Il le sera jamais assez. Un rapport du MIT démontre très bien que pour amener les pays du tiers-monde au niveau de vie occidental (théoriquement nécessaire pour que la natalité s’effondre d’elle-même) il faudrait polluer la planète au point d’y détruire toute vie, et que d’ailleurs c’est impossible parce que les trois quarts des ressources indispensable à cette croissance sont déjà monopolisées par le monde riche. (Charlie Hebdo – 2 février 1973)

– Il est facile de transformer les Chinois en robots parce qu’ils sont nombreux et bien tassés. La pollution par le nombre et la pollution fondamentale, celle qui tue l’initiative et qui tue la pensée.

– Pour parler à des milliers de mecs, faut des slogans, faut un podium, un micro et une grande gueule, faut être Hitler.

Extraits de « Fournier, face à l’avenir » de Diane Veyrat (Les cahiers dessinés, 2019)

Terre inhabitable, chute démographique

Plus de 11 000 scientifiques, climatologues mais aussi biologistes, physiciens, chimistes ou agronomes, issus de 153 pays, préviennent que les humains risquent des « souffrances indescriptibles » liées à l’urgence climatique*. Les décès, les maladies augmentent déjà rapidement ; des industries et des économies entières sont menacées, en particulier dans les régions les plus pauvres du monde. Pour éviter de « rendre de grandes parties de la Terre inhabitables », ces scientifiques exposent des solutions que plus personne n’ignore, sortir des énergies fossiles, fixer un prix du carbone élevé, baisser la consommation de viande, protéger les zones humides, etc. La nouveauté, c’est que ces scientifiques osent s’aventurer dans le domaine démographique : il faudrait stabiliser, et « idéalement », réduire la population en promouvant l’accès de tous, et en particulier des filles, à l’éducation et à la contraception. Cette proposition relative à la maîtrise de la démographie a alimenté la verve de certains critiques, pour eux les pays du Sud ne sont pas responsables de la gabegie d’émissions de gaz à effet de serre par ceux qui vivent au Nord. Comme l’écrit Bruno Clémentin, «  On l’a déjà dit, on va le répéter : il n’y a pas trop de monde sur notre planète, il y a trop d’automobilistes (et de motards) »**.

On l’a déjà dit et on va le répéter, Biosphere connaît les auteurs de ce genre d’affirmation gratuite. Pour avoir directement « dialogué » avec Bruno Clémentin, Vincent Cheynet ou Clément Wittmann, nous savons qu’on ne peut pas discuter avec ce genre d’anti-malthusiens assujettis à leurs préjugés. Ils sont comme les inquisiteurs face à Galilée, refusant de regarder dans la lunette qui prouvait l’héliocentrisme. Opposons au constat partiel des natalistes une réalité incontestable : le nombre d’automobiles est lié au nombre de conducteurs de façon absolument interdépendante. Nous avons dépassé les 7 milliards d »automobilistes en puissance, et il y plus d’un milliard d’automobiles en circulation. Un niveau de vie motorisé basé sur les ressources fossiles est un multiplicateur des menaces, mais le nombre de personnes qui accèdent à l’automobile (à la moto et au camion) est réciproquement un multiplicateur des effets de serre entraînés par l’automobile. Bruno, Vincent, Clément et les autres devraient regarder de plus près en ajustant leurs lunettes l’équation de Kaya. Elle met en relation l’influence et le poids de l’activité humaine en termes d’émissions de gaz à effet de serre :

CO2 = (CO2 : KWh)  x (KWh : dollars) x (dollars : Population) x Population = CO2

Notons d’abord que tous les éléments de cette équation sont des multiplicateurs des autres paramètres. On y trouve d’abord le contenu carbone d’une unité d’énergie, ensuite la quantité d’énergie requise à la création d’une unité monétaire, puis la richesse par personne et finalement la taille de la population. Le premier terme de l’équation appelle à réduire les émissions de carbone dans notre production d’énergie. L’indicateur suivant reflète cette réalité : au niveau mondial, une augmentation globale de la richesse par habitant aura mécaniquement – considérant les autres paramètres constants – une conséquence à la hausse sur les émissions de gaz à effet de serre. Il faut donc faire en sorte que la réduction de notre niveau de vie empêche la possession d’une voiture individuelle, riches compris pour des raisons d’équité. La question éthique percute aussi le dernier paramètre de l’équation, la population.  Mais Dennis Meadows nous met devant le véritable enjeu de la problématique malthusienne : « Il n’y a que deux manières de réduire la croissance de la population : la réduction du taux de natalité ou l’accroissement du taux de mortalité. Laquelle préférez-vous ?  » En résumé, pour sortir de l’impasse où nous mène la civilisation thermo-industrielle, la sobriété partagée doit s’accompagner d’une décroissance démographique. Les Gilets jaunes et les chauffeurs routiers auront du mal à comprendre la première solution au réchauffement climatique, les natalistes auront du mal à comprendre la seconde.

* LE MONDE du 8 novembre 2019, Crise climatique : l’appel de 11 000 scientifiques pour éviter des « souffrances indescriptibles »

** éditorial du mensuel La décroissance de novembre 2019

Effondrement, bientôt une terre inhabitable

David Wallace-Wells signe en juillet 2017 dans le New York Magazineun article en Une, « Catalogue de la Terre condamnée ». A l’intérieur, l’enquête d’une vingtaine de pages, titrée « La Terre inhabitable », s’ouvre sur ces mots : « La situation est, je vous le promets, bien pire que vous le pensez. » Terrifiant, l’article fait l’effet d’un électrochoc : il devient le papier le plus lu de l’histoire du magazine (plusieurs millions de lecteurs). Rien de nouveau sous le soleil, un supplément du Nouvel Obs titrait en 1972 en France « La dernière chance de la terre ». L’éditorial d’Alain Hervé, qui nous a quitté il y a peu, était prémonitoire : « Depuis un siècle, au nom de progrès qui faisaient la spécificité et la fierté des hommes, a commencé la plus gigantesque entreprise de destruction qu’une espèce ait jamais menée contre le milieu qui soutient la vie et contre la vie elle-même. La plus spectaculaire des opérations-suicide. La Terre est en danger. Elle a été mise en danger notamment par le développement de la civilisation industrielle occidentale. C’est ce qu’on appelle le péril blanc. Océans pollués, terres stérilisées, atmosphère empoisonnée, tissu social disloqué, civilisations tribales écrasées. Pendant ce temps des imbéciles, qui ne sont même pas heureux, chantent des hymnes au progrès : le produit national brut s’accroît, la consommation d’énergie s’accroît, la population s’accroît. » De même le premier numéro du mensuel La Gueule ouverte sous-titrait en novembre 1972 « le journal qui annonce la fin du monde » ! Son éditorialiste, Pierre Fournier, écrivait : « Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révolutions qui s’engendrent les unes les autres en répétant toujours la même chose, l’homme est en train, à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la terre inhabitable, non seulement pour lui  mais pour toutes les formes de vie supérieures. Le paradis concentrationnaire qui s’esquisse et que nous promettent ces cons de technocrates ne verra jamais le jour parce que leur ignorance et leur mépris des contingences biologiques le tueront dans l’œuf. La catastrophe, beaucoup plus prochaine que vous ne l’imaginez, ne pourrait être évitée que par une réforme des habitudes mentales encore plus radicale encore que celle jadis opérée par les rédacteurs de la Grande Encyclopédie. »* Que nous apprend de plus David Wallace-Wells dans son livre La Terre inhabitable (Robert Laffont) ?

« Nous sommes entrés dans la décennie la plus cruciale de l’histoire de l’humanité. Notre espèce entière traverse un dilemme existentiel, et quelle qu’en soit l’issue, le sens de nos existences sera révélé. Même si vous avez une voiture électrique et que vous ne mangez pas de viande, en étant le citoyen privilégié d’un pays du Nord, vous bénéficiez de l’économie fossile. Nous faisons tous partie d’un grand récit, qui ne se limite pas à la conspiration de cinq compagnies pétrolières, mais est la saga de notre addiction aux conforts bon marché du consumérisme. La moitié des émissions de gaz à effet de serre jamais produites l’ont été au cours des trente dernières années, c’est-à-dire de mon vivant. Ma vie contient cette histoire, qui nous a menés d’une situation stable à une catastrophe imminente. »* Il croit que la peur peut être un détonateur efficace pour prendre conscience de la gravité de la situation. Rien de nouveau sous le soleil, les livres des collapsologue et autres effondristes font un tabac en France. On le sait déjà, nous serons cuits comme des merguez, ou asphyxiés par un air irrespirable, ou sans ressources avec l’effondrement de l’économie. 

La seule différence entre 1972 et maintenant, c’est le fait que les précurseurs de l’écologie, aidés depuis par de multiples études scientifiques et moult reportages, ont fait germer les graines de l’inquiétude dans l’opinion publique. Le problème, c’est que nous avons perdu presque cinquante ans, bercés par un confort factice et non durable. C’est pourquoi notre blog biosphere pratiquait sadiquement la pédagogie de la catastrophe, exemples :

19 juillet 2019, Le survivalisme, pour résister à l’effondrement

18 juillet 2019, Les enfants face à l’effondrement global

6 juin 2019, Trois intellectuels envisagent l’effondrement

12 mars 2019, Fermeture des centrales à charbon et effondrement

18 décembre 2018, Effondrement, un appel à témoignage dans LE MONDE

19 novembre 2017, effondrement, le risque agricole/alimentaire

26 juin 2017, l’Effondrement global avant 2030, une prévision de Cochet

25 novembre 2016, Pourquoi s’inquiéter de l’effondrement annoncé ?

22 novembre 2016, L’effondrement prévu de la société thermo-industrielle

21 juillet 2016, Trop tard pour éviter l’effondrement thermo-industriel

26 septembre 2015, Climat : les mécanisme complexes de l’effondrement

25 avril 2015, Collapsologie : l’effondrement démographique prévisible

16 octobre 2014, Fragilité et effondrement : une prévision de Dmitry Orlov

13 mai 2014, L’effondrement de la civilisation, texte venu du futur

8 octobre 2013, l’effondrement programmé de la méga-machine

12 avril 2013, Bientôt l’effondrement auquel personne ne veut croire

7 février 2013, Ceci n’est pas une crise, mais un effondrement global

27 août 2012, mécanismes d’un effondrement économique rapide

16 mai 2012, Pic de l’urbanisation, effondrement d’une civilisation

20 avril 2012, Chronique d’un effondrement annoncé, de Tainter à Greer

19 avril 2012, Effondrement de notre civilisation sous son propre poids

19 mars 2012, effondrement des villes, explosion des inégalités

9 janvier 2012, L’effondrement social avant 2030 ? Parions !

29 janvier 2011, l’effondrement volontaire de la population

14 mai 2010, l’effondrement de notre société (suite)

13 mai 2010, l’effondrement de notre société complexe

10 décembre 2007, syndrome d’effondrement (pour les abeilles)

NB : texte dédié à notre inspirateur éclairé, Yves Cochet

* LE MONDE du 7 novembre 2019, Climat : le scénario apocalyptique de David Wallace-Wells

Il faut connaître l’écolo Pierre Fournier

Né en 1937, décédé brutalement d’une crise cardiaque en 1973, le déroulé de la brève existence de Pierre Fournier offre une excellente approche de ce qu’il faudrait connaître des origines de l’écologie. Son milieu familial fréquente le milieu hygiéniste ou « naturiste, le courant conservateur précurseur de l’écologie qui condamne une modernité destructrice des équilibres naturels. Célestin Freinet (le tâtonnement expérimental) est un ami de la famille, Fournier découvre à 12 ans l’amour de la terre avec « Regain » de Jean Giono, « La Vie claire », le journal des premiers magasins bios en France est une de ses références, il lit dès sa sortie en 1963 « Printemps silencieux » de Rachel Carson, devient co-fondateur de la lutte contre l’atome avec Jean Pignero (Bugey-Cobayes). Il deviendra LE porte-parole de l’écologie en devenant en janvier 1967 un collaborateur permanent de Hara-Kiri. Il décrit la première marée noire après le naufrage en mars 1967 du Torrey Canyon, condamne la prospection immobilière des stations de ski. il défend les paysans et admire Lanza del Vasto qui a fondé la communauté de l’Arche ; de son côté il fera de multiples tentatives pour instaurer une communauté villageoise. Dès 1969 sa conviction est faite, l’humanité court au suicide faute de prendre en considération son environnement. A partir de 1971, il sera à l’avant-garde de la lutte contre les centrales nucléaires. Peu avant sa mort, il fonde le journal qui annonce la fin du monde, véritable sous-titre prémonitoire du mensuel écologique « La Gueule ouverte » (parution du n°1 en novembre 1972). Son éditorial est incisif, extrait : « Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révolutions qui s’engendrent les unes les autres en répétant toujours la même chose, l’homme est en train, à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la terre inhabitable, non seulement pour lui  mais pour toutes les formes de vie supérieures. Le paradis concentrationnaire qui s’esquisse et que nous promettent ces cons de technocrates ne verra jamais le jour parce que leur ignorance et leur mépris des contingences biologiques le tueront dans l’œuf. La catastrophe, beaucoup plus prochaine que vous ne l’imaginez, ne pourrait être évitée que par une réforme des habitudes mentales encore plus radicale encore que celle jadis opérée par les rédacteurs de la Grande Encyclopédie. »

La postface de Diane Veyrat* offre une très bonne synthèse de l’état actuel de l’écologisme. De 1973 à 2019, on dirait qu’on n’a rien su tirer des avertissements de Fournier. Difficile de changer toute une civilisation suicidaire. Ce livre nous offre aussi en annexes plus de 70 pages qui montrent la profonde pugnacité des écrits de Pierre Fournier. Il manquait une biographie actualisée de Pierre Fournier, voici chose faite grâce à Diane Veyrat.

* « Fournier, face à l’avenir » de Diane Veyrat (Les cahiers dessinés, 2019)

PS : une recension a déjà été publiée que le site JNE, association à laquelle Pierre Fournier avait adhéré il y a bien longtemps

pour en savoir plus sur notre blog biosphere :

Pierre Fournier, précurseur de l’écologie par Danielle Fournier et Patrick Gominet (2011)

Éditorial de La Gueule ouverte (périodique, 1972-1980)

2 février 2014, la mort de Cavanna ne vaut pas celle de Pierre Fournier

3 novembre 2011, Pierre Fournier décrit LE MONDE

29 octobre 2011, Pierre Fournier et la décroissance démographique

Günther Schwab, nous dansons avec le diable

Le Diable, sous les traits d’un homme d’affaires, explique : « J’ai imprégné tous les domaines de la vie humaine de mes principes. Dans toutes les administrations, les associations, quelle que soit la fonction qu’elles remplissent, j’ai placé mes agents et mes hommes de confiance. J’empoisonne méthodiquement tout ce dont l’homme a besoin pour son existence : l’air respirable et l’eau, l’alimentation humaine et le sol qui la produit. J’empoisonne les animaux, les plantes, les campagnes, toute la Nature sans laquelle l’être humain ne peut vivre et je fais passer cette misère criante pour de la prospérité, les hommes ne remarquent pas qu’ils sont bernés. » Le Diable fait venir différents démons qui font un exposé circonstancié de leurs activités. D’abord, le démon du « Progrès » se félicite notamment de voir que ses « délégués » s’appliquent à apporter aux peuples « « sous-développés » le poison du « Progrès » afin qu’ils tombent eux aussi malades de corps et d’âmes ». Puis le responsable du service Soif et Sécheresse, explique sa stratégie : « Sous le slogan de l’hygiène, je rends obligatoire dans les HLM les salles de bains et les WC à chasse d’eau et je pousse ainsi non seulement à un gaspillage intensif de l’eau et de matières organiques hautement fertilisantes, mais je pollue encore les rivières et les fleuves. » Morf, impliqué dans la dégradation de l’alimentation, a « éliminé de l’alimentation humaine des substance de grande valeur pour les transformer artificiellement ». Les aliments raffinés, comme le sucre blanc, sont notamment désignés comme déclencheurs de cancers. Un autre démon, Karst, décrit la déforestation, incitant « à la construction des scieries et des fabriques de cellulose et de papier ». Il se réjouit ainsi « des mouchoirs en ouate de cellulose qui ne servent qu’une seule fois, des couches de bébé et bien d’autres objets qui sont jetés aussitôt après leur utilisation ». En outre, Karst loue « le démon du Mensonge qui est occupé à la prolifération croissante du livre, des éditions, et, en général, de tout ce qui est imprimé ». La question agricole est longuement abordée, avec trois démons : Dust, Tibu et Spray. Le premier a incité l’homme à moderniser l’agriculture et à utiliser des engrais et des pesticides chimiques, affirmant que « plus les récoltes sont impressionnantes, plus profonds et durables sont les dommages causés au sol ». Pour lui, « la mort de la vie organique dans la terre représente la dernière phase de vie de l’humanité (…) ». Le deuxième est « chargé de procéder à l’élimination de la culture rurale et de la paysannerie » tandis que le troisième se vante d’avoir « donné aux hommes l’idée de lutter contre les mauvaises herbes à l’aide de ces poisons chimiques que l’on nomme les herbicides. »

A la fin du livre, Gunther Schwab avance ses idées eugénistes et malthusiennes. Un démon affirme que les médecins œuvrent pour le Diable parce qu’en « enrayant les épidémies, vous empêchez l’élimination des faibles, de ceux qui ne sont pas biologiquement résistants, et vous affaiblissez le potentiel biologique de votre peuple et de l’humanité en général. » Le Diable termine alors avec « la source de toutes les puissances de destruction », à savoir l’explosion démographique : « Jusqu’alors, la bonne mort, due aux épidémies, aux serpents venimeux, aux tigres ou aux famines avaient maintenu la fécondité naturelle des hommes à l’intérieur de certaines limites. Mais maintenant, mes mesures sanitaires de protection et de développement des productions alimentaires sont partout, et, de plus en plus, mises en application. Le taux de mortalité baisse dans le même temps où le nombre des naissances augmente. » Et il conclut : « L’homme obtiendra le succès qu’il a si longtemps cherché à atteindre en violant la Nature dans tous les domaines, avec son prétendu « Progrès » ! A la fin, l’humanité ne sera plus qu’un immense troupeau de milliards d’individus bornés, tarés, infirmes, malades, faibles et idiots (…). Une misère sans nom, les épidémies, les souffrances et la faim seront la récompense de votre belle humanité. »

NB : « La danse avec le Diable, une interview fantastique », de Gunther Schwab a été publié pour la première fois en 1958. Peu connu du grand public, il aura principalement un impact auprès des premiers militants écologistes.

On ne naît pas écolo, on le devient

Qui suis-je ? Il y a bien des nombres pour me caractériser, mon numéro d’inscription à la sécurité sociale, des chiffres pour téléphoner, un numéro sur ma porte d’entrée, un indicatif postal, une plaque minéralogique, un code bancaire, des chiffres, encore des chiffres. Et moi je ne suis qu’une simple unité parmi des milliards d’habitants qui réduisent d’autant mon espace vital, celui des autres espèces et la beauté de la nature qui m’entourait. Désespérant d’être un minuscule rouage d’une énorme machinerie numérisée qui écrase tout sur son passage. Désespérant ? C’est aussi une motivation pour réagir ! Dans mon carnet de notules que je tenais depuis 1969, j’attribuais à Tchekhov cette phrase que j’ai fait mienne : « Tout homme a en lui-même un esclave qu’il tente de libérer. » Je me suis libéré. Pour mieux réfléchir… Pour aider à améliorer le monde… J’ai soutenu et propagé comme j’ai pu tout ce qui allait dans ce sens, la non-violence, l’objection de conscience, le féminisme, le naturisme, le biocentrisme, le sens de l’écologie, le sentiment des limites de la planète, l’objection de croissance, le malthusianisme, la simplicité volontaire… Pas étonnant que je sois considéré comme écologiste radical. En rupture avec le système dominant. Mais je ne sais pas ce que veut dire faire la révolution, prendre le pouvoir. Trop brutal, inefficace à long terme. Je ne suis qu’un passeur. Je ne fais que transmettre les connaissances que j’ai acquises. Toute mon existence a été vouée à (in)former après m’être (in)formé, et peu importe de ne pas obtenir immédiatement un résultat probant. Chacun de nous apprend aux autres, consciemment ou inconsciemment, de façon maladroite ou pertinente. Car chacun de nos actes ou presque est jugé par d’autres, servant de modèle ou de repoussoir. C’est notre comportement commun qui fait le sens de l’évolution sociale, mais nous ne sommes pas à la place d’autrui, chacun fait ce qu’il peut. Quant à moi, il me suffit d’avoir fait ce que j’estimais devoir faire, la part du colibri.

« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. » [Pierre Rabhi, La part du colibri, l’espèce humaine face à son devenir (éditions de l’Aube, 2011)

Né en 1947, je ne suis arrivé qu’après mai 1968 aux années de mon éclosion, de ma renaissance. Élevé dans une société autoritaire, imbibée de religiosité et d’économisme, j’ai quand même réussi à penser autrement. Avec ce livre*, je n’ai pas voulu me contenter de dénoncer l’inertie socio-politique et le déni économique face à l’urgence écologique. Ma bibliothèque est déjà plus que pleine de ces livres sur l’effondrement en cours de notre civilisation thermo-industrielle sans qu’on sache quoi que ce soit de l’engagement personnel de l’auteur. J’ai essayé de mettre de la chair autour des idées. Cela me semblait plus porteur qu’un énième livre sur la crise écologique. C’est pourquoi dans chaque partie de ce livre je raconte ma propre expérience pour essayer d’en tirer des enseignements profitables à tous. Je voudrais te convaincre que tu es toi aussi un écologiste qui sommeille, qui s’éveille, qui peut agir. On ne naît pas écolo, on le devient. J’ai essayé de montrer que nous sommes à la fois déterminés par notre milieu social et libre de choisir notre destinée. Il n’y a de liberté véritable que dans la mesure où nous savons mesurer les contraintes qui pèsent sur nous. J’ai écris ce livre pour partager avec toi mes pensées et mon vécu car nous partageons la même maison, la Terre, si belle, si fragile.

* On ne naît pas écolo, on le devient » de Michel Sourrouille aux éditions Sang de la Terre

de la part de biosphere, « Bon anniversaire Michel … »

Reconnaissance faciale, techno à sale gueule

Rappelez-vous l’étoile jaune cousue sur les vêtements de façon inamovible, marque d’infamie que tous les juifs étaient obligés d’exhiber. Ce sera pire avec l’authentification biométrique qui aura pour conséquence d’instaurer un « contrôle permanent et généralisé » au nom du « solutionnisme technologique » ! Le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a même estimé qu’« expérimenter » la reconnaissance faciale était « nécessaire pour que nos industriels progressent ». Il faudrait que les industriels français comme Thales ou Idemia ne perdent pas pied face à la concurrence chinoise, américaine ou israélienne. Il suffit de travailler l’« acceptabilité sociale » de ces technologies. État et industriels font front commun pour parler d’expérimentations « contrôlées », le temps d’œuvrer à la banalisation de ces technologies et de mettre la population devant le fait accompli. Ce sera la soumission volontaire dénoncée il y a déjà fort longtemps par La Boétie, sauf que nous ne serons pas le jouet d’un dictateur bien personnifié, mais victime d’un système de contrôle omniprésent aux mains de personne dont on ne connaîtra jamais les identités. Emmanuel Macron souligne que « l’administration seule et tous les services de l’Etat ne sauraient venir à bout de l’hydre islamiste. C’est la nation tout entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir. Dans une société de vigilance, il faudra savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les déviations. » L’alibi du terrorisme paraît implacable, un système de délation se met en place officiellement. Si nos grands-parents avaient vécu au début des années 1940 dans un monde saturé de tels dispositifs électroniques, ils n’auraient pas pu tisser des réseaux clandestins capables de résister au régime nazi.

Les technologies biométriques augurent un changement de paradigme dans l’histoire de la surveillance. A terme, elles reviennent à instaurer un contrôle d’identité permanent et généralisé, exigeant de chaque personne qu’elle se promène en arborant une carte d’identité infalsifiable, qui pourra être lue sans qu’elle ne le sache par n’importe quel agent de police. Mais les femmes seront-elles protégées d’un féminicide, une caméra de surveillance pourra-t-elle déjouer l’acte terroriste d’un loup solitaire ? Ces coûteuses machines seront incapables d’apporter la sécurité vantée par leurs promoteurs. Elles accompagnent l’extension de la répression au détriment de la prévention, si ce n’est la prédiction. Grâce aux algorithmes, Facebook s’engage déjà à détecter les comportements potentiellement suicidaires de ses utilisateurs pour mieux les protéger d’eux mêmes. La police chinois du Net a pour fonction de gérer les alertes et de prévoir les comportements déviants. Sous couvert d’efficacité, la technologie conduit à déshumaniser encore davantage les rapports sociaux, tout en éludant les questions politiques fondamentales qui sous-tendent des phénomènes d’une violence multiforme.

Nous sommes dans une société de masse où l’individu ne fait plus partie d’une communauté où tout le monde se connaît et n’a pas besoin d’une surveillance extérieure. Les habitants des bidonvilles constituent déjà en moyenne 40 % des citadins dans les pays dits « en développement », ce n’est pas une urbanisation gérable même en multipliant les caméras de surveillance… sauf si un système totalement totalitaire se met en place comme dans la Chine de Xi Jinping. Jamais il n’y aura assez de policiers (étymologiquement « créatures de la cité ») pour contrôler une société non policée. Jamais nous aurons suffisamment de ressources énergétiques pour perpétuer durablement une société informatisée si complexe qu’elle risque les effondrements en chaîne.

Cultiver la terre avec bêche et brouette, le rêve

(texte de 1820) Dans notre agriculture, si les chevaux, qui par la quantité de produits qu’ils consomment, sont l’espèce de capital fixe la plus désavantageuse, étaient abandonnés, il est probable qu’une partie des terres qui donnent aujourd’hui du blé resteraient sans culture. Les fonds de terre peu fertiles ne pourraient jamais rapporter assez pour payer le travail de la culture à la bêche, les frais nécessaires pour faire venir les engrais de loin à la brouette, et pour transporter les produits de la terre à des marchés éloignés avec cette même sorte de véhicule. Dans ce cas, il y aurait une grande diminution dans la quantité de blé produite, et par conséquent une grande diminution dans la valeur du produit ; de sorte que la valeur des fonds destinés à entretenir le travail venant à baisser, la demande de travail baisserait dans la même proportion.

On a prétendu dernièrement que la culture à la bêche rapporte à la fois un plus grand produit brut et un plus grand produit net. Je me sens très disposé à me soumettre à l’expérience bien constatée , mais si l’expérience est favorable à cette option, rien ne doit être plus étonnant que de voir encore employer des charrues et des chevaux dans l’agriculture. Et en supposant même que l’usage de la bêche puisse, dans quelques terrains, améliorer la terre au point de payer les frais additionnels du travail, cependant, comme il faut avoir des chevaux pour porter des engrais à des distances considérables, et pour voiturer les produits du sol au marché, le cultivateur ne peut pas trouver son compte à employer des hommes à bêcher la terre, tandis que ses chevaux resteraient oisifs dans l’écurie. D’après ce que l’expérience nous a appris jusqu’à présent, je dirais que c’est le commerce, le prix et l’intelligence, qui pourront rendre productifs les terrains des pays pauvres, et non la bêche. Et d’ailleurs on ne saurait rien conclure de ce qui se passe sur quelques coins de terre rapprochés des terres et des habitation, relativement à la culture d’un grand pays.

D’un autre côté, si, par l’introduction d’une plus grande quantité de capital fixe, on pouvait cultiver la terre et en faire porter les produits au marché à bien moins de frais, on pourrait augmenter considérablement les produits par la culture et l’amélioration de tous nos terrains en friche ; et si l’emploi de ce capital fixe n’avait lieu que de la seule manière qui nous paraisse possible, c’est-à-dire graduellement, il n’y a pas de doute que la valeur des produits bruts du sol ne se maintienne à peu près à son ancien niveau. L’augmentation considérable de la quantité de ces produits, jointe au plus grand nombre de personnes qui pourraient être employées aux manufactures et au commerce, causerait inévitablement une très grande augmentation dans la valeur échangeable de la totalité des produits, accroîtrait les fonds consacrés à l’entretien du travail, et ajouterait ainsi à la demande des bras et à la population.

Malthus, Principes d’économie politique (Calmann-Levy 1969 p.189-190)

Il n’y aura rien sans débordement populaire

Cherchez de qui il s’agit grâce à ses phrases commentées sur lemonde.fr :

  • XXX: « La bataille n’est plus sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même. Or, nous sommes dirigés par une élite inconsciente, ou cynique, obsédée par la croissance, la concurrence, la mondialisation, qui fonce droit dans le mur écologique. Nous devons lui reprendre le volant des mains et cet impératif peut nous rassembler. »

– « Il n’y aura rien sans débordement populaire ». Vous mettez ces mêmes mots dans la bouche d’un partisan du RN et toute la gôche s’enflamme. Jusqu’à quand Le Monde va-t-il relayer et amplifier ces appels à la violence de XXX ?

– L’alternative ne se bâtira pas, XXX a raison, par des alliances au « sommet » mais par des luttes collectives, ce fameux « débordement populaire » qu’il appelle de ses vœux, transcendant des couches sociales aujourd’hui divisées mais qui n’ont d’autre choix que subir ou s’unir.

– Très vivifiant qu’un député dise « qui ça fait encore rêver, la 5G? ». Enfin un peu de lucidité. Tant mieux si la Gauche sort du dogme de la croissance, cela signifie qu’on avance. Malheureusement XXX reste trop englué dans une vision manichéenne de la politique. S’il pense qu’un rassemblement autours des verts et des rouges (il en reste?) suffira, il sera déçu.

– « Notre démocratie est colonisée de l’intérieur par un caste dont Macron n’est que la partie émergée » déclare XXX dans son interview. Quels sont les membres de cette « caste », quels sont leur mode d’action, quels sont leur liens avec la City ou la Suisse? Faute de réponse précise, il est difficile de prendre au sérieux ces allégations.

– On gardera en mémoire : «  Le progrès ne passe plus par les biens mais par les liens ». La fin du progrès par les biens expliqué ainsi : « on n’a pas besoin de 2 frigidaires ». Et l’avènement de la société du lien, « développer les emplois d’aide à domicile ». Wouah… puissant !

– Des belles paroles mais rien de bien cohérent. D’un côté, il soutient les gilets jaunes qui demandent plus de pouvoir d’achat, et de l’autre il soutient un modèle de décroissance écolo.

– Ce type est délirant et inquiétant tout à la fois. Il nie le résultat des élections et veut détruire la démocratie. Déjà en Novembre-Décembre dernier il était au bord de la sédition et de la violence au moment du pic du mouvement des gilets jaunes. Il postule l’existence d’une oligarchie mais tout dans son discours diviseur montre qu’il veut imposer la domination par une autre oligarchie.

– Un discours qui part dans tous les sens. Un exemple : « Depuis la préhistoire, dans le peuple, vieillesse a signifié misère ». La vieillesse existait-elle dans l’Antiquité, au Moyen Age ? L’espérance de vie était faible, mais la vieillesse devait être heureuse pour les rares septuagénaires ou octogénaires considérés comme des sages.

– Le nouveau prof de gauche avec sa rhétorique écologiste, féministe, décolonialiste, décroissanciste, altermondialiste, collapsologiste et autres jus de crâne de diplômés du verbe qui vivent dans le confort, non seulement il n’aura pas le prolo avec lui, il l’aura surtout contre lui dès que le frigo sera menacé.

Détruire les robots, ce n’est jamais trop tard

Simon Ninheimer : Depuis 150 ans, la machine a entrepris de remplacer l’Homme en détruisant le travail manuel. La poterie sort de moules et de presses. Les œuvres d’art ont été remplacées par des fac-similés. Le domaine de l’artiste est réduit aux abstractions ; son esprit conçoit et c’est la machine qui exécute. Appelez cela le progrès si vous voulez ! Pensez-vous qu’on n’éprouve aucune jouissance à voir l’objet croître sous l’influence conjuguée de la main et de l’esprit ? Un livre doit prendre forme entre les mains de l’écrivain. Il doit travailler et retravailler, voir l’oeuvre croître et se développer. De même le potier. Il existe des centaines de contacts entre une personne et son œuvre, c’est de tout cela que votre robot nous dépouillerait.

Susan Calvin : Ainsi font une machine à écrire, une presse à imprimer. Proposez-vous de revenir à l’enluminure manuelle des manuscrits ?

Ninheimer : Machine à écrire et presse à imprimer nous dépouillent partiellement, mais le robot nous dépouillerait totalement. Ce robot se charge de la correction des épreuves, bientôt il s’emparera de la rédaction originale, de la recherche à travers les sources, et pourquoi pas des conclusions. Que restera-t-il à l’écrivain, au journaliste ? Je veux épargner aux générations futures de sombrer dans un pareil enfer. Et c’est pour cette raison que j’ai entrepris de détruire l’U.S.Robots en employant n’importe quel moyen.

Calvin : Vous étiez voué à l’échec.

Ninheimer : Du moins me fallait-il essayer…

Isaac Asimov, The Rest of the Robots (1964)

PS : Apparus au début des années 2000 dans les rédactions des journaux américains, les robots journalistes sont capables de rédiger des dépêches, des brèves et des comptes-rendus de séances boursières, d’événements sportifs et de résultats électoraux. Le robot n’est qu’un algorithme, pourtant le journaliste n’a plus qu’à sortir de son lit, ouvrir son ordinateur, relire le papier, et appuyer sur le bouton  « publier ». Bientôt il n’y aura plus de journalistes, plus d’enseignants, plus de potiers… vive le progrès !

Biosphere-Info : l’écologie, technophobe ?

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L’écologie, étude de la complexité des interrelations multiples, ne peut être caricaturée par des phrases du type « l’écologie, c’est le retour à la bougie ». Entre la technophobie et la religion du progrès technique, il y a des techniques appropriées au contexte biophysique. Ce qui est certain, c’est que le blocage par la limitation des ressources naturelles et le coût de la complexité vont faire disparaître une grande partie de la mécanisation de notre existence ; le robot n’est pas l’avenir de l’homme. Démonstration :

1) Un classement synthétique des techniques

11) tableau comparatif du Nouvel Observateur de juin-juillet 1972, « spécial écologie – La dernière chance de la Terre » 

Société à technologies dures Communautés à technologies douces
Grands apports d’énergie
Matériaux et énergie non recyclés
production industrielle
priorité à la ville
limites techniques imposées par l’argent…
Petits apports d’énergie
matériaux recyclés et énergie renouvelable
production artisanale
priorité au village
limites techniques imposées par la nature…

L’évolution historique a fait passer la société de la colonne de droite à la colonne de gauche, le futur probable sera constitué du mouvement inverse.

12) tableau comparatif des auteurs

auteur de référence : Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle (1960)

Analyses convergentes Techniques douces Technoscience
Lewis Mumford (1956). démocratique autoritaire
Ivan Illich (1973) outil convivial, techniques manuelles Outil complexe, énergie exosomatique
Ted Kaczynski (2008) technologie cloisonnée technologie systémique (exemple du réfigérateur)
Philippe Bihouix (2014) « low tech » High Tech

Notre société cultive un sentiment de besoins illimités grâce à la profusion actuelle d’énergies fossiles qui met à notre disposition des esclaves mécaniques. Sans pétrole, la majorité du PIB disparaîtra, l’évolution vers la simplification des techniques est donc inéluctable.

2) Techniques et ressources naturelles 

21) l’exemple du  déplacement

Chaque technique correspond à un besoin, une création sociale toujours relative. Ainsi par exemple du besoin de déplacement. Au Moyen Age, 90 % des biens que consommait un paysan étaient produits dans un cercle de cinq kilomètres autour de son habitation ; le paysan restait près de chez lui. Aujourd’hui certains rêvent de populariser le tourisme spatial.

Mais baser le besoin de déplacement sur le slogan « plus loin, plus souvent plus vite et moins cher » se heurte aux limites de la biosphère. Toute mobilité autre que la marche ou le cheval nécessite de l’énergie et aussi des métaux. Or les métaux, toujours moins concentrés sous terre, requièrent plus d’énergie, tandis que la production d’énergie, toujours moins accessible, requiert plus de pétrole. Le peak oil sera donc vraisemblablement accompagné d’un peak everything (pic de tout) et réciproquement.

Nous pouvons donc classer les méthodes de déplacement de celle qui rend la personne le plus autonome possible à celles qui dépendent d’une organisation industrielle. Nous sommes passés de l’utilisation de notre énergie endosomatique, propre à notre corps, puis nous avons ajouté l’énergie exosomatique, énergie animale, et l’énergie du feu (bois, énergie fossile, nucléaire…) pour finir par se déplacer avec des machines de plus en plus monstrueuses.

marche cheval vélo train Voiture Voiture électrique Avion Fusée

Le soi-disant progrès technique nous a fait passer de la gauche du tableau à la droite en épuisant les ressources non renouvelables et en créant une pollution dont le réchauffement climatique n’est qu’un des aspects. Le paradigme actuel du déplacement motorisé va s’inverser, le mot d’ordre deviendra « moins loin, moins souvent, moins vite… et beaucoup plus cher ». Les mouvements anti-aéroport, anti-autoroutes ou anti-LGV (ligne à grande vitesse) préfigurent  cette évolution. Comme disait le Sheikh Rashid ben Saïd al-Maktoum, émir de Dubaï : « Mon grand-père se déplaçait en chameau. Mon père conduisait une voiture. Je vole en jet privé. Mes fils conduiront des voitures. Mes petits-fils se déplaceront en chameau. » 

Bien entendu cela ne dit rien du niveau des inégalités acceptables. La marche était ignorée autrefois par l’aristocratie avec la chaise à porteur et le privilège d’aller à cheval. Être écologiste, c’est être aussi partisan de la sobriété partagée et d’une tcehnique au service de tous et non de quelques-uns.

22) Généralisation du raisonnement

Voici d’autres domaines de réflexion, avec classement de l’approprié à l’inacceptable :

– Energie humaine > solaire passif > éolien > hydroélectrique > bois > biomasse > photovoltaïque > agrocarburants > Gaz > pétrole > charbon > nucléaire

– Maison non chauffée > bois > Géothermique > gaz > électricité > fuel > charbon

– Bouche à oreille > téléphone fixe collectif > téléphone fixe au foyer  > téléphone mobile > mobile 3G > nouvelle génération…

– Radio  > cinéma (collectif) > télévision noir et blanc (individualisée) > télévision couleur analogique > passage au numérique

Le problème, c’est de déterminer où se trouve le seuil de l’inacceptable et quelles procédures démocratiques permettrait d’y arriver.

3) Techniques et complexité

Plus une technique de déplacement est sophistiquée, plus elle s’accompagne d’une complexité croissante. Il y a allongement du détour de production, c’est-à-dire utilisation d’un capital technique de plus en plus imposant, et division extrême du travail social avec intervention de spécialistes, ingénieurs, réseau commercial… Or plus une structure est complexe, plus elle est fragile. Avec le blocage énergétique vu dans la partie précédente, le risque d’un effondrement systémique s’amplifie.

Joseph Tainter a bien analysé le mécanisme dans son livre de  1988 l’effondrement des sociétés complexes  (traduction française en 2013) :  «  Les organisations socio-politiques nécessitent un investissement accru, simplement pour préserver le statu quo. Cet investissement se présente sous des formes telles que l’inflation bureaucratique, l’accroissement de la spécialisation, l’augmentation des coûts du contrôle intérieur et de la défense extérieure. Toutes ces augmentations doivent être supportées en prélevant des sommes plus élevées sur la population sans lui conférer d’avantages supplémentaires. Le rendement marginal dans la complexité se dégrade proportionnellement, d’abord progressivement, puis avec une force accélérée. Divers segments de la population accroissent une résistance active ou passive, ou tente ouvertement de faire sécession. A ce stade, une société complexe atteint la phase où elle devient de plus en plus vulnérable à l’effondrement. »

Bien des auteurs depuis le rapport au Club de Rome en 1972 prédisent l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Ils s’appuient sur les réalités biophysiques et des considérations socio-économiques systémiques. De nos jours, les mots « effondrement » et « collapsologie » sont médiatisés, l’inquiétude devient palpable dans la population.

Face à cela d’autres auteurs parient sur la découverte technique qui sauve, et on se retrouve en présence de fantasmes comme « le moteur à eau » ou la fusion nucléaire. Cette technophilie est encore généralisée, que ce soit au niveau des politiques, des entreprises ou du citoyen moyen. Elle s’apparente à une religion, dans le futur ce sera mieux car on trouvera bien quelques chose ! Il y a un culte de l’innovation dont Elon Musk est un symbole, voyage sur Mars, hyperloop, etc. Même le principe de précaution est contesté par l’obligation d’innovation. Penser que les OGM résoudront la faim dans le monde, que les nanotechnologies sont la clé des énergies renouvelables, qu’ITER est la solution pour les énergies du futur, que la biomédecine résoudra les problèmes de santé, que la géoingénierie luttera contre le réchauffement climatique… toutes ces promesses technologiques permettent de se détourner des problèmes sociopolitiques graves et de reporter à plus tard les indispensables mesures pour faire face au réchauffement climatique et à la descente énergétique.

Conclusion : L’écologie n’ est pas technophobe

Dans un contexte d’urgence écologique on doit changer de comportement pour aller vers plus de sobriété : refus d’utiliser des techniques énergivores et des matériaux non recyclables, refus de l’objet à la mode, refus des incitations publicitaires, etc. Avec ces critères d’intensité énergétique et de complexité, on peut aborder tous les domaines où l’emprise technologique se fait sentir, y compris s’aventurer dans le domaine de la bioéthique : une procréation hétérosexuelle directe, c’est mieux que le verre (pour le sperme) et la paille (pour la fécondation), c’est largement préférable à une procréation médicalement assistée, c’est infiniment plus acceptable qu’une DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro), le plus détestable étant la futuriste ectogénèse avec utérus artificiel, même si c’est désiré au nom de « l’émancipation de la femme » (Henri Atlan). La médicalisation totale de notre existence, depuis la fécondation jusqu’à l’acharnement thérapeutique en fin de vie en passant par la technicisation des mécanismes naturels de l’accouchement nous a habitué à une existence d’assistés par machine interposée. Le passage à une autre forme de société, à techniques simples et douces, ne sera pas une mince affaire.

Mais il est nécessaire de faire mentir la loi de Gabor : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé ». Le complément de cette loi, « Tout ce qui est techniquement faisable se fera, que sa réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable » devrait nous inciter à redonner de la morale à notre comportement d’utilisateur de techniques. A l’hubris technologique, il faut opposer le sentiment de modération, vivre la convivialité directe les uns avec les autres plutôt qu’utiliser des substituts techniques à nos capacités relationnelles.

Face à la domination techno-industrielle, il est nécessaire de changer de comportement individuel, mais aussi s’engager dans une association environnementale (de type formel ou informel) et/ou adhérer à un parti écolo, sachant que ces trois actions sont complémentaires. On peut par exemple refuser le smartphone et les voyages en avion, adhérer à Technologos, ou devenir acteur de l’écologie dans un parti…

Références bibliographiques

1954, Jacques Ellul, démesure de la société technicienne

1956, Mumford, l’embrigadement technologique

1973, Ivan Illich et l’outil convivial

1988, Ellul et le bluff technologique

2008, Kaczynski contre la technologie cloisonnée

2014, Bihouix, Low tech contre High tech

2015, Mumford contre les techniques autoritaires

Jacques Ellul, démesure de la société technicienne

Dès les années 1930, alors qu’il est encore étudiant, Jacques Ellul (1912-1994) amorce en compagnie de son ami Bernard Charbonneau une réflexion de fond sur le phénomène technicien. Trois livres servent de références : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le système technicien (1977) et Le bluff technologique (1988). Le premier opus s’ouvre sur ces mots : « Aucun fait social humain, spirituel, n’a autant d’importance que le fait technique dans le monde moderne. (…) la Technique a progressivement gagné tous les éléments de la civilisation ». Un peu plus loin, il définit la Technique comme « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Il considère qu’elle relève de la démesure (hubris) qui, au XXe siècle, s’est emparée de la civilisation occidentale puis, par contamination, mondiale. Le fantasme de toute-maîtrise et l’ivresse de la puissance ont atteint un seuil inégalé au sein de la « société technicienne ». L’analyse ellulienne est fondée sur quatre idées maîtresses :

1) La « Technique » ne se réduit pas au machinisme, elle inclut également toutes les méthodes d’organisation de la vie sociale, du travail (cf. le taylorisme) comme de la cité (cf. la bureaucratie). La recherche de l’efficacité maximale en toutes choses se substitue désormais à toutes les anciennes valeurs.

2) Au fil de son développement, la Technique est devenue un milieu environnant à part entière; l’ancien environnement – la nature – tend à n’être plus qu’un décorum ou un vestige.

3) Parce que la Technique constitue son nouvel environnement et qu’il n’a jamais cessé de sacraliser son environnement, l’homme sacralise désormais la Technique : celle-ci est d’autant plus sacralisée qu’elle est ce par quoi le précédent environnement – la nature – a été désacralisé (profané, pollué…).

4) Il ne s’agit pas de réagir par le réflexe  technophobe, ni même de chercher à trier les bons et les mauvais usages de la Technique ou de privilégier des techniques « douces » à des techniques « dures ». Ellul s’insurge contre les préjugés du type « ce n’est pas la Technique qui est mauvaise mais l’usage qu’on en fait ». L’automobiliste qui bousille son moteur en fait un mauvais usage mais il ne remet absolument pas en question la prolifération des voitures dans sa ville. Prétendre que la Technique est neutre, s’est se montrer soi-même neutre et passif à son égard. Aujourd’hui comme hier « on n’arrête pas le progrès »  car on ne le remet pas en question.

Dès 1954, dans La Technique ou l’enjeu du siècle, Ellul affirme : «  il est vain de déblatérer contre le capitalisme, ce n’est pas lui qui fait le monde, c’est la machine ».  Le marxisme se réduit chez Ellul à une « pensée fossilisée » qui ne tient aucun compte de l’évolution des infrastructures sur les mentalités, en premier lieu celle du machinisme. Ellul prend l’exemple du communisme au moment de son apparition. Citant Kautsky (« la raison du succès de Lénine, c’est l’échec du socialisme marxiste ») et Lénine lui-même (« le communisme, c’est les soviets plus l’électrification »),  il lâche ce commentaire : « en réalité, Lénine faisait là allusion à la création de l’industrie lourde. Celle que, selon Marx, la bourgeoisie était chargée de faire. Que ce soit en régime communiste ou en régime capitaliste, la création de cette industrie ne peut s’effectuer que par la capitalisation. (…) La seule différence, c’est que dans le cas du communisme, tout le profit revient à l’État (qui n’a rien de prolétarien), tandis que dans le cas du capitalisme, une part de ce profit enrichit des personnes privées » (Changer de révolution, 1982). Pour Ellul, le problème directement lié à la Technique est celui de la capitalisation – l’accumulation des capitaux, sans laquelle les « technologies » ne peuvent se développer –  et non de la forme que celle-ci prend, publique ou privée. Le capitalisme d’État ne s’oppose au capitalisme privé qu’en tant que superstructure mais tous deux conduisent exactement aux mêmes résultats. C’est pourquoi, quand les marxistes (ou les keynésiens) en appellent à l’État pour réguler l’économie, ils commettent une grave erreur d’appréciation, ils n’intègrent pas l’idée qu’un État est « technicien » par essence : « L’État, quel que soit son adjectif qualificatif (républicain, démocratique, socialiste (…), reste un complexe d’appareils bureaucratiques, de moyens de contraintes, et d’apparence de légitimation par une relation fictive au peuple ou au prolétariat ». Le capitalisme, qu’il soit privé ou étatique, est tout entier focalisé par l’optimisation de la croissance économique.  A l’est comme à l’ouest, donc, les hommes partagent une même obsession : produire plus, grâce aux progrès techniques, pour obtenir plus de confort. Raison pour laquelle le concept marxiste de lutte des classes n’est plus pertinent dans la mesure où les classes populaires se sont embourgeoisées et prétendent accéder au même bien-être que celui de la bourgeoisie, succombant du coup au même type d’aliénation. Ellul ne nie pas les inégalités sociales, mais il subordonne les rapports de domination au rapport d’aliénation, faisant apparaître que les inégalités sont elles-mêmes causées et creusées par le développement d’une technique. Plus la Technique donne une impression d’être génératrice de liberté, d’égalité et de démocratie, plus elle est aliénante. La tendance générale est de ne voir que les avantages, car ils apparaissent immédiatement, tandis que les nuisances ne se révèlent que par la suite. L’exemple le plus caractéristique est celui de l’énergie nucléaire mais on l’observe dans tous les domaines. Ainsi, quand certains signent des pétitions contre la multiplication des caméras dans la rue, d’autres (parfois les mêmes) étalent leur vie privée dans les réseaux sociaux, totalement insouciants du devenir des informations qu’ils déversent et de l’usage que n’importe qui pourra en faire.

Comment résister à l’aliénation ? En 1934, Ellul écrivait : « Toute révolution doit être immédiate, elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de sa façon de juger (…). La révolution ne peut plus être un mouvement de masse et un grand remue-ménage (…) ;  il est impossible de se dire révolutionnaire sans être révolutionnaire, c’est-à-dire sans changer de vie. (…) Nous verrons le véritable révolutionnaire, non pas dans le fait qu’il prononce un discours sur une charrette à foin mais dans le fait qu’il cesse de percevoir les intérêts de son argent » Puis Ellul s’est laissé dominer par le découragement : « Un monde unitaire et total se constitue. Il est parfaitement vain de prétendre soit enrayer cette évolution, soit la prendre en main et l’orienter…  C’est un système qui s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire est tellement développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel et qu’il n’a plus de relations qu’avec ce médiateur (1954) »… « Actuellement, j’estime que la partie est perdue. Le système technicien exalté par la puissance informatique a échappé définitivement à la volonté directionnelle de l’homme (1988) ».

Bihouix, Low tech contre High tech

L’âge des Low tech de Philippe Bihouix : « Quelle est la capacité de résilience d’un système toujours plus complexe et interdépendant ? Notre monde ultra-technicisé, spécialisé, globalisé pourrait-il résister à une débâcle, que celle-ci vienne de la raréfaction des ressources énergétiques et métalliques, des conséquences du changement climatique ou d’une nouvelle crise financière ? Cet ouvrage développe la thèse qu’au lieu de chercher une sortie avec plus d’innovation et de hautes technologies (high tech), nous devons nous orienter, au plus vite et à marche forcée, vers une société essentiellement basée sur des basses technologies (low tech).

Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises ». Les Amish s’y essaient depuis longtemps, avec des réponses variables selon les groupes, et des débats qui donnent mal à la tête et occupent de longues soirées d’hiver, à la bougie… (MAIS) il faudra monter les escaliers à pied, réduire la vitesse de nos trains et renoncer aux canettes en aluminium. Pour la lessive, il faudra attendre que le vent se lève pour faire tourner l’éolienne locale. Les journaux seraient à nouveau imprimés en noir et blanc et pourraient servir de papier hygiénique. Le recyclage du verre serait facilité par l’utilisation de verre blanc pour l’ensemble des usages, évitant les produits colorant le verre et rendant le tri impossible. Puisque le recyclage a ses limites, le salut passe aussi par une augmentation considérable de la durée de vie des produits. Une certaine relocalisation est nécessaire pour faire baisser les besoins de transport… »

Coline Serreau, réalisatrice écolo

Solutions locales pour un désordre global était un film-documentaire de Coline Serreau, en lien avec un livre de 2010. Elle y exprimait son point de vue écolo en introduction : « L’un de nos grands chantiers philosophiques actuels est d’accepter que l’humain n’est supérieur à rien. L’accepter, c’est vivre une blessure narcissique très violente, du même ordre que celle qui nous a frappé lorsque nous avons découvert que la Terre était ronde, tournait autour du soleil, qui n’était lui-même qu’une banale étoile semblable à des milliards de milliards d’autres dans un univers dont les véritables dimensions nous échappaient. Les généticiens ont été très vexés de découvrir qu’une simple plante comme l’orge avait deux fois plus de gènes que l’homme. Les humains s’autoproclament la race la plus évoluée, ils devraient avoir l’intelligence de s’interroger sur cette soi-disant supériorité… Nous ne pouvons plus dépendre du bon vouloir des marchands et des politiques en ce qui concerne notre survie. Les gouvernants sont devenus les gérants et les valets des multinationales. Une des solutions, c’est le « retour en avant ». Retrouver à travers de petites structures locales une autonomie alimentaire sans produits chimiques, qui nous rende notre liberté et assure notre subsistance. » Voici quelques autres réflexions de Coline Serreau, née le 29 octobre 1947, qui méritent lecture :

« J’ai passé mes premières années à vivre dans la nature, j’ai passé ma jeunesse dans les arbres, à faire cent mètres en traversant de branche en branche, c’est pourquoi j’ai une conscience écologique ; mais la pensée se travaille aussi grâce à des lectures. J’ai commencé à lire de manière assidue vers 6-7 ans, et aussi à écrire. A 15 ans, j’avais lu tout Freud. Puis je me suis attaquée au marxisme, leur analyse de la société de classes est d’une importance fondamentale. Dès 18 ans je me suis attelée à la littérature féministe et aux premiers ouvrages sur l’écologie. Le massacre de la Terre vient du patriarcat. La Terre, sur le plan symbolique, c’est la mère, la femme, la fécondité. Si le corps de la femme m’appartient, la Terre m’appartient. Le patriarcat nous a formatés, il faut en sortir. Mais je ne suis pas féministe, parce que ça donne l’impression qu’on se bagarre pour sa boutique. L’écologie et le mouvement des femmes n’ont pas encore leur cadre théorique, mais ça va venir… J’ai découvert « l’âme des arbres ». C’était dans les années 1990, une nuit à Nantes. J’attendais un taxi et je me mets à entendre, au milieu du silence, le bruissement d’un arbre et de ses feuilles. C’était comme une parole. J’ai le sentiment, tout d’un coup, qu’on a des gens en face de soi, que tout est vivant, comme nous, pas mieux ni moins bien. Il y a aussi une rencontre fondamentale. Michèle Rivasi (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad)), m’a un jour invitée dans son labo et j’ai découvert quelque chose que je n’ai jamais oublié : l’énergie de la pierre.

Je ne suis pas optimiste, c’est sauve-qui-peut. Il faut se mettre aux abris, en groupe, avec de la terre, de l’eau et du bois. Je ne suis pas collapsologue, mais je suis pour le boycott et pour le « devenez riche, n’achetez plus ». Et puis il y a un hôpital dans notre corps. Il faut arrêter d’ingurgiter des toxines toute la journée. Mais c’est compliqué, c’est une bagarre, moi aussi, j’en suis pleine. On est empoisonné et tout le monde s’en fout. » (extraits, LE MONDE du 20-21 octobre 2019)

Bon anniversaire, Coline…

Kaczynski contre la technologie cloisonnée

L’effondrement du système technologique selon Ted Kaczynski : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre.

Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Prenons l’exemple du réfrigérateur. Sans les pièces usinées, il était quasiment impossible à quelques artisans de le fabriquer. Si par miracle ils étaient parvenus à en construire un, il n’aurait servi à rien en l’absence d’une source fiable d’énergie. Il leur aurait été nécessaire de construire un barrage couplé à un générateur. Mais un générateur requiert une grande quantité de fils de cuivre… Le réfrigérateur est un exemple de technologie systémique, faire sécher ou saumurer les aliments pour les conserver est une technologie cloisonnée. Il est clair que si le système techno-industriel venait à s’effondrer, la technologie de la réfrigération disparaîtrait  très vite. Il en serait de même pour toute la technologie systémique. »

Différentes stratégies au Congrès EELV

Les adherent•es EELV vont exprimer leur choix lors d’un Congrès mi-novembre. Voici quelques mots sur les tendances politiques qui vont s’exprimer :

David : Il s’agit d’affirmer l’identité politique spécifique de l’écologie politique dans le paysage en mutation que nous connaissons. C’est à dire de ne pas enfermer l’écologie dans un rôle d’appendice de la sociale-démocratie, ou de composante de la Gauche de la gauche… Ce faux « pragmatisme » d’un côté et cette fausse « radicalité » de l’autre, mènent aux mêmes impasses dans lesquelles nous nous sommes trop souvent perdu. L’écologie politique est un imaginaire politique qui se suffit à elle-même. Nous n’avons pas à intérioriser un quelconque complexe d’infériorité par rapport aux anciennes cosmogonies.Nous ne sommes pas les agents de liaison de la Gauche traditionnelle. Nous sommes par nous-mêmes. Il nous faut donc s’affirmer clairement écologiste, d’être identifié comme étant une force politique digne de confiance dans les mêmes proportions que les ONG et aussi de reconquérir un leadership en terme d’image positive. À la veille des scrutins municipaux, je pense que cette cohérence est essentielle. (motion d’orientation L’Écologie au pouvoir avec Julien Bayou…)

Alain @ David : Personne ne dit, à ma connaissance, qu’il ne faille pas affirmer la singularité et l’identité spécifique de l’écologie politique (même si je pense qu’elle n’est pas UNE mais traversée de lignes multiples) ou que nous ne devrions être qu’un appendice de la « vieille gauche ». Il ne s’agit pas de brader ce que nous sommes mais d’avoir conscience que nous ne gagnerons pas seuls et qu’il nous faut donc nous donner les moyens dans les 3 ans à venir d’être au second tour des Présidentielles. Ce qui passera forcément par la construction de passerelles avec d’autres forces politiques et que cela se prépare, dès 2020, sans quoi nous risquons de reproduire le scénario Macron/Le Pen. (motion d’orientation Le Souffle de l’écologie, retoucher terre avec Alain Coulombel…)

Bernard : L’enjeu aujourd’hui est de capter (et non de récupérer) les forces vives des nouvelles générations qui se mobilisent sur le climat. Les aider à passer de la désobéissance civile à l’action politique c’est à dire, passer du décrochage des portraits de macron dans les mairie, à la conquête politique des mairies, voilà ce qui devrait être le fil conducteur de notre parti. A force de confondre, comme d’habitude, une véritable stratégie avec une succession de tactiques électorales dans le cercle limité des rescapés de la gauche, on risque de passer à côté de l’essentiel, celui du renouvellement sans précédent du personnel politique en commençant par les équipes municipales. Nous ne gagnerons pas seuls, c’est une évidence. Mais avec qui gagnerons nous? Avec les vielles badernes qui n’en finissent pas de monter des officines pour se placer dans la perspective de… ou avec des jeunes en politique capables de renverser la table des négociations au nom de l’urgence et de la nécessité. Faire vivre les valeurs de l’écologie et de la gauche avec celles et ceux qui y croient pleinement est autrement plus excitant que de négocier des compromis qui affadissent notre discours à l’heure même où les gens attendent de nous un ligne claire qui leur parle d’où qu’ils viennent politiquement. (motion d’orientation Le Temps de l’écologie avec Eva Sas…)

Ellul et le bluff technologique

Le bluff technologique de Jacques ELLUL : « Pourquoi, alors que la technique présente tant d’effets négatifs, n’en prend-on pas conscience ? Le premier facteur qui joue dans le sens de l’oblitération est très simple : les résultats positifs d’une entreprise technique sont ressentis aussitôt (il y a davantage d’électricité, davantage de spectacles télévisés, etc.) alors que les effets négatifs se font toujours sentir à la longue. On sait maintenant que l’automobile est un jeu de massacre, cela ne peut enrayer la passion collective pour l’auto. Il faut en second lieu tenir compte du paradoxe de Harvey Brooks : « Les coûts ou les risques d’une technique nouvelle ne sont souvent supportés que par une fraction limitée de la population totale alors que ses avantages sont largement diffusés. Le public ne sent rien (la pollution de l’air), ou ne sait rien (la pollution des nappes phréatiques). Un troisième caractère joue dans le même sens. Sauf lors des accidents, ces dangers sont très diffus et il ne paraît pas de lien de cause à effet évident entre telle technique et tels effets : techniques industrielles et création du prolétariat, techniques médicales et explosion démographique, etc. Enfin un dernier facteur est à retenir : les avantages sont concrets, les inconvénients presque toujours abstraits. Le motocycliste éprouve une joie sans mélange sur son engin, et la  redouble en faisant le maximum de bruit. Le bruit est un fléau, mais ce danger apparaît dans l’opinion tout à fait abstrait. Bien souvent même le danger n’est accessible qu’à la suite de longs raisonnement, ainsi des effets psychosociologiques de la télévision.

L’affaire n’est pas finie, car si cette prise de conscience a lieu, on va se heurter à trois obstacles. D’abord ce qu’on peut appeler le complexe technico-militaro-industriel. Donc cela englobe aussi le régime socialiste. Tout ce que l’on peut faire contre les centrales nucléaires n’a servi à rien. A cela vient s’ajouter que sont engagés dans les opérations techniques des capitaux gigantesques : on ne va pas interrompre une fabrication parce que le public est inquiet. Nous en sommes toujours au stade du XIXe siècle où les maladies pulmonaires des mineurs de charbon n’empêchaient pas l’exploitation des mines. A la  rigueur on évaluera les risques en argent et on paiera quelques indemnités. Et c’est là la troisième oblitération, tous les dommages sont simplement évalués en argent, cela fait dorénavant partie des frais généraux. Il faudrait accepter d’avance le principe de faire une balance effective entre les avantages et tous les inconvénients, tant sur le plan de la structure des groupes sociaux que des effets psychologiques ! Impensable !

S’il y a une chance que l’homme puisse sortir de cet étau idéologico-matériel, il faut avant tout se garder d’une erreur qui consisterait à croire que l’individu est libre. Si nous avons la certitude que l’homme est bien libre en dernière instance de choisir son destin, de choisir entre le bien et le mal, de  choisir entre les multiples possibles qu’offrent les milliers de gadgets techniques, si nous croyons qu’il est libre d’aller coloniser l’espace pour tout recommencer, si… si… si…, alors nous sommes réellement perdus car la seule voie qui laisse un étroit passage, c’est que l’homme ait encore un niveau de conscience suffisant pour reconnaître qu’il descend, depuis un siècle, de marche en marche l’escalier de l’absolue nécessité. Nous l’avons souvent dit, après Hegel et Marx et Kierkegaard, c’est lorsqu’il reconnaît sa non-liberté qu’alors il atteste par là sa liberté ! Oui nous sommes déterminés, mais non, en fait. Ce système techno-industriel ne cesse de grandir et il n’y a pas d’exemple jusqu’ici de croissance qui n’atteigne son point de déséquilibre et de rupture. Nous devons donc nous attendre, même sans guerre atomique ou sans crise exceptionnelle, à un énorme désordre mondial qui se traduira par toutes les contradictions et tous les désarrois. Il faudrait que  ce soit le moins coûteux possible. Pour cela deux conditions : y être préparé en décelant les lignes de fracture, et découvrir que tout se jouera au niveau des qualités de l’individu. (Pessac, le 8 octobre 1986) »

Ivan Illich et l’outil convivial

La convivialité selon Ivan Illich : « L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Or il est manifeste aujourd’hui que c’est l’outil qui de l’homme fait son esclave. L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant. L’outil maniable est conducteur d’énergie métabolique (endosomatique) ; la main, le pied ont prise sur lui. L’énergie qu’il réclame est productible par quiconque mange et respire. L’outil manipulable est mû, au moins en partie, par l’énergie extérieure (exosomatique). Il peut dépasser l’échelle humaine ; l’énergie fournie par le pilote d’un avion supersonique ne représente plus une part significative de l’énergie consommée en vol. L’outil maniable appelle l’usage convivial.

L’outil reste convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent qu’il le désire. Personne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en servir. L’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel. J’appelle société conviviale une société ou l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. »