démographie

Écologie et politique démographique

Le progressisme est en porte-à-faux avec les grands impératifs de notre temps que sont la décélération, la déconnexion et la décroissance, surtout démographique, comme l’avait bien vu Lévi-Strauss. Voici une application possible selon Gilles Lacan :

« Nul ne sait vraiment aujourd’hui quel nombre d’habitants pourrait nourrir le territoire de la métropole, avec une agriculture sans pétrole, sans engrais azoté et sans pesticides, soucieuse de la condition animale et de la biodiversité, dans un pays où 99 % de la population n’a pas de formation agricole, où les problèmes de stockage des énergies renouvelables ne sont pas maîtrisés, où les terres arables sont abîmées et où il ne subsiste que 15 000 chevaux de trait. En revanche, il ressort des données de l’ONG Global Footprint Network, mesurées en hectares globaux, que la France a une empreinte écologique 1,87 fois supérieure à sa bio-capacité. Pour que l’empreinte écologique du pays soit équivalente à sa bio-capacité, c’est-à-dire qu’elle respecte les capacités de renouvellement des ressources naturelles du territoire, il faudrait :

– soit diviser la consommation moyenne par 1,87 ce qui donnerait un smic net mensuel de 626 € à population et à répartition des revenus inchangées ;

– soit réduire la population dans une proportion de 1,87 ce qui correspondrait à une France de 36,4 millions d’habitants à consommation inchangée ;

– soit encore réduire la consommation et la population dans une proportion cumulée de 1,87.

La France ne manque donc pas d’habitants, bien au contraire. La politique nataliste menée depuis la Libération n’a aujourd’hui pour finalité que d’accompagner la logique de croissance du système économique. Elle n’est plus justifiée, aggrave notre empreinte écologique et rend la vie quotidienne de chacun plus difficile.

Le solde des flux migratoires est largement positif : d’un côté près de 100 000 ressortissants français partent chaque année à l’étranger, de l’autre au moins 350 000 étrangers s’installent en France. Ce solde contribue pour l’essentiel à l’augmentation régulière de la population globale. Une politique de décroissance démographique ne peut ignorer l’incidence des phénomènes migratoires. Elle doit comporter un volet de réduction de l’immigration légale dans ses deux composantes principales : le regroupement familial et l’accueil des étudiants. Concernant l’immigration clandestine, l’action préventive visant à empêcher l’entrée illégale des étrangers sur le territoire doit être privilégiée par rapport aux mesures ostentatoires mais coûteuses et peu efficaces de reconduites à la frontière. D’où ce programme :

1. Supprimer les allocations familiales au-delà du deuxième enfant.

2. Reculer l’âge légal du départ à la retraite pour répondre au déséquilibre financier résultant du vieillissement de la population.

3. Réduire l’immigration légale en limitant les conditions de délivrance des titres de séjour.

4. Réduire l’immigration illégale en renforçant les capacités de Frontex et de la police aux frontières.

5. Stabiliser la population française en deçà de 70 millions d’habitants vers 2030 et amorcer ensuite sa diminution. »

Naissance de l’eugénisme… dans la lignée de Darwin

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l’eugénisme, c’est-à-dire le souci d’améliorer l’espèce humaine, se répandit dans tout le monde occidental. Il inspira de nombreuses lois instaurant notamment la stérilisation des indésirables. En Allemagne prénazie, l’un des principaux tenants de l’eugénisme fut Ernst Haeckel, celui-là même qui forgea en 1866 le néologisme « écologie ». Voici quelques extraits tirés du livre de Ivo Rens, Entretiens sur l’écologie (de la science au politique) :

Darwin : « Chez les sauvages, les individus faibles de corps ou d’esprit sont promptement éliminés, et les survivants se font ordinairement remarquer par leur vigoureux état de santé. Quant à nous, hommes civilisés, nous faisons, au contraire, tous nos efforts pour arrêter la marche de l’élimination ; nous construisons des hôpitaux pour les idiots, les informes et les malades ; nous faisons des lois pour venir en aide aux indigents ; nos médecins déplient toute leur science pour prolonger autant que possible la vie de chacun » (La descendance de l’homme – 1871, p 179)

Darwin : « Tous ceux qui ne peuvent éviter une abjecte pauvreté pour leurs enfants devraient éviter de se marier, car la pauvreté est non seulement un grand mal, mais elle tend à s’accroître en entraînant à l’insouciance dans le mariage. D’autre part, comme l’a remarqué M.Galton, si les gens prudents évitent le mariage, pendant que les insouciants se marient, les individus inférieurs de la société tendant à supplanter les individus supérieurs » (La descendance de l’homme – 1871, p 750)

Clémence Royer : « Je veux parler de cette charité imprudente pour les êtres mal constitués où notre ère chrétienne a toujours cherché l’idéal de la vertu sociale et que la démocratie voudrait transformer en une source de solidarité obligatoire, bien que sa conséquence la plus directe soit d’aggraver dans la race humaine les maux auxquels elle prétend porter remède. On arrivait ainsi à sacrifier ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les êtres bien doués d’esprit et de corps aux être vicieux et malingres… » (Préface de à la première édition française de L’Origine des espèces de Darwin – 1862 )

Une actualisation avec un extrait de Serge Latouche commentant William Stanton : Le scénario [que Stanton propose], présenté comme une programmation volontaire équitable et paisible, vise à une réduction progressive de la population sur cent cinquante ans à un taux égal à celui de la déplétion du pétrole afin d’éviter le cauchemar d’une réduction brutale à travers guerres (y compris nucléaires), massacres, famines, etc. Les ingrédients en sont les suivants : « L’immigration est interdite. Les arrivants non autorisés sont traités comme des criminels. L’avortement ou l’infanticide sont obligatoires si le fœtus ou le bébé s’avèrent très handicapés (la sélection darwinienne élimine les inaptes). Quand, par l’âge avancé, par un accident ou une maladie, un individu devient plus un poids qu’un bénéfice pour la société, sa vie est humainement arrêtée. L’emprisonnement est rare, remplacé par des punitions corporelles pour les petits délits et par le châtiment capital sans douleur pour les cas les plus graves. » L’auteur est conscient des oppositions qui peuvent surgir de la mise en place de son schéma : « Le plus grand obstacle dans le scénario ayant le plus de chance de succès est probablement (à mon avis) la dévotion inintelligente du monde occidental pour le politiquement correct, les droits humains et le caractère sacré de la vie humaine. » La réponse est aussi impitoyable que le diagnostic : « Aux sentimentalistes qui ne peuvent pas comprendre le besoin de réduire la population de la Grande-Bretagne de 60 millions à environ 2 millions sur cent cinquante ans, et qui sont outrés par la proposition de remplacement des droits humains par une froide logique, je pourrais répondre : ’Vous avez eu votre temps’. » (William Stanton , The Rapid Growth of Human Population 1750-2000 : Histories, Consequences, Issues, Nation by Nation, Multi-Science Publishing, 2003) ; (Serge Latouche Le pari de la décroissance, Arthème Fayard/Pluriel, 2006, pp. 142-143)

Il y a cinq milliards d’hommes en trop sur Terre

« Le réchauffement climatique » OU « Cinq milliards d’hommes en trop », un livre de Jean-Michel, Jean-Claude HERMANS… et Thomas MALTHUS. En résumé :

Ce livre n’a aucune connotation politique, il n’est ni de gauche, ni de droite, il est simplement 100% écologique. Cela concerne simplement l’avenir de l’humanité. La démographie est sans doute le plus important des sujets et pourtant on n’en parle jamais, ou exceptionnellement pour dire que la démographie se porte bien en France et que nous sommes les champions. Comme si la démographie était une chance et une richesse. Plutôt une puissance par le nombre, ce qui était un avantage pour combattre ses voisins ! Il fallait de la chair à canon et de la main-d’œuvre. Il y a encore actuellement des personnes qui raisonnent ainsi, mais c’est indigne. Autrefois les océans regorgeaient de poissons, les forêts et les plaines de gibier. Mais dès 1900, on avait déjà éliminés les baleines du golf de Gascogne, l’esturgeon de nos fleuves, le thon de la mer du Nord, le loup et le lynx de nos forêts, la loutre, le castor et les moules perlières de nos rivières, l’ours, l’aigle et le vautour gypaète de nos montagnes, les tortues de nos landes. Si autrefois les espèces mettaient des siècles pour disparaître, aujourd’hui, tout va plus vite et on assiste à une hécatombe. Aujourd’hui c’est de l’eau morte qui coule dans nos rivières. Encore quand elles ne sont pas asséchées par des pompages abusifs. Aujourd’hui, les champs sont comme des terrains de football sans aucune vie. Où sont nos papillons, nos libellules, nos sauterelles, nos hannetons, nos coccinelles et nos pauvres abeilles ? Tout ça à cause des saloperies de pesticides que l’on met partout dans les champs et les jardins. Toutes ces disparitions sont dues à la pollution ou l’exploitation, mais la cause première est la surpopulation humaine.

Nous serons bientôt sept milliards sur la terre et c’est trop pour notre petite planète. L’homme est la seule espèce qui produit des enfants sans se soucier s’ils auront de quoi manger ou pas. L’homme est une espèce qui n’a pas de prédateur, c’est pourquoi, il peut se multiplier à l’infini. L’homme se reproduit même dans les pires conditions. Aujourd’hui, le leitmotiv est le réchauffement de la planète ; on ne parle jamais de la cause première, les sept milliards d’humains. On parle des gaz d’échappement des voitures, des fumées d’usine, des chauffages d’habitations, mais il faut des voitures, des usines et des habitations pour sept milliards de personnes. Si la terre n’avait qu’un milliard d’habitants comme en 1900, il y aurait sept fois moins de voitures, d’usines et d’habitations et sept fois moins de gaz à effet de serre. Nous avons atteint un seuil critique, il ne faut plus augmenter la population humaine, si nous pouvons la diminuer ce serait encore mieux. Si paresse est mère de tous les vices, démographie est mère de tous les maux. Le dépeuplement des océans est dû à la surpopulation humaine. La déforestation est due à l’accroissement de la population. La Chine est un pays totalitaire et impérialiste, mais pour ce qui concerne la démographie, ils ont eu raison ; sans cette planification familiale, la Chine aurait aujourd’hui 300 millions d’habitants de plus. Il y a évidemment un problème religieux concernant la démographie, car Dieu a dit : « Croissez et multipliez ». A l’époque de la Bible, cela ne posait pas de problème, on pouvait croître et multiplier, la terre était peu habitée et il y avait une forte mortalité infantile. Aujourd’hui, les gens religieux continuent à faire des grandes familles pour plaire à Dieu, sans réfléchir aux conséquences que cela a sur la planète. Aujourd’hui, il y a moins de mortalité infantile dans tous les pays car l’Occident a apporté sa médecine, mais les femmes continuent à faire des enfants comme au temps où il y avait une forte mortalité infantile.

En 1945, la France comptait 40 millions d’habitants. Nous sommes donc 25 millions de plus qu’il y a 65 ans. On s’étonne de la disparition des terres agricoles ? Comment faire pour multiplier les emplois ? En Europe et dans les pays occidentaux, il faudrait demander aux familles de n’avoir que deux enfants. De ne donner des allocations familiales que pour les deux premiers enfants et ne rien donner pour les suivants. On n’ose même pas stériliser les personnes condamnées pour maltraitance à enfants, ce qui serait pourtant la chose la plus logique pour éviter toute récidive. Et dans beaucoup de pays du tiers monde, c’est malheureusement l’enfant unique qu’il faut préconiser. Si nous nous soucions d’écologie, commençons par nous occuper de la surpopulation humaine. C’est curieux, les médias parlent de surpêche, de surexploitation, mais jamais de surpopulation et c’est pourtant la même chose.

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Ah, si la population française diminuait !

Avant toute chose, il faut considérer que l’expansion démographique d’un pays dans un monde largement surpeuplé et sur des territoires de plus en plus fermés car eux-mêmes surpeuplés, toute croissance démographique dans un pays doit être considérée comme défavorable. Les médias, particulièrement pour le cas français, s’intéressent à l’indicateur de fécondité de 2,1 enfants par femme, chiffre permettant un renouvellement de la population au même niveau. Mais une population stationnaire n’indique en rien que ce niveau soit supportable économiquement, socialement et écologiquement. Des pays comme le Japon ou l’Allemagne ont fait le bon choix de réduire leur population dans un contexte où des expertises scientifiques indiquent que nous courrons à la catastrophe dans beaucoup de domaine, climatique, énergétique, agricole, etc.

D’ici 2060, l’Allemagne devrait perdre presque 15 millions d’habitants et avoir une population de 66 millions d’habitants, contre plus de 80 millions à l’heure actuelle. Que ce soit la Tribune, Challenges ou l’Economiste, nos médias français s’inquiètent pour les Allemands. Ils ont bien tort. Chaque année arrive sur le marché du travail des classes d’âges moins nombreuses, ce qui fait baisser le taux de chômage puisqu’on a pas à leur fournir des emplois en aussi grand nombre. De plus moins de chômage veut dire moins de prestations à verser (les salaires et les revenus des entreprises sont moins ponctionnés, le coût du travail est ainsi moindre pour un salaire net identique et donc ça facilite encore plus l’emploi). Là aussi l’Allemagne a bénéficié de ce phénomène. Qui dit baisse de la population dit aussi baisse de la pression foncière, ce qui fait baisser le coût du logement pour les particuliers. On le voit en Allemagne où, bien que le niveau de vie soit un peu plus élevé qu’en France, se loger revient moins cher.

Les contempteurs de la décroissance démographique dans un pays s’attardent principalement sur le vieillissement de la population, donc le manque de main d’œuvre et le problème des retraites. La compensation par l’afflux de migrants forme pour les malthusiens une solution qui n’en est pas une. Les choses sont toujours beaucoup plus complexes que ce qu’on croit. Voici quelques extraits du livre « Moins nombreux, plus heureux, l’urgence écologique de repenser la démographie » :

1) la question du vieillissement :

Yves Cochet : La solution à un vieillissement de la population ne peut pas être l’augmentation de la proportion de jeunes, car ces derniers seraient vieux à leur tour un jour et réclameraient donc encore plus de jeunes : c’est la fuite en avant, la situation ne ferait que s’aggraver. Nous croyons, au contraire, que la peur occidentale du vieillissement de la population doit être affrontée aujourd’hui, et que, d’ailleurs, nous ne devons pas craindre une population âgée. Une société âgée possède des qualités économiques, sociales et écologiques comparables, voire meilleures, qu’une société plus jeune. Même à la retraite, les personnes âgées contribuent de façon appréciable à la prospérité de la société, par tout le travail bénévole qu’elles assument, auquel il faut ajouter les contributions intellectuelles de la sagesse de l’âge. Les grands-parents européens assurent les deux-tiers des services de garde informels des enfants. La grande majorité des personnes âgées sont auto-suffisantes, elles ne sont pas un fardeau financier pour leurs enfants. C’est plutôt elles qui, bien souvent, soutiennent les jeunes générations, notamment les chômeurs. Tout compte fait, les jeunes sont plus coûteux pour l’économie, en temps et en argent pour leur entretien et leur éducation, que les vieux pour leurs pensions. Plus de retraites à payer est compensé par moins d’investissements scolaires. De même, dans le secteur de l’habitat et des infrastructures en général, une population stagnante ou déclinante est évidemment moins coûteuse qu’une population croissante. A l’échelon individuel, une famille avec un ou deux enfants disperse moins son héritage qu’une famille avec trois ou quatre, ce qui favorise les enfants de la première famille.

Jean-Christophe Vignal : Ce qui est certain, c’est que la transition démographique implique un vieillissement général de la population, avec un gonflement du nombre de personnes âgées et un affaiblissement du nombre de jeunes. Ce qui signifie qu’il y aura moins de jeunes pour s’occuper de plus de vieux. Avec des besoins médicaux en hausse. Mais aussi qu’il n’y aura plus à construire – sauf à imaginer une nouvelle occupation spatiale du territoire, nullement improbable pour répondre aux besoins d’une économie durable relocalisée – des centaines de milliers de logements par an pour accueillir les nouvelles familles. De même, les infrastructures communes seront moins sollicitées par une population moins nombreuse, et les dépenses éducatives, premières dépenses de l’État, pourront diminuer. Quoiqu’il en soit, impossible de dire aujourd’hui si les gains compenseront les pertes. Tout ce à quoi il est possible de s’attendre, c’est à une restructuration sévère de secteurs entiers et importants de notre appareil productif de biens et de services. D’autant plus que cette transition démographique doit s’accompagner, pour avoir du sens, d’une révolution écologique profonde dans nos manières de produire comme de consommer. A quoi en effet servirait-il d’être moins nombreux si cela conduisait seulement à pouvoir consommer toujours plus, en continuant à détruire le biotope Terre qui nous fait vivre ?

Michel Tarrier : Prenons l’exemple des retraites. Contrairement à l’idée, répandue par nos gestionnaires qui ont les yeux rivés sur leurs projections à 20 ans, selon laquelle nous avons besoin de plus de jeunes pour pouvoir payer les retraites des seniors sans troubles économiques et sociaux (afin d’éviter un poids des prélèvements trop grands sur les premiers, ou un désastre financier aux seconds avec des retraites ‘peau de chagrin’), cette croissance démographique ne peut être appréhendée que comme une pyramide de Ponzi ne pouvant se terminer que par un krach, en générant des  »excès de capacité de charge » comme l’évoque précédemment Alain Gras en se référant au modèle de Lotka-Volterra. En effet, si chaque génération doit être plus nombreuse que la précédente pour supporter le coût des seniors, nous sommes en présence d’un mécanisme de fuite en avant qui ne peut que se heurter à un moment au mur des réalités, que celles-ci soient sociales, économiques ou écologiques. Il suffit que le chômage des jeunes s’aggrave et perdure pour que ceux-ci ne se révèlent qu’un poids-mort économique incapable de prendre en charge ses propres besoins comme les besoins des classes âgées … une situation ‘à la tunisienne’ en quelque sorte (9), et qui plus est dans un pays qui a l’habitude d’un certain confort et vivrait d’autant plus mal un déclassement. Et si nous faisons fi de la crise économique en pariant sur une relance prochaine, que fera-t-on dans une France de 80 millions d’habitants sinon une projection à 100 millions pour la génération suivante, et puis 120 pour la fois d’après ? Sérieusement, vous y croyez, vous, à une France pareille où le Grand Paris absorberait Lille et Lyon ? A la viabilité de ce pays-là ? Ou bien plus simplement à l’intérêt d’y vivre ?

2) la question migratoire :

Yves Cochet : Si l’on s’en tient à l’idéal de la pensée politique progressiste courante, l’Europe vieillissante et en baisse démographique devra accueillir des millions de jeunes émigrés du Sud pour tenter de résoudre les problèmes d’une société de croissance : déséquilibre entre le nombre de retraités et le nombre d’actifs, mutation de la demande de biens et services traditionnels et des types d’emplois afférents dans le sens du « care », évolution des jeux de pouvoir nationaux au profit des nouveaux citoyens émigrés. C’est là une conception de l’augmentation démographique qui ne profite qu’aux tenants de la croissance, du dynamisme des marchés et de la compétitivité à tout prix.

Didier Barthès : « Croissez et multipliez » lit-on dans la Genèse. Ces propos ont largement dépassé leur origine religieuse. Beaucoup, même parmi les athées les plus convaincus, ont intériorisé cette injonction. Mais, croyants et non-croyants oublient généralement que cette phrase, datant de quelques siècles avant Jésus-Christ, fut écrite dans un monde qui ne comptait environ que 150 millions d’individus soit le cinquantième de ce qu’il héberge aujourd’hui. Si l’on admet que la nature d’un problème est largement déterminée par son ordre de grandeur, alors, constatons que cet appel au peuplement se trouve désormais bien inadapté aux circonstances. Nous serons bientôt neuf milliards et nous touchons chaque jour un peu plus aux limites de notre biotope. Dans un monde de 150 millions d’habitants tous les problèmes locaux et provisoires de surpopulation pouvaient se régler par l’émigration, c’est d’ailleurs ainsi que la Terre s’est couverte d’hommes. Sur une planète entièrement peuplée, ce mécanisme n’a plus de sens.

Michel Sourrouille : j’aborde une question rarement évoquée, « la décroissance des migrations sur une planète close et saturée ». En effet cet aspect sent le souffre puisque l’arrêt des migrations est une thématique portée par l’extrême droite. Mais pas seulement. Sur une planète saturée d’humains, les frontières se ferment. Les lois contre les étrangers se durcissent un peu partout, dans les pays riches comme dans les pays pauvres.

Jean-Christophe Vignal : Il faut aussi poser la question de l’immigration. Comment des Français pourraient admettre qu’il leur faut limiter leur procréation pour permettre à terme une gestion écologiquement équilibrée de leur territoire sans consommation prédatrice de ressources sur d’autres pays, et continuer à voir arriver des dizaines de milliers de nouveaux arrivants chaque année ? Une gestion limitative de notre procréation, même dans un cadre purement incitatif à mille lieux du mode contraignant et punitif pratiqué en Chine, n’aide pas à soutenir une politique d’accueil. Je soutiens à titre personnel qu’il nous faut être d’autant plus rigoureux dès aujourd’hui, pour nous-mêmes comme pour les migrants économiques, afin que notre pays ait demain les ressources nécessaires et durables pour accueillir toute notre part des éco-réfugiés qu’évoque précédemment Michel Sourrouille, victimes lointaines d’un mode de développement prédateur que nous avons largement contribué à faire émerger.

La démographie fait polémique au sein des décroissants

Alain Adriaens : « La question de la démographie est un des rares sujets à faire polémique au sein des Objecteurs de croissance. Nous sommes tous convaincus que la croissance démographique est un des 3 facteurs (I=PAT) qui est à la source du problème mais nous savons que c’est une question que la politique ne peut résoudre par volontarisme.  Une certaine impuissance donc. Je viens d’aborder indirectement cette question dans une analyse destinée à un centre d’étude écologiste. » Voici quelques extraits de son analyse de l’équation IPAT qui complètent notre article précédent sur le Que sais-je ? » consacré à la décroissance.

Technologies : confiance, méfiance ou défiance ? (février 2019)

L’impasse de l’actuel modèle d’organisation des sociétés devient évidente pour celles et ceux qui ne sont pas dans le déni. Se pose dès lors la question, non plus de la probabilité des temps mauvais à venir, mais de comment faire pour éviter le pire. Entre la croissance verte et l’objection de croissance, le débat se cristallise souvent autour de la place accordée aux technologies nouvelles. Si l’on veut tenter une approche globale et distancée de l’impact des activités humaines sur les écosystèmes, l’équation dite d’Ehrlich1 qui date déjà des années 70 est éclairante. I = PAT montre que l’impact environnemental, noté I, est le produit de trois facteurs : la taille de la population (P), les consommations de biens et de services de celle-ci, directement liée à sa richesse, (A, pour « Affluence » en anglais) et les technologies utilisées pour la production des biens (T). Si l’on regarde ce qui s’est passé ces dernières décennies, on constate qu’au niveau mondial, le taux annuel de la croissance de la population est de 1,2%, le taux de croissance du PIB est en moyenne de 3,2% et l’amélioration de l’efficience des techniques, difficile à estimer2 est d’environ 1,5%. Au total, chaque année a vu (et continuera à voir, sauf changement radical) un accroissement de l’impact environnemental de 3,1% (1,2 + 3,2 – 1,5), avec les conséquences terriblement néfastes que l’on ne peut plus nier (sur le dérèglement climatique dû au émissions de CO2 à la mode aujourd’hui mais aussi sur la biodiversité et plus largement sur les 9 secteurs critiques listés par Kate Raworth dans son Doughnut Economics.

Que faire ? Selon les sensibilités, les intérêts ou les aveuglements, on peut donner la priorité à l’action sur l’un des trois facteurs : population, consommation ou technologies employées.

Passons d’abord rapidement sur ceux qui souhaitent d’abord voir diminuer la population mondiale. Il est évident qu’il importe de conseiller aux couples de ne pas avoir trop d’enfants, surtout dans les pays dits développés où un humain est environ 40 fois plus « lourd » pour les écosystèmes que dans les pays pauvres3. Dire et redire « Un enfant ça va, trois enfants, bonjour les dégâts » est une vérité mais tous les démographes savent que, sauf mesures coercitives autoritaires ou anti-humanistes, l’action politique a très peu d’influence sur les désirs d’enfants. Certes, mettre fin aux politiques natalistes (allocations familiales plus élevées selon le rang de l’enfant – fort heureusement fini depuis peu en Belgique) ou permettre un accès plus aisé aux méthodes anticonceptionnelles, sont de bonnes politiques que l’on peut soutenir mais elles sont souvent freinées par des facteurs culturels ou religieux qui n’évoluent pas aussi vite que les nécessités économiques ou environnementales. Toutefois, on constate que la natalité diminue lentement en parallèle avec les progrès de l’éducation et du niveau économique. Sachant que les capacités d’influencer les choix reproductifs des humains sont limitées et à long terme, la question « Comment agir pour arrêter de dégrader l’écosystème Terre ? » se porte dès lors sur quelle cible privilégier : la consommation ou le développement de nouvelles technologies.

Si, avec l’adoption de technologies moins consommatrices d’énergie, l’on n’observe pas de ralentissement des dégâts environnementaux, c’est dû au paradoxe que Jevons, dès le XIXe siècle, a décrit : si des techniques plus efficaces apparaissent, elles diminuent le prix de revient des produits, leurs ventes augmentent et leur production croît plus vite que la réduction de pollution qu’elles ont engendrée. Pour M. et Mme Toulemonde, cela s’est traduit par le fait que bien que les véhicules automobiles consomment moins qu’il y a 20 ans, la consommation de carburants des ménages a augmenté car les gens parcourent plus de km vu le moindre coût que cela représente jusqu’à présent… Il apparaît aux yeux de plus en plus de nos contemporains que le « toujours plus de technologies innovantes », slogan que la logique consumériste veut imposer, a des conséquences contre-productives que n’avait même pas imaginées Ivan Illich. Ce que l’on nous propose sont des objets techniques qui nous « faciliteront la vie » à un point tel que nous deviendrons des incapables. Déjà les calculettes ont fait régresser les capacités de calcul mental, les GPS et autres « apps » sur smartphones font perdre le sens de l’orientation et, bientôt, des voitures autonomes dispenseront d’avoir à apprendre à conduire… On peut donc imaginer un scénario semblable à celui du (prophétique ?) film d’animation WALL-E : après avoir complètement « salopé » la planète Terre, les humains survivants se réfugieront sur une station spatiale où, servis par des robots très efficaces, ils deviendront des espèces de larves obèses, avachies dans leur hyper-confort de rois fainéants…

 

Que sais-je sur la décroissance… démographique !

Un « Que sais-je ? » sur la décroissance écrit par Serge Latouche vient de paraître en février 2019. Dans le chapitre « La décroissance et la question démographique », l’auteur constate que le malthusianisme est redevenu un enjeu contemporain : « Une analyse mécaniste d’inspiration comparable à celle de Malthus, réhabilité pour l’occasion, consiste à faire remarquer que la population mondiale a explosé avec l’ère du capitalisme thermo-industriel. La mise à disposition d’une source d’énergie abondante et bon marché, le pétrole, a permis de faire passer la population mondiale d’environ 600 millions au XVIIIe siècle à plus de 7 milliards aujourd’hui, en attendant les 9 à 12 milliards prévus pour 2050. La disparition de cette source d’énergie non renouvelable nous condamnerait à revenir à un chiffre de population compatible avec les capacités de charge durables de la planète, soit à peu près le chiffre de la population antérieure à l’industrialisation. Il est clair que si une croissance infinie est incompatible avec un monde fini, cela concerne aussi la croissance de la population. C’est la raison pour laquelle presque tous les auteurs de référence de la décroissance, ceux qui ont mis en évidence les limites de la croissance (Jacques Ellul, Nicholas Georgescu-Roegen, Ivan Illich, entre autres), ont tiré le signal d’alarme de la surpopulation. Et pourtant, ce ne sont pas des défenseurs du système… »

Mais Serge Latouche fait une erreur conceptuelle en hiérarchisant démographie et économie. L’écologie montre qu’il y a toujours interrelations et que la chaîne de causalité est difficile à interpréter. Il laisse dire à « on ne sait qui » que si la décroissance est nécessaire, ce serait d’abord celle de la population. Aucun analyste sérieux ne peut adopter un tel point de vue, simplificateur. En fait Serge pose une hypothèse contestable pour en tirer la conclusion que c’est l’argumentation de ceux qui répugnent à remettre en cause la démesure économique de notre système. Biosphere connaît les auteurs de ce genre d’affirmation gratuite. Pour avoir personnellement « dialogué » avec Bruno Clémentin, Vincent Cheynet ou Clément Wittmann, nous savons qu’on ne peut pas discuter avec eux. Clément vient de publier à compte d’auteur « Changer ou disparaître ». Son dernier chapitre, « Trop nombreux », reflète malheureusement le discours de Latouche : « Tenir des propos malthusianistes permet simplement de refuser de changer notre mode de vie. » Dommage que ce biais cognitif se retrouve dans un « Que sais-je ? », ouvrage à large diffusion.

Dans la suite du chapitre consacré à la démographie, Latouche reprend un raisonnement biaisé en hiérarchisant démographie et économie, mais cette fois de façon inverse : « Ce n’est pas la bombe P (pour population) qui est la première responsable de l’effondrement prévisible, mais la bombe P (pour productivité). » C’est oublier que le nombre d’automobiles est inséparable du nombre de conducteurs. Si notre planète n’était occupée que par quelques (centaines de) milliers d’êtres humains, ils pourraient avoir un niveau de vie extraordinaire sans endommager gravement la planète. En fait la démographie a toujours été en va-et-vient avec l’économie, depuis le moyen-âgeux « il n’y a richesse ni force que d’hommes » (Jean Bodin) en passant par la relation Population/alimentation selon Malthus ou la pression de la population sur l’innovation technologie (Ester Boserup). Les interprétations de la chaîne de causalité diffèrent, mais le point de référence est le même, le nombre d’humains, que ce soit équilibre ou déséquilibre entre population et conditions de vie. Un décroissant qui ignorerait léquation de Kaya (CO2 = (CO2 : KWh) x KWh : dollars)x(dollars : Population)xPopulation) ou la formule « I = PxAxT » ne peut pas raisonner de façon juste. La démographie est un multiplicateur des menaces et réciproquement le niveau de vie est un multiplicateur des menaces ; les deux phénomènes sont des multiples l’un de l’autre. Aujourd’hui on parle beaucoup de décroissance de notre empreinte écologique. Mais quand nous vivrons la fin du pétrole et les effet du réchauffement climatique, on ne parlera plus du tout de niveau de vie, les personnes dans leur immense majorité étant réduites à la couverture des besoins basiques. La tâche des politiciens sensés se résumera à « diminuer au maximum le nombre de morts (dixit Yves Cochet) » ou, si on en croit l’histoire humaine, augmenter au maximum le nombre de morts. Nous avons malheureusement une préférence pour la violence comme solution à nos difficultés et peu d’appétence pour l’approfondissement de l’intelligence collective.

Nous terminons par une dernière remarque, la décroissance n’est pas un phénomène en soi, ce n’est que la résultante de nos difficultés à limiter nos besoins, c’est une sous-partie de l’écologie. Sur une planète délabrée par notre nombre et notre technologie, il s’agit de choisir une décroissance maîtrisée sans attendre le prochain choc pétrolier ultime pour agir. Le message de Malthus, le déséquilibre entre population humaine et possibilités de la nourrir, montre qu’il était en 1798 à la fois un précurseur de l’écologie et de la décroissance.

PS : Il est intéressant de savoir que la maison d’édition « Le Passager clandestin » a refusé d’inscrire Malthus dans sa collection des « précurseurs de la décroissance » : « Nous estimons que les thèses que Mathusalem avance sont trop éloignées des idées que nous souhaitons porter avec cette collection. Il nous semble qu’il serait nécessaire d’approfondir les objections et réserves qui ont été faites au sujet des thèses malthusiennes, mais ce travail ne nous paraît pas envisageable dans le cadre des petits opuscules de notre collection… »

Des chasseurs-cueilleurs moins prolifiques

L’expansion démographique s’explique à la fois par le travail du sol et l’étatisation. Aux alentours de dix mille ans avant notre ère, au tout début de l’invention de l’agriculture, il n’y avait que deux à trois millions de nos congénères sur la surface du globe. On estime par la suite la population mondiale totale à environ 25 millions d’habitants en 2000 avant notre ère.

Les populations non sédentaires limitaient délibérément leur reproduction. La logistique du nomadisme faisait qu’il était difficile de transporter simultanément deux enfants en bas âge. C’est pourquoi l’on observe chez les chasseurs-cueilleurs un espacement d’environ quatre ans entre les naissances. Cette régulation était obtenue par diverses méthodes : sevrage retardé, absorption d’abortifs, traitement négligé des nouveau-nés ou infanticide. En outre, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime maigre et riche en protéines, la puberté était plus tardive, l’ovulation moins régulière et la ménopause plus précoce. Chez les agriculteurs sédentaires en revanche, il était moins difficile de gérer des naissances beaucoup plus rapprochées, et les enfants y acquéraient une plus grande valeur en tant que main-d’œuvre agricole. La sédentarité rendait aussi les premières menstruations plus précoces ; le régime céréalier permettait de sevrer les nourrissons plus tôt en leur faisant consommer bouillies et graux ; et un régime riche en glucides stimulait l’ovulation et prolongeait la vie reproductive des femmes. Malgré une santé fragile et une mortalité infantile et maternelle plus élevée par rapport aux chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs sédentaires connaissaient des taux de reproduction sans précédent – ce qui était plus que suffisant pour compenser leurs taux de mortalité également sans précédent. Les communautés agricoles néolithiques du Levant, d’Égypte et de Chine ne cessaient de croire en nombre et d’envahir les basses terres alluviales aux dépens de peuples non sédentaires. Et il ne servait à rien de contrôler une plaine alluviale fertile si elle n’était pas rendue productive par une population de cultivateurs susceptibles de l’exploiter. Il faut considérer les premiers États comme de véritables « machines démographiques ». Ils étaient tout aussi obsédé par le nombre de leurs sujets qu’un berger par la bonne santé de ses troupeaux. L’impératif de rassembler les hommes, de les installer à proximité du centre du pouvoir, de les y retenir et de leur faire produire un excédent par rapport à leurs propres besoins animait une bonne partie de l’art de gouverner dans le monde antique. Plus tard le principe directeur du colonialisme espagnol dans le Nouveau Monde, les regroupements forcés de populations autochtones autour de centre d’où rayonnait la puissance espagnole, étaient conçus comme un projet civilisateur qui remplissait en fait la fonction de servir et nourrir les conquistadores. Les centres chrétiens d’évangélisation des populations dispersées commencèrent de la même manière, en rassemblant une population productive autour de missions d’où rayonnaient les efforts de conversion.

L’excédent n’existait pas avant que l’État embryonnaire ne se charge de le créer. La paysannerie, ne produit pas normalement un excédent susceptible d’être approprié par les élites, il faut l’y contraindre : corvées, réquisitions de céréales ou d’autres produits, payement d’un tribut, esclavage ou servage. Lorsque la population devient si dense que la terre peut être contrôlée, il devient inutile de maintenir les classes subalternes dans la servitude, il suffit de priver la population laborieuse du droit d’être des cultivateurs indépendants ou de vivre de la chasse et de la cueillette.

James C. Scott, « Homo Domesticus (Une histoire profonde des premiers Etats) »

Les limites à la croissance démographique

Le livre très argumenté sur les limites de la croissance date de 1972. Ce rapport au Club de Rome prévoyait un effondrement civilisationnel au cours du XXIe siècle, à savoir une chute combinée et rapide de la population, des ressources, de la production alimentaire et industrielle. Quarante ans plus tard le diagnostic n’a pas changé. Prenons l’exemple de la démographie.

– La baisse de la fécondité ne signifie pas que la croissance de la population mondiale a cessé ni qu’elle n’est plus exponentielle. Elle signifie simplement que le temps de doublement s’est allongé : il est passé de 36 ans à 2 % par an (en 1965) à 60 ans et 1,2 % par an aujourd’hui. Le nombre net d’individus sur la planète continue d’augmenter chaque année puisque le taux s’applique à un nombre d’habitants plus important. Dans les pays pauvres, la transition démographique reste bloquée à la phase intermédiaire, celle où l’écart entre les naissances et les décès est important. D’où l’expression « les riches font de l’argent et les pauvres font des enfants ». Est-ce la pauvreté qui entraîne l’accroissement démographique ou l’inverse ? Dans les faits, la boucle de rétroaction positive (population => pauvreté => accroissement démographique => population…) forme un système piège, une boucle d’aggravation de situations déjà problématiques.

– Lorsqu’une situation se dégrade, les boucles de rétroaction positives tirent le système vers le bas à un rythme sans cesse croissant. Lorsque les populations ont faim, elle cultivent la terre de façon plus intensive. Elles obtiennent davantage de nourriture à court terme, mais cela se fait aux dépens d’investissement à long terme dans l’entretien des sols. La fertilité de la terre diminue, entraînant avec elle la baisse de la production de nourriture. Dans une économie affaiblie, il se peut que les services sociaux soient réduits. Si l’on diminue le financement de la planification familiale, le taux de natalité risque de s’élever. La population augmente alors, ce qui diminue un peu plus encore les services par habitant. Dans le système simulé que nous utilisons, World3, l’objectif premier est la croissance. L’économie ne cessera son expansion que lorsqu’elle se heurtera aux limites. Mais les processus physiques mis en œuvre par les boucle de rétroaction ont une force d’inertie considérable. Il n’y a donc rien d’étonnant a ce que le plus probable soit le dépassement et l’effondrement.

– Le concept de capacité de charge a été élaboré à l’origine pour des relations simples entre population et ressources, par exemple le nombre de têtes de bétail qui pouvait rester sur un pâturage donné sans dégrader la terre. Il devient plus complexe s’agissant de populations humaines. La capacité de charge est en soi une limite. Toute population qui se développe au-delà de sa capacité de charge n’a pas beaucoup d’avenir devant elle. Elle entame la capacité de soutien du système dont elle dépend. Mais il est impossible de faire des prévisions précises sur l’état de la population, du capital technique et de l’environnement dans plusieurs dizaines d’années. La compréhension que les hommes ont des cycles écologiques complexes est très limitée. En outre, leur faculté à observer, à s’adapter, à apprendre, à faire des choix rend le système par essence imprévisible. La prévision d’une catastrophe devant un public sensé et volontaire doit, dans l’idéal, ne pas aboutir et se révéler fausse en induisant l’action qui va l’empêcher de se produire.

– Les spécialistes résument les causes de la dégradation environnementale par une formule appelée IPAT, plus précisément I = PxAxT. L’Impact (empreinte écologique) de toute population est égal au produit de la population (P) par son niveau de consommation ou « abondance » (A) et par les dégâts causés par les technologies (T) choisies pour satisfaire ce niveau. Afin de réduire l’empreinte écologique de l’humanité, il semble raisonnable que chaque pays s’efforce de progresser dans les secteurs où il a le plus de possibilités de le faire. Pour les pays en développement, il s’agit de la population, pour les pays occidentaux de l’abondance et pour les pays d’Europe de l’Est de la technologie.

Supposons qu’à partir de 2002, chaque couple dans le monde soit conscient de ce qu’implique la poursuite de l’accroissement démographique pour leurs propres enfants comme pour ceux des autres. Supposons que la société garantisse à tous les individus qu’une fois devenus vieux, ils seront respectés et jouiront d’une sécurité matérielle même s’ils ont très peu d’enfants. Supposons qu’en conséquence tous les couples décident de se limiter à deux enfants (en moyenne) et qu’ils aient à leur disposition des moyens de contrôle des naissances qui leur permettent d’atteindre leur objectif. Pareil changement ferait naître une perception différente des coûts et des avantages liés à la procréation et augmenterait les perspectives d’avenir…

source : Les limites à la croissance (dans un monde fini) de Dennis Meadows, Donella Meadows & Jorgen Randers

édition rue de l’échiquier 2017, édition originale 2004 sous le titre The Limits to Growth, the 30-Year Update

Faire un enfant quand tout est foutu

Marianne Durano : « Au moment où j’écris ces lignes, je suis enceinte de mon troisième enfant.Et moi, je rédige un article sur la fin du monde. N’est-il pas criminel d’enfanter dans un monde promis à la destruction ? On connaît le succès des discours néomalthusiens, justifiés par les rapports scientifiques et les chiffres qui s’accumulent depuis des dizaines d’années. Ce monde, c’est celui de la croissance sans limite et dénuée de sens. Les inégalités ne cessent d’augmenter, les ressources de s’épuiser, la biodiversité de décliner, la température d’augmenter, les glaces de fondre, les migrants de migrer, l’angoisse de monter. A quoi bon des enfants en temps d’effondrement ? Moi je mets des enfants au monde en leur souhaitant de bien finir leurs jours, quel qu’en soit le nombre imparti. N’y a-t-il, comme toujours en philosophie, un moyen de surmonter la contradiction ? Je crois que oui, et c’est pourquoi j’attends mon troisième enfant. Nous ne sommes pas la cause de la fin, mais la fin nous donne une cause : vivre, ici et maintenant, la meilleure vie possible. Si j’éduque mes enfants à la tempérance, ce n’est pas pour les préparer au chaos, mais parce que c’est bon pour eux. Dans quelques semaines, nous rejoignons un éco-hameau, situé dans un village. Nous y allons pour y vivre pour donner à nos enfants la vie que nous pensons être la meilleure pour eux, loin des pollutions de toutes sortes et d’un monde qui ne nous rend pas heureux.Kant défendait la nécessité de penser des « horizons régulateurs », des grandes idées indémontrables – Dieu, l’âme, le cosmos –, mais qui permettent de donner un sens à nos actions… »*

Marianne Durano est professeure « agrégée » de philosophie, membre fondatrice de la revue d’écologie intégrale « Limite ». Elle a pris part au mouvement de La Manif pour tous. Tant de lectures, tant de diplômes pour dire « faut faire avec », et « qu’est-ce qu’on attend pour faire la fête », et encore « tant qu’il y a la vie il y a l’espoir », et encore, et encore,… Au marché, au bistrot, dans ma tête, j’en dispose d’un inépuisable stock, vous aussi ! Pour en savoir pus sur l’antimalthusianisme de Marianne Durano, sur notre blog biosphere :

Marianne Durano : « ça te fait quoi, petite jouisseuse des temps modernes, d’être obligée de bouffer docilement ton médoc tous les matins pour pouvoir baiser tranquille le soir ? De laisser ton ventre aux mains des spécialistes, pour qu’ils y enracinent des bouts de ferraille ? … Le malthusien préfère ligaturer les trompes de sa femme plutôt que se serrer la ceinture … Je préfère dépenser en soupes pour bébés bios ce que vous gaspillez en condoms irresponsables. » Je laisse à Marianne la responsabilité de ses propos !

(11 novembre 2015, Limite, revue d’écologie intégrale… antimalthusienne)

* LE MONDE du 25 juillet 2019, « Nous ne sommes pas la cause de la fin du monde, mais la fin du monde nous donne une cause : vivre la meilleure vie possible »

Ethologie, économie et démographie

L’éthologue Pierre Jouventin et l’économiste Serge Latouche envisagent la question démographique dans leurs « regards croisés sur l’effondrement en cours »* :

Pierre Jouventin : La démographie constitue un sujet tabou sur lequel plane le spectre du racisme et du colonialisme. La reproduction est souvent vue comme un droit sacré et naturel : en discuter pour envisager des solutions reviendrait à prôner un régime dictatorial. Pourtant, chaque seconde qui passe, la planète compte deux habitants de plus à nourrir. Pour contourner l’écueil du populisme qui empêche les malthusiens de s’exprimer, il faudrait attaquer le problème à sa source de façon à ce que les personnes engagées contre le racisme et pour le féminisme soutiennent la régulation démographique au lieu de s’y opposer. Il faudrait encourager les femmes du tiers-monde à s’émanciper de la phallocratie, à les instruire pour ne plus enfanter dès l’adolescence et pour contrôler les naissances qu’elles subissent souvent.

Serge Latouche : « Il n’est de richesse que l’homme » disait Jean Bodin au XVIe siècle. Je suis d’accord avec Pierre sur le tabou démographique et son aspect religieux. Mais je n’aborde jamais spontanément le problème lorsque je fais une conférence. Dans mon livre « Le pari de la décroissance », je consacre tout un chapitre à la démographie. Si une croissance infinie est incompatible avec un monde fini, il en résulte évidemment qu’une croissance démographique infinie l’est également. Cependant, en tant que militant de la décroissance, mon problème n’est pas que les Chinois soient trop nombreux – ils le sont incontestablement – mais que les Américains consomment trop. Si tout le monde vivait comme les Burkinabés, la planète pourrait supporter 23 milliards d’hommes. Mais je suis d’accord avec Claude Lévi-Strauss qui disait qu’au delà de 2 ou 3 milliards, nous serions déjà trop nombreux. Il faut bien évidement prendre la question démographique à bras-le-corps.

Pierre Jouventin : Je critique le fait que, d’après le journal La Décroissance, les décroissants seraient anti-malthusiens. Pourtant les premiers décroissants, Nicholas Georgescu-Roegen, Arne Naess, René Dumont, Ivan Illich… étaient malthusiens.

Serge Latouche : Les positions de ce journal, qui sont essentiellement celles de son rédacteur en chef Vincent Cheynet, sont difficilement défendable. Elles tiennent à mon avis de sa culture catholique et de cette idée d’infamie attachée à l’épithète « malthusien » parce que Marx avait fait la critique de Malthus, pas toujours intelligemment d’ailleurs. Pour eux, être malthusien est politiquement incorrect !

Pierre Jouventin : En ce qui concerne Malthus, il n’en demeure pas moins que son affirmation principale, la production alimentaire croît moins vite que la natalité, reste exacte. Il ne faut pas oublier que c’est par réaction aux prévisions délirantes d’optimisme de William Godwin que le pasteur Malthus a voulu monter qu’il existe nécessairement, chez les animaux comme chez les hommes, des limites à la croissance, ce dont conviennent aujourd’hui les décroissants et les écologistes, scientifiques ou pas. Depuis ma naissance, la population mondiale a triplé alors que les rendements agricoles se sont mis à baisser par épuisement des sols ! Il est prévisible que dans quelques années, avec l’explosion démographique associée à la raréfaction de l’eau et des surfaces cultivables, le coût de la viande augmentera et ne la rendra accessibles qu’aux gens aisés !

Serge Latouche : Un numéro de la collection « Les précurseurs de la décroissance » sera consacré à Malthus. Je ne sais pas s’il sortira en raison d’un blocage de la maison d’édition. Si les dominants veulent réduire la population, c’est pour ne pas changer de système. Il va y avoir de plus en plus de mouvements anti-natalistes que ne vont pas faire dans la dentelle, à l’instar des mouvements anti-migratoires. Pour les gens de l’extrême gauche, qui voient le cynisme de ceux qui dominent le monde, le problème écologique ne peut se résoudre simplement en réduisant la population. Notre déracinement se traduit par des revendications infinies : « J’ai le droit de… », de faire un enfant même si je ne peux enfanter, ou bien encore changer de sexe… Cette idéologie du « droit à tout » s’intègre dans la démesure.

Pierre Jouventin : Toutes les espèces animales se régulent, y compris l’homme qui a cru s’abstraire de cette contrainte démographique et a reculé l’échéance jusqu’à aujourd’hui par l’agriculture. Les chasseurs-cueilleurs avaient un enfant tous les quatre ans environ, ce qui correspond à la stratégie démographique des espèces K (durée de vie longue et reproduction rare et tardive). Depuis le néolithique, la femme devenue sédentaire est capable de s’occuper de plusieurs enfant à la fois, elle peut aller jusqu’à enfanter chaque année. Dans le système agropastoral, il faut coloniser de nouveaux espaces lorsque la population devient nombreuse. Or aujourd’hui, toute la planète est exploitée. On touche au capital que l’on épuise sans s’en rendre compte. La banqueroute est prévisible.

Serge Latouche : Le point de friction avec Pierre résidait clairement dans la démographie ; il m’avait reproché explicitement dans un livre de ne pas parler de la décroissance démographique. Je n’avais jamais vraiment dit le contraire, mais ce n’était pas le centre de mes critiques de la croissance.

Pierre Jouventin : Je réalise que les points de désaccord avec Serge sont moindres qu’avec d’autres décroissants avec lesquels je le confondais.

* Pour une écologie du vivant, regards croisés sur l’effondrement en cours (éditions Libre & Solidaire, 2019)

Les enfants face à l’effondrement global

 Vous êtes inconséquents, rétrogrades, vous avez sacrifié la planète, affamé le tiers-monde ! En 80 ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espè es vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulets élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim ! Historiquement, vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez hyper-vieux ! »

De ce constat tenu devant un groupe du troisième âge, sidéré, voici ce qu’en dit un livre* préparant à l’effondrement : «  Comment peut-on faire des enfants dans ce monde dévasté ? D’un certain point de vue, élever un enfant dans cette société est un acte absurde, voire égoïste et polluant. D’un autre point de vue, enfanter est un acte d’amour et un acte de responsabilité dans un monde où il y aura peut-être la place pour 8 milliards d’êtres humains sobres et à l’écoute de tout le vivant. Tant qu’il n’y aura pas d’organisation collective de la natalité. (une question extrêmement dangereuse dans le contexte politique et culturel actuel), le choix d’enfanter restera entièrement relégué à la sphère individuelle et privée. Or il se trouve que trois de nos plus jeunes fils sont des « enfants de l’effondrement » : ils ont été consciemment désirés après notre prise de conscience de collapsologues. L’effondrement et tous ses chiffres sont des concepts froids. Mais pour eux nos mots sont chauds, nous allons les aider à construire du sens. Ce qui compte, c’est la manière dont nous racontons l’histoire, les émotions. L’effondrement-métamorphose fait partie de leur paysage mental, ainsi que celui d’un nombre croissant de leurs ami.e.s de leur génération. Certains ont peur de l’avenir, d’autres moins et d’autres pas. Tout enfant a besoin de protection et de soutien, mais il a aussi besoin de vérité ! Il est connu que face à la mort et à la souffrance, les enfants sont souvent bien plus sages que beaucoup d’adultes. »

Pour ce livre qui est censé nous faire passer de la collapsologie à la collapso-sophie, difficile de traiter la question malthusienne de façon plus superficielle. Rappelons ce qu’écrivait pourtant un des auteurs, Pablo Servigne, dans un livre de 2014 : « « Le modèle World3 de l’équipe Meadows (aussi appelé Rapport au Club de Rome) avait modélisé qu’un « effondrement incontrôlé » de la population mondiale surviendrait très probablement au cours du 21ième siècle. Selon le scénario « standard », celui où rien n’est fait pour modifier la trajectoire de la société, l’effondrement de la population s’amorcerait aux alentours de 2030, quelques années après un effondrement de l’économie. Or, les données réelles montrent que c’est précisément ce dernier scénario que nous avons suivi depuis 40 ans… La question d’un contrôle de la natalité est toujours urgente. Si elle n’est pas traitée, alors se posera très rapidement la question de la mortalité « incontrôlée ». Si nous ne pouvons aujourd’hui envisager de décider collectivement qui va naître (et combien), pourrons-nous dans quelques années envisager sereinement de décider qui va mourir (et comment)? »

* Une autre fin du monde est possible (Vivre l’effondrement, et pas seulement y survivre) de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

** Moins nombreux, plus heureux (l’urgence écologique de repenser la démographie), collectif sous la coordination de Michel Sourrouille

Malthus avait raison, la faim existe !

Un peu plus de 820 millions de personnes, soit 10,8 % de la population, étaient sous-alimentées en 2018. L’objectif « faim zéro d’ici à 2030 » que s’est fixé la communauté internationale dans ses objectifs de développement durable était un leurre. Dans son dernier rapport, la FAO a mis au point un nouvel indicateur, « l’insécurité alimentaire ». Alors que la sous-alimentation est calculée selon un rapport calories/dépenses énergétiques, l’insécurité alimentaire est une notion plus vaste qui fait référence à l’accès régulier à une nourriture équilibrée. Lorsque la sécurité alimentaire fait défaut, les personnes concernées font des compromis sur la qualité de leur alimentation, avec des conséquences en termes de carences nutritives, ou de surpoids et d’obésité. Elle touche 2 milliards de personnes, soit 26,4 % de la population. Les chiffres, nous sommes submergés par eux. Les solutions, ça peut attendre !

Comme d’habitude l’analyse du MONDE* ignore le rôle de la surpopulation dans la famine pour faire un catalogue : «  rôle des conflits armés et du dérèglement,les récessions et ralentissements économiques, instabilité économique et politique au Venezuela, pauvreté et inégalités sociales, dépendance envers les marchés internationaux de matières premières, spécialisation sur des monocultures agricoles (cacao, coton, huile de palme…). Les commentateurs sur lemonde.fr ne sont pas dupes :

Démographie Responsable : Même si l’arrêt de l’explosion démographique ne résoudrait évidemment pas le problème dans sa globalité, notons que ces 820 millions de personnes correspondent à seulement 10 ans de croissance de la population. En conséquence, quand on traite de ce sujet, faire l’impasse sur cette question semble assez étonnant.

gbouvier : Toujours hallucinant de lire un article sur la faim dans le monde sans que le rôle de la démographie non contrôlée soit seulement évoqué. Il est vrai que les conflits armés sont notoirement de la faute de l’Occident (par des mécanismes inconnus, mais peu importe), que le dérèglement climatique est de la faute de l’Occident (le point le moins invraisemblable du tableau), les inégalités (fortement réduites en Occident), le modèle productiviste (qui a permis à l’Occident de sortir des famines) qui affament, c’est la faute de l’Occident (là aussi par des mécanismes mystérieux). En fait, la réduction de la mortalité, c’est aussi la faute de l’Occident. Ah, il reste le maintien d’une natalité délirante, fortement corrélée avec la faim et la famine. Ce qui n’est pas vraiment de la faute de l’Occident. On lutte contre le changement climatique, la pauvreté, la faim, les inégalités ou contre l’Occident ?

Lomcha : Les espèces animales adaptent leur taux de reproduction à leur environnement de gré ou de force. Pas l’homme, en tout cas dans une partie du monde. Conséquence: démographie insensée de populations que la raison ne semble pas atteindre, destruction massive de l’environnement. Donc la régulation se fait « naturellement », par la faim, les guerres et les épidémies. Pensez à Malthus !

Quincampoix : Population africaine, 300 millions en 1959, 600 millions en 1989 et 1,3 milliards en 2019 + dérèglements climatiques + du chaos politique = désastre en cours => l’apocalypse dans 30 ans.

Malthus : Substituons à la Grande Bretagne la surface entière de la Terre ; et d’abord on remarquera qu’il ne sera plus possible,  pour éviter la famine, d’avoir recours à l’émigration. Portons à mille millions d’homme le nombre des habitants actuels de la Terre : la race humaine croîtrait selon les nombres 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256 ; tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9 ; au bout de trois siècles, comme 4 096 et à 13, et après deux mille ans, la différence serait immense et comme incalculable. Le principe de population, de période en période, l’emporte tellement sur le principe productif des subsistances que, pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu’à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès.Les obstacles à la population qui maintiennent le nombre des individus au niveau de leurs moyens de subsistance, peuvent être rangés sous deux chefs. Les uns agissent en prévenant l’accroissement de la population, et les autres en la détruisant. Les obstacles destructifs qui s’opposent à la population sont d’une nature très variée. On peut ranger sous ce chef l’insalubrité des grandes villes, toutes les espèces de maladies et d’épidémies, la guerre, la peste, la famine.

* LE MONDE du 16 juillet 2019, Pour la troisième année d’affilée, la faim progresse dans le monde

Droit à la vie ou droit à une mort digne ?

Vincent Lambert va-t-il mourir ? Aujourd’hui âgé de 42 ans, il est dans un état végétatif irréversible depuis un accident de la route en 2008. Des parents ont tout fait judiciairement pour qu’il reste en vie inutilement. Après trente-quatre décisions juridictionnelles concernant, c’est donc au tour de la Cour de cassation de se pencher sur le cas Vincent Lambert. Rarement la Cour de cassation aura tranché une question aussi rapidement. La cour suprême de l’ordre judiciaire a décidé, vendredi 28 juin 2019, de lever tout blocage à l’arrêt des traitements. Dans son arrêt, la Cour de cassation estime tout bonnement que la cour d’appel n’avait pas à statuer sur cette affaire. Cette décision devrait permettre à l’équipe médicale du centre hospitalier universitaire (CHU) de Reims de reprendre le protocole qu’elle avait enclenché le 20 mai dernier.

Dans sa formation la plus solennelle, l’assemblée plénière composée de dix-neuf magistrats, l’institution judiciaire suprême a rendu sa décision sur les pourvois de l’Etat et de l’hôpital de Reims contre l’arrêt de la cour d’appel de Paris du 20 mai ordonnant la reprise des traitements alors que l’équipe du Docteur Vincent Sanchez, chef de l’unité de patients cérébrolésés du CHU de Reims, avait commencé le protocole avec une sédation profonde accompagnant l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation. Le procureur général François Molins a tenu à circonscrire la question soumise à la Cour. « Elle n’est pas saisie de la question de la fin de vie de Vincent Lambert ni du bien-fondé des décisions médicales prises à son égard. Ce procès n’est pas non plus celui de la loi Leonetti ». Pour s’estimer légitimes sur ce dossier, les juges de référés de la cour d’appel ont invoqué une « voie de fait » de l’administration, autrement dit une violation manifeste d’une liberté individuelle par l’Etat. C’est la seule exception qui permet au juge judiciaire d’aller sur le terrain du juge administratif. L’arrêt estimait que le « droit à la vie » avait été violé par l’Etat. Selon Patrice Spinosi, avocat de Rachel Lambert, la femme de Vincent, la cour d’appel a « totalement dénaturé la voie de fait, de façon grossièrement contraire à toutes les jurisprudences ». M. Molins a ainsi rappelé la jurisprudence du Conseil constitutionnel cantonnant la liberté individuelle, dont l’autorité judiciaire est la gardienne, à la question de la détention arbitraire. Le droit à la vie ou le droit au respect de la vie privée n’en font pas partie. La CEDH qui consacre le droit à la vie a d’ailleurs considéré que les modalités de la décision de l’arrêt des soins de M. Lambert ne le violaient pas et respectaient au contraire le droit à la dignité. « La cour d’appel a créé une catégorie de liberté suprême qui n’a aucun fondement », a souligné le procureur général. M. Molins avait solennellement demandé aux dix-neuf magistrats de la haute juridiction de casser, sans renvoi, c’est-à-dire sans nouvel examen, l’arrêt de la cour d’appel. Sinon, a-t-il prévenu « cela remettrait en cause notre ordonnancement juridique », sans parler de la « remise en question immédiate de la loi Leonetti ou de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse ».

JAIME LE MONDE : Dans le fascisme tranquille du pays des droits de l’homme l’État décide de la vie et de la mort de ses sujets.

Livia : Mr Molins a parfaitement saisi le danger que représente cet arrêt de la Cour d’appel. La fondation Lejeune ne dépense pas des centaines de milliers d’euros pour uniquement maintenir en vie un légume ! C’est bien la loi Clays-leonetti et surtout la loi sur l’IVG qui sont dans leur ligne de mire. J’espère que la Cour de cassation le comprendra.

Lacannerie : On mesure une fois de plus la profondeur de la folie dans laquelle la religion peut plonger les hommes et les femmes. Au nom des leurs dieux, leurs adeptes sont capables du pire. Même d’obliger un des leurs à vivre l’enfer, allongé sur un lit, privé de toute conscience, réduit à l’état végétatif sans espoir de retour à la normale. Ils vitupèrent contre l’intervention humaine tout en oubliant que cet homme est maintenu en vie de manière artificielle. Débranché, tout laisse penser qu’il mourrait, laissant ainsi s’accomplir la loi de la nature, « la volonté divine » à laquelle les adeptes finalement s’opposent.

Zutzutzut : C’est la médecine qui a créé cet état. Il y a moins de 30 ans, ces patients cerebrolésés mourraient dans les 3 mois. Et puis la médecine technique s’est démocratisée : gastrostomie d’alimentation, prévention des complications de décubitus… sont des techniques qui, de fait, permettent le maintien en vie totalement artificielle. Et dans ce cas, il me semble qu’un collège de médecin doit être seul juge. Il ne s’agit pas d’un cancéreux en phase terminale qui veut ou ne veut pas plus de traitement, ou une personne handicapée, exposée à certains problèmes de santé, qui veut ou non qu’on les traite. Le caractère totalement artificiel de cette situation précise n’est pas assez considérée. Ni dans la loi, ni dans les faits.

Marie : Comment se fait il que la famille Lambert ne soit pas condamnée pour abus judiciaire, menaces et harcèlement envers les médecins ?

Pour en savoir plus, notre article précédent : L’affaire Vincent Lambert, l’euthanasie en suspens (26 avril 2019)

Bidonvilisation démentielle de la planète

Vous trouvez les villes trop denses, trop vastes, trop peuplées ? Qu’on y étouffe, qu’on y est un peu trop collés-serrés, surtout sur le goudron par ces fortes chaleurs ? Vous n’avez encore rien vu, dixit Gégoire Allix*. Dans les trente prochaines années, deux milliards de personnes supplémentaires vont s’entasser sur la planète : 7,7 milliards d’humains aujourd’hui, 9,7 milliards en 2050. Cette inflation démographique se conjugue avec l’urbanisation du monde : 4,2 milliards d’urbains en 2019, 6,7 milliards annoncés en 2050… Les deux tiers de l’humanité vivront alors dans des villes, contre 55 % aujourd’hui. Les pays qui vont connaître les plus fortes croissances de leur population sont aussi pour beaucoup ceux où les infrastructures urbaines sont les moins développées, et où s’annonce un exode rural massif. En Egypte, la population urbaine va passer de 43 à 85 millions d’habitants ; en Indonésie, de 153 à 234 millions. Le Caire et Djakarta ressemblent déjà à des enfers urbains. Comment fournir à un rythme soutenu logements et emplois, assurer eau potable et alimentation, lutter contre les mafias de la drogue et la corruption ? La réponse est simple : c’est impossible.

Mais ce journaliste ne sait pas ce que cohérence intellectuelle veut dire. Il précise d’abord que des pays surpeuplés ne peuvent faire face à une bidonvilisation galopante, mais il conclut que le mouvement vers les villes donne un meilleur accès à l’éducation et une amélioration du mode de vie. Ce n’est pas de l’optimisme, c’est un déni des réalités, une dissonance cognitive. Un journaliste digne de ce nom prendrait la problème à sa racine et parlerait de l’absence de planning familial dans trop de pays, de l’absurdité d’une urbanisation de masse, du nécessaire maintien des ruraux dans leur territoire d’appartenance. Il ferait du malthusianisme, mot qui n’est pas un gros mot… Il devrait lire la biographie de René Dumont, agronome et présidentiable écolo en 1974 :

Toute sa vie, l’agronome René Dumont s’obstina à rendre compte de cette évidence qui lui avait sauté aux yeux en 1930, sur les bords du fleuve rouge : l’expansion démographique est en train de miner la planète. Dans son livre La culture du riz dans le delta du Tonkin (1935), il dénonçait l’« erreur monstrueuse des autorités coloniales françaises que constitue l’extension à l’Indochine de la loi du 31 juillet 1920 réprimant la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle ». A la différence de tous ceux qui annonçaient la « défaite de Malthus », l’observateur inlassable des réalités de terrain n’a cessé de constater que « la fécondité galopante ne fournit pas de main d’œuvre mais un surplus de bidonvilles. » Lui qui avait prédit que la misère des campagnes créerait celle des villes assiste, impuissant au développement de la bidonvilisation, ce qu’il appelle une « déséconomie d’échelle », absolument ingérable : « Mexico est le cancer du Mexique et Dakar celui du Sénégal. » En Afrique, dès 1962, c’est à l’idée dominante qui veut que le continent soit sous-peuplé que Dumont s’oppose en juxtaposant deux chiffres : 3 % de croissance démographique contre 1 % de croît agricole. En 1965, Boumediene déclare en s’emparant du pouvoir qu’à la fin du siècle l’Algérie sera une grande puissance grâce à ses 40 millions d’habitants. Dumont lui fait tenir immédiatement un  message : « Sur 40 millions d’Algériens, il y aura 39 millions de miséreux et 1 million de privilégiés. » Dumont estime que les conditions actuelles de dénuement économique et de crises écologiques posent le problème démographique dans des termes différents de ceux qu’a connus l’Europe : « C’est quand la population s’emballe que s’amplifient les dégâts du productivisme, compromettant les moyens mêmes de production ». On n’a plus les capacités d’assurer les conditions du décollage économique. La vérité oblige aujourd’hui à reconnaître que la natalité n’appelle pas la richesse et le développement n’est pas au rendez-vous pour contenir la natalité.

* LE MONDE du 28 juin 2019, « Sur les deux milliards de Terriens en plus en 2050, la moitié vivra dans un bidonville »

PMA, le débat censuré par Macron

La députée Agnès Thill a été exclue de La République en marche pour « avoir tenu des propos polémiques à propos du projet du gouvernement d’ouvrir la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes ». Le 5 juin, dans une interview , Mme Thill avait affirmé que la future révision des lois de bioéthique, qui prévoit l’ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes seules, « restera dans l’histoire comme celle qui aura évincé les pères de la naissance et de l’éducation des enfants ». Communiqué de LRM : « Ces propos sont préjudiciables à la cohésion du mouvement et nuisent à son image, alors que l’ouverture de la PMA va faire l’objet dans les semaines qui viennent de débats à l’Assemblée nationale. » Quelques réactions sur Internet :

Brumaire : Hallucinant ! C’est en « Marche au pas » !

Zubi33 : Parler de « cohésion du mouvement » quand on se définit soi-même comme un parti attrape-tout  » (« en même temps ») est téméraire.

CK : Partageant l’opinion de la dame, je pense que ce n’était pas une pièce majeure du programme de Mr Macron et que la PMA pour toutes pose des problèmes sociétaux et philosophiques ainsi que scientifiques fondamentaux (a fortiori, la GPA qui est la prochaine étape). Une théorie pour laquelle tous les biologistes, y compris écologistes (scientifiques ceux-là) sont d’accord s’appelle la théorie du « génome égoïste ». Grossièrement, notre vie sert essentiellement à faire passer notre génome dans la prochaine génération. On aurait tort de traiter ce sujet par dessus la jambe pour exaucer une minorité, certaine bruyante mais minorité quand même et d’excommunier les politiquement incorrects. Jusqu’à présent, dans une communauté démocratique, c’est le bien du plus grand nombre (des vivants et de leurs descendants) qui prime et non la généralisation de cas ponctuels érigés en symbole de la « liberté »comme on commence à le voir trop souvent. Il est licite de craindre l’ouverture d’une boîte de Pandore : on peut actuellement aussi facilement bricoler la fécondité et le génome pour aboutir à un individu tel que désiré. Est-ce souhaitable ? Et est-ce du domaine de la liberté individuelle ?

Florian : LRM donne le ton du débat sur la PMA pour toutes, qu’on appelle aussi la PMA sans père. Il n’annonce rien de serein : ceux qui sont contre sont des réacs. Ils ne sont pas dignes de débattre. La PMA passera après un débat dont Macron aura fixé le cadre, les règles et la mise en scène.

desideriusminimus :Quelqu’un aurait-il l’amabilité de m’expliquer:

1) en quoi dire que la révision des lois qui permettra l’ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes seules, « restera dans l’histoire comme celle qui aura évincé les pères de la naissance et de l’éducation des enfants » présente quoi que ce soit de mensonger ?

2) En quoi l’effacement d’un père peut aller de quelque manière dans le sens de l’intérêt supérieur de l’enfant tel qu’il est reconnu par l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Enfant ?

3 ) En quoi confondre grossièrement égalité de droit et revendication de similitude présente la moindre trace de cohérence et de pertinence éthique ?

Prière de répondre par des arguments rationnels, et non par les habituelles accusations pavloviennes d’une homophobie avec laquelle je n’ai rien à voir.

Pour en savoir plus sur le cas Thill, lire sur notre blog biosphere :

25 janvier 2019, PMA, un débat qui se révèle anti-démocratique

Les anti-malthusiens face à la saturation de l’espace

Enfin un auteur pro-malthusien, Philippe Bihouix ! Tout au long de son dernier livre*, il égrène quelques références : « Les ouvrages de Condorcet et Godwin, par l’énormité de certaines réflexions, vont faire bondir un jeune révérend nommé Thomas Malthus (p.42). Dans la décennie 1980, le débat entre cornucopiens et malthusiens est quelque peu mis en sourdine (p.71). Si l’école marxiste perdure, je n’ai pas encore entendu parler d’une école malthusienne (p.178). »

Sous le titre « Saturation » (p.226 à 232) Bihouix va développer sa thèse : « Il faut être un populationniste de l’Institut national d »études démographiques (Ined) pour nier l’évidence.« Et partout grouillaient des multitudes ». Cette simple phrase, si incontestable, suffira à faire hérisser le poil à de nombreuses personnes, sans même parler des tabous religieux ou culturels : militants écologistes qui y verront une tentative de justifierle maintien de notre niveau de vie au détriment des autres, militants altermondialistes qui y verront des relents xénophobes, militantsanticapitalistes qui y verront une volonté de continuer à spolier les uns au profit des autres… Répondons simplement que ce n’est certes pas l’unique facteur. Mais il serait grotesque de nier que c’est un paramètre important. Le fait que nous sommes toujours plus nombreux sur Terre est une rexplication de nombreuses dégradations environnementales.Et plus nous serons nombreux, plus les choses seront compliquées à gérer à l’avenir. C’est malheureusement mathématique. S’il y avait seulement un million de Terriens, chacun pourrait se permettre d’avoir une empreinte écologique cent fois supérieure à celle d’aujourd’hui. A douze ou quinze milliards, il faudra au contraire se serrer violemment la ceinture, surtout s’il faut laisser quelque place à une nature résiduelle environnante. Dans une logique totalement orwellienne, plus l’entassement est évident, plus les publicités mensongères vantent un monde fluide, facile, agréable et quasiment désert d’hommes. Les berlines parcourent la ville à bonne allure, les sport utility vehicles (Suv) enchaînent les lacets de routes exotiques et vides. Si la saturation peut donner des aigreurs aux individus qui la vivent au quotidien, les instances dirigeantes en sont friandes pour rentabiliser les investissements au plus vite. Les transporteurs rêvent d’avions remplis, les décideurs politiques d’équipements collectifs bien utilisés, les gestionnaires de parcs d’attractions de files d’attente aux caisses… » Mais avec ses 2,5 millions de visiteurs annuels, ses hordes de touristes jaillissant des bus, sa rue muséifiée, le Mont-Saint-Michel est désormais « invisitable ». Le mont Blanc vient de limiter à 214 alpinistes par jour sa fréquentation… »

Bihouix titre ensuite « Malthus et les utopistes » (p.233 à 246) : « Force est de constater qu’avant Malthus, les utopistes ne se sont pas trop embarrassés de la question de la population. L’Amérique a permis de déverser les surplus européens, en attendant l’Afrique du Sud et l’Australie. Malthus gâche un peu la fête en expliquant qu’il y aura bien une limite de ressources (alimentaires) à l’augmentation de la population mondiale. Si l’émigration reste aujourd’hui une option, elle ne peut se faire qu’au compte-gouttes plus ou moins contrôlé par les pays d’accueil. La première des pénuries qui vient, c’est celle de l’espace vital, de la nature, des lieux de loisirs, parfois des terrains de sport ! Dans le domaine démographique, le peuple est plus lucide que les intellectuels, car c’est lui qui vit le surpeuplement et en subit les conséquences, alors que les philosophes raisonnent loin de la foule sur les bienfaits d’une population abondante. Les « élites » déploient toutes les stratégies possibles pour échapper à la saturation. Mais il leur faut toujours un coup d’avance, car la foule finit par les rattraper. Peut-être le succès promis des assistants personnels « intelligents » sera-t-il favorisé par la saturation, car on ne pourra bientôt plus rien faire à l’improviste. Ces derniers temps, le débat malthusien semble revenir sur le devant de la scène. Le droit à l’enfant aurait paru absurde à la plupart de nos ancêtres… »

* Philippe Bihouix, Le bonheur était pour demain (les rêveries d’un ingénieur solitaire), collection Anthropocène du Seuil (avril 2019)

Conférence-débat sur la Décroissance démographique

Conférence-débat sur la Décroissance démographique

le point de vue des organisateurs

Gilles Lacan (Ecologie sans frontières) : La démographie comme approche disciplinaire est différente de l’approche écologique. Les spécialistes de l’INED se contentent de constater, on quantifie des données, cela ne sert à rien. Si on est écolo, on pense que la population humaine est invasive. Il faudrait parler de démo-écologie (ou démécologie), une approche réaliste qui se situe dans la mouvance de la décroissance. Cette conférence est en fait un clin d’œil vers la liste des décroissants pour les Européennes. Pour éviter l’effondrement, on ne peut passer par une croissance « verte » ; il faut cesser ce consensus mou sur le « toujours plus », plus de logements, plus de voitures, plus d’éoliennes. Notre réponse, c’est qu’il faut ralentir et cette conception doit émerger dans la sphère médiatique. D’où cette conférence.

Didier Barthès (Démographie Responsable) : La décroissance démographique est une thématique absente de l’écologie officielle. La décroissance est pour notre association la seule voie pour sauver les écosystèmes. La décroissance démographique est un élément omniprésent, pourtant ce sujet est le moins évoqué. Même des décroissants ne veulent pas entendre parler de Malthus. Ils s’attaquent à la facilité, les multinationales, le système de consommation, ils refusent d’envisager le nombre d’humains car ils pensent que cela leur donnerait une mauvaise image. Les médias et les partis politiques considèrent que la question démographique est tabou. Il n’en est pas de même de la population dans son ensemble, ouverte à l’idée de surpeuplement. Ce qui nous motive à DR, c’est surtout la consommation d’espace au détriment de toutes les espèces vivantes. Depuis 1975, nous avons divisé par 2 le nombre d’animaux sauvages et dans le même temps multiplié par deux le nombre d’humains. Le titre de cette conférence, « la décroissance démographique », ne nous semble pas provocateur. A ceux qui se sentent provoqués, nous opposons les chiffres de la destruction de la nature. Il n’y a pas d’idéologie dans notre conception et nous ne croyons pas que quelqu’un de sensé puisse affirmer : « la vie sauvage, on s’en fout ! » D’autant plus que 15 000 scientifiques se sont exprimés en pointant du doigt la responsabilité de la démographie dans nos problèmes écologiques. De leur côté les médias mettent en avant les extrêmes, comme les Ginks (Green Inclinations No Kids), et non la nécessité de cultiver une démographie responsable.

Idée générale des intervenants

Gilles Ramstein (climatologue, directeur de recherche au LSCE) : Il n’y a pas de tabou, on peut aborder tous les sujets. La démographie joue un grand rôle dans l’empreinte écologique de l’humanité. Pour la planète, porter deux milliards de personnes, ce n’est pas pareil que supporter dix milliards. Le réchauffement climatique va avoir de graves conséquences sur les rendements agricoles. Il y a aussi des limites à notre consommation énergétique. Il nous faudra gérer le climat comme il nous faudra gérer la démographie. Mais je ne suis pas malthusien, le problème principal est celui de la croissance économique.

François Letourneux (ancien directeur du Conservatoire du Littoral) : J’ai le droit de donner mon avis même si ce n’est pas le point de vue de la majorité des participants à une telle réunion. Je pense qu’il nous faut changer de comportement, par exemple en n’utilisant pas des engins de mort en agriculture. On peut nourrir la population avec l’agriculture biologique. Mais il faut reconnaître qu’un gros mammifère comme notre espèce ne peut dépasser un à deux millions d’individus. En Europe il y a 60 000 ans, il y avait entre 4000 et 5000 habitants. Au début du néolithique il y a 10000 ans, nous étions 3000. Au début de notre ère, nous atteignons 300 000 personnes. Aujourd’hui il y a 750 millions d’Européens ! Dommage que l’idée de « Grand remplacement » porté par l’extrême droite l’emporte médiatiquement sur le rôle de la démographie dans les impacts écologiques.

Philippe Waldteufel (sciences de l’atmosphère, directeur de recherche au LATMOS) : il est vrai que les retraités, une fois éloignés de leur institution, peuvent plus facilement devenir lanceurs d’alerte. On doit retenir cette équation, Q = N x q. Notre poids sur l’environnement Q dépend de notre nombre N et des quantités utilisées par personne q. On ne peut donc séparer décroissance économique et décroissance démographique. Il nous faut dire publiquement que Malthus est revenu, l’évolution démographique actuellement l’emporte sur le développement de nos ressources alimentaires.

Conférence-débat à Paris le 16 mai 2019 organisée par l’AJE (Association des journalistes de l’environnement), Démographie Responsable et Écologie sans frontières

compte-rendu de Michel Sourrouille, journaliste JNE (Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie)

L’acharnement à maintenir « en vie » à tout prix

Un collectif de médecins, principalement spécialisés MPR (Médecine physique de réadaptation), considère que l’arrêt imminent des soins prodigués à Vincent Lambert n’est pas justifié*. Il faut dire que la source privilégiée de leur revenu est de s’occuper des 1 700 personnes EVC-EPR (état végétatif chronique-état pauci-relationnel) en France. Dans nos sociétés complexe où pullulent les experts de toutes sortes, ce n’est pas le point de vue personnel qui compte, son sens moral, son goût de la vérité, sa conception profonde. Il s’agit d’abord de soutenir la structure dont on est membre. Ces médecins MPR, en concurrence avec les centres de soins palliatifs, proposent des alternatives EVC-EPR : stimulations relationnelles, rééducation, nursing. Ils défendent leur boulot. Un membre de la CGT qui travaille dans une centrale atomique ne peut être que pro-nucléaire, sinon il aurait été poussé à la démission pas son clan. Pour juger de la pertinence de ce groupe de pression MPR, laissons la parole aux internautes :

Catherine R. : Ces médecins osent : «s’ils arrivent à communiquer grâce à une motricité minime (un œil, un doigt), ils ont une qualité de vie similaire à celle de la moyenne de la population générale. » ??? Sérieusement ? Il ne faut pas pousser, quand même.

Marius : Avoir la même qualité de vie que la moyenne de la population en étant réduit à cligner de l’œil ? On espère que ce collectif de médecin ne siège pas à la commission sociale qui décide des taux d’ invalidité et qui attribue des indemnités compensatoires…

Lo : On aimerait connaître au passage leur définition de la notion de « qualité de vie », qui doit être la même à leurs yeux pour une bactérie et un être humain.

PIERRE DUMONT : Cela fait longtemps que les médecins, comme les religieux, ont kidnappé la mort, les uns parce que le sacré est leur fond de commerce, les autres parce que cela leur donne un pouvoir infini. Or ni les uns ni les autres n’ont quoi que ce soit à dire de plus que le citoyen lamda. En fait ils abusent de leur position sociale pour s’accaparer une puissance morale qu’ils n’ont pas.

PIERRE -MARIE MURAZ : Très importante tribune qui oblige à réfléchir, sans rire … entre autre à ce qu’est un « état végétatif chronique-état pauci-relationnel » …

LeBret : Je trouve assez gonflé d’invoquer la science alors que les « arguments » avancés concernant V. Lambert ne sont que rhétoriques. Ex: « Il n’est pas mourant, mais en état de conscience altérée chronique. » Formule qui affirme qu’il est conscient, ce qu’ils ne peuvent pas prouver, c’est même le contraire. Autre exemple ils évoquent le cas des grands handicapés moteurs, ce qui n’a rien avoir avec l’affaire. Les états de santé de V.Lambert et de S. Hawking (p.ex.) ne sont pas du tout comparable.

Lo : Le niveau « scientifique » de cette tribune de médecins affirmant avant tout une position de pouvoir est des plus douteux. De toute façon, si Vincent Lambert était conscient, n’est-il pas encore plus à plaindre ?

Les « techniciens » aveugles : Vincent Lambert, une conscience qui depuis 10 ans et plus fonctionne dans une prison absolue, incapable de ne rien faire, sans aucun signe d’une amélioration possible.

MICHEL SOURROUILLE : Quant à la volonté de la famille comme substitut à l’absence de déclaration d’intention de la part d’un mort-vivant, soulignons que son épouse Rachel, son neveu François et six frères et sœurs du patient ont accepté la décision prise par les médecins de l’hôpital rémois.

PS : cet infâme imbroglio juridique rebondit. Alors que les soins lui étant prodigués ont été interrompus lundi 20 mai au matin, la cour d’appel de Paris a ordonné, dans la soirée, la reprise des traitements.

* LE MONDE du 21 mai 2019, Affaire Vincent Lambert : « Laisser mourir, faire mourir ou soigner ? »

Plus de garçons que de filles, que du bonheur

Un garçon à tout prix : 23,1 millions de filles viennent à manquer à l’appel depuis 1970. Une partie de l’humanité refuse de s’en remettre au hasard de la conception. Dans des circonstances ordinaires, il naît autour de 105 garçons pour 100 filles selon les années. En 2017, sont arrivés en moyenne 106,8 Terriens pour 100 Terriennes. Les distorsions apparaissent à partir des années 1970, avec les technologies de détermination prénatale du sexe de l’enfant. La généralisation de l’échographie va se traduire par le développement des avortements sélectifs.*

Une bonne nouvelle dans cet article de Martine Valo, les humains sont devenus des Terriens. Un peu moins d’anthropocentrisme fait toujours un peu de bien. Mais cet enchaînement de statistiques se déroule sans en tirer les conséquences, on en reste dans le registre froid des dénombrements. En démographie, on considère les femmes comme le facteur limitant en natalité pour d’évidente raison biologique. 23 Millions de filles en moins, c’est donc autant de naissances prévisibles en moins, ce n’est que du bonheur sur une planète où nous serons bientôt 9 milliards. Notre nombre asphyxie la planète, dilapide le capital naturel, restreint l’espace vital de toutes les autres espèces. En ce sens nous ne sommes pas véritablement des Terriens, des responsables de la viabilité du domaine que nous occupons. Un commentateur sur lemonde.fr s’exclame : « Que dire de vivre sur une planète avec 4 milliards de mecs en moins ? Pas mal ! Ahhahahah » L’autre leçon à tirer de cette diminution des naissances féminines, c’est que nous avons techniquement la possibilité de choisir le nombre de nos descendants avec l’avortement. En France, il y a entre 215 000 et 230 000 interruptions volontaires de grossesse chaque année et ça ne trouble personne. Il s’agit bien d’un avortement sélectif, sauf qu’il n’a dans notre pays aucune tournure d’esprit misogyne. Nous ne voyons pas pourquoi avorter parce qu’on ne veut pas une fille serait moralement plus choquant qu’avorter parce qu’on ne veut pas d’enfant. Réduire volontairement notre descendance à un seul enfant pas couple serait faire en sorte que l’avenir soit moins sombre pour nos générations futures. Que du bonheur !

Martine Valo dénonce (implicitement) l’avortement sélectif des petites filles, elle obéit à des considérations égalitaristes, il faudrait traiter garçons et filles sur un pied d’égalité à la naissance. Et tant pis si le ratio naturel est de 105 garçons pour 100 filles et qu’il y a ensuite une surmortalité masculine. Trop de vieilles sur terre et pas assez de vieux, quelle injustice devant la mort ! Quant à l’échographie, on s’aperçoit encore une fois qu’une technique n’est pas bonne en soi, tout dépend de l’usage qu’on en fait…

* LE MONDE du 18 avril 2019, Entre garçons et filles, le grand déséquilibre démographique

Insécurité alimentaire aiguë et insouciance politique

En 2018 dans 53 pays, 113 millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë selon le rapport annuel publié le 2 avril 2019 par le Food Security Information Network. Le rapport s’inquiète de l’accumulation dans le temps des phénomènes météorologiques extrêmes, qui fragilisent de plus en plus la capacité de résilience des systèmes agricoles. L’insécurité alimentaire aiguë est définie par le FSIN comme un déficit de consommation de denrées entraînant une malnutrition aiguë et nécessitant une action urgente. Dans sa définition plus large, la sous-alimentation chronique touche selon la FAO 821 millions de personnes dans le monde.*

La faim est à l’intersection de l’organisation sociale et du poids de l’humanité sur les ressources naturelles. Le prix Nobel d’économie 1998, Amartya Sen, est un indien. Il avait constaté étant jeune que les riches ne meurent pas de faim ! Dans un discours du 15 juin 1999, il affirmait : « Il est tout à fait remarquable, quand on étudie les famines dans l’histoire, de voir que celles-ci ne surviennent pas dans les démocraties. En effet, il n’y a jamais eu de grande famine dans un pays démocratique, quel que soit son degré de pauvreté. C’est dû au fait que les famines sont, en réalité, faciles à prévenir, pour peu que le gouvernement s’y emploie ». Ce point de vue est obsolète, il ne tient pas compte des dégradations écologiques de toutes sortes des sols cultivables et de l’épuisement des nappes phréatiques, en Inde comme ailleurs. Sans action sur la fécondité humaine, on ne peut pas gagner une course sans fin entre population et alimentation. Il ne faut pas compter sur la « démocratie » ; deux politiques s’opposent, celle des natalistes qui sont encore majoritaires dans le Monde, et celle trop rare des malthusiens. En voici deux exemples.

Fin 2015, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, avait fait de la relance de la natalité la priorité absolue de son gouvernement. Budapest consacrait déjà 4 % de son PIB aux politiques favorisant la fécondité. Les familles ayant un ou deux mineurs à charge sont aidées. A partir de la troisième naissance, le système de réduction d’impôts et de cotisations sociales est très généreux. Et il existe déjà une batterie de mesures pour concilier emploi et garde d’enfants. Une nouvelle mesure incitative spectaculaire a été encadrée par décrets en février 2016. Désormais, les couples s’engageant à avoir trois enfants dans les dix prochaines années et les foyers en ayant déjà trois bénéficieront d’aide financière pour l’achat d’un logement neuf… En 1974 en France, le candidat à la présidentielle René Dumont : « Depuis 1650, la population du globe a augmenté à un rythme exponentiel. Nous sommes près de 4 milliards, nous serons 7 milliards en l’an 2000 ; même avec une réduction importante des taux de fécondité, on ne serait pas loin de 6 milliards. C’est la FIN du monde ou la FAIM du monde. Nous sommes les premiers à avoir dit que la croissance démographique doit être arrêtée d’abord dans les pays riches, parce que c’est dans les pays riches que le pillage du Tiers-Monde, par le gaspillage des matières sous-payées, aboutit aux plus grandes destructions de richesse. L’homme attaque la nature depuis 100 000 ans par le feu, le déboisement, le défrichage, etc. Nourrir plus d’homme implique la destruction du milieu naturel. Du reste, si nous nous multiplions inconsidérément, le phosphore nécessaire à l’agriculture manquerait bientôt. Il faut réagir contre la surpopulation. En Inde surpeuplée certes, mais surtout chez les riches : 500 fois plus d’énergie consommée par tête à new York que chez le paysan indien. Ce qui remet en cause toutes les formes d’encouragement à la natalité, chez nous en France. »

* LE MONDE du 3 avril 2019, Sept chiffres sur la malnutrition et l’insécurité alimentaire dans le monde