écologie appliquée

Rêveries d’un ingénieur solitaire, Philippe Bihouix

Dans son dernier livre*, Philippe Bihouix complète son analyse antérieure des techniques douces**. Ce qui de Thomas More à Gordon Moore sous-tend son raisonnement, c’est l’opposition entre les fausses utopies et le réalisme nécessaire aujourd’hui pour faire face à l’urgence écologique. Il bataille contre le techno-solutionnisme et fait une analyse bien documentée des hyperloop et autres fantasmes comme la conquête d’exoplanètes. Nous n’arriverons pas à bouger la terre pour la mettre en orbite autour d’un soleil de rechange !Ses arguments sont toujours étayés de façon précise, il constate par exemple qu’un million de véhicules autonomes exigeraient autant d’échanges de données que trois milliards de personnes connectées sur leurs tablette. Impossible à mettre en œuvre ! Il analyse bien d’autres aspects des débats contemporains comme l’eugénisme, le transhumanisme ou le malthusianisme. C’est d’ailleurs un des rares intellectuels français à penser qu’il y a surpopulation : « C’est malheureusement mathématique. S’il y avait seulement un million de Terriens, chacun pourrait se permettre d’avoir une empreinte écologique cent fois supérieure à celle d’aujourd’hui. A douze ou quinze milliards, il faudra au contraire se serrer violemment la ceinture, surtout s’il faut laisser quelque place à une nature résiduelle environnante. (page 227) »

Philippe Bihouix reste modeste : « Qui suis-je, ingénieur solitaire, passant quelques heures face à mon ordinateur, pour donner des leçons d’efficacité politique ? (page 318) » Mais on ne peut que constater avec lui que s’accorder sur une plate-forme commune tient de la mission impossible tant les querelles de chapelle sont légion et les messages noyés dans un flot continu d’informations de toutes sortes. Son ouvrage est profondément lucide, dont foncièrement pessimiste. Il nous faudrait « simplifier » le monde, tâche herculéenne. Il est aussi nécessaire de traiter nos problèmes au plus proche de leur source car mieux vaut éviter que réparer ; nous faisons le contraire. Il ne voit pas beaucoup d’autres solutions à l’impasse dans laquelle nous sommes entrés à vive allure si ce n’est le retour de la vertu, agir sans attendre de résultats immédiats : « Ce qui compte, c’est l’esprit » (dernier chapitre page 345 à 366). A l’heure où homo sapiens fait plutôt penser à l’homo demens, c’est une conclusion pragmatique. Un livre qui fait réfléchir, à lire attentivement pour mieux comprendre avant d’agir.

* Philippe Bihouix, Le bonheur était pour demain (les rêveries d’un ingénieur solitaire), 374 pages pour 19 euros, collection Anthropocène du Seuil (avril 2019)

** L’âge des Low tech (Vers une civilisation techniquement soutenable), collection Anthropocène du Seuil (2014)

CLIMAT : grève scolaire mondiale

« Pourquoi devrions-nous étudier pour un futur qui ne sera plus si personne ne fait rien pour le sauver ? » écrit Youth For Climate. Ce collectif appelle donc à une deuxième grève mondiale des jeunes pour le climat le vendredi 24 mai 2019. Après le succès rencontré pour la première grève, le 15 mars , les associations, les collectifs citoyens, les établissements scolaires, les universités et tous les citoyens sont invités à une nouvelle mobilisation.

La fédération SUD éducation a déposé un préavis de grève couvrant l’ensemble des personnels de la maternelle à l’Université pour le 24 mai 2019. La fédération SUD éducation soutient l’appel des enseignant-e-s pour la planète. Participons à la grève mondiale du 24 mai 2019 pour la justice sociale et climatique !

Il faut bien que les scolaires manifestent dans la rue puisque l’inertie politique et judiciaire est totale. Ainsi le Tribunal de l’UE a acté le 15 mai 2019 l’irrecevabilité de l’affaire du People’s Climate Case pour des raisons de procédure. Si le tribunal reconnaît dans sa décision les impacts du changement climatique comme menaçant les droits humains des plaignant-es, celui-ci a déclaré de fait, que les familles et les jeunes affecté-es par le changement climatique n’avaient pas le droit de recourir aux tribunaux pour contester les objectifs climatiques européens – objectifs qui mettent leurs droits fondamentaux en danger.

(La décision est accessible ici)

L’acharnement à maintenir « en vie » à tout prix

Un collectif de médecins, principalement spécialisés MPR (Médecine physique de réadaptation), considère que l’arrêt imminent des soins prodigués à Vincent Lambert n’est pas justifié*. Il faut dire que la source privilégiée de leur revenu est de s’occuper des 1 700 personnes EVC-EPR (état végétatif chronique-état pauci-relationnel) en France. Dans nos sociétés complexe où pullulent les experts de toutes sortes, ce n’est pas le point de vue personnel qui compte, son sens moral, son goût de la vérité, sa conception profonde. Il s’agit d’abord de soutenir la structure dont on est membre. Ces médecins MPR, en concurrence avec les centres de soins palliatifs, proposent des alternatives EVC-EPR : stimulations relationnelles, rééducation, nursing. Ils défendent leur boulot. Un membre de la CGT qui travaille dans une centrale atomique ne peut être que pro-nucléaire, sinon il aurait été poussé à la démission pas son clan. Pour juger de la pertinence de ce groupe de pression MPR, laissons la parole aux internautes :

Catherine R. : Ces médecins osent : «s’ils arrivent à communiquer grâce à une motricité minime (un œil, un doigt), ils ont une qualité de vie similaire à celle de la moyenne de la population générale. » ??? Sérieusement ? Il ne faut pas pousser, quand même.

Marius : Avoir la même qualité de vie que la moyenne de la population en étant réduit à cligner de l’œil ? On espère que ce collectif de médecin ne siège pas à la commission sociale qui décide des taux d’ invalidité et qui attribue des indemnités compensatoires…

Lo : On aimerait connaître au passage leur définition de la notion de « qualité de vie », qui doit être la même à leurs yeux pour une bactérie et un être humain.

PIERRE DUMONT : Cela fait longtemps que les médecins, comme les religieux, ont kidnappé la mort, les uns parce que le sacré est leur fond de commerce, les autres parce que cela leur donne un pouvoir infini. Or ni les uns ni les autres n’ont quoi que ce soit à dire de plus que le citoyen lamda. En fait ils abusent de leur position sociale pour s’accaparer une puissance morale qu’ils n’ont pas.

PIERRE -MARIE MURAZ : Très importante tribune qui oblige à réfléchir, sans rire … entre autre à ce qu’est un « état végétatif chronique-état pauci-relationnel » …

LeBret : Je trouve assez gonflé d’invoquer la science alors que les « arguments » avancés concernant V. Lambert ne sont que rhétoriques. Ex: « Il n’est pas mourant, mais en état de conscience altérée chronique. » Formule qui affirme qu’il est conscient, ce qu’ils ne peuvent pas prouver, c’est même le contraire. Autre exemple ils évoquent le cas des grands handicapés moteurs, ce qui n’a rien avoir avec l’affaire. Les états de santé de V.Lambert et de S. Hawking (p.ex.) ne sont pas du tout comparable.

Lo : Le niveau « scientifique » de cette tribune de médecins affirmant avant tout une position de pouvoir est des plus douteux. De toute façon, si Vincent Lambert était conscient, n’est-il pas encore plus à plaindre ?

Les « techniciens » aveugles : Vincent Lambert, une conscience qui depuis 10 ans et plus fonctionne dans une prison absolue, incapable de ne rien faire, sans aucun signe d’une amélioration possible.

MICHEL SOURROUILLE : Quant à la volonté de la famille comme substitut à l’absence de déclaration d’intention de la part d’un mort-vivant, soulignons que son épouse Rachel, son neveu François et six frères et sœurs du patient ont accepté la décision prise par les médecins de l’hôpital rémois.

PS : cet infâme imbroglio juridique rebondit. Alors que les soins lui étant prodigués ont été interrompus lundi 20 mai au matin, la cour d’appel de Paris a ordonné, dans la soirée, la reprise des traitements.

* LE MONDE du 21 mai 2019, Affaire Vincent Lambert : « Laisser mourir, faire mourir ou soigner ? »

Greta Thunberg, l’icône dont nous avons besoin

CLIMAT. Certains internautes regrettent la mise en avant de Greta Thunberg, 16 ans. Ils ne comprennent pas que notre démocratie de masse a besoin d’image représentative de ce à quoi il faut s’identifier. Ils postent par exemple « Balader cette jeune fille malade dans le cadre d’un lobbying est tout simplement répugnant ». Laissons de côté les indignes attaques sur l’Asperger de Greta, son syndrome ne l’empêche pas de savoir de quoi elle parle, même devant  le Parlement européen: « Sous peu, nous ne pourrons plus inverser la tendance actuelle. Lors de cette élection du 26 mai, vous voterez pour les futures conditions de vie de l’humanité... »*

Face à l’inertie politique totale des politiques face à l’urgence écologique, la présence de Greta est nécessaire. Les 24 années de parlottes internationales sur le climat n’ont servi à rien, COP21 à Paris, puis COP22, 23, 24, bientôt 25 au Chili. L’Union européenne s’interroge depuis bien des années, peut-être un jour qu’elle va faire quelque chose, peut-être. Les objectifs européens du paquet énergie (32 % d’énergies renouvelables et 32,5 % d’amélioration de l’efficacité énergétique d’ici à 2030) ne sont que des effets d’annonce sans programmation d’un plan d’action. Voter une réduction de 37,5 % des émissions de CO2 des voitures neuves, c’est entériner qu’on ne sortira pas de l’impasse de la voiture individuelle alors qu’il faudrait mettre en place un processus dévoiturage. La France régresse en adoptant le concept de neutralité carbone en 2050 (on peut continuer à polluer, on trouvera bien un jour qqch pour compenser nos émissions de gaz à effet de serre). Le prix de la tonne de CO2 sur le marché du carbone est trop faible pour être efficace, et les taxes carbones sont aux abonnés absents. Etc., etc.

Dans ce contexte où les blocages décisionnels sont omniprésents et les nations charbonnières (Pologne, Hongrie et République tchèque) arc-boutés sur leur intérêts nationaux, nous avons besoin de Greta Thunberg, nous avons besoin d’une icône de la lutte contre le changement climatique. Nous avons besoin d’une Greta Thunberg en pleurs, submergée par l’émotion, pour sortir de notre indifférence face à des changements de température qui ne nous touchent pas encore : « Il va faire beau, y’a le soleil, dit miss météo ». Nous avons besoin d’être culpabilisés par Greta en pensant au triste sort que nous préparons pour nos générations futures dont Greta est une porte-parole. Elle fait vivre les acteurs absents. Nous avons besoin que les Greta se multiplient dans toutes nos écoles, fassent la grève pour le climat, discutent avec leurs parents des désastres écologiques, envahissent les réseaux sociaux pour parler d’autre chose que leur dernier maquillage à la mode. Faire de Greta une icône, ce n’est pas lui voler une partie de son enfance, c’est lui donner de l’expérience pour faire face aux réalités, c’est la faire grandir. C’est nous faire grandir, et ça nous change des icônes de la chanson, du cinéma, de la télé. C’est abandonner la société du spectacle, c’est contribuer à la formation d’un peuple écolo. Pour en savoir plus sur Greta Thunberg grâce à notre blog biosphere :

Pascal Bruckner incarne l’infantilisme de l’adulte : « Greta Thunberg ou la dangereuse propagande de l’infantilisme climatique* », dixit Pascal Bruckner. Il est terrifié par une jeune fille de 16 ans qui a le culot de faire la leçon aux mâles dominants….

Les générations futures font entendre leurs voix : Greta Thunberg, qui a été proposée pour le prix Nobel de la paix 2019. Elle s’est exprimé devant le Parlement de Stockholm : « Nous venons de naître au monde, cette crise nous allons devoir vivre avec, et nos enfants et nos petits-enfants et les générations futures. Nous ne l’accepterons pas »….

Nous, adultes, ferons la grève scolaire du 15 mars : A l’opposé des destructeurs se situent les lycéens et étudiants qui suivent le mot d’ordre de grève climatique de Greta Thunberg ; et au-delà la jeunesse de la planète entière. Nous comprenons un mouvement de désobéissance civile comme Extinction Rebellion, dont la radicalité relève du réflexe de survie….

* LE MONDE du 15 mai 2019, L’Europe divisée face à l’urgence climatique

L’origine historique de l’écologie politique, 1974

Nous avions transmis l’hommage à Alain Hervé, un pionnier de l’écologie politique au début des années 1970. On pouvait croire que tout avait commencé à cette époque, l’échange de mail suivant entre Michel Sourrouile et Antoine V. permet de mieux comprendre l’origine historique de l’écologie politique.

Antoine V. : L’écologie politique commence dans les années 1960 pas 70, mon cher Michel.

Michel Sourrouille : Antoine, ça se discute. Quels sont tes arguments ? La question de date à l’air d’être importante pour toi, c’est pourquoi j’attends de toi une réponse circonstanciée et non une remarque lapidaire.

AV : Là pas trop le temps d’argumenter. Ce qui est important pour moi c’est de réécrire l’histoire de l’écologie en intégrant toutes les composantes.

MS : Donc tu lances des paroles en l’air ? Voici ma propre argumentation, à toi de m’éclairer s’il en est autrement… Dans les années 1960, on ne parle pas d’écologie politique en France, c’est le mouvement associatif qui mène seul le combat environnemental. A part quelques expériences locales aux élections (début des années 1970), l’écologie politique ne devient visible qu’à partir de la présidentielle 1974. Et encore, c’est le mouvement associatif qui est maître d’œuvre. Justification : « Plutôt que de chercher à politiser l’écologie Philippe Saint-Marc, animateur du Comité de la Charte de la Nature (signée par près de 300 000 personnes), préconisait à l’époque d’écologiser les politiques en sensibilisant les différents partis aux enjeux environnementaux. Mais en novembre 1973, l’Association des Journalistes-écrivains pour la protection de la nature (AJEPN) organise un débat entre neufs délégués des partis politiques chargés des questions environnementales. D’après Jean Carlier, alors directeur du service des informations à RTL et militant de la protection de la nature et de l’environnement, « ça a été lamentable, sauf un ou deux exemples, des centristes plutôt ». À l’issue de cette réunion, Jean se dit convaincu que les partis politiques ne prendront jamais les enjeux environnementaux au sérieux, à moins d’y être contraints. Le 3 décembre 1973, lors d’une réunion du bureau de l’AJEPN, il propose de présenter un candidat écologiste aux prochaines élections présidentielles qui, selon lui, ne devraient pas tarder du fait de la détérioration de l’état de santé de Georges Pompidou. Ce sera René Dumont. » (extraits du livre de Michel Sourrouille, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir », 2016)

AV : En 70, Survivre et vivre c’est un groupe d’écologie politique.

MS : Tu me disais auparavant que l’EP avait commencé dans les années 1960 et maintenant tu t’alignes sur moi : les années 1970. Dont acte. Notons d’abord que le mouvement de mai 1968 ne parlait pas encore d’écologie. Mais au cœur de la contestation de la guerre du Vietnam, le mouvement « Survivre » des scientifiques critiques (devenu Survivre et Vivre à l’été 1971) contribue à l’apparition d’un écologisme d’ultra-gauche. Rassemblés autour d’Alexandre Grothendieck, une poignée de mathématiciens dénonce la militarisation de la recherche et l’orientation mortifère du développement techno-scientifique. De 1971 à 1973, la revue constitue le journal écologique le plus important, atteignant un tirage de 12 500 exemplaires, avant que les éditions du Square ne lancent La Gueule ouverte et le Nouvel Observateur Le Sauvage. Il ne s’agit pas encore d’écologie politique, mais de dénonciation du système.

AV : Lebrun 1964 «  la totalité de notre milieu ambiant est soumis à l’influence humaine », on est bien dans l’écologie politique dès 1964. Moscovici en 68 s’appuie sur Lebrun pour dire qu’il n’y a pas de nature naturelle.

MS : Si tu appelles cela de « l’écologie politique », j’en perds mon latin ! Le livre de Serge Moscovici en 1968 n’est qu’un « Essai sur l’histoire humaine de la nature ». Sa démarche n’est pas encore annonciatrice de l’écologie politique : « Quelles sont les racines de l’inégalité sociale, de quelle façon peut-on la combattre ? Quelle est la société la plus juste ? Voilà les demandes auxquelles on est pressé de fournir une réponse. » Son livre « De la nature, pour penser l’écologie » est seulement publié en 1976.

AV : Pas la peine d’en perdre son latin, l’écologie devient politique lorsqu’elle appelle à une profonde transformation du modèle économique et social actuel ainsi qu’à une remise à plat des relations entre l’homme et son environnement. C’est la position des Lebrun et autre Duboin dans les années 60. c’est pour cela que je parle des années 60. C’est un point de vue philosophique et je ne parle pas de ce qui se passe en dehors de la France (Jonas, etc.) Donc les prémisses de l’écologie politique sont dans les années 60, les précurseurs sont connus ce sont les Reclus et autre Thoreau, etc.

MS : Antoine, tes réponses sont significative de la tendance contemporaine à n’être d’accord sur rien par principe. Tu as déplacé le débat en parlant des prémisses de l’écologie politique. On peut certes remonter à Elysée Reclus (1830-1905), Henry David Thoreau (La désobéissance civile, 1849) ou même Gandhi (lire son autobiographie, 1925-1929). Plus explicitement précurseur de l’écologie politique, nous pensons plutôt à l’ouvrage « La planète au pillage » de Fairfield Osborn (1948). Il faut aussi citer l’ouvrage de la biologiste américaine Rachel Carson sur les ravages du DDT, « Le printemps silencieux » (1962). En France, ce sont les naturalistes qui ont été les premiers à s’inquiéter du dérèglement planétaire. Ainsi Jean Dorst, « Avant que nature meure » (1965). Le philosophe Hans JONAS (1903-1993) n’a fait éditer son livre « Le principe responsabilité » qu’en 1979, et ce n’était pas de la politique, c’était de la philosophie. Il n’y a pas là d’écologie politique au sens de politique « politicienne », c’est-à-dire par présentation à des élections. Les associations environnementales et divers écrits n’ont été que des prémices, centrés sur des constats scientifiques de la détérioration du milieu qui nous fait vivre. Le processus décisionnel porté par la politique ne vient qu’après.

Donc précisons l’origine de l’écologie politique. Dans les années 1960 et bien avant, il y a des textes et quelques actions associatives. En France, il faut attendre la présidentielle de 1974 avec la présence d’un programme explicitement écologiste porté par René Dumont. L’action écologique de terrain passe dans le jeu institutionnel. Et Alain Hervé a bien été une cheville ouvrière du passage de l’écologie médiatisée à la présence de l’écologie dans l’arène électorale comme je l’avais exprimé au début de notre échange.Notons que la structure partisane de l’écologie politique a été encore plus longue à se mettre en place. Les Verts sont issus en 1984 de la fusion de la confédération écologiste et du parti écologiste, ils ne comptaient que 1700 adhérents à la fin de 1988. L’écologie politique ne fait que commencer dans les années 1970.

Le réchauffement climatique a occulté le pic pétrolier

Nous sommes une société où l’information chasse la précédente, donc plus aucun événement n’a d’importance. Un jour on nous parle de la fonte des glaciers, c’est abominable, le lendemain de la mort de Johnny Hallyday, c’est atterrant, le surlendemain de l’extinction de la biodiversité, c’est catastrophique, et de temps en temps on s’immobilise médiatiquement sur des événements anodins comme les manifestions récurrentes des gilets jaunes… quand il n’y a pas un attentat terroriste. Autant dire que le pic pétrolier est derrière nous, on a déjà oublié que les ressources fossiles ne sont pas renouvelables. Misère, misère, trop d’informations tue l’information, tu l’intelligence, tue notre capacité à envisager l’avenir. Seuls quelques spécialistes de l’énergie lancent en vain un cri d’alarme par rapport à notre addiction à la merde du diable.

Matthieu Auzanneau : La démocratie moderne a germé dans un bain d’abondance énergétique. Il me semble raisonnable de craindre que l’hiver de cette ère soit tout proche. La production mondiale de pétrole conventionnel (près des 3/4 de la production totale de pétrole) « a franchi un pic en 2008 à 69 millions de barils par jour (Mb/j), et a décliné depuis d’un peu plus de 2,5 Mb/j ». L’Agence Internationale de l’Energie estime que ce déclin ne sera pas interrompu (cf. World Energy Outlook 2018, p. 142). L’essor spectaculaire du pétrole de schiste aux Etats-Unis apparaît à l’AIE comme la seule planche de salut accessible à une humanité technique plus que jamais shootée à l’or noir, et qui n’est en rien préparée au sevrage .Il est peu probable que le pétrole de schiste prenne le relais à lui seul. Aux Etats-Unis, plus des trois-quarts des entreprises petites et grandes spécialisées dans le pétrole de schiste continuent à investir plus qu’elles ne gagnent d’argent. Rendre d’urgence nos systèmes techniques (beaucoup) plus sobres est un enjeu vital, non seulement pour le climat, mais aussi pour nous éviter un monde à la Mad Max. La démocratie est-elle capable de faire des choix rationnels qui lui réclament de s’écarter de la pente de plus faible résistance qu’elle a jusqu’ici suivi ? … Y’a du boulot. (Pic pétrolier probable d’ici 2025, selon l’Agence internationale de l’énergie)

Jean-Marc Jancovici : Qu’est-ce que l’économie des hommes ? Rien d’autre que la transformation des ressources naturelles, qui sont apparues sous nos pieds sans que nous ne fassions rien pour cela. La clé de cette transformation est l’énergie, qui  est, par définition, l’unité physique de transformation du monde. Dès lors, la baisse tendancielle du prix réel de l’énergie depuis deux siècles a permis de transformer le monde à moindre frais. Inversement toute hausse suffisante de son prix freinera le système, et se traduira par la récession et une inflation généralisée. Il existe un signal fort pour les spécialistes de l’économie actuelle, trop dépendante des ressources physiques : la multiplication, depuis deux ans, de déclaration de la part des dirigeants du monde pétrolier sur le prochain pic pétrolier, et donc chacun aurait mérité de faire la une d’un grand journal. Le fait est que, en 2007, la production mondiale de pétrole conventionnel a diminué de 0,15 % par rapport à celle de 2006 après avoir augmenté de seulement 0,5 % l’année d’avant. (C’est maintenant ! Trois ans pour sauver le monde au Seuil, 2009)

Sur ce blog biosphere, nous sonnons le tocsin depuis longtemps :

16 mars 2016, BIOSPHERE-INFO, bientôt la crise pétrolière ultime

23 avril 2014, Le PIB va s’effondrer avec le prochain choc pétrolier

31 mars 2013, transition énergétique : rien sur le pic pétrolier !!!

10 décembre 2012, Pic pétrolier : l’alerte ignorée d’un expert du FMI

25 février 2012, campagne présidentielle française et déni du pic pétrolier

6 février 2012, pic pétrolier, pic de la mondialisation, pic de notre civilisation

16 février 2011, le pic pétrolier vu par les politiciens

15 février 2011, le pic pétrolier vu par Yves Cochet

14 février 2011, le pic pétrolier vu par JM Jancovici

13 février 2011, le pic pétrolier vu par Bernard Durand

30 décembre 2010, Crise ultime et pic pétrolier

4 décembre 2010, tout savoir sur le pic pétrolier

25 novembre 2010, pic pétrolier, le commencement de la fin

6 novembre 2010, après le pic pétrolier, le pic charbonnier !

12 août 2010, la date du pic pétrolier

19 avril 2008, pic pétrolier (USA, Russie, etc.)

Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…

Le mot « décroissance »  à l’honneur chaque mois

Le mensuel « La décroissance » nous fournit régulièrement matière à réflexion. Dans le numéro de mai, voici quelques variations sur le concept de « décroissance ».

Jean-François Rial : je ne crois plus à la solution de la décroissance ou de ne plus prendre l’avion. Ce n’est pas naturel, la grande majorité ne suivra pas. (page 3)

Reporterre : la richesse de la décroissance, c’est d’essayer d’articuler différents niveaux d’action : la simplicité volontaire, la mise en place d’alternatives, la construction de récits autour de futurs désirables et possibles, la résistance à l’ordre établi. (page 4)

un centralien : quand sobriété et décroissance sont des termes qui peinent à s’immiscer dans les programmes centraliens, mais que de grands groupes industriels à fort impact carbone sont partenaires de mon école, je m’interroge sur le systèmes que nous soutenons. Je doute et je m’écarte.

Bertrand Piccard : le dilemme aujourd’hui n’est pas entre croissance et décroissance quantitative, les deux sont impossibles car la décroissance va détruire l’économie et la croissance va détruire la planète. Il faut passer à la croissance qualitative, c’est-à-dire faire de l’argent et créer des emplois tout en remplaçant les vieux systèmes polluants par des systèmes propres. C’est le marché industriel du siècle !

Thomas Legrand : toute référence aux notions de limites et de racines renvoie immanquablement à quelques anti-modernes, adeptes d’une décroissance de types réactionnaire. (page 8)

Alain Gras : la décroissance, disent nos subtils adversaires, nous ramènerait à la bougie… mais la croissance, elle, nous fait revenir au charbon roi du XIXe siècle. (page10)

Aurélien Barrau : aujourd’hui les apôtres de la croissance sont considérés comme des gens sérieux tandis que les écologistes, ceux qui plaident pour la décroissance, sont volontiers taxé de doux dingues. Il faut que ce rapport s’inverse. Que le « sérieux » change de camp. (page 13)

Bernard Charbonneau (en 1980) : le problème d’une politique écologiste réaliste est celui d’un freinage progressif qui n’enverrait pas la mécanique en folie dans le décor. Aux plans de croissance, il faut opposer des plans de décroissance pour éviter qu’elle ne se produise de toute façon au hasard et en catastrophe. (page 14)

Eddy Fougier : parler de décroissance a été une erreur stratégique sur la forme, dans le sens où le mot a fait peur au grand public. (page 16)

Serge Latouche : « Décroissance » est un mot provocateur et un slogan. Derrière, il y a un projet proche d’« autonomie », défendu par Cornelius Castoriadis ou Ivan Illich. Mais ce mot « autonomie » n’a eu aucun impact dans le débat public, alors que celui de « décroissance » en a un immédiatement.

Sur ce blog biosphere, nous utilisons souvent l’expression « décroissance » car si nous ne contrôlons pas la descente énergétique qui s’amorce, il y aura un krach de la civilisation thermo-industrielle. Pour nous décroissance subie, catastrophe, effondrement ou apocalypse sont des mots similaires. Voici quelques-uns de nos articles sur cette problématique :

BIOSPHERE-INFO, Gouverner la décroissance ?

Quelle transition pour le mouvement de la décroissance ?

Leopold Kohr (1909-1994), précurseur de la décroissance

Folie des grandeurs à l’âge de la décroissance

Presque personne ne veut consentir à la décroissance

les précurseurs de la décroissance… sans Malthus

Le pape de la décroissance et la question démographique

Hauts et bas du mensuel « La Décroissance »

Déconsommation rime avec Décroissance et Écologie

Notez bien : suite à la suppression par le groupe LE MONDE de ses blogs abonnés, notre blog http://biosphere.blog.lemonde.fr/ s’est réincarné en http://biosphere.ouvaton.org/blog/. Venez dorénavant sur ouvaton.org, merci de votre fidélité.

Raoni peut-il encore sauver l’Amazonie ?

François de Rugy, ministre d’État, ministre de la Transition écologique et solidaire s’est entretenu le 13 mai 2019 avec Raoni Metuktire, cacique du peuple Kayapo. Blablabla, c’est le théâtre de l’apparence pour ne pas traiter le problème. LE MONDE* est dithyrambique :  « Raoni parle, et sa voix semble le rugissement d’un jaguar. Ses chants volent comme des oiseaux. Par moments, on entend son rire de vieux sage. Raoni fait ensuite silence et regarde la route avec l’intensité de ceux qui ont appris à savourer chaque seconde de l’existence. » Constatons d’abord que Raoni revient pour plaider la cause de son peuple trente ans après une tournée en Europe avec Sting qui n’avait rien amené de concret. Raoni sait ce dont il s’agit : « L’argent est une malédiction », « mais une malédiction aujourd’hui indispensable pour maintenir la démarcation de nos terres, les protéger et aider nos peuples. » Trop optimiste, Raoni. L’argent s’est glissé dans les villages, modifiant les équilibres socio-économiques déjà fragiles des communautés indigènes. Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, ne fait qu’amplifier le phénomène, « Les minorités devront s’adapter à la majorité… ou simplement disparaître. » Au lieu d’aller à l’essentiel, la nécessaire sauvegarde de nos racines, LE MONDE s’englue dans les controverses de fric autour de Jean-Pierre Dutilleux, ce cinéaste qui avait réalisé en 1978, un documentaire, Raoni. Même Sting ne sort pas indemne de l’article. On peut dénoncer la fuite de l’argent, les bienfaiteurs attitrés aiment les hôtels de luxe et les Kayapo veulent boire du Coca-Cola. Il en est de l’Amazonie comme des autres contrées, les populations indigènes sont extrêmement attirées par le mode de vie “moderne”… et deviennent diabéto-dépendants avec les miettes de l’argent collecté.

Citons nos articles précédents sur ce blog biosphere.

Nauru, l’extractivisme à l’image de ce qui nous arrive…. Nauru, perdu dans l’étendue du Pacifique, ses 10 000 habitants, ses gisements de phosphate… les millions ne tardent pas à pleuvoir sur le petit État. Le pays connaît d’énormes problèmes sociaux, dont une obésité endémique, affichant le plus haut taux au monde.

assistanat destructeur… Le Nunavut (territoire des Inuits du Canada) a acquis son indépendance le 1er avril 1999. Le tout proche Groenland, sous tutelle danoise, réclame dorénavant son indépendance après le référendum sur l’autonomie élargie du 25 novembre 2008. Mais quelle indépendance ? Le contact avec la culture occidentale a déstructuré toutes les sociétés vernaculaires, y compris celle des esquimaux. Les jeunes se sentent piégés dans un territoire isolé. Alors l’alcool fait des dégâts considérables. Il y a des épidémies de suicide tellement les relations familiales sont devenues désespérantes et le mode de vie incohérent.

Peut-on vraiment aider ces peuples premiers ? Oui, mais ce n’est pas en leur donnant de l’argent, c’est en les laissant vivre leur vie. Il faut sanctuariser leurs territoires comme nous le faisons pour des espaces naturels. Il faut rejoindre l’alliance des gardiens de mère Nature. Il faut surtout que la classe globale, celle qui se permet d’avoir une voiture individuelle, montre l’exemple en diminuant son train de vie pour moins peser sur la Biosphère, sur les forêts primaires, sur les matières premières enterrées sous terre.

* LE MONDE du 12-13 mai 2019, En Amazonie, le combat de Raoni, le dernier des Kayapo

Interdisons de parole les négationnistes du climat

Un média français, CNews, lundi 6 mai, un animateur, Pascal Praud, amateurs de « clashs ». Le thème du débat donnait la couleur : « Le refroidissement climatique ? ». Et Pascal Praud le texte : « Est-ce que vous diriez qu’il y a depuis trente ans dans le monde un dérèglement climatique ? Oui ou non ? » L’invitée principale, Claire Nouvian, militante écologiste s’étrangle : « Attendez, mais vous en êtes encore là ? Ce n’est pas une émission de climatosceptiques quand même ? » Rejoint par Elisabeth Lévy, la directrice de la rédaction du magazine conservateur Causeur, Pascal Praud défend le droit des climatosceptiques à s’exprimer. Claire Nouvian interpelle par la site le CSA : « Protégez notre avenir ! Des propos climatosceptiques contribuent à créer un climat de suspicion envers la science et à fabriquer du doute, au moment même où l’action collective et individuelle doit être radicale pour sauver la vie sur Terre. C’est pourquoi nous demandons au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) d’appliquer l’article 3-1 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, «Le Conseil supérieur de l’audiovisuel veille à ce que le développement du secteur de la communication audiovisuelle s’accompagne d’un niveau élevé de protection de l’environnement et de la santé de la population.» Les médias audiovisuels ne doivent pas servir de tribune à la négation de la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique, qui est un fait avéré.»

La liberté d’expression n’est jamais absolue, surtout quand il s’agit à la fois de nier les avancées scientifiques et de ne pas agir contre la détérioration de la Biosphère. Voici quelques commentaires éclairés sur le net :

Bruno : Si les climatosceptiques sont si visibles, c’est parce qu’ils ont tous ou presque une grand gueule.

Ulysse : Il faut instaurer un délit de mensonges avérés. C’est délicat vis-à-vis de la liberté d’expression, mais peut-on continuer à autoriser les manipulations de masses et provoquer notre perte au bout du chemin ?

Amitiés à Claire : Il y a deux sortes de négationnistes climatiques, ceux pour qui 2 et 2 font 5, qu’aucun fait ne peut convaincre, qui ne se donnent d’ailleurs pas la peine de lire, c’est trop compliqué, ça prend trop de temps etc…et de toutes les façons , ils savent. Et ceux pour qui 2 et 2 font 4 mais c’est négociable, par exemple en plantant davantage d’OGM, en augmentant la part du nucléaire etc… Dans les deux cas, la rubrique « réaction » porte bien son nom!

Un scientifique : Des milliers d’études très complètes dans Science, Nature (les publications scientifiques les plus prestigieuses et sérieuses du monde) faites par des spécialistes mondiaux du climat, des big data, de la mécanique des fluides, des modélisations montrent que l’Homme a un impact non négligeable dans le réchauffement actuel de la Terre et des océans. Mais non, on accorde plus de crédits à ces spécialistes de rien du tout que sont Zemmour, Praud, Elisabeth Lévy… Époque des réseaux sociaux …

HK : +1 ! Sacré époque où tout le monde a un avis sur tout et veut absolument le faire partager à la terre entière.

MICHEL BRUNET : Tout le problème avec le climat et l’opinion publique en général c’est que le « ressenti » est dicté par la « météo ». Le réchauffement global est réellement mesuré (fonte des glaciers, température des mers,…etc..). Mais ses conséquences se font à « bas bruit » sur la météo de tous les jours et seulement à « grand bruit » quand il y a des phénomènes exceptionnels.

Comment trouver la bonne info au milieu de la merde ?

Lisez Télérama* par exemple, le summum de la sophistication en matière de présentation de la vie culturelle. Il faut oublier les programmes de la TNT dont l’indigence est à la mesure de leur fausse gratuité : on paye des pages de pub. Laissons de côté câble et satellite, on s’y noie corps et âme. La recension des films ? Où est la nature et l’écologie ? Nulle part ou presque. Apprécions les trois informations qui comptent.

– Un or très noir, que fait-on avec du pétrole ? « De la misère. De la guerre. De la laideur. »** Trois quarts de siècle après qu’on ait proféré cette phrase, misère, guerre et laideur ont gagné pays producteurs et pays consommateurs. L’ère pétrolière a causé le malheur des peuples et doit s’achever au plus vite car elle menace l’humanité tout entière. Le meilleur surnom qu’on puisse donner au pétrole, la « merde du diable ».

– Les océans se vident. C’est ce que nous a démontré Daniel Pauly. Les prises totales de poisson diminuent depuis 1996. La pêche industrielle est un désastre global, depuis la fin du XIXe siècle, quand les Anglais on lancé les premiers chalutiers à vapeur et fait main basse sur toutes les ressources côtières de l’Angleterre en une dizaine d’années. Ils ont tout zigouillé, puis ils sont partis pêcher plus loin. Les prises de poisson en mer du Nord représentent moins de 10 % de ce qu’ils ont été à leur maximum. C’est précisément la définition d’un « effondrement ». Les gens l’auront-ils remarqué ? Non. Un jour il ne restera que du poisson d’élevage ou du surimi, les jeunes générations n’auront plus les références de ce qu’était un poisson. Est-ce que j’accepte la destruction de la biodiversité mondiale ? Est-ce que j’accepte que la température du globe augmente de trois, quatre ou cinq degrés ? Non. Sans chercher à coupler mon combat avec une victoire potentielle, je lutte, par principe.

-Vivement demain : Enki Bilal travaille à une série télévisée, il adapte sa BD Bug, un futur où l’outil numérique est hors d’usage, créant la panique chez des humains dépendants de la technologie Quelques pannes récurrentes du réseau électrique, et on entrera enfin dans la vraie vie, suivez mon regard, vers le Venezuela !

* Télérama n° 3617, 11 au 17 mai 2019

** dans la pièce de théâtre de Giraudoux, La folle de Chaillot, 22 décembre 1945

Le blog biosphere, bien présent à sa nouvelle adresse

Ce blog biosphere existe depuis le 13 janvier 2005. Il était hébergé par lemonde.fr, il est maintenant accessible à l’adresse où vous êtes :

www.biosphere.ouvaton.org/blog

En effet le groupe LE MONDE supprime ses 411 blog abonnés à partir du 5 juin prochain. Pour assurer la continuité de notre blog, nous avons devancé l’appel. Toutes nos archives,4 345 articles, près de 9 800 commentaires, ont été transférées sur le serveur ouvaton.org qui hébergeait déjà notre réseau de documentation

http://biosphere.ouvaton.org/

Celui-ci contient de son côté près de 3600 articles dont beaucoup de références bibliographiques, une rubrique « actions en cours », et bien sûr des liens vers notre blog.

Nous continuerons sur ce blog biosphere à produire chaque jour un article présentant « le point de vue des écologistes » sur l’actualité. Chaque article est soumis à vos commentaires. Comme l’écologie est multiple, vous pouvez proposer un texte, il suffit de l’envoyer à biosphere@ouvaton.org. L’intelligence collective se constitue par la complémentarité des approches. Merci de votre attention, à bientôt.

NB : Biosphere est une association loi 1901 ayant pour raison d’être de défendre les intérêts de la biosphère, un espace-temps dans lequel chacun de nous n’est qu’une maille dans la trame du vivant.

Notre ami Alain Hervé est mort, l’écologie en deuil

Né en 1932, Alain Hervé est mort le 8 mai 2019. C’était un pionnier de l’écologie, il était radical, il était notre ami. Il avait fondé la branche française des Amis de la Terre en 1970 et supervisé le hors-série du Nouvel Observateur en avril 1972 : « La dernière chance de la Terre ». À partir de 1973, il dirigeait le mensuel écologique Le Sauvage. Lors de la candidature de René Dumont à la Présidence de la République en 1974, il a été responsable du bureau de presse. Il avait relancé Le Sauvage sur Internet et écrit de nombreux livres, dont « Le Paradis sur Terre, le défi écologique ». Il s’était confié à nous en 2011.

— Quelle est l’origine de ton engagement écologiste ?

Ma vocation remonte à l’enfance. Je suis né à Granville, en Normandie, les pieds dans l’eau. J’ai toujours souffert de l’environnement urbain, de l’enfermement dans le métro, dans un bureau. J’ai pendant trois ans parcouru les tropiques à bord d’un voilier : l’homme est un animal des latitudes chaudes qui s’est exilé dans le froid. Il a alors été obligé d’inventer des techniques qui nous ont menées là où nous en sommes actuellement… Je ne crois pas du tout au progrès technique qui a entraîné cet âge industriel qui sévit sur notre planète et la ravage.

Une autre origine de ma sensibilité écologique, c’est ma participation aux jardins potagers que mon père avait entrepris pour nous nourrir pendant la Seconde Guerre mondiale. J’aimais retourner la terre, planter des légumes et des arbres fruitiers, écraser les doryphores…

— Ta vision actuelle de l’écologie ?

Nous sommes tous écologistes, nous n’avons pas le choix, nous devons tous respirer, déféquer. C’est une évidence. C’est beaucoup plus qu’une approche de droite ou de gauche, il s’agit d’une vision globale de l’univers dans lequel nous sommes. Nous sommes conscients des limites. Il faut observer, comprendre et se conformer aux lois de la nature.

Mais les Trente glorieuses sont en fait trente désastreuses. En 1967-68, j’étais journaliste à la FAO, j’en ai démissionné au bout de six mois. J’ai compris qu’ils menaient une politique criminelle. Le marché mondial a détruit l’agriculture vivrière traditionnelle pour installer les monocultures du coton, du café, du maïs, du soja, du cacao… pour l’exportation. Les personnes chassées de leurs terres peuplent les banlieues de capitale bidon où ils meurent. J’en arrive à penser que ce génocide de millions de paysans est similaire à la Shoah.

— Tu crois donc à la catastrophe ?

L’abus de la nature a atteint sa limite létale. Je me pose la question (futile) de savoir si elle aura lieu de mon vivant… Mes amis millénaristes Pierre Samuel, Teddy Goldsmith ou André Gorz sont morts avant que la catastrophe qu’ils avaient annoncée advienne.

La catastrophe peut servir de pédagogie et déclencher une prise de conscience. Mais la mémoire de l’humanité est extrêmement courte, nous cultivons un opportunisme de l’immédiat, nous n’apprenons rien de notre passé. Ni la retraite de Russie, ni Tchernobyl ne nous ont rien appris. Fukushima pourra peut-être servir de catharsis, surtout si Tokyo devait être évacué. Car il faudra que le drame aille très loin pour que les hommes abandonnent leur utopie technicienne.

— Que faut-il changer ?

L’écologie n’est pas une prise de position religieuse ou politique, c’est admettre que nous sommes de simples éléments de la nature, c’est une nouvelle philosophie. Il nous faut abandonner notre anthropocentrisme pour ressentir profondément notre appartenance à la communauté des vivants. L’humanisme qui donne la priorité absolue à l’homme ne me satisfait absolument pas. L’humanisme devrait consister à nous faire accéder à des stades supérieurs d’intelligence de la coévolution.

Sinon nous devenons des destructeurs terrifiants, nous enfantons beaucoup plus de Hitler que de Mozart. Il y a une écologie superficielle qui perpétue l’anthropocentrisme, qui dit que la planète est en danger, qu’elle nous appartient. On fait des parcs naturels, ce sont des alibis pour répandre la merde autour. L’homme a été doté d’une capacité de transformation trop brutale de l’environnement. Nous sommes devenus des dictateurs assassins du vivant. Nous échappons aux régulations naturelles comme les épidémies. Pasteur a conjuré la mortalité infantile naturelle. Il ne savait pas qu’il contribuait ainsi à rompre l’équilibre démographique. Maintenant le milliard d’hommes qui naissent et meurent affamés n’accède plus vraiment à l’état humain, il en reste à un état infra-animal.

— N’as-tu pas l’impression d’exagérer ?

On peut me traiter d’antihumaniste ; le politiquement correct est devenu une peste intellectuelle. Je me fous complètement de la réputation qu’on peut me faire, je vais bientôt mourir, j’ai atteint l’âge de la liberté. Le progrès social, l’égalitarisme et la démocratie ne peuvent advenir avec le pullulement humain.

Michel Sourrouille, extrait de nos archives : Alain Hervé, une figure historique de l’écologie

Tout le MONDE en croisade contre Coca-Cola

Un Terrien sur sept est inscrit sur Facebook. Seules deux autres entreprises, Coca-Cola et McDonald’s, atteignent ce chiffre magique, un milliard de con-sommateurs. Personnellement je n’ai pas de compte Facebook, je ne bois jamais de Coca-Cola et je me refuse à entrer dans un truc de restauration rapide. Qui est anormal, un milliard de personnes ou ma pomme ? Il y a mille raisons de refuser Coca-Cola. Coca-Cola nous inonde de sucre, vide les nappes phréatiques, c’est aussi la mainmise sur nos esprits, le sponsoring des Jeux Olympiques, du greenwashing.  Supprimons (le) Coca-Cola, buvons de l’eau, c’est plus écolo … Boycottons Coca-Cola. Allons plus loin, Interdisons les sodas, place à l’écologie responsable. N’oublions jamais l’ampleur des dégâts, il faut se souvenir de ce cri du cœur de Patrick Le Lay, PDG de TF1 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Les émissions de TF1 ont pour vocation de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages publicitaires. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. »

Notre croisade contre Coca-Cola sur ce blog biosphere est relayé par un article du MONDE : «  Faites plus d’exercice sans trop vous préoccuper de réduire vos apports en calories : tel est le discours des vendeurs de sodas. Or les données scientifiques mettent en cause les boissons sucrées dans l’explosion de l’obésité et du diabète de type 2 sur la planète entière. Le roi du soda finance professionnels de santé et chercheurs pour faire oublier les risques liés à ses boissons. Coca-Cola a dépensé 8 millions d’euros en France depuis 2010 en opérations marketing maquillées en recherches…. »* Quelques réactions sur lemonde.fr :

Thibaut : Le Monde découvre l’eau tiède. Ce que décrit cet article, ce sont tout simplement les méthodes actuelles de relations publics et de communication d’influence. Toutes les multinationales ont des pratiques équivalentes, dans leur secteur.

Whistleblower : Cet article me fait penser à la présence de Coca-Cola et de MacDonald’s au 6e Congrès de Médecine Générale (congrès qui s’adresse à tous les médecins généralistes français) en juin 2012 à Nice. Ils avaient chacun leur stand parmi les stands partenaires et, pire, un créneau de conférence chacun. Quelques personnes avaient d’ailleurs manifester leur dégoût de ce type de partenariat.

Bibi de Bordeaux : Les méthodes de Coca sont révélatrices de ce que ces firmes internationales sont prêtes à tout pour continuer leur sinistre commerce. J’attends avec impatience le moment où l’une d’elle traînera devant les tribunaux un État européen qui voudrait les contrôler un peu mieux. Car, grâce à l’Europe, une firme peut désormais porter plainte contre un Etat. Merci, Europe protectrice et progressiste !

Tristan Lambert : Ce qui fait question est l’argent dépensé par Coca pour minimiser les effets désastreux du sucre, il ne fait rien d’autre que copier l’attitude des fabricants de tabac

exemple : Voyez le modèle en grandeur nature du Mexique , dont la boisson de principe est le(s) soda(s): le Mexicain moyen est diabétique et obèse…

Phil : Le sucre ajouté est un poison. Point barre. Et le seul liquide essentiel à la vie est l’eau. Après ces deux petits rappels, bonne journée.

* LE MONDE du 9 mai 2019, Enquête sur la science sous influence des millions de Coca-Cola

Biosphere-Info existe depuis bientôt quatorze années

Notre premier numéro de Biosphere-Info est paru le 3 septembre 2005. Il était hebdomadaire et récapitulait ce que nous écrivions chaque jour sur notre site biosphere. En voici la teneur :

Faucheurs volontaires. Des faucheurs d’OGM (organismes génétiquement modifiés, ou plutôt chimères) ont été incarcérés en France. L’ordre public, a expliqué le procureur, « c’est la protection de la propriété de chacun, mais par-dessus tout, c’est la loi avec un grand L qui est le fondement de la démocratie, de vos libertés. Si la loi n’est plus respectée, c’est la loi de la jungle qui s’installe, la loi du plus fort : les faucheurs volontaires balayant les décisions du Parlement et les avis de nombreux experts ». Mais l’avocat des disciples de la désobéissance civile rétorque que 80 % des gens en France sont opposés aux OGM, la démocratie est donc présente dans la destruction des parcelles et, de toute façon, l’intérêt général est bien plus fort que l’ordre public.

La Biosphère ne comprend d’ailleurs pas pourquoi les gens mangeraient des produits à base d’OGM : ils n’ont pas meilleur goût, ils ne sont pas moins chers pour le consommateur et c’est un coût supplémentaire pour l’agriculteur : les seuls avantages sont pour les multinationales productrice de semences. Alors vive l’action directe contre la recherche appliquée même si des agriculteurs vendus aux multinationales endommagent lâchement les voitures des faucheurs volontaires.

Hymne biosphèrique. A la rentrée scolaire 2005, l’enseignement de l’hymne national et son histoire sont par la loi du 23/4/2005 devenus obligatoires. Ecrite en 1792, la Marseillaise est à l’origine le chant de guerre pour l’armée du Rhin. Aujourd’hui encore de très jeunes enfants chantent les « allons enfants de la patrie… contre les féroces guerriers » et on appelle aux armes pour faire « couler un sang impur » dans les manifestations les plus hétéroclites, le 14 juillet ou la coupe du monde de foot. Pourtant « l’amour sacré de la patrie » a été fort mal employé depuis l’invention du nationalisme au XIXe siècle puisqu’il a jeté les humains dans des guerres fratricides et inutiles : ce n’est pas la guerre qui a rapproché les Français et les Allemands, c’est la construction pacifique de l’Europe.

Mieux vaudrait chanter tous en cœur « Allons’enfants de la Biosphère » pour un hymne de réconciliation non seulement entre les humains, mais aussi avec la Nature. Un concours est ouvert, envoyez-nous vos paroles de substitution à l’hymne guerrier en faisant bien gaffe : tout outrage à « la Marseillaise » est redevable de 7500 euros d’amende !

La rente pétrolière. Le triplement du prix du baril, passé de 20 à 60 dollars depuis l’an 2000, entraîne l’enrichissement des pays exportateurs, de Riyad à Lagos, de Caracas à Moscou. Mais le pétrole n’est que malédiction. Cet argent facile soutient artificiellement le budget d’un Etat parasitaire, la corruption augmente plus que proportionnellement aux « investissements » somptuaires en palais, yachts et bijoux, des proportions importantes des pétrodollars prennent le chemin des paradis bancaires internationaux, les populations locales restent le plus souvent pauvres ou asservies. Même si de nouvelle infrastructures routières, portuaires ou touristiques sont mises en chantier, la croissance démographique va de pair avec un chômage structurel que nulle croissance économique dans un monde fini ne pourra résorber.

La Biosphère attend avec impatience la fin de cette malédiction pétrolière qui pèse sur la planète, que ce soit dans l’impasse de tous ces pays qui perdent une partie de leur sous-sol au profit de richesses apparentes, ou dans l’aveuglement d’un monde mue par un système thermo-industriel sans lendemain, si ce n’est le réchauffement climatique qui en résulte.

Fin de vacances, la Biosphère respire. On chiffre les déplacement annuels internationaux à un milliard dont 70 % sont consacrés au tourisme. Ces déplacements au paroxysme pendant les vacances est une pratique dégradante intimement liée à la consommation et au commerce. Pour accueillir les touristes, il faut construire des aéroports, des routes, des équipements, des parkings et donc stériliser des territoires pour dévorer une énergie considérable nécessaire pour voler dans les airs ou rouler dans un camping car. Le touriste est aussi une agression insupportable contre une culture particulière, que ce soit la messe à Notre Dame de Paris couverte par le piétinement des visiteurs qui résonne sous les voûtes, ou le tourisme « solidaire » dans les ghettos de Soweto, les cimetières de Belfast ou les folklores reconstitués dans les lieux les plus divers qu’on veut rendre semblable à leurs stéréotypes.

La liberté de se déplacer semble devenu un droit de l’Homme alors que c’est un acte terriblement destructeur non seulement pour les sociétés humaines, mais aussi pour la Biosphère : supprimez le tourisme !

Richesse de la niche. A l’opposé de la théorie neutraliste, la théorie de la niche prédit une augmentation de la productivité primaire en fonction de la diversité végétale. Pour trancher en pratique, un projet européen a étudié la diversité végétale sur près de 500 parcelles pour 8 sites différents. On a alors observé en moyenne une augmentation de la production de biomasse aérienne en fonction de la richesse spécifique ; ce résultat s’explique par la complémentarité fonctionnelle entre espèces. On a aussi montré que la biodiversité agit comme une sorte d’assurance contre des changements de l’environnement : si les différentes espèces ne réagissent pas de façon identique à ces fluctuations, les réactions tendent à se compenser mutuellement, ce qui entraîne une stabilisation du fonctionnement d’ensemble du système malgré le fait que chaque espèce continue à fluctuer fortement. Enfin la biodiversité est un réservoir d’adaptation à des changements de l’environnement.

Du point de vue des écosystèmes, il n’y a pas d’avenir durable pour une société humaine qui détruit la biodiversité.

Qui peut être contre la décroissance ? Un ouvrage très sérieux « Le développement durable, les termes du débat » (coll. Compact civis), indique dès le début de son premier chapitre ce qui sous-tend l’évolution actuelle des idées :  « Le slogan de la décroissance générale interdirait la réduction de la pauvreté et n’est guère compatible avec nos systèmes démocratiques. Il convient, en revanche, de disjoindre le dynamisme de nos sociétés de la croissance des flux de matières et d’énergie qui l’a toujours sous-tendu. C’est la croissance de ces flux qui met en péril la viabilité pour l’espèce humaine, notamment la biosphère(…) Il convient encore d’ajouter à la nécessaire décroissance des flux de matières et d’énergie la décroissance, non moins impérative à long terme, des effectifs démographiques planétaires ».

La Biosphère ne peut que se réjouir d’un tel discours de Dominique Bourg, mais cela implique de condamner à mort (mentale bien entendu) tous les économistes et politiques qui ne jurent que par la croissance !

Neutre pour le climat. Pour réaliser leur livre, « 80 hommes pour changer le monde », Sylvain Darnil et Mathieu le Roux ont interrogé des entrepreneurs dans différents pays. Pour rester neutre par rapport au climat, les auteurs ont alors calculé l’empreinte climatique de leur voyage autour du monde grâce au site Internet futureforests.com. Ils ont en conséquence financé un projet de plantation, au pied du Kilimandjaro, de 1300 pousses de M’pingo, une espèce rare d’ébène africain. La croissance de ces arbres devrait absorber, tout au long de leur vie, l’équivalent des 11 tonnes de CO2 émises par l’ensemble de leurs trajets.

L’initiative est louable, mais si la croissance d’une forêt fixe le carbone, un incendie détruira tous les efforts accomplis. La seule énergie utilisable pour les déplacements humains doit résulter des énergies renouvelables, on ne peut recouvrir la terre toute entière d’arbres.

PS : Aujourd’hui Biosphere-Info est devenu un mensuel. Il paraît tous les 1er de chaque mois sur ce blog biosphere.

Pour le recevoir gratuitement par mail, il suffit d’en faire la demande à biosphere@ouvaton.org

L’éducation à l’écologie, déprimante et si nécessaire

L’éducation à l’écologie manque cruellement pendant la vie scolaire. Voici quelques point de vue sur LE MONDE* et lemonde.fr :

Valérie Masson-Delmotte : « Le temps consacré à l’enseignement en relation avec les deux enjeux vitaux à l’échelle planétaire, l’effondrement de la biodiversité et le changement climatique, apparaît très insuffisant au collège comme au lycée. »

Pierre Lena : « Le climat est un sujet complexe, qu’il faut penser de façon systémique en décloisonnant les disciplines…  Il y a un risque pour les enseignants, car les faits et les chiffres qu’on leur présente sont déjà source d’anxiété. Les jeunes peuvent être dans l’émotion plus que dans le raisonnement. Il faut leur donner les clés pour penser ce problème, ce que les Américains appellent “A critical eye and hopeful heart” [un œil critique mais un cœur plein d’espoir] ».

Justine Renard, professeure de sciences de la vie et de la terre (SVT), fait partie du collectif des « enseignants pour la planète ». Elle se dit « de plus en plus inquiète » des signes évidents du dérèglement climatique, mais aussi, et surtout, de son rôle et de sa responsabilité en tant qu’enseignante. « A aucun moment les programmes ne permettent de comprendre qu’un ensemble de crises est en train de converger, encore moins d’en saisir la gravité et les conséquences pour nos sociétés. »

Diane Granoux, professeure d’histoire-géographie, estime que la situation « va empirer » avec les nouveaux programmes : « Pourquoi les migrations liées au climat n’apparaissent-elles pas, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses et vont augmenter dans les années à venir ? »

Ciel bleu, mer belle sur lemonde.fr : Blanquer a d’autre objectifs que d’informer et sensibiliser la jeunesse sur le climat. Ce n’est pas un objectif prioritaire pour Macron. Il ne convoque la jeunesse à des réunions débats que les jours où les élèves ont prévu de manifester, pour qu’ils restent dans les établissements et ne manifestent pas… C’est un peu court, misérable, comme politique…

Victor M : Les prochaines générations vont connaître des bouleversements désastreux en raison de la pollution et du changement climatique. S’ils ne sont pas outillés pour en comprendre les différentes conséquences, ils risquent de céder au populisme, la division, la haine et la violence.

CLAUDE PICHEL : En France l’écriture des programmes est politique et ce depuis toujours. L’enseignement de l’Histoire en a fait l’expérience avec l’occultation prolongée de la Collaboration, de la Guerre d’Algérie, de la colonisation en général, de histoire de la Shoah. En économie ce sont les chefs d’entreprise du MEDEF qui « nettoient  » et orientent les programmes en occultant la sociologie. En SVT, l’Église a fait son œuvre pour réduire au minimum la reproduction. Le Changement Climatique subit le même sort.

JEAN-MICHEL MASLAK : Bonjour, Je suis professeur de sciences économiques et sociales, et je suis surpris du peu d’intérêt porté à notre matière pour aborder la question environnementale par rapport à la SVT ou l’H-G. Nous traitons les questions de la compatibilité croissance / préservation de l’environnement, les conséquences du réchauffement climatique sur la biodiversité, le niveau optimal de pollution pour la collectivité, les instruments de la politique climatique… loin d’une simple sensibilisation !

Eljulio @ Jean-Michel : Abordez vous les notions d’économie biophysique montrant que les ressources énergétiques et les ressources naturelles en général sont devenues des facteurs de croissance (au même titre que le W et le K), limitants (stock de ressource fini, de plus en plus dur à extraire). Il faudrait enseigner aux jeunes que le réchauffement n’est qu’une face de la même pièce, l’autre étant le confort de notre société moderne qui permet la culture, les assiettes bien remplies, l’hôpital, les smartphones ! Autrement dit réduire notre impact concernant le réchauffement climatique c’est accepter de réduire notre train de vie, puisque + de 80% du mix énergétique mondial est d’origine fossile, de manière stable depuis 30 ans. Les milliards investis dans le renouvelable ne changent pas cette proportion car 1)c’est le charbon qui a le plus progressé (énergie du passé ?), et 2) les énergies s’additionnent et ne se substituent pas (normal + d’énergie c’est + de croissance, & donc un meilleur train de vie)

Jam : Il faut expliquer aux jeunes que la plupart du rejet de CO2 et donc du dérèglement climatique vient en France de notre consommation de pétrole. Il faudrait donc limiter drastiquement nos déplacement en voiture, nos déplacement en avion ou bateau… Et leur signaler aussi que 10 % de l’électricité produite sert à alimenter les serveurs informatiques nécessaires à Facebook, instagram ou youtube…

JEAN CLAUDE HERRENSCHMIDT : Réfléchissez un peu, les enseignants qui pourraient me lire ici. Que voulez-vous qu’ils fassent de cet enseignement ? Nourrir la mélancolie d’un temps qu’ils n’ont pas connu ? Enseignez-leur les techniques de survie en milieu hostile : pas ou peu d’eau, une nourriture rare qu’il faut aller chasser ou cueillir avec des techniques qu’il faudra le plus souvent réinventer ou apprendre chez les indiens d’Amazonie ou les Africains de terres désertiques. Apprendre aussi à se défendre des autres humains….

Eljulio : ou aussi apprendre à cultiver un potager et à parler à ses voisins !

* LE MONDE du 24-25 mars 2019, Le dérèglement climatique est trop peu enseigné, de l’école à l’université

L’éducation à l’écologie, déprimante et si nécessaire

L’éducation à l’écologie manque cruellement pendant la vie scolaire. Voici quelques point de vue sur LE MONDE* et lemonde.fr :

Valérie Masson-Delmotte : « Le temps consacré à l’enseignement en relation avec les deux enjeux vitaux à l’échelle planétaire, l’effondrement de la biodiversité et le changement climatique, apparaît très insuffisant au collège comme au lycée. »

Pierre Lena : « Le climat est un sujet complexe, qu’il faut penser de façon systémique en décloisonnant les disciplines…  Il y a un risque pour les enseignants, car les faits et les chiffres qu’on leur présente sont déjà source d’anxiété. Les jeunes peuvent être dans l’émotion plus que dans le raisonnement. Il faut leur donner les clés pour penser ce problème, ce que les Américains appellent “A critical eye and hopeful heart” [un œil critique mais un cœur plein d’espoir] ».

Justine Renard, professeure de sciences de la vie et de la terre (SVT), fait partie du collectif des « enseignants pour la planète ». Elle se dit « de plus en plus inquiète » des signes évidents du dérèglement climatique, mais aussi, et surtout, de son rôle et de sa responsabilité en tant qu’enseignante. « A aucun moment les programmes ne permettent de comprendre qu’un ensemble de crises est en train de converger, encore moins d’en saisir la gravité et les conséquences pour nos sociétés. »

Diane Granoux, professeure d’histoire-géographie, estime que la situation « va empirer » avec les nouveaux programmes : « Pourquoi les migrations liées au climat n’apparaissent-elles pas, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses et vont augmenter dans les années à venir ? »

Ciel bleu, mer belle sur lemonde.fr : Blanquer a d’autre objectifs que d’informer et sensibiliser la jeunesse sur le climat. Ce n’est pas un objectif prioritaire pour Macron. Il ne convoque la jeunesse à des réunions débats que les jours où les élèves ont prévu de manifester, pour qu’ils restent dans les établissements et ne manifestent pas… C’est un peu court, misérable, comme politique…

Victor M : Les prochaines générations vont connaître des bouleversements désastreux en raison de la pollution et du changement climatique. S’ils ne sont pas outillés pour en comprendre les différentes conséquences, ils risquent de céder au populisme, la division, la haine et la violence.

CLAUDE PICHEL : En France l’écriture des programmes est politique et ce depuis toujours. L’enseignement de l’Histoire en a fait l’expérience avec l’occultation prolongée de la Collaboration, de la Guerre d’Algérie, de la colonisation en général, de histoire de la Shoah. En économie ce sont les chefs d’entreprise du MEDEF qui « nettoient  » et orientent les programmes en occultant la sociologie. En SVT, l’Église a fait son œuvre pour réduire au minimum la reproduction. Le Changement Climatique subit le même sort.

JEAN-MICHEL MASLAK : Bonjour, Je suis professeur de sciences économiques et sociales, et je suis surpris du peu d’intérêt porté à notre matière pour aborder la question environnementale par rapport à la SVT ou l’H-G. Nous traitons les questions de la compatibilité croissance / préservation de l’environnement, les conséquences du réchauffement climatique sur la biodiversité, le niveau optimal de pollution pour la collectivité, les instruments de la politique climatique… loin d’une simple sensibilisation !

Eljulio @ Jean-Michel : Abordez vous les notions d’économie biophysique montrant que les ressources énergétiques et les ressources naturelles en général sont devenues des facteurs de croissance (au même titre que le W et le K), limitants (stock de ressource fini, de plus en plus dur à extraire). Il faudrait enseigner aux jeunes que le réchauffement n’est qu’une face de la même pièce, l’autre étant le confort de notre société moderne qui permet la culture, les assiettes bien remplies, l’hôpital, les smartphones ! Autrement dit réduire notre impact concernant le réchauffement climatique c’est accepter de réduire notre train de vie, puisque + de 80% du mix énergétique mondial est d’origine fossile, de manière stable depuis 30 ans. Les milliards investis dans le renouvelable ne changent pas cette proportion car 1)c’est le charbon qui a le plus progressé (énergie du passé ?), et 2) les énergies s’additionnent et ne se substituent pas (normal + d’énergie c’est + de croissance, & donc un meilleur train de vie)

Jam : Il faut expliquer aux jeunes que la plupart du rejet de CO2 et donc du dérèglement climatique vient en France de notre consommation de pétrole. Il faudrait donc limiter drastiquement nos déplacement en voiture, nos déplacement en avion ou bateau… Et leur signaler aussi que 10 % de l’électricité produite sert à alimenter les serveurs informatiques nécessaires à Facebook, instagram ou youtube…

JEAN CLAUDE HERRENSCHMIDT : Réfléchissez un peu, les enseignants qui pourraient me lire ici. Que voulez-vous qu’ils fassent de cet enseignement ? Nourrir la mélancolie d’un temps qu’ils n’ont pas connu ? Enseignez-leur les techniques de survie en milieu hostile : pas ou peu d’eau, une nourriture rare qu’il faut aller chasser ou cueillir avec des techniques qu’il faudra le plus souvent réinventer ou apprendre chez les indiens d’Amazonie ou les Africains de terres désertiques. Apprendre aussi à se défendre des autres humains….

Eljulio : ou aussi apprendre à cultiver un potager et à parler à ses voisins !

* LE MONDE du 24-25 mars 2019, Le dérèglement climatique est trop peu enseigné, de l’école à l’université

Vivre en 2050, ce sera survivre plutôt que vivre

Le site de documentation des écologistes « biosphere.ouvaton », en lien avec notre blog « biosphere.lemonde », nous offre une vision complète du passage aux années 2050. En voici l’introduction : une UTOPIE pour 2050

Nous avons besoin d’une utopie mobilisatrice pour répondre à la question qui se posera bientôt dans notre futur proche : comment vivre mieux avec moins ? D’ici à 2050, la synergie des crises alimentaires, énergétiques, climatiques et démographiques va entraîner une dégradation rapide et brutale du niveau de vie à l’occidentale. Face à la catastrophe annoncée, les humains vont réagir à leur manière, selon deux modalités contradictoires. Pour une part, les violences seront exacerbées, qu’elles s’exercent entre les humains ou pour piller les dernières ressources accessibles. Nous ferons aussi appel à la raison, à la coopération, au sentiment d’interdépendance. Nous ne pouvons pas déterminer à l’avance ce qui l’emportera entre la face sombre de l’individu ou l’intelligence des situations. Des analyses comme le rapport secret du Pentagone sur le changement climatique envisagent le pire, c’est-à-dire la raison d’État et la survie des sociétés les plus combatives. Il y a aussi les pessimistes qui pensent que plus rien n’est possible. D’autres analystes misent sur la pédagogie de la catastrophe. En effet, le temps que nous avons pour réagir est très court, mais le sentiment de la catastrophe en marche pourrait servir de pédagogie.

Nous avons considéré comme hypothèse probable que les années 2030 seront marquées par la réalité physique d’un krach écologique multiple, et donc par une prise de conscience généralisée. Les années suivantes, l’humanité sera obligée de changer fondamentalement de paradigme. Ce que nous prévoyons pour 2050 est déjà largement avéré au niveau des statistiques ; les moyens de réagir et les objectifs face à une crise systémique causée par le système capitaliste ont fait l’objet de propositions de nombreux analystes. Il n’est pas besoin de beaucoup imaginer, encore moins d’auditionner des spécialistes : il suffit de lire leurs écrits. Un Mouvement social-écologiste, qui voudrait préparer un avenir durable, se doit d’envisager des scénarios pour accélérer l’évolution vers des comportements écologiquement vertueux  d’ici à 2050. Il s’agit de concilier le volontarisme politique et le sens de l’utopie dans un contexte actuel qui nous fait déjà penser que 2050 sera profondément différent de ce qu’a construit la société thermo-industrielle en deux siècles. Plusieurs programmes écologistes pertinents ont été élaborés dès les années 1970, vous pouvez en trouver l’exposé sur notre blog biosphere :

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2015/04/01/elements-pertinents-pour-un-vrai-programme-ecologique/

Lire aussi sur notre blog biosphere :

=> Neutralité carbone en 2050, la volonté de ne rien faire

Le point de vue malthusien (10 décembre 2017)

=> 10 milliards d’habitants en 2050, bonjour les dégâts !

le scénario d’Yves Cochet (6 septembre 2017)

=> De la fin de notre monde à une renaissance en 2050 ?

Le scénario Négawatts (26 janvier 2017)

=> Notre défi, 100 % de sobriété énergétique en 2050

Pénuries et chômage (31 décembre 2016)

=> Regard sur le futur proche, un jour de réveillon en 2050

La décroissance démographique (4 mars 2016)

=> Des millions de morts de faim en 2050 ?

Le lien énergie/démographie (30 avril 2015)

=> Neuf milliards d’êtres humains en 2050 ? Pas si sûr !

L’exode urbain vers la terre (22 août 2009)

=> tous paysans en 2050

BIOSPHERE-INFO, Ivan ILLICH analyse la technique

Pour recevoir gratuitement le mensuel BIOSPHERE-INFO,

il suffit d’envoyer un mail à biosphere@ouvaton.com

Ivan Illich (1926-2002) est un penseur incontournable de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle. Quelques œuvres en langue française : en 1971, Libérer l’avenir (titre original: Celebration of awareness) et une société sans école (titre original: Deschooling Society) ; en 1973, La convivialité (titre original: Tools for conviviality) et Energie et équité ; en 1975, Némésis médicale. Nous nous centrons sur son analyse de la technique.

1969 réponse au rapport Pearson de 1968 in L’Ecologiste n° 6 (2001)

– L’esprit est conditionné au sous-développement lorsqu’on parvint à faire admettre aux masses que leurs besoins se définissent comme un appel aux solutions occidentales, ces solutions qui ne leur sont pas accessibles.

– Dans leur bienveillance, les nations riches entendent aujourd’hui passer aux nations pauvres la camisole de force du développement, avec ses embouteillages et ses emprisonnements dans les hôpitaux ou dans les salles de classe.

– Chaque réfrigérateur mis sur le marché contribue à restreindre les chances que soit construite une chambre froide pour la communauté.

– Chaque voiture lancée sur les routes du Brésil prive cinquante personnes de la possibilité de disposer d’un autocar.

– Les rues de Sao Paulo s’embouteillent tandis que pour fuir la sécheresse près d’un million de Brésiliens du Nord-Est font 800 kilomètres à pied.

– Des chirurgiens d’Amérique latine suivent des stages dans des hôpitaux spécialisés de New York pour y apprendre des techniques qui ne s’appliqueront qu’à quelques malades.

– Une poignée d’étudiants bénéficie d’une formation scientifique poussée ; si par hasard ils retournent en Bolivie, ils deviendront des enseignants, spécialisés dans quelque matière au nom ronflant.

– La scolarité obligatoire est affiliée au marché mondial de la production et de la consommation.

– Les écoles justifient cruellement sur le plan rationnel la hiérarchie sociale dont les églises défendaient autrefois l’origine divine.

– La seule réponse au sous-développement est la satisfaction des besoins fondamentaux. Pourquoi, par exemple, ne pas considérer la marche à pied comme une solution de rechange aux embouteillages et ne pas amener les urbanistes à se soumettre à cet impératif ?

– En matière de santé, ce qu’il faut à l’Amérique latine, c’est un personnel paramédical qui puisse intervenir sans l’aide d’un docteur en médecine.

– Je lance un appel pour qui se développe une recherche qui vise à remplacer les produits dominants du marché, les centres hospitaliers et les spécialistes prolongeant la vie des malades, les écoles et les programmes impératifs interdisant de s’instruire à ceux qui ne se sont pas enfermés assez longtemps dans les salles de classe.

In « Défaire le développement pour refaire le monde ». Tel était l’objectif du colloque organisé à l’UNESCO en 2002.

1973 La convivialité (numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte, juillet 1973).

De passage à Paris pour son prochain livre La convivialité, Ivan Illich avait refusé de parler à la télé. Mais il a accordé un entretien à la Gueule ouverte :

« Le discours télévisé est inévitablement démagogique. Un homme parle sur le petit écran, des millions d’hommes et de femmes l’écoutent. Dans le meilleur des cas, la réaction maximum du public ne peut être que bip bip je suis d’accord ou bip bip je ne suis pas d’accord. Aucun véritable échange n’est possible, mais je suis heureux de soumettre mon travail à la critique des lecteurs de La gueule ouverte, tous profondément préoccupés de ne se laisser enfermer dans aucun carcan idéologique. »

« Je distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut. L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut une conquête de centaines de mètres d’espaces. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel ; Los Angeles est construit autour de la voiture, ce qui rend impraticable la marche à pied. «

« Une société peut devenir si complexe que ses techniciens doivent passer plus de temps à étudier et se recycler qu’à exercer leur métier. J’appelle cela la surprogrammation. Enfin, plus on veut produire efficacement, plus il est nécessaire d’administrer de grands ensembles dans lesquels de moins en moins de personnes ont la possibilité de s’exprimer, de décider de la route à suivre. J’appelle cela polarisation par l’outil. Ainsi chaque outil, au-delà du seuil de tolérabilité, détruit le milieu physique par les pollutions, le milieu social par le monopole radical, le milieu psychologique par la surprogrammation et la polarisation par l’outil. Aujourd’hui l’homme est constamment modifié par son milieu alors qu’il devrait agir sur lui. L’outil industriel lui dénie ce pouvoir. A chacun de découvrir la puissance du renoncement, le véritable sens de la non-violence. »

1973 les berceuses de l’écologie (tribune libre) in dossier spécial automobile du mensuel le Sauvage n° 6 (septembre-octobre 1973)

Plus le pouvoir de contrôle se trouve concentré, plus la division du travail est accusée, plus les hommes sont soumis à la dépendance qui les met à disposition des spécialistes, et moins une communauté pourra intervenir sur son environnement. Si réellement nous voulons sauver la Nature, il faut restructurer la société, et à la place du monopole accaparé par la production industrielle et professionnelle, il faut créer les outils d’une société moderne, mais conviviale.

Au lieu d’essayer de programmer un ensemble de connaissances à acquérir en matière d’écologie, il faudrait imaginer la structure de combinaisons techniques qui permettrait aux gens de participer directement à l’élaboration active et à l’utilisation autonome de leurs propres outils. L’action qui consiste à limiter sa démographie, sa production et les nuisances de son environnement technologique s’exerceront d’autant plus facilement que ses outils seront eux-mêmes plus adaptés à une activité contrôlée par les personnes. Ils favoriseront effectivement la participation s’ils sont conçus de telle manière qu’en s’en servant les individus autonomes et les communautés de base se sentiront incités à collaborer. En revanche les difficultés de maîtriser son environnement apparaissent insurmontables si les outils dont elle dispose sont fabriqués selon un processus qui ne vise que le monde industriel de production. »

1973 La convivialité d’Ivan Illich (Seuil)

« Si, dans un très proche avenir, l’humanité ne limite pas l’impact de son outillage sur l’environnement et ne met pas en œuvre un contrôle efficace des naissances, nos descendants connaîtront l’effroyable apocalypse prédite par maint écologue. La gestion bureaucratique de la survie humaine doit échouer car une telle fantaisie suicidaire maintiendrait le système industriel au plus haut degré de productivité qui soit endurable. L’homme vivrait protégé dans une bulle de plastique qui l’obligerait à survivre comme le condamné à mort avant l’exécution. Pour garantir sa survie dans un monde rationnel et artificiel, la science et la technique s’attacheraient à outiller le psychisme de l’homme. Mais l’installation du fascisme techno-scientifique n’a qu’une alternative : un processus politique qui permette à la population de déterminer le maximum que chacun peut exiger, dans un monde aux ressources manifestement limitées ; un processus d’agrément portant sur la limitation de la croissance de l’outillage, un encouragement à la recherche de sorte qu’un nombre croissant de gens puissent faire toujours plus avec toujours moins. »

2002 le développement ou la corruption de l’harmonie en valeur

textes écrit à l’occasion du colloque organisé en mars 2002 au palais de l’Unesco sur le thème « Défaire le développement, Refaire le monde » (parangon, 2003) Ce livre est le premier à paraître en France sur l’après-développement.

J’ai essayé de montrer la contre-productivité du développement, non pas tant celle de la surmédicalisation, ou des transports qui augmentent le temps que nous passons à nous déplacer, mais plutôt la contre-productivité culturelle, symbolique. Des dizaines de livres parlent des pieds comme d’instruments de locomotion sous-développés. Il est devenu difficile d’expliquer que les pieds sont aussi des instruments d’enracinement, des organes sensitifs comme les yeux, les doigts. Majid Rahnema a joué sur le mot de aids (sida), en assimilant le « développement » au sida. Il a parlé du développement comme d’une injection de choses et de pensées qui détruisent l’immunité face à notre système de valorisation des choses.

Le sens des proportions, de ce qui est adéquat, approprié et bon ne peut pas exister dans un monde technogène. Si le monde est « fabriqué », il ne sera pas une donnée avec laquelle je dois vivre. La proportionnalité, l’harmonie est une base fondamentale de toutes les traditions que je connais. Cette pensée d’harmonie ne s’applique pas à un monde où ce qui était harmonie est transformée en valeur. Même l’art est devenu quelque chose de calculable.

2004 La perte des sens (recueil posthume de textes d’Ivan ILLICH), Fayard

Ivan Illich (1926-2002) est à juste titre considéré comme l’un des penseurs les plus prophétiques de la décomposition des sociétés industrielles.

Préface d’Ivan Illich : Dans ce volume de textes, je plaide pour une renaissance des pratiques acétiques, pour maintenir vivants nos sens, dans les terres dévastées par le « show », au milieu des informations écrasantes, des soins médicaux terminaux, de la vitesse qui coupe le souffle. J’ai écrit ces essais au cours d’une décennie consacrée à la filia : cultiver le jardin de l’amitié au sein de cet Absurdistan et avancer dans l’art de ce jardinage par l’étude et la pratique de l’askêsis.

Par askêsis, j’entends la fuite délibérée de la consommation quand elle prend la place de l’action conviviale. C’est l’askêsis, non pas le souci que j’ai de ma santé, qui me fait prendre les escaliers malgré la porte de l’ascenseur ouverte, me fait envoyer un billet manuscrit plutôt qu’un e-mail, ou me conduit à essayer de trouver la réponse à une question sérieuse avant de consulter une base de données pour voir ce qu’en ont dit les autorités.

J’entends attirer l’attention sur le commencement de la fin d’une époque scopique caractérisée par le mariage du regard et de l’image. Leur liaison a commencé à se relâcher voici deux cents ans. De nouvelles techniques optiques furent employées pour détacher l’image de la réalité de l’espace dans lequel des doigts peuvent la manipuler, le nez la sentir et la langue la goûter, afin de la montrer dans un nouvel espace isométrique dans lequel aucun être sensible ne peut entrer. Nous menace l’émergence d’une époque qui prend le « show » pour l’image.

A) la perte du sens de l’écoute

Le haut-parleur sur le clocher (1990) : Au XXe siècle, le climat phonique a changé. Moteurs et parleurs artificiels saturent aujourd’hui le milieu acoustique. La production de bruit fabriqué s’est accrue, l’isolement sonore est devenu un privilège de riche. Ce nouveau climat acoustique n’est guère hospitalier envers la parole.

Depuis un quart de siècle, j’essaie d’éviter de me servir de micro, même quand je m’adresse à un vaste auditoire. Je refuse d’être transformé en haut-parleur. Je refuse de m’adresser à des gens qui ne sont pas à portée de voix. Je refuse parce que je tiens à l’équilibre entre présence auditive et présence visuelle et que je récuse l’intimité factice qui naît du chuchotement amplifié de l’intervenant distant. Mais il y a des raisons plus profondes à mon renoncement au micro. Je crois que parler crée un lieu. Un lieu est chose précieuse, qu’a largement oblitérée l’espace homogène engendré par la locomotion rapide, les écrans aussi bien que les haut-parleurs. Ces techniques puissantes déplacent la voix et dissolvent la parole en message. Seule la viva vox a le pouvoir d’engendrer la coquille au sein de laquelle un orateur et l’auditoire sont dans la localité de leur rencontre.

Le son de la cloche est d’une portée sans commune mesure avec la voix humaine. Dans le haut Moyen Age, il change de sens : de simple signal, il devient appel, il établit l’horizon d’une localité sonore (la paroisse) que l’on perçoit par l’oreille plutôt que par l’œil. Les nouvelles cloches en bronze apparurent en Europe à une époque où le sentiment du lieu connut une curieuse expansion. De nouvelles techniques de harnachement permirent de remplacer les bœufs par des chevaux. L’animal de trait plus rapide tripla la superficie de champs qu’un paysan pouvait travailler. Les hameaux se fondirent en villages. Dans le même temps, l’urbanisation favorisa la tenue de marchés réguliers capables de faire vivre un curé à demeure. La cloche proclama la porté nouvelle de ce nouveau type de lieu jusqu’au XIXe siècle.

La tour d’église étaye donc un haut-parleur. Elle est le support architectural d’un instrument métallique qui a pour mission de « pousser à écouter ». Elle fait partie d’une entreprise propre à l’Occident, et qui a conduit Jacques Ellul* à parler d’humiliation de la parole. L’Eglise nous a préparé à accepter une société technologique qui emploie des techniques pour mettre en déroute la conditio humana. A travers un mégason, on peut tailler un mégalieu. Mon propos initial était de plaider combien il importe aujourd’hui de renoncer au haut-parleur qui fait entendre le simulacre de ma voix dans un espace sans lieu.

B) la perte du sentiment de mourir

– Postface à Némésis médicale (1992) : Ce que j’enseigne, c’est l’histoire de l’amitié, l’histoire de la perception sensorielle et l’art de souffrir. J’étudie ce que dit la technique plutôt que ce qu’elle fait. Je voudrais distinguer entre ceux qui désirent des services plus nombreux, meilleurs, moins chers pour plus de gens, et d’autres qui veulent poursuivre des recherches sur les certitudes pathogènes qui résultent du financement des rituels de soins de santé.

Dans Némésis, j’ai pris la médecine de 1970 et l’ai étudiée avec une méthode démontrant l’efficacité paradoxalement contre-productive implicite dans des techniques disproportionnées. Je l’étudiais comme une entreprise prétendant abolir la nécessité de l’art de souffrir par une guerre technique contre une certaine détresse. La médecine m’apparaît comme le paradigme d’une mégatechnique visant à vider la condition humaine du sens de la tragédie. Un quart de siècle plus tard, je reste satisfait de la rhétorique de Némésis. Ce livre a ramené la médecine dans le champ de la philosophie. Le système moderne de soins médicaux a transformé une autoception culturellement façonnée par une image de soi iatrogène. L’enjeu en était le remplacement de l’homme-acteur par l’homme considéré comme patient nécessiteux.

L’American Medical Association dépense désormais plus que la plupart des autres secteurs d’activité en relations publiques. Dès que vous avez un statut professionnel au sein du système, vous perdez une bonne partie de votre liberté ; vous devenez un agent technique de la santé postmoderne. Quand l’oncologiste a prescrit une autre chimiothérapie à Jim, je lui ai demandé comment il se sentait. Il m’a dit de rappeler le lendemain, mais seulement après onze heures, quand il aurait reçu les résultats du labo. Le XXe siècle réduit les personnes nées pour la souffrance et le plaisir à des boucles d’information provisoirement autonomes. La poursuite organisée de la santé est devenue le principal obstacle à la souffrance vécue comme incarnation digne, patiente, belle et même joyeuse. Némésis médicale était un essai pour justifier l’art de vivre, l’art de jouir et de souffrir, y compris dans une culture façonnée par le progrès, le confort, l’élimination de la douleur, la normalisation et, en définitive, l’euthanasie.

– De la difficulté de mourir sa mort (1995)

En 1974, quand j’écrivais Némésis médicale, je pouvais parler de « médicalisation » de la mort. Les traditions occidentales régissant le fait de mourir sa propre mort avaient cédé à l’attente de soins terminaux garantis. Je forgeai alors le mot « amortalité » pour désigner le résultat de la liturgie médicale entourant le « stade terminal ». Ces rituels façonnent désormais les croyances et les perceptions des gens, leurs besoins et leurs demandes. Le dernier cri en matière de soins terminaux a motivé la montée en flèche de l’épargne de toute une vie pour financer la flambée de l’échec garanti. Par le terme contre-productif, je désignais en 1975 la logique paradoxale par laquelle toutes les grandes institutions de services éloignent la majorité de leurs clients des objectifs pour lesquels elles avaient été conçues. Par exemple, les écoles empêchent d’apprendre ; les transports s’évertuent à rendre les pieds superfétatoires ; les communications faussent la conversation.

Dans la tradition galénique, les médecins étaient formés à reconnaître la facies hippocratica, l’expression du visage indiquant que le patient était entré dans l’atrium de la mort. A ce seuil, le retrait était la meilleure aide qu’un médecin pût apporter à la bonne mort de son patient. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’apparaît le docteur en blouse blanche aux prises avec la mort, qui arrache le patient à l’étreinte de l’homme-squelette. Jusque là, la discrimination entre état curable et incurable faisait partie intégrante des études de médecine en Amérique. Le rapport Flexner* de 1910 a donné le feu vert à la montée en flèche des coûts des soins terminaux, au misérable prolongement de « patients » plongés dans un coma irréversible et à l’exigence qu’une « bonne mort » – littéralement eu-thanasia – soit reconnue comme une partie de la mission assignée au corps « soignant ». De même que l’habitude d’aller « en voiture » atrophie les pieds, la médicalisation de la mort a atrophié le sens intransitif de vivre ou de mourir. Il n’est plus aujourd’hui de considération éthique ou sociale qui tienne quand elle contrarie la recherche sur un « traitement » ou la « prévention » de la plus rare des maladies « incurables », peu importe que ce soit le généticien ou un autre qui réclame des crédits.

Certes, il s’est trouvé dans les années 1960 des autorités religieuses et morales pour évoquer le droit du patient à refuser les extraordinaires moyens recommandés par la médecine la plus moderne. Je me souviens du temps où une injection de pénicilline était encore une extravagance. Mais cette réserve ne fit qu’étayer l’obligation de principe d’obéir aux diktats du médecin. La gestion de l’agonie a fini par apparaître comme la tâche de l’équipe médicale, la mort étant décrite comme la défaite de ladite équipe. L’âge industriel réduit l’autonomie somatique, la confiance dans ce que je sens et perçois de mon état. Les gens souffrent maintenant d’une incapacité à mourir. Peu sont capable d’envisager leur propre mort dans l’espoir qu’elle apporte la dernière touche à une vie active, vécue de manière intransitive.

* Rapport Flexner : Etude sur les conditions de l’enseignement médical aux EU au début du 20me siècle et mettant en doute la conformité des facultés de médecine américaines par rapport aux normes des facultés européennes.

C) la réunification des sens

La sagesse de Leopold Kohr (1994) : Tout au long de sa vie, Kohr* a œuvré à poser les fondations d’une solution de rechange à l’économie. Le jour de Kohr viendra quand l’âge de la foi dans l’Homo oeconomicus cédera la place à la vision d’une vie comme digne, fondée non pas sur l’abondance, mais sur la retenue. Originaire du village d’Oberndorf, près de Salzburg, il partit de la propension des gens à s’en remettre aux usages propres à chaque vallée. Kohr demeure un prophète parce que même les théoriciens du small is beautiful n’ont pas encore découvert que la vérité du beau et du bon n’est pas une affaire de taille, mais de proportion. Kohr, qui vivait et enseignait à Porto Rico, était bien connu des habitants des bidonvilles. Un coupeur de canne à sucre à bien dit ce que j’ai ressenti : « A la différence des professeurs, des militants et des prêtres, cet Autrichien nous fait réfléchir à ce qu’est notre quartier, non pas au moyen de mettre en œuvre les plans des experts. » Kohr encouragea une vision susceptible d’être réalisée parce que restant dans les limites, demeurant à portée. Il prôna le renoncement à un regard en quête de chimères au-delà de l’horizon partagé. Sous son inspiration, beaucoup sont allés jusqu’à chérir tout ce qui est petit. Encouragé par sa participation aux conférences des Verts, de nombreux amis se sont associés à la défense du régionalisme en Europe.

C’est du coté de la morphologie sociale que se situe la contribution de Kohr. Deux mots clés résument sa pensée : Verhältnismässigkeit et gewiss. Le premier veut dire « proportionnalité », ou plus précisément relation de nature appropriée. Le second se traduit par « certain », comme dans l’expression « d’une certaine façon ». Par exemple Kohr disait que la bicyclette est le moyen de locomotion idéalement approprié pour quelqu’un qui vit dans un certain endroit comme Oberndorf. Cette association d’approprié et de certain endroit permet à Kohr de voir la condition sociale de l’homme comme cette limite toujours créatrice de frontières au sein de laquelle chaque communauté peut engager la discussion sur ce qui devrait être permis et ce qui devrait être exclu. S’interroger sur ce qui est approprié dans un certain endroit conduit directement à réfléchir au beau et au bien. La vérité du jugement qui en résultera sera essentiellement morale et non économique.

L’économie postule la rareté. Elle traite donc de valeurs et de calculs. Elle ne saurait chercher le bien qui convient à une personne spécifique au sein d’une condition humaine donnée. Où règne la rareté, l’éthique est réduite à des chiffres et à l’utilité. De surcroît, qui manipule les formules mathématiques perd le sens de la nuance éthique et devient moralement sourd. Une société basée sur l’économie tente de transformer la condition humaine plutôt que de débattre de la nature du bien humain. Dans le système industriel, les gens consomment la nature et l’épuisent. De surcroît, ils laissent derrière eux non seulement leur merde et leurs cadavres, mais aussi des montagnes de déchets toxiques, ce qui est un trait commun à toutes les formes de la technique moderne. Ce que les promoteurs de la croissance ne voient pas, c’est que, de pair avec un plus gros gâteau, tout gain écologique s’accompagnera d’une nouvelle modernisation de la pauvreté et d’une légitimation de la dépendance des pauvres à l’égard dudit gâteau.

Les Grecs avaient le concept de tonos, que l’on peut comprendre comme juste mesure, caractère de ce qui est raisonnable ou proportion. Si le bien commun ne repose pas sur un tonos, une proportion entre les humains et la nature, l’idée de taxe énergétique par exemple tourne à l’utilitarisme adaptatif, à une administration technique ou à des bavardages diplomatiques. Aujourd’hui, l’unification des mesures a trouvé un reflet dans le mode de perception lui-même. Avant l’arrivée de la température, vers 1670, les gens comprenaient que les sources sont toujours plus chaudes en hiver et plus fraîches en été : on faisait l’expérience d’une proportion. Avec l’idée de calibrer sur une échelle l’expansion du mercure dans un fin tube de verre, les gens éprouvèrent le besoin de surveiller la température. Une température de 18 °C au-dessus de zéro finit par acquérir une importance dans notre standard du bien-être, de même que la hauteur de son de 440 hertz en musique. C’est ainsi que disparut le sensus communis, le sens commun ou sens de la communauté.

Comment jouer des mélodies grecques au piano ? Autant attendre de la beauté de l’économie !

Contrat naturel, santé inclusive et démocratie

L’impératif socio-écologique est dans tous les esprits. L’Association pour le contrat naturel a élaboré une approche intégrée construite sur les écrits de Michel Serres (1) et la notion de santé inclusive, la « santé commune ». Cette approche permet de repenser les défis entrelacés auxquels nous sommes confrontés, d’imaginer les solutions les plus à même d’y répondre et de cibler les moyens permettant de les mettre en œuvre. Cette tribune présente ce cadre conceptuel et esquisse les enjeux d’une transformation sociétale : au-delà du climat, ressources et territoires, santé et démocratie alimentaire, nature et agriculture, la pollution globale. Le Contrat naturel est le cadre de pensée d’une nouvelle coexistence avec la terre et les vivants : « Nous dépendons de ce qui dépend de nous« , dit Michel Serres. La santé est l’expression d’une symbiose: le soin renoue les liens, fait passer de la « bataille universelle à la sollicitude rare ». Cela appelle une philosophie de l’action et suppose de reconnaître, dans un souci de justice sociale et de responsabilité écologique, toute leur place à des territoires sur lesquels se forment des socio-écosystèmes à dimensions plurielles aux multiples valeurs partagées et nécessaires à la vie sociale de ces territoires. La santé commune. La modernité a cru pouvoir, par démesure, renoncer à penser dans un même monde global les relations infinies entre la santé humaine et la santé de la Terre. Une approche inclusive de la santé affirme au contraire qu’il existe une communauté de destin entre l’épanouissement de la santé personnelle, la santé des sociétés et celle des milieux naturels. Ainsi, la santé commune incite à fonder la paix sociale sur l’inséparabilité du bien-vivre des gens et du soin des ressources dont ils dépendent. Prenons l’alimentation et la santé. En partant de la fourchette à la fourche et non l’inverse, la démocratie alimentaire permet de dire comment les gens souhaitent se nourrir et partant qu’elle agriculture et quelles politiques publiques ils veulent pour relier alimentation, santé et nature. Cela revient à votez avec l’ assiette (2).

Priorités et moyens. L’urgence climatique, le soin d’une biodiversité en détresse, la transition énergétique qui occupent des agendas politiques et sociétales disparates, laissent dans l’ombre des défis plus englobants. Deux de nos publications s’attachent à définir une approche systémique des grands défis du présent mettant en lumière des facteurs interdépendants d’une intensification du dumping social et écologique. Ils engagent des décisions politiques vitales en matière de santé commune, sécurité alimentaire, etc. La première (3), pose les fondements juridiques et politiques permettant de relier la gestion responsables des ressources et la santé commune. Dans la deuxième publication (4), le système de « seuils planétaires » a été disséqué pour identifier les processus qui concentrent les grands enjeux pour les 5-10 années à venir: il s’agit de l’agriculture et du dérèglement physico-chimique global. Ce dernier concerne les pollutions dans leur ensemble (eau, sols, air) qui exposent tous les êtres vivants à des cocktails chimiques dont la composition change avec l’espace-temps. L’intensification chimique correspondante affecte quotidiennement les sociétés à grande échelle: l’industrie chimique et autres activités humaines représentent 144 000 produits distincts libérés dans la nature, dont les volumes ne font qu’augmenter. Ainsi chaque individu vit en intimité (à table, au travail, à l’école, en vacances) avec des cocktails fait d’antibiotiques, pesticides et herbicides, perturbateurs endocriniens, sans oublier des matières plastiques, des métaux lourds et micro-particules. La caractéristique principale de cette boite noire est la nature insidieuse des risques qu’elle comporte pour la santé des personnes et des milieux. La solution proposée: une simplification chimique visant à réduire massivement, à repenser le design, à recycler autrement nos molécules et particules.

Utopie concrète. Notre approche est l’amorce d’une réaction en chaîne visant la purge du système actuel. Elle voit dans les multiples initiatives citoyennes les briques d’un nouveau contrat social et écologique au service de l’intérêt général, des communs. Celui-ci exige une compréhension approfondie du fonctionnement des milieux naturels dans des territoires divers, et donc des connaissances locales nécessaires à la mise en œuvre des transitions écologiques et solidaires contextualisées. Une synergie de terrain des expérimentations « écotopiques » engagées en France et à l’international devient possible, avec comme objectif politique l’émergence par le bas d’un socle universel de protection sociale. Une pièce essentielle dans la matérialisation d’une santé commune assumée et partagée. C’est ce projet fondé sur une relation pacifiée avec la nature que porte l’Association pour le contrat naturel (5).

Texte réunissant des idées formulées par François Collart Dutilleul, Patrick Degeorges, Gérard Escher, Olivier Hamant, Ioan Negrutiu (ioan.negrutiu@ens-lyon.fr)

Lyon, 10/02/2019

(1) 1990, réédité en 2018, éd. Le Pommier

(2) http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article290; http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article528; http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article512; http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article446

(3) Acunzo D, Escher G, Ottersen OP, Whittington J, Gillet Ph, Stenseth N, Negrutiu I (2018) Framing planetary health: Arguing for resource-centred science. Lancet Planetary Health 2: e101-e102 et http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article570

(4) Arguello Velazquez J, Negrutiu I (2019) Agriculture and global physico-chemical deregulation / disruption: planetary boundaries that challenge planetary health. Lancet Planetary Health 3 (2019) pp. e10-e11 (https://www.thelancet.com/action/showPdf?pii=S2542-5196%2818%2930235-3)

(5) http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article585

Beyond Petroleum, des mouvements vers cet objectif

Jean-Michel Bezat, journaliste au MONDE, était un « spécialiste » du pétrole qui se contentait de commenter l’état du marché, c’est-à-dire le jeu de l’offre et de la demande. Aucune perspective à long terme, aucune mention des dangereux rapports entre pétrole et réchauffement climatique. Il était un adepte du court-termisme. Dans une chronique récente, il donne au slogan de BP, « Beyond Petroleum », une toute autre dimension. Sa prise de conscience des enjeux écologiques est réelle. Extraits avant commentaires : « Il y a vingt ans, le patron de British Petroleum décida que les lettres BP signifieraient désormais « Beyond Petroleum » (« au-delà du pétrole »). Sir John Browne dépensa 210 millions de dollars pour installer la marque et le nouveau logo, un soleil. Aujourd’hui c’est business as usual pour BP et ses concurrents. La production mondiale a franchi la barre des 100 millions de barils par jour en 2018, il faudrait la réduire de 55 % en 2050 pour limiter à 1,5 °C la hausse de la température du globe. Adieu, « peak oil » ! « On ne va pas faire disparaître les hydrocarbures dans aucun scénario à horizon 2040 ou 2050 », tranche le PDG de Total. Patrick Pouyanné, qui réclame du « temps » pour la transition énergétique. Du temps ? Il est compté, lui a répondu par avance le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ; sans baisse rapide et forte des émissions de gaz à effet de serre, le pire est sûr. Les moins de 25 ans ont déjà le sentiment d’avoir été trahis ; ils ressentent depuis peu l’urgence de la situation et se mobilisent enfin. « Au-delà du pétrole » n’est pas un slogan marketing trompeur, mais un objectif prioritaire. »* Les médias commencent à tenir un discours moins croissanciste parce que la société civile se réveille aux enjeux écologiques. Exemples** :

– Mouvement Fridays for Future, grèves scolaires pour le climat aux quatre coins du monde

– Collectif Youth for Climate en France

– Projet Petits citoyens pour le climat, prépare des kits de sensibilisation aux enjeux environnementaux à destination des classes.

– Appel des Enseignants pour la planète, qui appelle à des « écoles mortes ».

Manifeste des étudiants d’universités franciliennes, « Zéro degré ou zéro pointé », appelant l’Etat à « déclarer l’état d’urgence écologique et sociale ».

Association Ecocampus à l’Ecole normale supérieure qui a construit un potager et des ruches sur les toits.

Manifeste des étudiants pour un réveil écologique

Manifeste pour un réveil écologique des étudiants des grandes écoles

Les étudiants des grandes écoles mettent en accusation le système business as usual : « Au fur et à mesure que nous nous approchons de notre premier emploi, nous nous apercevons que le système dont nous faisons partie nous oriente vers des postes souvent incompatibles avec le fruit de nos réflexions et nous enferme dans des contradictions quotidiennes… A quoi cela rime-t-il de se déplacer à vélo quand on travaille pour une entreprise dont l’activité contribue à l’accélération du changement climatique ou à l’épuisement des ressources ? Nous aimerions faire une révolution de l’intérieur…  Nous sommes les futurs employés des entreprises, des grands groupes mondiaux, c’est à nous de changer leur fonctionnement »***. Rappelons à ces étudiants d’écoles prestigieuses la venue de Satish Kumar à la London School of Economics il y a quelques années. Cette grande école ne disposait pas d’un véritable département consacré à l’étude de l’écologie, si ce n’est englué dans des cours sur le développement durable. Satish a mis les points sur les i : « Vous savez certainement que le terme économie signifie « gestion de la maison » et que celui d’écologie, désigne la connaissance de la maison. Pour les philosophes grecs, la notion de maisonnée s’étend bien au-delà de nos quatre murs : elle comprend notre voisinage, notre ville, notre pays et toutes les espèces qui vivent sur la Terre et sont liées entre elles. Comment pouvez-vous gérer quelque chose que vous ne connaissez pas ? Rendez-vous compte : la LSE envoie chaque année des centaines de diplômés dans le monde entier pour gérer une « maison » dont ils ignorent tout. Pas étonnant que économie mondiale soit en crise… Je suis monté sur l’estrade et j’ai expliqué aux étudiants pourquoi l’économie dépend entièrement de l’écologie. »****

En conclusion, on ne peut pas être un bon économiste sans être d’abord un écologiste, on ne peut pas faire du management en ignorant que le contexte biophysique l’emporte sur les flux financiers, on ne peut pas échapper aux risques climatiques et pétrolier sans agir contre la société thermo-industrielle.

* LE MONDE du 19 février 2019, Climat : « Les optimistes croyaient que la prise de conscience était réelle. Mais non, l’orchestre continue de jouer »

** LE MONDE du 15 février 2019, Climat : les jeunes montent au front

*** LEMONDE du 15 février 2019, Les étudiants des grandes écoles interpellent leurs futurs employeurs sur l’écologie

**** Satish Kumar, « Pour une écologie spirituelle » (Belfond 2018)