écologie appliquée

Nécessité pour la foule, partager un langage commun

« Comment se passent les interactions entre individus dans un groupe ? Prenons l’exemple de la construction d’un bâtiment. Un auto-constructeur prend toutes les décisions seul, en fonction de sa culture et de ses connaissances. Il n’a à se mettre d’accord avec personne… sauf peut être avec sa femme ! Il n’en est pas de même pour une équipe de bâtisseurs. Les regards portés sur la mise en œuvre seront aussi divers et nombreux que le nombre de personnes participant au groupe de travail. Or on ne peut être d’accord que sur ce que l’on partage clairement, sur les idées qui sont communes à tous. Schématiquement, l’entente se fait sur l’intersection des idées des protagonistes. Plus le nombre de personnes ayant à se mettre d’accord sur une décision à prendre est important, plus les points communs à leur réflexion sont réduits.

Exemple : Si 195 personnes sont nécessaires à la construction d’un bâtiment, on voit mal comment, en mettant ces 195 personnes à égalité dans la discussion menant à la prise de décision, on parviendrait à tomber d’accord sur un projet qui satisfasse suffisamment chacune des 195 personnes. Tiens !? Il me semble qu’à la COP 21 à Paris, il y avait 195 pays… quelle coïncidence ! On peut donc dire que les considérations de chaque individu (ou États) ne s’ajoutent pas, au contraire, elles s’annihilent ! Pourtant des immeubles construits par plus de 195 personnes, il y en a beaucoup. Mais ils ne sont jamais le fruit de la volonté d’un si grand nombre de personnes. C’est là qu’on retrouve la structure pyramidale habituelle de la société… avec un « chef » architecte qui décide en définitive tout seul, comme notre auto-constructeur. Souvenons-nous : L’homme est un animal de petit groupe, de clan, de tribu. Alors oui : lorsqu’il s’agit de réfléchir en petit groupe, au niveau de son clan, POUR SON CLAN, les hommes qui composent ce clan, sont capables d’aboutir à une réflexion commune, un consensus comme l’ont fait notre auto-constructeur et sa femme. Mais au niveau mondial, les compétences dans la réflexion s’annulent (accord COP 21 pudiquement appelé « a minima » ). En d’autres termes : 8 milliard de personnes, cela fait une capacité d’action qui tend vers l’infini. 8 milliard de personnes, cela fait une capacité de réflexion qui tend vers zéro. Ou encore : L’humanité a la capacité physique de se détruire. L’humanité est dans l’incapacité de maîtriser politiquement cette capacité physique. »

De cette démonstration menée par Lucie Forêt  (pourquoi ça ne marche pas, ou les 3 paradoxes), nous retenons l’idée qu’un consensus entre personnes multiples ne peut aboutir que s’il y a à la base un langage commun, « des idées qui sont communes à tous ». Sur notre blog biosphere, nous essayons justement de promouvoir le point de vue des écologistes comme éléments de langage commun aux protecteurs de la Terre-mère. Nous proposons par exemple de nous retrouver collectivement autour d’un certain nombre de thèmes bien analysés sur notre blog : Acteurs absents (démocratie), Conférences de consensus (décisionnel), écologie profonde (éthique), écocentrisme (et biocentrisme), Non-violence (relationnel), Fécondité raisonnée (démographie), Décroissance maîtrisée (économie), Sobriété partagée (consommation), Techniques douces (production). D’accord ?

CLIMAT, Greta Thunberg s’explique

Greta Thunberg explique la genèse de son projet « #grevepourleclimat » à tous ceux qui ont déversé rumeurs et haine à son encontre. Extraits :

«  En mai 2018, j’ai figuré parmi les gagnants d’un concours d’articles concernant l’environnement. A cette occasion, j’ai eu plusieurs rendez-vous téléphoniques avec des activistes. Bo Thorén de Fossil Free Dasland a émis le projet assez vague de grève de l’école. C’était inspiré des lycéens de Parkland qui avaient refusé de retourner à l’école après la tuerie qui y avait eu lieu. J’ai bien aimé cette idée de grève scolaire. J’ai essayé de mobiliser quelques jeunes autour de moi. Mais personne n’était vraiment intéressé. J’ai donc fait la grève de l’école toute seule. Quand j’ai annoncé mon projet à mes parents, ils ne l’ont pas adoré. Ils m’ont dit que si je me lançais, ce serait toute seule, sans aucune aide de leur part. Le 20 août 2018, je me suis assise au pied du Parlement suédois. J’ai distribué des tracts avec une longue liste de données au sujet de la crise du climat et des explications sur mon acte. Mes posts sur Twitter et Instagram sont vite devenu viral.

Beaucoup de gens aiment répandre des rumeurs affirmant « qu’il y a des gens derrière moi », que je suis « utilisée » pour faire ce que je fais. Mais la seule personne derrière moi, c’est moi-même ! Mes propres parents étaient tout sauf des activistes du climat jusqu’à ce que je les rende conscients de la catastrophe. Je fais cela de façon bénévole et cela restera comme ça. Je ne connais aucun activiste du climat qui fait cela pour l’argent. Cette insinuation est totalement absurde. Et j’écris mes propres discours. Je demande de l’aide à quelques scientifiques pour ne véhiculer aucune information fausse ou qui pourrait être mal comprise.

Quand je dis que je veux que vous paniquiez, je veux dire que nous devons traiter cette crise comme une urgence absolue. Quand votre maison est en feu, vous ne vous asseyez pas pour parler de combien elle sera belle quand elle sera reconstruite une fois que vous aurez éteint les flammes. Si votre maison brûle, vous courez dehors et vous vous assurez que tout le monde a pu s’échapper pendant que vous appeliez les pompiers. Cela demande un certain niveau de panique. Il y a un autre argument contre moi, le fait que « je suis juste une enfant et que nous ne devrions pas écouter les enfants ». Cela peut facilement se résoudre : écoutez les scientifiques à la place. Parce que si tout le monde écoutait les scientifiques et les faits auxquels je me réfère tout le temps, personne n’aurait à m’écouter moi ou les centaines de milliers d’enfants en grève de l’école pour le climat. Je suis juste une messagère. Cela ne devrait pas être aux enfant de faire cela. Mais l’attitude des adultes ne nous laisse pas le choix. Merci à vous tous pour votre soutien ! Cela me donne de l’espoir. »

Source : « Rejoignez-nous, #grevepourleclimat », petit fascicule de 38 pages pour 3 euros

CLIMAT, rejoignez Greta Thunberg

Greta Thunberg a écrit « Rejoignez-nous, #grevepourleclimat »*, un texte poignant à faire circuler. Extraits :

« C’est à huit ans que pour la première fois j’ai entendu parlé du réchauffement global. Je me souviens avoir pensé que c’était très étrange que les humains, qui ne sont rien d’autre qu’une espèce animale, soient capables de modifier le climat. Parce que si c’était vraiment le cas, on ne parlerait de rien d’autre dès qu’on allumerait la télévision. Comme si une guerre mondiale avait éclaté. Mais personne n’en parlait jamais. Si brûler de l’énergie fossile était si mauvais que cela pouvait menacer notre propre existence, comment pouvions-nous continuer comme si de rien n’était ? Pourquoi n’y avait-il aucune restriction ?

Je pense que nous les autistes sommes les « normaux » et que vous, les autres, êtes des gens plutôt étranges. On m’a diagnostiqué un mutisme sélectif : je parle uniquement quand cela est nécessaire. On ne sait pas mentir et on a peu d’intérêt pour ce jeu social que beaucoup semblent particulièrement apprécier. Pour moi c’est blanc ou noir : il n’y a pas de zone grise quand on parle de survie. Si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone. Si je vis jusqu’à cent ans, je verrai l’an 2103. Les dirigeants du monde, quand ils pensent au futur, ne voient jamais au-delà de 2050. Mais ce que nous faisons ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, aujourd’hui, va affecter l’intégralité de ma vie et celle de mes enfants et de mes petits-enfants. Ce que nous faisons ou ne faisons pas maintenant ne pourra être défait par ma génération.

Certains me disent que je ferais mieux d’aller à l’école. Que je ferais mieux d’étudier et de devenir à mon tour une scientifique du climat, pour « résoudre la crise climatique ». Mais nous avons déjà tous les faits et les solutions. Pourquoi au juste est-ce que je devrais étudier pour un avenir qui pourrait bien ne plus exister parce que personne ne fait rien pour le sauver? Les gens se mettent à évoquer l’espoir, les panneaux solaires, l’économie circulaire et tout cela. Nous avons parlé de toutes ces choses pendant trente ans avec nos beaux discours et nos jolies histoires optimistes de changement. Je suis désolée, mais cela ne marche pas. Car si cela avait marché, les émissions de gaz à effet de serre auraient diminué. Et ce n’est pas le cas. Nous utilisons 100 millions de barils de pétrole par jour. Il n’y a aucun programme politique pour changer cela. Bien sûr nous avons besoin d’espoir, mais nous avons encore plus besoin d’action. Quand on commence à agir, l’espoir est partout. Alors au lieu d’attendre, cherchez l’action. Et c’est seulement à ce moment-là que l’espoir sera là.« 

* petit fascicule de 38 pages pour 3 euros dans les kiosques et librairies

Eco-anxiété, dépression verte, « solastalgie »

« L’article du MONDE (ainsi titré) n’est qu’un galimatias de journalistes pour le coup franchement bobo. Stop stop à ce déferlement de pessimisme, l’ humanité sait s’adapter. » Pour savoir ce que ce commentateur sur le monde.fr critique, voilà quelque ressentis de ceux qui se sentent mal à la Terre :

En novembre 2018, Clémence Bertolini apprenait que les deux tiers de ses compatriotes accordaient plus d’importance au pouvoir d’achat qu’à la transition écologique. « La goutte d’eau, trois mois après la démission de Nicolas Hulot du gouvernement… J’ai réalisé que rien ne changerait. C’était foutu. » Clémence a abandonné ses illusions de pionnière de la couche lavable pour se claquemurer durant huit mois chez elle. : « J’étais dévastée, je ressentais la culpabilité dévastatrice d’avoir donné vie à deux enfants qui allaient connaître des guerres et des rationnements de nourriture… J’ai fait une dépression. » Comme l’icône suédoise de la jeunesse en rébellion écologique, Greta Thunberg, qui, à 11 ans, a sombré après avoir vu un documentaire sur les ours polaires. Ou encore Aurélie Valognes, depuis peu « consciente que la planète commence à exploser ». Au point de ne plus pouvoir écrire une autre histoire que celle d’une conversion écologique (La Cerise sur le ­gâteau). Le vidéaste écolo Vincent Verzat confie « avoir du mal à dormir une nuit sur trois… En décembre 2018, je me suis rendu compte que, mes vidéos satisfaisaient un besoin de sens et de communauté mais n’allaient pas changer la donne ». Pour Clément Sénéchal, chargé de campagne chez Greenpeace France, travailler sur le sujet est « usant » : « Cela crée un rapport au monde en tension permanente ». Un trajet en voiture ? « La dégradation des conditions de survie de l’humanité. » Une balade dans un square ? « La préservation du vivant. » Forcément se pose la question de la paternité « car mettre au monde des enfants accroît l’empreinte carbone dans un monde dont on ne sait pas s’il va durer ».

La psychiatre Antoine Pelissolo : « La crise environnementale est un parfait sujet d’anxiété. Il est potentiellement très grave, nous n’avons pas de prise directe, nous sentons le danger approcher… Il peut donc devenir envahissant, alimenter une sensibilité à la dépression, et priver les soignants de leviers pour remobiliser la personne, comme la projection dans l’avenir. » Les adolescents que reçoit la psychiatre Marion Robin ne se privent pas de lui faire savoir auque« les adultes ont bousillé la planète ». Laissons la conclusion à un autre commentateur sur lemonde.fr, Gérard de Vire : « Je fais partie de ces angoissés. Ça a commencé au milieu des années 2000. Il y avait certes, le réchauffement climatique mais c’est davantage le manque de ressources qui m’inquiétais. Tous les événements géopolitiques, toutes les études scientifiques, tout donne raison à cette musique devenue assourdissante dans ma tête. Je travaille dans l’industrie chimique, je me bats au quotidien pour limiter les gaspillages énergétiques et les émissions de protoxyde d azote. J’en éprouve une forme extrême de solitude lorsque je vois l’énergie à dépenser juste pour convaincre de ne plus utiliser de gobelets en plastique… Bref, le burn-out est pour bientôt. »

NB : solastalgie, sentiment d’être en deuil du monde qu’on imaginait pour nos enfants

L’IFOP évaluait, en octobre 2018, à 85 % la proportion des Français inquiets du réchauffement climatique, 8 points de plus qu’en 2015. Chez les 18-24 ans, ce taux culmine à 93 %.

échec flagrant au bac Sciences économiques

Lors de leur création au début des années 1970, les sciences économiques et sociales (SES) était un nouveauté incontestable : elle refusait la segmentation propre à l’université (sociologie d’un côté, psychologie de l’autre, histoire, économie…) pour aborder une analyse transversale de la société. Cependant les SES souffrent de deux défauts structurels. Le premier était de séparer trop ostensiblement enseignement économique et sociologique, ce qui recrée une spécialisation interne dommageable à l’apprentissage d’une perspective globale par les lycéens. Le deuxième consiste à ne considérer textuellement que l’économique et le social, oubliant l’importance de l’écologie dans un monde dont on a outrepassé les limites. Rêvons à une profonde mutation des SES qui appliquerait les propos de Bertrand de Jouvenel.
Il préconisait lors d’une conférence* en 1957 « le passage nécessaire de l’économie politique à l’écologie politique » . Il précisait : « l’instruction économique devrait toujours être précédée d’une introduction écologique ». Pour lui, notre espèce est en co-évolution avec les autres espèces dans une situation de dépendance forcée à l’égard de notre environnement naturel : « Aussi bien qu’un organisme inférieur, la plus orgueilleuse société est un parasite de son milieu : c’est seulement un parasite intelligent et qui varie ses procédés. »  En tant que membre de la Commission des comptes de la Nation, Bertrand de Jouvenel appartenait à la corporation des économistes de sorte que la critique de la science économique qu’il amorçait ne procèdait pas d’un point de vue extérieur mais bien plutôt interne. En 1968 dans « Arcadie, essai sur le mieux vivre », Bertrand de Jouvenel reprenait cette idée d’écologie politique : « Une autre manière de penser, c’est de transformer l’économie politique en écologie politique ; je veux dire que les flux retracés et mesurés par l’économiste doivent être reconnus comme dérivations entées sur les circuits de la Nature. Ceci est nécessaire puisque nous ne pouvons plus considérer l’activité humaine comme une chétive agitation à la surface de la terre incapable d’affecter notre demeure. Le terme d’infrastructure est à présent populaire, il est bon d’avoir conscience que nos opérations dépendent d’une infrastructure de moyens de communication, transport, et distribution d’énergie. Mais cette infrastructure construite de main d’homme est elle-même superstructure relativement à l’infrastructure par nous trouvée, celle des ressources et circuits de la Nature. » En d’autres termes, on ne peut pas être un bon économiste si on n’est pas d’abord un écologiste bien informé. Or les sujets du bac SES cette année sont très loin de cette perspective et donne de l’économie une image hors sol.
Le sujet de raisonnement de l’épreuve composée fait l’impasse sur les dysfonctionnements flagrants de la mondialisation : « À l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que les firmes multinationales cherchent à améliorer leur compétitivité par des stratégies de localisation ». Les sujets de spécialité « Economie approfondie » sont de la même manière formulés pour éliminer toute analyse critique.  Sujet A : Comment peut-on expliquer le processus de globalisation financière ? ; Sujet B : Montrez par quelle stratégies les entreprises peuvent exercer un pouvoir de marché. Les « sciences » » économiques et sociales continuent de promouvoir l’idéologie libérale : marché et financiarisation, mondialisation et compétitivité, aucun recul sur un système sans avenir puisque la planète est dévastée.
Rappelons qu’après le premier choc pétrolier de 1973, le bac SES insistait sur les limites de la croissance : « On découvre seulement aujourd’hui que la prospérité de l’Occident était en partie fondée sur l’énergie à bon marché et sur la croyance aveugle que cette situation pourrait durer indéfiniment. Après avoir apprécié les conséquences de la « crise du pétrole » sur la croissance de ces économies, vous montrerez que le problème de l’énergie et des matières premières est de nature à transformer les rapports existants entre les économies développées occidentales et les pays « en voie de développement (Toulouse 1974) ». Nous sommes en 2019, nous n’avons écouté aucune des analyses qui nous incitait à modifier notre mode de vie. Pourtant la collapsologie est devenue une expression à la mode…
* texte paru dans le Bulletin du SEDEIS du 1er mars 1957 sous le titre « De l’économie politique à l’écologie politique »

Mettre à terre le lobby aérien

Comment lutter contre plus fort que soi ? Comment mettre à terre le lobby aérien ? Comment de minuscules activistes dispersés et sans moyens peuvent-ils culpabiliser tous ceux qui prennent l’avion ? Nous avons reçu une déclaration écœurante du GIFAS. Créé en 1908, le Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales est un syndicat professionnel  qui  regroupe  près  de  400  sociétés dont les membres constituent une filière cohérente, solidaire et dynamique de haute technologie. Tous les deux ans, le GIFAS organise le Salon International de l’Aéronautique et de l’Espace de Paris-Le Bourget. Il représente un chiffre d’affaires 2018 de 65,4 Mds€ et emploie directement 195 000 personnes et consacre chaque année 11% de son chiffre d’affaires à la Recherche & Développement. Et il ose dire que Le secteur aérien français est mobilisé en faveur de la lutte contre le changement climatique :

« En connectant des milliards de personnes à travers le monde, le transport aérien permet un monde meilleur et plus prospère. Nous nous engageons à assurer une croissance durable du transport aérien dans le respect de notre planète. Le secteur aérien émet aujourd’hui de l’ordre de 2% des émissions de CO2 d’origine humaine à l’échelle mondiale, soit moins qu’Internet, tout en connectant plus de 4 milliards de passagers chaque année. La performance environnementale du secteur aérien ne cesse de s’améliorer. Les émissions unitaires de CO2 (par passager transporté) du transport aérien ont baissé de 80% au cours des 60 dernières années. Et pour que la croissance du trafic aérien ne contribue pas à une hausse des émissions de CO2 à l’avenir, l’ensemble des acteurs du secteur s’est mobilisé pour garantir une croissance neutre en carbone du transport aérien mondial à partir de 2020. Le transport aérien est ainsi le premier secteur économique à s’être doté d’un dispositif de compensation carbone au niveau mondial dans le cadre de l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI). Toutes nos entreprises sont déterminées à atteindre l’objectif de réduction de 50% des émissions de CO2 à l’horizon 2050 (comparé à 2005) en actionnant de nombreux leviers : procédures opérationnelles conduisant à réduire la consommation de carburant, développement des biocarburants aéronautiques, etc. Notre secteur investit chaque année près de 5 milliards d’euros dans la recherche et la technologie pour mettre en ligne des avions plus verts, un effort soutenu par l’État français dans le cadre de l’Engagement pour la Croissance Verte. Les aéroports constituant des réserves d’espaces protégés à proximité, voire au cœur des zones urbanisées (50% des surfaces de prairies du Grand Paris !). Le secteur aérien concourt comme aucun autre à la protection de la biodiversité. Notre vision est de permettre aux générations futures de continuer à voyager dans le respect total de notre planète. »

C’est plus que du greenwashing (écoblanchiment), c’est une entreprise de déstructuration mentale face à un avenir qui connaîtra à coup sûr un choc pétrolier final qui clouera presque tous les avions au sol… Ne désespérez pas, militants écolos, votre alliée c’est la planète qui un jour ou l’autre nous dira « allez vous faire voir, je n’ai plus rien à vous offrir ». Et là les survivants devront s’adapter…

Trois intellectuels envisagent l’effondrement

Bruno Latour : L’apocalypse, la vraie, ce n’est pas les effets spéciaux hollywoodiens, c’est quelque chose de sérieux. L’apocalypse, cela ne veut pas dire que tout va s’effondrer et qu’on n’aura plus rien à manger l’année prochaine. Le thème « apocalyptique » permet deux choses : d’abord, de considérer que notre situation a déjà été jugée, qu’il n’y aura pas d’autre monde, d’autre progrès… Mais aussi, du même coup, de recommencer une histoire positive, de constater que les marges de manœuvre sont nombreuses, les innovations aussi, bref de dire : non, la Terre ne va pas disparaître, les humains non plus, faut se mettre au boulot ! L’apocalypse est un thème positif, enthousiasmant, grâce auquel on peut se débarrasser des faux espoirs. Aujourd’hui, il faudrait cinq planètes pour continuer à vivre comme nous le faisons. Soudain, nous prenons conscience de la différence entre le monde dont nous vivons et le monde où nous vivons (par exemple, les cafés parisiens). Réconcilier ces deux mondes, c’est ce que j’appelle « atterrir »… D’où l’extraordinaire inaptitude des « gilets jaunes » à mouliner du politique. Que voulez-vous qu’ils disent, à part « Macron démission » ? Ce n’est pas de leur faute. Quand on a perdu la possibilité de décrire le monde où on vit, on est frappé par l’aphasie. Personne n’imagine qu’on sera 9 milliards à aller sur Mars. D’où la prolifération de ceux que j’appelle les « surnuméraires », les gens naissent et ne servent à rien. C’est aussi cela, l’histoire des « gilets jaunes » : désormais, Gaïa nous pousse dehors, et tout le monde se sent surnuméraire.*

Jean Jouzel : Les collapsologues se trompent, à mon sens, d’échelle de temps. L’effondrement n’est pas imminent. Je nous vois plutôt griller à petit feu. Une fois encore, je pense que les prévisions du GIEC sont les bonnes : on peut maintenir le réchauffement sur une trajectoire de 2 ou même 1,5 °C, si tout le monde avance dans le même sens. Les chevaux ont disparu en dix ans à Paris ; je pense qu’il en sera de même avec les moteurs thermiques. L’Europe ne doit pas rater ce virage. Et rêvons un peu : Donald Trump ne sera pas forcément réélu. Nous (au GIEC) n’avons pas été catastrophistes. Malheureusement, nos premières projections de températures et d’élévation du niveau des mers se sont révélées exactes. Certains signaux laissent penser à une accélération de la dégradation. Je pense que nous ne pourrons pas nous adapter à un réchauffement de 3 °C et que nous vivrons des conflits majeurs.**

Michel Serres : Au moment de la publication en 1990 du Contrat naturel, tout le monde m’est tombé dessus. Or j’apprends que les habitants d’une ville de l’Ohio ont donné au lac Erié un statut juridique qui leur permettrait de poursuivre les pollueurs. Il deviendrait sujet de droit et les habitants pourraient attaquer en justice en son nom ceux qui le dégraderaient. Cela dit, on parlebeaucoup– notamment d’un « Parlement des vivants » –, mais on ne fait rien. La situation n’était pas si grave il y a trente ans. L’économie domine complètement aujourd’hui. On crie victoire lorsque les Chinois nous achètent des Airbus, alors que la pollution atmosphérique est due, pour partie, au trafic aérien. Presque toutes les victoires économiques sont des catastrophes pour la planète.***

* LE MONDE du 1er juin 2019, Bruno Latour : « L’apocalypse, c’est enthousiasmant »

** LE MONDE du 2-3 juin 2019, Jean Jouzel : « L’effondrement n’est pas imminent. Je nous vois griller à petit feu »

*** LE MONDE du 5 juin 2019, L’ultime entretien de Michel Serres au « Monde » : « Philosopher, c’est passer partout »

8 juin 2019, nous parlerons des sujets interdits

Démographie, migrations et décroissance : sujets interdits de parole ? C’est une erreur de croire que les écologistes sont suffisamment ouverts pour aborder des sujets jugés « tabou » comme la démographie, ou d’extrême-droite pour les migrations. Nous espérons que le débat organisé le 8 juin à Paris pourra apporter des réponses à ces brûlantes questions. Nous verrons que pour être heureux, il faut être moins nombreux. En ce qui concerne les migrations, nous nous demandons si le déracinement et le nomadisme planétaire conséquences sont chose durable sur une Terre dévastée par la religion de la croissance. Intervenants :

Denis Garnier, président de « Démographie Responsable ». La conjonction de la croissance de la population mondiale (qui rappelons-le a été multipliée par 7 en 2 siècles) et de celle de l’économie consumériste a causé d’innombrables dégâts environnementaux (biodiversité, climat,…) et est en passe de provoquer la pénurie de diverses ressources (énergies fossiles, métaux, eau douce,…). Partant du principe que l’on ne peut croître indéfiniment dans un monde fini et avec l’aide des indicateurs écologiques les plus performants à ce jour (empreinte et biocapacité), cette intervention tentera de montrer que la poursuite annoncée de l’augmentation du nombre d’humains (près de 4 milliards supplémentaires d’ici à la fin du siècle) pourrait conduire à des maux écologiques difficilement surmontables, voire à un effondrement, tant il est vrai que le seuil de population soutenable de la planète est d’ores et déjà dépassé.

Jean Loup Bertaux a écrit DÉMOGRAPHIE, CLIMAT, MIGRATIONS : L’état d’urgence. Il expliquera le mécanisme du changement climatique actuel, dû à une production massive de CO2 et de son effet de serre. Il démontrera ensuite que cette production massive de CO2 est liée à l’augmentation de la population mondiale et qu’il convient de réduire cette population puisque les calculs d’empreinte écologique montrent que la Terre ne pourrait supporter que 2 milliards de personnes consommant et polluant comme un français moyen. Si rien n’est fait, la population humaine risque d’atteindre  11 milliards en 2100 dans des territoires devenus peu à peu invivables à cause du réchauffement climatique, ce qui générera des catastrophes sanitaires importantes et des migrations massives. Et même si on arrivait à zéro émission de CO2, les atteintes à la biodiversité seront irréversibles avec une trop grande population, comme c’est déjà le cas aujourd’hui.

Michel Garenne, rattaché à la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi), Michel Garenne a analysé en détail la situation des six pays francophones – Sénégal, Mauritanie, Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad – qui se partagent cette étendue de plus de 5 millions de kilomètres carrés. Il pointe l’échec des politiques de population menées jusqu’à présent et met en garde contre une « situation insoutenable », dont l’une des conséquences sera la migration de plusieurs dizaines de millions de personnes. A l’heure où l’Union européenne entend répondre au problème migratoire par plus de développement, le chercheur exhorte à ne plus laisser la question démographique de côté.

Le 8 juin à partir de 14h jusqu’à 20h à la Mairie du 2ème arrdt, 8 rue de la Banque 75002, Paris. Métro Bourse.

Un Biosphere-Info en souvenir d’Alain Hervé

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Alain Hervé, né en 1932, est mort le 8 mai 2019. Nous consacrons ce numéro de Biosphere-Info à ce précurseur de l’écologie politique au tout début des années 1970.

Les derniers mots d’Alain Hervé : « La planète vous dit m… !

« Il s’agit d’observer l’homme qui prolifère sur la planète Terre. Stupéfiante tribu capable de produire du jour la nuit, de la chaleur en hiver, d’asservir les plantes et les autre animaux à son profit, de bouleverser les cycles de la nature. Mais bizarre paradoxe : cet anthropos n’hésite pas à s’attaquer aux sources mêmes de son existence. A l’atmosphère qu’il respire, à l’eau qu’il boit, à la terre qui produit sa nourriture. L’homme mis au courant de cette entreprise d’autodestruction de sa propre espèce répond par cette formule étrange : « la planète est en danger ». Si la planète pouvait s’exprimer, elle lui répliquerait : « La planète te dit m… ! » En effet la disparition du mammifère humain laisserait la planète disponible pour d’autres manifestations de l’évolution de la vie. Les mots pour le dire, on le voit, ont leur importance. Non, la planète n’est pas en danger. C’est l’espace humaine qui se dissimule à elle-même la situation catastrophique dans laquelle elle se trouve. La messe est dite. » (extraits de son billet dans l’Écologiste d’avril-juin 2019)

Les Amis de la Terre France déposèrent leurs statuts à la préfecture de Paris le 11 juillet 1970. Les principaux fondateurs étaient Edwin Matthews, un avocat américain résidant à Paris, et Alain Hervé, un poète, navigateur et reporter. Le Comité de parrainage comprenait Jean Dorst, Pierre Gascar, Claude Lévi-Strauss, Théodore Monod et Jean Rostand. Alain Hervé donne quelques précisions dans l’Ecologiste n° 21 (décembre 2006 – mars 2007)  : « A New York, Gary Soucie me raconta en mars 1970 le vécu d’une association créée en 1969 par David Brower, Friends  of the Earth, dont le journal était intitulé « Not man apart ». David Brower avait été licencié de son poste de directeur exécutif du Sierra Club en 1969 alors qu’il avait voulu donner une dimension beaucoup plus politique, polémique et militante à la philosophie de la protection des grands espaces sauvages aux Etats-Unis. Lors de sa venue à Paris en novembre 1970, David développa son thème principal, celui de la vie sur la petite planète Terre et les destructions perpétuées par l’homme au détriment de cette vie depuis le début de l’ère industrielle. Il s’en prenait au désordre démographique de l’espèce, au gaspillage des ressources naturelles pour promouvoir des modes de vie insoutenables. Je me suis toujours demandé pourquoi je fus aussi disponible à recevoir une remise en cause aussi radicale de la religion du progrès. En effet à l’époque, la formule idiote des Trente Glorieuses n’avait pas encore fait fortune. Aujourd’hui nous devrions les rebaptiser les Trente Désastreuses ; trente ans dont nos descendants mettront des centaines ou des milliers d’années à réparer les dégâts sur la Biosphère. Le premier numéro du Courrier de la Baleine est paru dès 1971. Dès cette époque, on y retrouve ce qui fait encore l’actualité aujourd’hui, l’amiante, le bétonnage, la destruction de l’agriculture vivrière au profit de l’agriculture industrielle, la critique des pesticides de synthèse, l’urbanisme centré sur l’usage de l’automobile. En 1974, nous soutînmes la campagne de René Dumont pour les présidentielles… »

Alain Hervé a dirigé le numéro spécial du Nouvel Observateur, « La dernière chance de la terre », en avril 1972. Ce supplément a été tiré à 200 000 exemplaires. Voici l’éditorial d’Alain Hervé, Pour éviter la fin du monde :  « Les malheurs qui nous attendent sont étranges car ils sont le fruit de l’homme lui-même. Les hommes peuplent la Terre depuis des centaines de milliers d’années. Mais depuis un siècle, au nom de progrès qui faisaient la spécificité et la fierté des hommes, a commencé la plus gigantesque entreprise de destruction qu’une espèce ait jamais menée contre le milieu qui soutient la vie et contre la vie elle-même. La plus spectaculaire des opérations-suicide.

La Terre est en danger. Elle a été mise en danger notamment par le développement de la civilisation industrielle occidentale. C’est ce qu’on appelle le péril blanc. Océans pollués, terres stérilisées, atmosphère empoisonnée, tissu social disloqué, civilisations tribales écrasées. Pendant ce temps des imbéciles, qui ne sont même pas heureux, chantent des hymnes au progrès : le produit national brut s’accroît, la consommation d’énergie s’accroît, la population s’accroît. Nous voici contraint de découvrir que l’histoire ne peut se répéter. Une loi nouvelle, celle de l’accélération, change notre destin. En cinquante ans, la vie a changé davantage qu’au cours des millénaires. Et tout va aller encore plus vite désormais. En vérité, il reste dix ans à peine pour définir des solutions.

Cent trente-deux nations sont réunies à Stockholm du 5 au 16 juin prochain (1972) pour débattre de l’homme et de son environnement. Cette conférence, dont certains voudraient bien qu’elle se réduise à des études techniques pour lutter contre la pollution, va être conduite à aborder le cœur du sujet : la continuation de la vie sur la planète Terre. Les délégués des 132 nations, s’ils nous lisent, seront bien obligés de regarder en face les démons de l’expansion. Ils devront tenir compte des travaux de la plus subversive des sciences, l’écologie. »

En 1973, le patron du Nouvel Obs Claude Perdriel, à la suite du succès de son numéro spécial, lance le mensuel Le Sauvage. Alain Hervé est à la tête de la rédaction. Le premier numéro paraît le 1er avril 1973 sous le titre : L’Utopie ou la mort. Le texte suivant a été écrit par Alain Hervé en décembre 1973, au moment du premier choc pétrolier marqué par un quadruplement du prix du baril.

« Le commerce pétrolier consiste à échanger une matière première qui devient rare contre du papier-monnaie. De ce papier, les principaux producteurs ont assez ; si les Bédouins du désert laissaient le pétrole en terre, il risque de doubler de valeur en un an. Pourquoi n’ont-ils pas coupé le robinet plus tôt ? Parce que les circonstances politiques ne s’y prêtaient pas et parce qu’ils ont eu le rapport du Club de Rome entre les mains. Ils ont eu l’occasion d’y lire que d’ici trente ans environ leur seul capital leur aurait été totalement extorqué et qu’il leur resterait le sable pour se consoler. Ils ont aussi compris à quel point les Occidentaux et leur fragile civilisation étaient devenus dépendants du pétrole. Gérants intelligents, ils ont donc décidé de vendre de moins en moins et de plus en plus cher. Logique, non ? Curieusement cette logique surprend tellement les occidentaux qu’ils refusent encore d’y croire. Le pétrole était entré dans les mœurs. On savait qu’un jour il se ferait rare, mais on ne voulait pas le savoir. On misait toutes les chances de l’industrie aéronautique française sur le supersonique Concorde. On savait qu’une flotte de 200 de ces avions aurait épuisé en cinq ans l’équivalent de la totalité du gisement de Prudoe Bay en Alaska, et cependant on construisait le Concorde.

Il faut dire que sans pétrole, adieu l’agriculture industrielle, adieu les loisirs, adieu la garantie de l’emploi, adieu la vie en ville… toute l’organisation économique, sociale et politique est remise en cause. Le château de cartes vacille. Et si ce n’est pas pour cette fois-ci, ce sera dans deux ans, dans cinq ans. Restriction, pénurie, disette, les machines ralentissent, s’arrêtent. La dernière explosion dans le dernier cylindre nous laisse apeurés, paralysés… libérés. En effet la société conviviale, désirée par Ivan Illich, peut naître, c’est-à-dire une société dans laquelle l’homme contrôle l’outil. »

Pour le site biosphere.ouvaton, Alain Hervé a envoyé un résumé de son livre « Merci la Terre, nous sommes tous écologistes  ». Edité en 1989, mis au pilon par le gouvernement socialiste de l’époque, ce livre était pourtant programmé pour servir de livre de chevet pour les adolescents de l’époque. Il a fallu attendre 2012 pour en voir une nouvelle édition (Sang de la Terre, 74 pages – 4,90 euros). Nous en avons fait un résumé dans un Biosphere-Info. Voici un extrait de Merci la terre :

« La chasse d’eau fut inventée par un Anglais, en 1775. Ce système, qui est synonyme d’hygiène et de civilisation moderne, n’est cependant pas généralisable, pour deux raisons. D’une part, il coûte trop cher, aucun pays du tiers-monde ne peut l’envisager, sauf pour le centre de sa capitale. D’autre part, il n’y a pas assez d’eau. Toute l’eau de l’Himalaya ne suffirait pas à emplir les chasses d’eau d’un milliard de Chinois… »

A quoi sert l’homme ? La biologiste Lynn Margulis propose une hypothèse : l’homme est un animal domestique élevé par les bactéries pour leur permettre de voyager et éventuellement de migrer vers d’autres planètes. Se souvenir que les bactéries occupent quarante pour cent de notre masse corporelle.

A quoi sert l’homme ? Les économistes répondent : à produire et à consommer, et que ça saute. L’homme se reposera en regardant la publicité pendant trois heures et demie par jour sur les écrans de télévision.

A quoi sert l’homme ? Après recherche, consultation et réflexion, nous proposons une réponse provisoire : à  rien. Oui, je sais, il a inventé le téléphone portable, mais les pingouins et les pissenlits n’en ont rien à faire.

Entre le petit trou dont il sort et le grand trou dans lequel il va tomber, il ne fait que consommer gaspiller, détruire, prêcher l’accélération, la prédation… Il se sert. Il s’est servi et il n’a rien rendu. Pourrait-il encore enchanter le monde, le servir, ne plus seulement se servir ?

2011, les (nouveaux) sept péchés capitaux, une rubrique dans l’Écologiste

Jusqu’à sa mort, Alain Hervé a tenu régulièrement depuis l’an 2000 le billet en dernière page de chaque livraison de la revue L’Écologiste. Voici un résumé du n° 35, octobre-décembre 2011 :

La luxure est devenue pornographie, la gourmandise gastronomie, la paresse un savoir-vivre, l’orgueil la réussite sociale, l’envie l’esprit de compétition, l’avarice la spéculation et la colère une saine agressivité. Non seulement nous célébrons les sept péchés capitaux, mais nous en avons inventé d’autres, symptômes du dérèglement généralisé actuel :

  • la vitesse fait l’objet d’un véritable culte du record, faisant oublier les bénéfices de la lenteur ;
  • la surconsommation devient une règle absolue, jusqu’à l’obésité ;
  • le luxe reste obscène en ces temps de famine somalienne ;
  • le tourisme du « tout voir sans rien voir » remplace l’amour du voyage ;
  • la médiatisation des faits divers éclipse l’effondrement de notre civilisation ;
  • la productivité forcenée remplace l’art de l’artisan ;
  • la sécurité obsessionnelle mobilise un hélicoptère pour « sauver » une touriste qui s’est foulée la cheville.

Né en 1932, Alain Hervé fonde les Amis de la Terre en 1970. Il pilote le hors-série du Nouvel Observateur en 1972 : « La dernière chance de la Terre ». À partir de 1973, il dirige le mensuel écologique Le Sauvage. Lors de la candidature de René Dumont à la Présidence de la République en 1974, il est responsable du bureau de presse. Il vient de relancer Le Sauvage sur Internet. Nous l’avons rencontré.

Quelle est l’origine de ton engagement écologiste ?

Ma vocation remonte à l’enfance. Je suis né à Granville, en Normandie, les pieds dans l’eau. J’ai toujours souffert de l’environnement urbain, de l’enfermement dans le métro, dans un bureau. J’ai pendant trois ans parcouru les tropiques à bord d’un voilier : l’homme est un animal des latitudes chaudes qui s’est exilé dans le froid. Il a alors été obligé d’inventer des techniques qui nous ont menées là où nous en sommes actuellement… Je ne crois pas du tout au progrès technique qui a entraîné cet âge industriel qui sévit sur notre planète et la ravage.

Une autre origine de ma sensibilité écologique, c’est ma participation aux jardins potagers que mon père avait entrepris pour nous nourrir pendant la Seconde Guerre mondiale. J’aimais retourner la terre, planter des légumes et des arbres fruitiers, écraser les doryphores…

Ta vision actuelle de l’écologie ?

Nous sommes tous écologistes, nous n’avons pas le choix, nous devons tous respirer, déféquer. C’est une évidence. C’est beaucoup plus qu’une approche de droite ou de gauche, il s’agit d’une vision globale de l’univers dans lequel nous sommes. Nous sommes conscients des limites. Il faut observer, comprendre et se conformer aux lois de la nature.

Mais les Trente glorieuses sont en fait trente désastreuses. En 1967-68, j’étais journaliste à la FAO, j’en ai démissionné au bout de six mois. J’ai compris qu’ils menaient une politique criminelle. Le marché mondial a détruit l’agriculture vivrière traditionnelle pour installer les monocultures du coton, du café, du maïs, du soja, du cacao… pour l’exportation. Les personnes chassées de leurs terres peuplent les banlieues de capitale bidon où ils meurent. J’en arrive à penser que ce génocide de millions de paysans est similaire à la Shoah.

Tu crois donc à la catastrophe ?

L’abus de la nature a atteint sa limite létale. Je me pose la question (futile) de savoir si elle aura lieu de mon vivant… Mes amis millénaristes Pierre Samuel, Teddy Goldsmith ou André Gorz sont morts avant que la catastrophe qu’ils avaient annoncée advienne.

La catastrophe peut servir de pédagogie et déclencher une prise de conscience. Mais la mémoire de l’humanité est extrêmement courte, nous cultivons un opportunisme de l’immédiat, nous n’apprenons rien de notre passé. Ni la retraite de Russie, ni Tchernobyl ne nous ont rien appris. Fukushima pourra peut-être servir de catharsis, surtout si Tokyo devait être évacué. Car il faudra que le drame aille très loin pour que les hommes abandonnent leur utopie technicienne.

Que faut-il changer ?

L’écologie n’est pas une prise de position religieuse ou politique, c’est admettre que nous sommes de simples éléments de la nature, c’est une nouvelle philosophie. Il nous faut abandonner notre anthropocentrisme pour ressentir profondément notre appartenance à la communauté des vivants. L’humanisme qui donne la priorité absolue à l’homme ne me satisfait absolument pas. L’humanisme devrait consister à nous faire accéder à des stades supérieurs d’intelligence de la coévolution.

Sinon nous devenons des destructeurs terrifiants, nous enfantons beaucoup plus de Hitler que de Mozart. Il y a une écologie superficielle qui perpétue l’anthropocentrisme, qui dit que la planète est en danger, qu’elle nous appartient. On fait des parcs naturels, ce sont des alibis pour répandre la merde autour. L’homme a été doté d’une capacité de transformation trop brutale de l’environnement. Nous sommes devenus des dictateurs assassins du vivant. Nous échappons aux régulations naturelles comme les épidémies. Pasteur a conjuré la mortalité infantile naturelle. Il ne savait pas qu’il contribuait ainsi à rompre l’équilibre démographique. Maintenant le milliard d’hommes qui naissent et meurent affamés n’accède plus vraiment à l’état humain, il en reste à un état infra-animal.

N’as-tu pas l’impression d’exagérer ?

On peut me traiter d’antihumaniste ; le politiquement correct est devenu une peste intellectuelle. Je me fous complètement de la réputation qu’on peut me faire, je vais bientôt mourir, j’ai atteint l’âge de la liberté. Le progrès social, l’égalitarisme et la démocratie ne peuvent advenir avec le pullulement humain.

Dans ce livre* , Brice Lalonde répond aux questions d’Alain Hervé. Nous aurions préféré l’inverse les réponses de Brice ne relèvent que de l’écologie superficielle alors que le postionnemnt d’’Alain parâit pertinente. Voici un résumé en cinq exemples.

Alain Hervé : Nous sommes trop nombreux. Ecologiquement parlant, les superprédateurs au sommet de la chaîne alimentaire ont toujours un très faible taux de reproduction dans les écosystèmes en équilibre Il est probable que les superprédateurs prolifiques du passé ont détruit leurs écosystèmes et leur espèce par la même occasion. La décroissance de la présence humaine semble devoir être préalable ou concomitante à toute autre décroissance. Oui ou non ?

Brice Lalonde : La question démographique est liée aux techniques qui organisent la relation à la nature. L’humanité a inventé l’agriculture et l’élevage, la ville, le gouvernement, l’alphabet, toutes ces innovations qui ont permis de nourrir plus d’humains qu’auparavant. Pouvons-nous imaginer des inventions aussi considérables ? Est-ce que la convergence NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) pourront conduire à un nouveau palier de l’histoire humaine ? Si ce n’est pas possible, alors oui, les hommes sont trop nombreux pour vivre à leur aise sans détruire la nature qui les porte.

Alain : Comment agir ? Faire moins d’enfants, diminuer les déplacements, consommer moins d’énergie, moins de pétrole, moins de charbon, moins de publicité, revaloriser la lenteur, le silence, moins manger, réinventer une civilisation agraire, rétrécir les villes… Est-ce réaliste ?

Brice : Toi tu souhaites réinventer une civilisation agraire ? Que tu le veuilles ou non, ce mot « agraire » me fait penser aux nostalgiques du siècle dernier, à « l’Ordre éternel des champs ». Je te fais remarquer qu’il est difficile de survivre à vélo isolé dans une exploitation vivrière au milieu du Massif central. Il faut une camionnette ! Je ne suis pas sûr que l’avenir de la France soit dans une nouvelle paysannerie. Les moteurs de l’histoire sont plutôt les villes. A l’échelle mondiale, elles ne rétrécissent pas.

Alain : Sapiens quitte son paradis tropical où il a vu le jour et s’applique à le recréer partout où il arrive. Il se trouve obligé d’inventer le vêtement et de domestiquer le feu pour recréer le climat de son origine. Il en est à l’âge industriel, à la fission nucléaire. Et sa trajectoire se précipite. Jusqu’où va aller ce Sapiens ?

Brice : Il n’est pas certain que ce sapiens-là soit achevé. J’ai parfois le sentiment que l’interconnexion généralisée et la prise de conscience grandissante des défis mondiaux préfigurent cet être collectif, l’humanité en somme, rassemblée en un seul organisme fait de milliards de neurones, d’humains et de machines imbriquées.

Alain : Nicolas Hulot croit que l’innovation technologique permettra de trouver les solutions. Mais le recours à la technologie s’inscrit dans la philosophie dite « du progrès », ce mythe né au XIXe siècle, qui a enfanté la situation désastreuse et absurde dans laquelle nous nous trouvons.

Brice : Je pense que la technique est reine depuis le paléolithique, car elle est création de nature. L’être humain ne peut pas voler, inventons l’avion. La nature n’est pas sacrée, l’écologie n’interdit pas l’innovation technologique. L’ingénierie écologique est une discipline qui se développe.

Alain : Le mouvement s’accélère avec l’évolution de nos technologies, mais les progrès qui en résultent ne semblent pas être évidents. On dirait même que le résultat global est le plus souvent négatif…

Brice : Personnellement j’aime la sortie des humains dans l’espace. L’industrie spatiale est une alliée de l’écologie. Elle permet d’étudier la planète. Les petits robots envoyés sur Mars ou sur la comète Tchouri nous montrent des rochers inhospitaliers. Si l’on veut trouver une résidence secondaire, il va falloir voler plus vite que la lumière.

* Arthaud, 334 pages, 15 euros

Alain Hervé : « Nicolas Hulot a persévéré dans ses convictions et sa nature. La présence d’un lobbyiste, non annoncé, lors la réunion sur la chasse, à l’Élysée le lundi 27 août 2018 lui a fait comprendre les limites de ce qu’il pouvait entreprendre à son poste de ministre. Il a cru pendant quatorze mois pouvoir être utile à l’écologie. Mais l’incompréhension fondamentale de Macron sur ce qu’il se passe pour l’humanité engagée dans une démarche suicidaire collective devient flagrante. Démarche suicidaire résultant de son explosion démographique et de la course en sac économique à laquelle elle se livre. Une petite démagogie électorale, en vue des Européennes, auprès de 1 200 000 chasseurs lui est apparue plus urgente.

Certes la France n’est pas l’humanité mais elle prétendait à un certain moment apparaître comme un leader dans ce domaine après le succès de la COP 21. Le choix de Nicolas Hulot pour poursuivre ce rôle pouvait laisser espérer un engagement plus catégorique. Hélas Macron n’est rien d’autre qu’un banal éconolâtre. On le soupçonnait, Hulot le savait mais il a cru pouvoir convaincre ce président supposé intelligent de la priorité  absolue de la vie sur l’économie. Échec et mat. Hulot n’en sort pas amoindri mais agrandi. A lui de jouer. Macron en sort nu, néantisé. Il va s’en apercevoir au moment des Européennes et apprendre qu’il y a en France davantage de gens qui réfléchissent que de chasseurs qui tuent. Emmanuel Macron aurait du relire, avant de partir pour le Danemark, ce joli conte intitulé « Les habits neufs de l’empereur » plus connu  sous le titre du « roi est nu » que le poète danois Hans Christian Andersen écrivit en 1836. »

Comment trouver la bonne info au milieu de la merde ?

Lisez Télérama* par exemple, le summum de la sophistication en matière de présentation de la vie culturelle. Il faut oublier les programmes de la TNT dont l’indigence est à la mesure de leur fausse gratuité : on paye des pages de pub. Laissons de côté câble et satellite, on s’y noie corps et âme. La recension des films ? Où est la nature et l’écologie ? Nulle part ou presque. Apprécions les trois informations qui comptent.

– Un or très noir, que fait-on avec du pétrole ? « De la misère. De la guerre. De la laideur. »** Trois quarts de siècle après qu’on ait proféré cette phrase, misère, guerre et laideur ont gagné pays producteurs et pays consommateurs. L’ère pétrolière a causé le malheur des peuples et doit s’achever au plus vite car elle menace l’humanité tout entière. Le meilleur surnom qu’on puisse donner au pétrole, la « merde du diable ».

– Les océans se vident. C’est ce que nous a démontré Daniel Pauly. Les prises totales de poisson diminuent depuis 1996. La pêche industrielle est un désastre global, depuis la fin du XIXe siècle, quand les Anglais on lancé les premiers chalutiers à vapeur et fait main basse sur toutes les ressources côtières de l’Angleterre en une dizaine d’années. Ils ont tout zigouillé, puis ils sont partis pêcher plus loin. Les prises de poisson en mer du Nord représentent moins de 10 % de ce qu’ils ont été à leur maximum. C’est précisément la définition d’un « effondrement ». Les gens l’auront-ils remarqué ? Non. Un jour il ne restera que du poisson d’élevage ou du surimi, les jeunes générations n’auront plus les références de ce qu’était un poisson. Est-ce que j’accepte la destruction de la biodiversité mondiale ? Est-ce que j’accepte que la température du globe augmente de trois, quatre ou cinq degrés ? Non. Sans chercher à coupler mon combat avec une victoire potentielle, je lutte, par principe.

-Vivement demain : Enki Bilal travaille à une série télévisée, il adapte sa BD Bug, un futur où l’outil numérique est hors d’usage, créant la panique chez des humains dépendants de la technologie Quelques pannes récurrentes du réseau électrique, et on entrera enfin dans la vraie vie, suivez mon regard, vers le Venezuela !

* Télérama n° 3617, 11 au 17 mai 2019

** dans la pièce de théâtre de Giraudoux, La folle de Chaillot, 22 décembre 1945

Le blog biosphere, bien présent à sa nouvelle adresse

Ce blog biosphere existe depuis le 13 janvier 2005. Il était hébergé par lemonde.fr, il est maintenant accessible à l’adresse où vous êtes :

www.biosphere.ouvaton.org/blog

En effet le groupe LE MONDE supprime ses 411 blog abonnés à partir du 5 juin prochain. Pour assurer la continuité de notre blog, nous avons devancé l’appel. Toutes nos archives,4 345 articles, près de 9 800 commentaires, ont été transférées sur le serveur ouvaton.org qui hébergeait déjà notre réseau de documentation

http://biosphere.ouvaton.org/

Celui-ci contient de son côté près de 3600 articles dont beaucoup de références bibliographiques, une rubrique « actions en cours », et bien sûr des liens vers notre blog.

Nous continuerons sur ce blog biosphere à produire chaque jour un article présentant « le point de vue des écologistes » sur l’actualité. Chaque article est soumis à vos commentaires. Comme l’écologie est multiple, vous pouvez proposer un texte, il suffit de l’envoyer à biosphere@ouvaton.org. L’intelligence collective se constitue par la complémentarité des approches. Merci de votre attention, à bientôt.

NB : Biosphere est une association loi 1901 ayant pour raison d’être de défendre les intérêts de la biosphère, un espace-temps dans lequel chacun de nous n’est qu’une maille dans la trame du vivant.

Notre ami Alain Hervé est mort, l’écologie en deuil

Né en 1932, Alain Hervé est mort le 8 mai 2019. C’était un pionnier de l’écologie, il était radical, il était notre ami. Il avait fondé la branche française des Amis de la Terre en 1970 et supervisé le hors-série du Nouvel Observateur en avril 1972 : « La dernière chance de la Terre ». À partir de 1973, il dirigeait le mensuel écologique Le Sauvage. Lors de la candidature de René Dumont à la Présidence de la République en 1974, il a été responsable du bureau de presse. Il avait relancé Le Sauvage sur Internet et écrit de nombreux livres, dont « Le Paradis sur Terre, le défi écologique ». Il s’était confié à nous en 2011.

— Quelle est l’origine de ton engagement écologiste ?

Ma vocation remonte à l’enfance. Je suis né à Granville, en Normandie, les pieds dans l’eau. J’ai toujours souffert de l’environnement urbain, de l’enfermement dans le métro, dans un bureau. J’ai pendant trois ans parcouru les tropiques à bord d’un voilier : l’homme est un animal des latitudes chaudes qui s’est exilé dans le froid. Il a alors été obligé d’inventer des techniques qui nous ont menées là où nous en sommes actuellement… Je ne crois pas du tout au progrès technique qui a entraîné cet âge industriel qui sévit sur notre planète et la ravage.

Une autre origine de ma sensibilité écologique, c’est ma participation aux jardins potagers que mon père avait entrepris pour nous nourrir pendant la Seconde Guerre mondiale. J’aimais retourner la terre, planter des légumes et des arbres fruitiers, écraser les doryphores…

— Ta vision actuelle de l’écologie ?

Nous sommes tous écologistes, nous n’avons pas le choix, nous devons tous respirer, déféquer. C’est une évidence. C’est beaucoup plus qu’une approche de droite ou de gauche, il s’agit d’une vision globale de l’univers dans lequel nous sommes. Nous sommes conscients des limites. Il faut observer, comprendre et se conformer aux lois de la nature.

Mais les Trente glorieuses sont en fait trente désastreuses. En 1967-68, j’étais journaliste à la FAO, j’en ai démissionné au bout de six mois. J’ai compris qu’ils menaient une politique criminelle. Le marché mondial a détruit l’agriculture vivrière traditionnelle pour installer les monocultures du coton, du café, du maïs, du soja, du cacao… pour l’exportation. Les personnes chassées de leurs terres peuplent les banlieues de capitale bidon où ils meurent. J’en arrive à penser que ce génocide de millions de paysans est similaire à la Shoah.

— Tu crois donc à la catastrophe ?

L’abus de la nature a atteint sa limite létale. Je me pose la question (futile) de savoir si elle aura lieu de mon vivant… Mes amis millénaristes Pierre Samuel, Teddy Goldsmith ou André Gorz sont morts avant que la catastrophe qu’ils avaient annoncée advienne.

La catastrophe peut servir de pédagogie et déclencher une prise de conscience. Mais la mémoire de l’humanité est extrêmement courte, nous cultivons un opportunisme de l’immédiat, nous n’apprenons rien de notre passé. Ni la retraite de Russie, ni Tchernobyl ne nous ont rien appris. Fukushima pourra peut-être servir de catharsis, surtout si Tokyo devait être évacué. Car il faudra que le drame aille très loin pour que les hommes abandonnent leur utopie technicienne.

— Que faut-il changer ?

L’écologie n’est pas une prise de position religieuse ou politique, c’est admettre que nous sommes de simples éléments de la nature, c’est une nouvelle philosophie. Il nous faut abandonner notre anthropocentrisme pour ressentir profondément notre appartenance à la communauté des vivants. L’humanisme qui donne la priorité absolue à l’homme ne me satisfait absolument pas. L’humanisme devrait consister à nous faire accéder à des stades supérieurs d’intelligence de la coévolution.

Sinon nous devenons des destructeurs terrifiants, nous enfantons beaucoup plus de Hitler que de Mozart. Il y a une écologie superficielle qui perpétue l’anthropocentrisme, qui dit que la planète est en danger, qu’elle nous appartient. On fait des parcs naturels, ce sont des alibis pour répandre la merde autour. L’homme a été doté d’une capacité de transformation trop brutale de l’environnement. Nous sommes devenus des dictateurs assassins du vivant. Nous échappons aux régulations naturelles comme les épidémies. Pasteur a conjuré la mortalité infantile naturelle. Il ne savait pas qu’il contribuait ainsi à rompre l’équilibre démographique. Maintenant le milliard d’hommes qui naissent et meurent affamés n’accède plus vraiment à l’état humain, il en reste à un état infra-animal.

— N’as-tu pas l’impression d’exagérer ?

On peut me traiter d’antihumaniste ; le politiquement correct est devenu une peste intellectuelle. Je me fous complètement de la réputation qu’on peut me faire, je vais bientôt mourir, j’ai atteint l’âge de la liberté. Le progrès social, l’égalitarisme et la démocratie ne peuvent advenir avec le pullulement humain.

Michel Sourrouille, extrait de nos archives : Alain Hervé, une figure historique de l’écologie

Tout le MONDE en croisade contre Coca-Cola

Un Terrien sur sept est inscrit sur Facebook. Seules deux autres entreprises, Coca-Cola et McDonald’s, atteignent ce chiffre magique, un milliard de con-sommateurs. Personnellement je n’ai pas de compte Facebook, je ne bois jamais de Coca-Cola et je me refuse à entrer dans un truc de restauration rapide. Qui est anormal, un milliard de personnes ou ma pomme ? Il y a mille raisons de refuser Coca-Cola. Coca-Cola nous inonde de sucre, vide les nappes phréatiques, c’est aussi la mainmise sur nos esprits, le sponsoring des Jeux Olympiques, du greenwashing.  Supprimons (le) Coca-Cola, buvons de l’eau, c’est plus écolo … Boycottons Coca-Cola. Allons plus loin, Interdisons les sodas, place à l’écologie responsable. N’oublions jamais l’ampleur des dégâts, il faut se souvenir de ce cri du cœur de Patrick Le Lay, PDG de TF1 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Les émissions de TF1 ont pour vocation de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages publicitaires. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. »

Notre croisade contre Coca-Cola sur ce blog biosphere est relayé par un article du MONDE : «  Faites plus d’exercice sans trop vous préoccuper de réduire vos apports en calories : tel est le discours des vendeurs de sodas. Or les données scientifiques mettent en cause les boissons sucrées dans l’explosion de l’obésité et du diabète de type 2 sur la planète entière. Le roi du soda finance professionnels de santé et chercheurs pour faire oublier les risques liés à ses boissons. Coca-Cola a dépensé 8 millions d’euros en France depuis 2010 en opérations marketing maquillées en recherches…. »* Quelques réactions sur lemonde.fr :

Thibaut : Le Monde découvre l’eau tiède. Ce que décrit cet article, ce sont tout simplement les méthodes actuelles de relations publics et de communication d’influence. Toutes les multinationales ont des pratiques équivalentes, dans leur secteur.

Whistleblower : Cet article me fait penser à la présence de Coca-Cola et de MacDonald’s au 6e Congrès de Médecine Générale (congrès qui s’adresse à tous les médecins généralistes français) en juin 2012 à Nice. Ils avaient chacun leur stand parmi les stands partenaires et, pire, un créneau de conférence chacun. Quelques personnes avaient d’ailleurs manifester leur dégoût de ce type de partenariat.

Bibi de Bordeaux : Les méthodes de Coca sont révélatrices de ce que ces firmes internationales sont prêtes à tout pour continuer leur sinistre commerce. J’attends avec impatience le moment où l’une d’elle traînera devant les tribunaux un État européen qui voudrait les contrôler un peu mieux. Car, grâce à l’Europe, une firme peut désormais porter plainte contre un Etat. Merci, Europe protectrice et progressiste !

Tristan Lambert : Ce qui fait question est l’argent dépensé par Coca pour minimiser les effets désastreux du sucre, il ne fait rien d’autre que copier l’attitude des fabricants de tabac

exemple : Voyez le modèle en grandeur nature du Mexique , dont la boisson de principe est le(s) soda(s): le Mexicain moyen est diabétique et obèse…

Phil : Le sucre ajouté est un poison. Point barre. Et le seul liquide essentiel à la vie est l’eau. Après ces deux petits rappels, bonne journée.

* LE MONDE du 9 mai 2019, Enquête sur la science sous influence des millions de Coca-Cola

Biosphere-Info existe depuis bientôt quatorze années

Notre premier numéro de Biosphere-Info est paru le 3 septembre 2005. Il était hebdomadaire et récapitulait ce que nous écrivions chaque jour sur notre site biosphere. En voici la teneur :

Faucheurs volontaires. Des faucheurs d’OGM (organismes génétiquement modifiés, ou plutôt chimères) ont été incarcérés en France. L’ordre public, a expliqué le procureur, « c’est la protection de la propriété de chacun, mais par-dessus tout, c’est la loi avec un grand L qui est le fondement de la démocratie, de vos libertés. Si la loi n’est plus respectée, c’est la loi de la jungle qui s’installe, la loi du plus fort : les faucheurs volontaires balayant les décisions du Parlement et les avis de nombreux experts ». Mais l’avocat des disciples de la désobéissance civile rétorque que 80 % des gens en France sont opposés aux OGM, la démocratie est donc présente dans la destruction des parcelles et, de toute façon, l’intérêt général est bien plus fort que l’ordre public.

La Biosphère ne comprend d’ailleurs pas pourquoi les gens mangeraient des produits à base d’OGM : ils n’ont pas meilleur goût, ils ne sont pas moins chers pour le consommateur et c’est un coût supplémentaire pour l’agriculteur : les seuls avantages sont pour les multinationales productrice de semences. Alors vive l’action directe contre la recherche appliquée même si des agriculteurs vendus aux multinationales endommagent lâchement les voitures des faucheurs volontaires.

Hymne biosphèrique. A la rentrée scolaire 2005, l’enseignement de l’hymne national et son histoire sont par la loi du 23/4/2005 devenus obligatoires. Ecrite en 1792, la Marseillaise est à l’origine le chant de guerre pour l’armée du Rhin. Aujourd’hui encore de très jeunes enfants chantent les « allons enfants de la patrie… contre les féroces guerriers » et on appelle aux armes pour faire « couler un sang impur » dans les manifestations les plus hétéroclites, le 14 juillet ou la coupe du monde de foot. Pourtant « l’amour sacré de la patrie » a été fort mal employé depuis l’invention du nationalisme au XIXe siècle puisqu’il a jeté les humains dans des guerres fratricides et inutiles : ce n’est pas la guerre qui a rapproché les Français et les Allemands, c’est la construction pacifique de l’Europe.

Mieux vaudrait chanter tous en cœur « Allons’enfants de la Biosphère » pour un hymne de réconciliation non seulement entre les humains, mais aussi avec la Nature. Un concours est ouvert, envoyez-nous vos paroles de substitution à l’hymne guerrier en faisant bien gaffe : tout outrage à « la Marseillaise » est redevable de 7500 euros d’amende !

La rente pétrolière. Le triplement du prix du baril, passé de 20 à 60 dollars depuis l’an 2000, entraîne l’enrichissement des pays exportateurs, de Riyad à Lagos, de Caracas à Moscou. Mais le pétrole n’est que malédiction. Cet argent facile soutient artificiellement le budget d’un Etat parasitaire, la corruption augmente plus que proportionnellement aux « investissements » somptuaires en palais, yachts et bijoux, des proportions importantes des pétrodollars prennent le chemin des paradis bancaires internationaux, les populations locales restent le plus souvent pauvres ou asservies. Même si de nouvelle infrastructures routières, portuaires ou touristiques sont mises en chantier, la croissance démographique va de pair avec un chômage structurel que nulle croissance économique dans un monde fini ne pourra résorber.

La Biosphère attend avec impatience la fin de cette malédiction pétrolière qui pèse sur la planète, que ce soit dans l’impasse de tous ces pays qui perdent une partie de leur sous-sol au profit de richesses apparentes, ou dans l’aveuglement d’un monde mue par un système thermo-industriel sans lendemain, si ce n’est le réchauffement climatique qui en résulte.

Fin de vacances, la Biosphère respire. On chiffre les déplacement annuels internationaux à un milliard dont 70 % sont consacrés au tourisme. Ces déplacements au paroxysme pendant les vacances est une pratique dégradante intimement liée à la consommation et au commerce. Pour accueillir les touristes, il faut construire des aéroports, des routes, des équipements, des parkings et donc stériliser des territoires pour dévorer une énergie considérable nécessaire pour voler dans les airs ou rouler dans un camping car. Le touriste est aussi une agression insupportable contre une culture particulière, que ce soit la messe à Notre Dame de Paris couverte par le piétinement des visiteurs qui résonne sous les voûtes, ou le tourisme « solidaire » dans les ghettos de Soweto, les cimetières de Belfast ou les folklores reconstitués dans les lieux les plus divers qu’on veut rendre semblable à leurs stéréotypes.

La liberté de se déplacer semble devenu un droit de l’Homme alors que c’est un acte terriblement destructeur non seulement pour les sociétés humaines, mais aussi pour la Biosphère : supprimez le tourisme !

Richesse de la niche. A l’opposé de la théorie neutraliste, la théorie de la niche prédit une augmentation de la productivité primaire en fonction de la diversité végétale. Pour trancher en pratique, un projet européen a étudié la diversité végétale sur près de 500 parcelles pour 8 sites différents. On a alors observé en moyenne une augmentation de la production de biomasse aérienne en fonction de la richesse spécifique ; ce résultat s’explique par la complémentarité fonctionnelle entre espèces. On a aussi montré que la biodiversité agit comme une sorte d’assurance contre des changements de l’environnement : si les différentes espèces ne réagissent pas de façon identique à ces fluctuations, les réactions tendent à se compenser mutuellement, ce qui entraîne une stabilisation du fonctionnement d’ensemble du système malgré le fait que chaque espèce continue à fluctuer fortement. Enfin la biodiversité est un réservoir d’adaptation à des changements de l’environnement.

Du point de vue des écosystèmes, il n’y a pas d’avenir durable pour une société humaine qui détruit la biodiversité.

Qui peut être contre la décroissance ? Un ouvrage très sérieux « Le développement durable, les termes du débat » (coll. Compact civis), indique dès le début de son premier chapitre ce qui sous-tend l’évolution actuelle des idées :  « Le slogan de la décroissance générale interdirait la réduction de la pauvreté et n’est guère compatible avec nos systèmes démocratiques. Il convient, en revanche, de disjoindre le dynamisme de nos sociétés de la croissance des flux de matières et d’énergie qui l’a toujours sous-tendu. C’est la croissance de ces flux qui met en péril la viabilité pour l’espèce humaine, notamment la biosphère(…) Il convient encore d’ajouter à la nécessaire décroissance des flux de matières et d’énergie la décroissance, non moins impérative à long terme, des effectifs démographiques planétaires ».

La Biosphère ne peut que se réjouir d’un tel discours de Dominique Bourg, mais cela implique de condamner à mort (mentale bien entendu) tous les économistes et politiques qui ne jurent que par la croissance !

Neutre pour le climat. Pour réaliser leur livre, « 80 hommes pour changer le monde », Sylvain Darnil et Mathieu le Roux ont interrogé des entrepreneurs dans différents pays. Pour rester neutre par rapport au climat, les auteurs ont alors calculé l’empreinte climatique de leur voyage autour du monde grâce au site Internet futureforests.com. Ils ont en conséquence financé un projet de plantation, au pied du Kilimandjaro, de 1300 pousses de M’pingo, une espèce rare d’ébène africain. La croissance de ces arbres devrait absorber, tout au long de leur vie, l’équivalent des 11 tonnes de CO2 émises par l’ensemble de leurs trajets.

L’initiative est louable, mais si la croissance d’une forêt fixe le carbone, un incendie détruira tous les efforts accomplis. La seule énergie utilisable pour les déplacements humains doit résulter des énergies renouvelables, on ne peut recouvrir la terre toute entière d’arbres.

PS : Aujourd’hui Biosphere-Info est devenu un mensuel. Il paraît tous les 1er de chaque mois sur ce blog biosphere.

Pour le recevoir gratuitement par mail, il suffit d’en faire la demande à biosphere@ouvaton.org

L’éducation à l’écologie, déprimante et si nécessaire

L’éducation à l’écologie manque cruellement pendant la vie scolaire. Voici quelques point de vue sur LE MONDE* et lemonde.fr :

Valérie Masson-Delmotte : « Le temps consacré à l’enseignement en relation avec les deux enjeux vitaux à l’échelle planétaire, l’effondrement de la biodiversité et le changement climatique, apparaît très insuffisant au collège comme au lycée. »

Pierre Lena : « Le climat est un sujet complexe, qu’il faut penser de façon systémique en décloisonnant les disciplines…  Il y a un risque pour les enseignants, car les faits et les chiffres qu’on leur présente sont déjà source d’anxiété. Les jeunes peuvent être dans l’émotion plus que dans le raisonnement. Il faut leur donner les clés pour penser ce problème, ce que les Américains appellent “A critical eye and hopeful heart” [un œil critique mais un cœur plein d’espoir] ».

Justine Renard, professeure de sciences de la vie et de la terre (SVT), fait partie du collectif des « enseignants pour la planète ». Elle se dit « de plus en plus inquiète » des signes évidents du dérèglement climatique, mais aussi, et surtout, de son rôle et de sa responsabilité en tant qu’enseignante. « A aucun moment les programmes ne permettent de comprendre qu’un ensemble de crises est en train de converger, encore moins d’en saisir la gravité et les conséquences pour nos sociétés. »

Diane Granoux, professeure d’histoire-géographie, estime que la situation « va empirer » avec les nouveaux programmes : « Pourquoi les migrations liées au climat n’apparaissent-elles pas, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses et vont augmenter dans les années à venir ? »

Ciel bleu, mer belle sur lemonde.fr : Blanquer a d’autre objectifs que d’informer et sensibiliser la jeunesse sur le climat. Ce n’est pas un objectif prioritaire pour Macron. Il ne convoque la jeunesse à des réunions débats que les jours où les élèves ont prévu de manifester, pour qu’ils restent dans les établissements et ne manifestent pas… C’est un peu court, misérable, comme politique…

Victor M : Les prochaines générations vont connaître des bouleversements désastreux en raison de la pollution et du changement climatique. S’ils ne sont pas outillés pour en comprendre les différentes conséquences, ils risquent de céder au populisme, la division, la haine et la violence.

CLAUDE PICHEL : En France l’écriture des programmes est politique et ce depuis toujours. L’enseignement de l’Histoire en a fait l’expérience avec l’occultation prolongée de la Collaboration, de la Guerre d’Algérie, de la colonisation en général, de histoire de la Shoah. En économie ce sont les chefs d’entreprise du MEDEF qui « nettoient  » et orientent les programmes en occultant la sociologie. En SVT, l’Église a fait son œuvre pour réduire au minimum la reproduction. Le Changement Climatique subit le même sort.

JEAN-MICHEL MASLAK : Bonjour, Je suis professeur de sciences économiques et sociales, et je suis surpris du peu d’intérêt porté à notre matière pour aborder la question environnementale par rapport à la SVT ou l’H-G. Nous traitons les questions de la compatibilité croissance / préservation de l’environnement, les conséquences du réchauffement climatique sur la biodiversité, le niveau optimal de pollution pour la collectivité, les instruments de la politique climatique… loin d’une simple sensibilisation !

Eljulio @ Jean-Michel : Abordez vous les notions d’économie biophysique montrant que les ressources énergétiques et les ressources naturelles en général sont devenues des facteurs de croissance (au même titre que le W et le K), limitants (stock de ressource fini, de plus en plus dur à extraire). Il faudrait enseigner aux jeunes que le réchauffement n’est qu’une face de la même pièce, l’autre étant le confort de notre société moderne qui permet la culture, les assiettes bien remplies, l’hôpital, les smartphones ! Autrement dit réduire notre impact concernant le réchauffement climatique c’est accepter de réduire notre train de vie, puisque + de 80% du mix énergétique mondial est d’origine fossile, de manière stable depuis 30 ans. Les milliards investis dans le renouvelable ne changent pas cette proportion car 1)c’est le charbon qui a le plus progressé (énergie du passé ?), et 2) les énergies s’additionnent et ne se substituent pas (normal + d’énergie c’est + de croissance, & donc un meilleur train de vie)

Jam : Il faut expliquer aux jeunes que la plupart du rejet de CO2 et donc du dérèglement climatique vient en France de notre consommation de pétrole. Il faudrait donc limiter drastiquement nos déplacement en voiture, nos déplacement en avion ou bateau… Et leur signaler aussi que 10 % de l’électricité produite sert à alimenter les serveurs informatiques nécessaires à Facebook, instagram ou youtube…

JEAN CLAUDE HERRENSCHMIDT : Réfléchissez un peu, les enseignants qui pourraient me lire ici. Que voulez-vous qu’ils fassent de cet enseignement ? Nourrir la mélancolie d’un temps qu’ils n’ont pas connu ? Enseignez-leur les techniques de survie en milieu hostile : pas ou peu d’eau, une nourriture rare qu’il faut aller chasser ou cueillir avec des techniques qu’il faudra le plus souvent réinventer ou apprendre chez les indiens d’Amazonie ou les Africains de terres désertiques. Apprendre aussi à se défendre des autres humains….

Eljulio : ou aussi apprendre à cultiver un potager et à parler à ses voisins !

* LE MONDE du 24-25 mars 2019, Le dérèglement climatique est trop peu enseigné, de l’école à l’université

L’éducation à l’écologie, déprimante et si nécessaire

L’éducation à l’écologie manque cruellement pendant la vie scolaire. Voici quelques point de vue sur LE MONDE* et lemonde.fr :

Valérie Masson-Delmotte : « Le temps consacré à l’enseignement en relation avec les deux enjeux vitaux à l’échelle planétaire, l’effondrement de la biodiversité et le changement climatique, apparaît très insuffisant au collège comme au lycée. »

Pierre Lena : « Le climat est un sujet complexe, qu’il faut penser de façon systémique en décloisonnant les disciplines…  Il y a un risque pour les enseignants, car les faits et les chiffres qu’on leur présente sont déjà source d’anxiété. Les jeunes peuvent être dans l’émotion plus que dans le raisonnement. Il faut leur donner les clés pour penser ce problème, ce que les Américains appellent “A critical eye and hopeful heart” [un œil critique mais un cœur plein d’espoir] ».

Justine Renard, professeure de sciences de la vie et de la terre (SVT), fait partie du collectif des « enseignants pour la planète ». Elle se dit « de plus en plus inquiète » des signes évidents du dérèglement climatique, mais aussi, et surtout, de son rôle et de sa responsabilité en tant qu’enseignante. « A aucun moment les programmes ne permettent de comprendre qu’un ensemble de crises est en train de converger, encore moins d’en saisir la gravité et les conséquences pour nos sociétés. »

Diane Granoux, professeure d’histoire-géographie, estime que la situation « va empirer » avec les nouveaux programmes : « Pourquoi les migrations liées au climat n’apparaissent-elles pas, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses et vont augmenter dans les années à venir ? »

Ciel bleu, mer belle sur lemonde.fr : Blanquer a d’autre objectifs que d’informer et sensibiliser la jeunesse sur le climat. Ce n’est pas un objectif prioritaire pour Macron. Il ne convoque la jeunesse à des réunions débats que les jours où les élèves ont prévu de manifester, pour qu’ils restent dans les établissements et ne manifestent pas… C’est un peu court, misérable, comme politique…

Victor M : Les prochaines générations vont connaître des bouleversements désastreux en raison de la pollution et du changement climatique. S’ils ne sont pas outillés pour en comprendre les différentes conséquences, ils risquent de céder au populisme, la division, la haine et la violence.

CLAUDE PICHEL : En France l’écriture des programmes est politique et ce depuis toujours. L’enseignement de l’Histoire en a fait l’expérience avec l’occultation prolongée de la Collaboration, de la Guerre d’Algérie, de la colonisation en général, de histoire de la Shoah. En économie ce sont les chefs d’entreprise du MEDEF qui « nettoient  » et orientent les programmes en occultant la sociologie. En SVT, l’Église a fait son œuvre pour réduire au minimum la reproduction. Le Changement Climatique subit le même sort.

JEAN-MICHEL MASLAK : Bonjour, Je suis professeur de sciences économiques et sociales, et je suis surpris du peu d’intérêt porté à notre matière pour aborder la question environnementale par rapport à la SVT ou l’H-G. Nous traitons les questions de la compatibilité croissance / préservation de l’environnement, les conséquences du réchauffement climatique sur la biodiversité, le niveau optimal de pollution pour la collectivité, les instruments de la politique climatique… loin d’une simple sensibilisation !

Eljulio @ Jean-Michel : Abordez vous les notions d’économie biophysique montrant que les ressources énergétiques et les ressources naturelles en général sont devenues des facteurs de croissance (au même titre que le W et le K), limitants (stock de ressource fini, de plus en plus dur à extraire). Il faudrait enseigner aux jeunes que le réchauffement n’est qu’une face de la même pièce, l’autre étant le confort de notre société moderne qui permet la culture, les assiettes bien remplies, l’hôpital, les smartphones ! Autrement dit réduire notre impact concernant le réchauffement climatique c’est accepter de réduire notre train de vie, puisque + de 80% du mix énergétique mondial est d’origine fossile, de manière stable depuis 30 ans. Les milliards investis dans le renouvelable ne changent pas cette proportion car 1)c’est le charbon qui a le plus progressé (énergie du passé ?), et 2) les énergies s’additionnent et ne se substituent pas (normal + d’énergie c’est + de croissance, & donc un meilleur train de vie)

Jam : Il faut expliquer aux jeunes que la plupart du rejet de CO2 et donc du dérèglement climatique vient en France de notre consommation de pétrole. Il faudrait donc limiter drastiquement nos déplacement en voiture, nos déplacement en avion ou bateau… Et leur signaler aussi que 10 % de l’électricité produite sert à alimenter les serveurs informatiques nécessaires à Facebook, instagram ou youtube…

JEAN CLAUDE HERRENSCHMIDT : Réfléchissez un peu, les enseignants qui pourraient me lire ici. Que voulez-vous qu’ils fassent de cet enseignement ? Nourrir la mélancolie d’un temps qu’ils n’ont pas connu ? Enseignez-leur les techniques de survie en milieu hostile : pas ou peu d’eau, une nourriture rare qu’il faut aller chasser ou cueillir avec des techniques qu’il faudra le plus souvent réinventer ou apprendre chez les indiens d’Amazonie ou les Africains de terres désertiques. Apprendre aussi à se défendre des autres humains….

Eljulio : ou aussi apprendre à cultiver un potager et à parler à ses voisins !

* LE MONDE du 24-25 mars 2019, Le dérèglement climatique est trop peu enseigné, de l’école à l’université

Vivre en 2050, ce sera survivre plutôt que vivre

Le site de documentation des écologistes « biosphere.ouvaton », en lien avec notre blog « biosphere.lemonde », nous offre une vision complète du passage aux années 2050. En voici l’introduction : une UTOPIE pour 2050

Nous avons besoin d’une utopie mobilisatrice pour répondre à la question qui se posera bientôt dans notre futur proche : comment vivre mieux avec moins ? D’ici à 2050, la synergie des crises alimentaires, énergétiques, climatiques et démographiques va entraîner une dégradation rapide et brutale du niveau de vie à l’occidentale. Face à la catastrophe annoncée, les humains vont réagir à leur manière, selon deux modalités contradictoires. Pour une part, les violences seront exacerbées, qu’elles s’exercent entre les humains ou pour piller les dernières ressources accessibles. Nous ferons aussi appel à la raison, à la coopération, au sentiment d’interdépendance. Nous ne pouvons pas déterminer à l’avance ce qui l’emportera entre la face sombre de l’individu ou l’intelligence des situations. Des analyses comme le rapport secret du Pentagone sur le changement climatique envisagent le pire, c’est-à-dire la raison d’État et la survie des sociétés les plus combatives. Il y a aussi les pessimistes qui pensent que plus rien n’est possible. D’autres analystes misent sur la pédagogie de la catastrophe. En effet, le temps que nous avons pour réagir est très court, mais le sentiment de la catastrophe en marche pourrait servir de pédagogie.

Nous avons considéré comme hypothèse probable que les années 2030 seront marquées par la réalité physique d’un krach écologique multiple, et donc par une prise de conscience généralisée. Les années suivantes, l’humanité sera obligée de changer fondamentalement de paradigme. Ce que nous prévoyons pour 2050 est déjà largement avéré au niveau des statistiques ; les moyens de réagir et les objectifs face à une crise systémique causée par le système capitaliste ont fait l’objet de propositions de nombreux analystes. Il n’est pas besoin de beaucoup imaginer, encore moins d’auditionner des spécialistes : il suffit de lire leurs écrits. Un Mouvement social-écologiste, qui voudrait préparer un avenir durable, se doit d’envisager des scénarios pour accélérer l’évolution vers des comportements écologiquement vertueux  d’ici à 2050. Il s’agit de concilier le volontarisme politique et le sens de l’utopie dans un contexte actuel qui nous fait déjà penser que 2050 sera profondément différent de ce qu’a construit la société thermo-industrielle en deux siècles. Plusieurs programmes écologistes pertinents ont été élaborés dès les années 1970, vous pouvez en trouver l’exposé sur notre blog biosphere :

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2015/04/01/elements-pertinents-pour-un-vrai-programme-ecologique/

Lire aussi sur notre blog biosphere :

=> Neutralité carbone en 2050, la volonté de ne rien faire

Le point de vue malthusien (10 décembre 2017)

=> 10 milliards d’habitants en 2050, bonjour les dégâts !

le scénario d’Yves Cochet (6 septembre 2017)

=> De la fin de notre monde à une renaissance en 2050 ?

Le scénario Négawatts (26 janvier 2017)

=> Notre défi, 100 % de sobriété énergétique en 2050

Pénuries et chômage (31 décembre 2016)

=> Regard sur le futur proche, un jour de réveillon en 2050

La décroissance démographique (4 mars 2016)

=> Des millions de morts de faim en 2050 ?

Le lien énergie/démographie (30 avril 2015)

=> Neuf milliards d’êtres humains en 2050 ? Pas si sûr !

L’exode urbain vers la terre (22 août 2009)

=> tous paysans en 2050

BIOSPHERE-INFO, Ivan ILLICH analyse la technique

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Ivan Illich (1926-2002) est un penseur incontournable de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle. Quelques œuvres en langue française : en 1971, Libérer l’avenir (titre original: Celebration of awareness) et une société sans école (titre original: Deschooling Society) ; en 1973, La convivialité (titre original: Tools for conviviality) et Energie et équité ; en 1975, Némésis médicale. Nous nous centrons sur son analyse de la technique.

1969 réponse au rapport Pearson de 1968 in L’Ecologiste n° 6 (2001)

– L’esprit est conditionné au sous-développement lorsqu’on parvint à faire admettre aux masses que leurs besoins se définissent comme un appel aux solutions occidentales, ces solutions qui ne leur sont pas accessibles.

– Dans leur bienveillance, les nations riches entendent aujourd’hui passer aux nations pauvres la camisole de force du développement, avec ses embouteillages et ses emprisonnements dans les hôpitaux ou dans les salles de classe.

– Chaque réfrigérateur mis sur le marché contribue à restreindre les chances que soit construite une chambre froide pour la communauté.

– Chaque voiture lancée sur les routes du Brésil prive cinquante personnes de la possibilité de disposer d’un autocar.

– Les rues de Sao Paulo s’embouteillent tandis que pour fuir la sécheresse près d’un million de Brésiliens du Nord-Est font 800 kilomètres à pied.

– Des chirurgiens d’Amérique latine suivent des stages dans des hôpitaux spécialisés de New York pour y apprendre des techniques qui ne s’appliqueront qu’à quelques malades.

– Une poignée d’étudiants bénéficie d’une formation scientifique poussée ; si par hasard ils retournent en Bolivie, ils deviendront des enseignants, spécialisés dans quelque matière au nom ronflant.

– La scolarité obligatoire est affiliée au marché mondial de la production et de la consommation.

– Les écoles justifient cruellement sur le plan rationnel la hiérarchie sociale dont les églises défendaient autrefois l’origine divine.

– La seule réponse au sous-développement est la satisfaction des besoins fondamentaux. Pourquoi, par exemple, ne pas considérer la marche à pied comme une solution de rechange aux embouteillages et ne pas amener les urbanistes à se soumettre à cet impératif ?

– En matière de santé, ce qu’il faut à l’Amérique latine, c’est un personnel paramédical qui puisse intervenir sans l’aide d’un docteur en médecine.

– Je lance un appel pour qui se développe une recherche qui vise à remplacer les produits dominants du marché, les centres hospitaliers et les spécialistes prolongeant la vie des malades, les écoles et les programmes impératifs interdisant de s’instruire à ceux qui ne se sont pas enfermés assez longtemps dans les salles de classe.

In « Défaire le développement pour refaire le monde ». Tel était l’objectif du colloque organisé à l’UNESCO en 2002.

1973 La convivialité (numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte, juillet 1973).

De passage à Paris pour son prochain livre La convivialité, Ivan Illich avait refusé de parler à la télé. Mais il a accordé un entretien à la Gueule ouverte :

« Le discours télévisé est inévitablement démagogique. Un homme parle sur le petit écran, des millions d’hommes et de femmes l’écoutent. Dans le meilleur des cas, la réaction maximum du public ne peut être que bip bip je suis d’accord ou bip bip je ne suis pas d’accord. Aucun véritable échange n’est possible, mais je suis heureux de soumettre mon travail à la critique des lecteurs de La gueule ouverte, tous profondément préoccupés de ne se laisser enfermer dans aucun carcan idéologique. »

« Je distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut. L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut une conquête de centaines de mètres d’espaces. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel ; Los Angeles est construit autour de la voiture, ce qui rend impraticable la marche à pied. «

« Une société peut devenir si complexe que ses techniciens doivent passer plus de temps à étudier et se recycler qu’à exercer leur métier. J’appelle cela la surprogrammation. Enfin, plus on veut produire efficacement, plus il est nécessaire d’administrer de grands ensembles dans lesquels de moins en moins de personnes ont la possibilité de s’exprimer, de décider de la route à suivre. J’appelle cela polarisation par l’outil. Ainsi chaque outil, au-delà du seuil de tolérabilité, détruit le milieu physique par les pollutions, le milieu social par le monopole radical, le milieu psychologique par la surprogrammation et la polarisation par l’outil. Aujourd’hui l’homme est constamment modifié par son milieu alors qu’il devrait agir sur lui. L’outil industriel lui dénie ce pouvoir. A chacun de découvrir la puissance du renoncement, le véritable sens de la non-violence. »

1973 les berceuses de l’écologie (tribune libre) in dossier spécial automobile du mensuel le Sauvage n° 6 (septembre-octobre 1973)

Plus le pouvoir de contrôle se trouve concentré, plus la division du travail est accusée, plus les hommes sont soumis à la dépendance qui les met à disposition des spécialistes, et moins une communauté pourra intervenir sur son environnement. Si réellement nous voulons sauver la Nature, il faut restructurer la société, et à la place du monopole accaparé par la production industrielle et professionnelle, il faut créer les outils d’une société moderne, mais conviviale.

Au lieu d’essayer de programmer un ensemble de connaissances à acquérir en matière d’écologie, il faudrait imaginer la structure de combinaisons techniques qui permettrait aux gens de participer directement à l’élaboration active et à l’utilisation autonome de leurs propres outils. L’action qui consiste à limiter sa démographie, sa production et les nuisances de son environnement technologique s’exerceront d’autant plus facilement que ses outils seront eux-mêmes plus adaptés à une activité contrôlée par les personnes. Ils favoriseront effectivement la participation s’ils sont conçus de telle manière qu’en s’en servant les individus autonomes et les communautés de base se sentiront incités à collaborer. En revanche les difficultés de maîtriser son environnement apparaissent insurmontables si les outils dont elle dispose sont fabriqués selon un processus qui ne vise que le monde industriel de production. »

1973 La convivialité d’Ivan Illich (Seuil)

« Si, dans un très proche avenir, l’humanité ne limite pas l’impact de son outillage sur l’environnement et ne met pas en œuvre un contrôle efficace des naissances, nos descendants connaîtront l’effroyable apocalypse prédite par maint écologue. La gestion bureaucratique de la survie humaine doit échouer car une telle fantaisie suicidaire maintiendrait le système industriel au plus haut degré de productivité qui soit endurable. L’homme vivrait protégé dans une bulle de plastique qui l’obligerait à survivre comme le condamné à mort avant l’exécution. Pour garantir sa survie dans un monde rationnel et artificiel, la science et la technique s’attacheraient à outiller le psychisme de l’homme. Mais l’installation du fascisme techno-scientifique n’a qu’une alternative : un processus politique qui permette à la population de déterminer le maximum que chacun peut exiger, dans un monde aux ressources manifestement limitées ; un processus d’agrément portant sur la limitation de la croissance de l’outillage, un encouragement à la recherche de sorte qu’un nombre croissant de gens puissent faire toujours plus avec toujours moins. »

2002 le développement ou la corruption de l’harmonie en valeur

textes écrit à l’occasion du colloque organisé en mars 2002 au palais de l’Unesco sur le thème « Défaire le développement, Refaire le monde » (parangon, 2003) Ce livre est le premier à paraître en France sur l’après-développement.

J’ai essayé de montrer la contre-productivité du développement, non pas tant celle de la surmédicalisation, ou des transports qui augmentent le temps que nous passons à nous déplacer, mais plutôt la contre-productivité culturelle, symbolique. Des dizaines de livres parlent des pieds comme d’instruments de locomotion sous-développés. Il est devenu difficile d’expliquer que les pieds sont aussi des instruments d’enracinement, des organes sensitifs comme les yeux, les doigts. Majid Rahnema a joué sur le mot de aids (sida), en assimilant le « développement » au sida. Il a parlé du développement comme d’une injection de choses et de pensées qui détruisent l’immunité face à notre système de valorisation des choses.

Le sens des proportions, de ce qui est adéquat, approprié et bon ne peut pas exister dans un monde technogène. Si le monde est « fabriqué », il ne sera pas une donnée avec laquelle je dois vivre. La proportionnalité, l’harmonie est une base fondamentale de toutes les traditions que je connais. Cette pensée d’harmonie ne s’applique pas à un monde où ce qui était harmonie est transformée en valeur. Même l’art est devenu quelque chose de calculable.

2004 La perte des sens (recueil posthume de textes d’Ivan ILLICH), Fayard

Ivan Illich (1926-2002) est à juste titre considéré comme l’un des penseurs les plus prophétiques de la décomposition des sociétés industrielles.

Préface d’Ivan Illich : Dans ce volume de textes, je plaide pour une renaissance des pratiques acétiques, pour maintenir vivants nos sens, dans les terres dévastées par le « show », au milieu des informations écrasantes, des soins médicaux terminaux, de la vitesse qui coupe le souffle. J’ai écrit ces essais au cours d’une décennie consacrée à la filia : cultiver le jardin de l’amitié au sein de cet Absurdistan et avancer dans l’art de ce jardinage par l’étude et la pratique de l’askêsis.

Par askêsis, j’entends la fuite délibérée de la consommation quand elle prend la place de l’action conviviale. C’est l’askêsis, non pas le souci que j’ai de ma santé, qui me fait prendre les escaliers malgré la porte de l’ascenseur ouverte, me fait envoyer un billet manuscrit plutôt qu’un e-mail, ou me conduit à essayer de trouver la réponse à une question sérieuse avant de consulter une base de données pour voir ce qu’en ont dit les autorités.

J’entends attirer l’attention sur le commencement de la fin d’une époque scopique caractérisée par le mariage du regard et de l’image. Leur liaison a commencé à se relâcher voici deux cents ans. De nouvelles techniques optiques furent employées pour détacher l’image de la réalité de l’espace dans lequel des doigts peuvent la manipuler, le nez la sentir et la langue la goûter, afin de la montrer dans un nouvel espace isométrique dans lequel aucun être sensible ne peut entrer. Nous menace l’émergence d’une époque qui prend le « show » pour l’image.

A) la perte du sens de l’écoute

Le haut-parleur sur le clocher (1990) : Au XXe siècle, le climat phonique a changé. Moteurs et parleurs artificiels saturent aujourd’hui le milieu acoustique. La production de bruit fabriqué s’est accrue, l’isolement sonore est devenu un privilège de riche. Ce nouveau climat acoustique n’est guère hospitalier envers la parole.

Depuis un quart de siècle, j’essaie d’éviter de me servir de micro, même quand je m’adresse à un vaste auditoire. Je refuse d’être transformé en haut-parleur. Je refuse de m’adresser à des gens qui ne sont pas à portée de voix. Je refuse parce que je tiens à l’équilibre entre présence auditive et présence visuelle et que je récuse l’intimité factice qui naît du chuchotement amplifié de l’intervenant distant. Mais il y a des raisons plus profondes à mon renoncement au micro. Je crois que parler crée un lieu. Un lieu est chose précieuse, qu’a largement oblitérée l’espace homogène engendré par la locomotion rapide, les écrans aussi bien que les haut-parleurs. Ces techniques puissantes déplacent la voix et dissolvent la parole en message. Seule la viva vox a le pouvoir d’engendrer la coquille au sein de laquelle un orateur et l’auditoire sont dans la localité de leur rencontre.

Le son de la cloche est d’une portée sans commune mesure avec la voix humaine. Dans le haut Moyen Age, il change de sens : de simple signal, il devient appel, il établit l’horizon d’une localité sonore (la paroisse) que l’on perçoit par l’oreille plutôt que par l’œil. Les nouvelles cloches en bronze apparurent en Europe à une époque où le sentiment du lieu connut une curieuse expansion. De nouvelles techniques de harnachement permirent de remplacer les bœufs par des chevaux. L’animal de trait plus rapide tripla la superficie de champs qu’un paysan pouvait travailler. Les hameaux se fondirent en villages. Dans le même temps, l’urbanisation favorisa la tenue de marchés réguliers capables de faire vivre un curé à demeure. La cloche proclama la porté nouvelle de ce nouveau type de lieu jusqu’au XIXe siècle.

La tour d’église étaye donc un haut-parleur. Elle est le support architectural d’un instrument métallique qui a pour mission de « pousser à écouter ». Elle fait partie d’une entreprise propre à l’Occident, et qui a conduit Jacques Ellul* à parler d’humiliation de la parole. L’Eglise nous a préparé à accepter une société technologique qui emploie des techniques pour mettre en déroute la conditio humana. A travers un mégason, on peut tailler un mégalieu. Mon propos initial était de plaider combien il importe aujourd’hui de renoncer au haut-parleur qui fait entendre le simulacre de ma voix dans un espace sans lieu.

B) la perte du sentiment de mourir

– Postface à Némésis médicale (1992) : Ce que j’enseigne, c’est l’histoire de l’amitié, l’histoire de la perception sensorielle et l’art de souffrir. J’étudie ce que dit la technique plutôt que ce qu’elle fait. Je voudrais distinguer entre ceux qui désirent des services plus nombreux, meilleurs, moins chers pour plus de gens, et d’autres qui veulent poursuivre des recherches sur les certitudes pathogènes qui résultent du financement des rituels de soins de santé.

Dans Némésis, j’ai pris la médecine de 1970 et l’ai étudiée avec une méthode démontrant l’efficacité paradoxalement contre-productive implicite dans des techniques disproportionnées. Je l’étudiais comme une entreprise prétendant abolir la nécessité de l’art de souffrir par une guerre technique contre une certaine détresse. La médecine m’apparaît comme le paradigme d’une mégatechnique visant à vider la condition humaine du sens de la tragédie. Un quart de siècle plus tard, je reste satisfait de la rhétorique de Némésis. Ce livre a ramené la médecine dans le champ de la philosophie. Le système moderne de soins médicaux a transformé une autoception culturellement façonnée par une image de soi iatrogène. L’enjeu en était le remplacement de l’homme-acteur par l’homme considéré comme patient nécessiteux.

L’American Medical Association dépense désormais plus que la plupart des autres secteurs d’activité en relations publiques. Dès que vous avez un statut professionnel au sein du système, vous perdez une bonne partie de votre liberté ; vous devenez un agent technique de la santé postmoderne. Quand l’oncologiste a prescrit une autre chimiothérapie à Jim, je lui ai demandé comment il se sentait. Il m’a dit de rappeler le lendemain, mais seulement après onze heures, quand il aurait reçu les résultats du labo. Le XXe siècle réduit les personnes nées pour la souffrance et le plaisir à des boucles d’information provisoirement autonomes. La poursuite organisée de la santé est devenue le principal obstacle à la souffrance vécue comme incarnation digne, patiente, belle et même joyeuse. Némésis médicale était un essai pour justifier l’art de vivre, l’art de jouir et de souffrir, y compris dans une culture façonnée par le progrès, le confort, l’élimination de la douleur, la normalisation et, en définitive, l’euthanasie.

– De la difficulté de mourir sa mort (1995)

En 1974, quand j’écrivais Némésis médicale, je pouvais parler de « médicalisation » de la mort. Les traditions occidentales régissant le fait de mourir sa propre mort avaient cédé à l’attente de soins terminaux garantis. Je forgeai alors le mot « amortalité » pour désigner le résultat de la liturgie médicale entourant le « stade terminal ». Ces rituels façonnent désormais les croyances et les perceptions des gens, leurs besoins et leurs demandes. Le dernier cri en matière de soins terminaux a motivé la montée en flèche de l’épargne de toute une vie pour financer la flambée de l’échec garanti. Par le terme contre-productif, je désignais en 1975 la logique paradoxale par laquelle toutes les grandes institutions de services éloignent la majorité de leurs clients des objectifs pour lesquels elles avaient été conçues. Par exemple, les écoles empêchent d’apprendre ; les transports s’évertuent à rendre les pieds superfétatoires ; les communications faussent la conversation.

Dans la tradition galénique, les médecins étaient formés à reconnaître la facies hippocratica, l’expression du visage indiquant que le patient était entré dans l’atrium de la mort. A ce seuil, le retrait était la meilleure aide qu’un médecin pût apporter à la bonne mort de son patient. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’apparaît le docteur en blouse blanche aux prises avec la mort, qui arrache le patient à l’étreinte de l’homme-squelette. Jusque là, la discrimination entre état curable et incurable faisait partie intégrante des études de médecine en Amérique. Le rapport Flexner* de 1910 a donné le feu vert à la montée en flèche des coûts des soins terminaux, au misérable prolongement de « patients » plongés dans un coma irréversible et à l’exigence qu’une « bonne mort » – littéralement eu-thanasia – soit reconnue comme une partie de la mission assignée au corps « soignant ». De même que l’habitude d’aller « en voiture » atrophie les pieds, la médicalisation de la mort a atrophié le sens intransitif de vivre ou de mourir. Il n’est plus aujourd’hui de considération éthique ou sociale qui tienne quand elle contrarie la recherche sur un « traitement » ou la « prévention » de la plus rare des maladies « incurables », peu importe que ce soit le généticien ou un autre qui réclame des crédits.

Certes, il s’est trouvé dans les années 1960 des autorités religieuses et morales pour évoquer le droit du patient à refuser les extraordinaires moyens recommandés par la médecine la plus moderne. Je me souviens du temps où une injection de pénicilline était encore une extravagance. Mais cette réserve ne fit qu’étayer l’obligation de principe d’obéir aux diktats du médecin. La gestion de l’agonie a fini par apparaître comme la tâche de l’équipe médicale, la mort étant décrite comme la défaite de ladite équipe. L’âge industriel réduit l’autonomie somatique, la confiance dans ce que je sens et perçois de mon état. Les gens souffrent maintenant d’une incapacité à mourir. Peu sont capable d’envisager leur propre mort dans l’espoir qu’elle apporte la dernière touche à une vie active, vécue de manière intransitive.

* Rapport Flexner : Etude sur les conditions de l’enseignement médical aux EU au début du 20me siècle et mettant en doute la conformité des facultés de médecine américaines par rapport aux normes des facultés européennes.

C) la réunification des sens

La sagesse de Leopold Kohr (1994) : Tout au long de sa vie, Kohr* a œuvré à poser les fondations d’une solution de rechange à l’économie. Le jour de Kohr viendra quand l’âge de la foi dans l’Homo oeconomicus cédera la place à la vision d’une vie comme digne, fondée non pas sur l’abondance, mais sur la retenue. Originaire du village d’Oberndorf, près de Salzburg, il partit de la propension des gens à s’en remettre aux usages propres à chaque vallée. Kohr demeure un prophète parce que même les théoriciens du small is beautiful n’ont pas encore découvert que la vérité du beau et du bon n’est pas une affaire de taille, mais de proportion. Kohr, qui vivait et enseignait à Porto Rico, était bien connu des habitants des bidonvilles. Un coupeur de canne à sucre à bien dit ce que j’ai ressenti : « A la différence des professeurs, des militants et des prêtres, cet Autrichien nous fait réfléchir à ce qu’est notre quartier, non pas au moyen de mettre en œuvre les plans des experts. » Kohr encouragea une vision susceptible d’être réalisée parce que restant dans les limites, demeurant à portée. Il prôna le renoncement à un regard en quête de chimères au-delà de l’horizon partagé. Sous son inspiration, beaucoup sont allés jusqu’à chérir tout ce qui est petit. Encouragé par sa participation aux conférences des Verts, de nombreux amis se sont associés à la défense du régionalisme en Europe.

C’est du coté de la morphologie sociale que se situe la contribution de Kohr. Deux mots clés résument sa pensée : Verhältnismässigkeit et gewiss. Le premier veut dire « proportionnalité », ou plus précisément relation de nature appropriée. Le second se traduit par « certain », comme dans l’expression « d’une certaine façon ». Par exemple Kohr disait que la bicyclette est le moyen de locomotion idéalement approprié pour quelqu’un qui vit dans un certain endroit comme Oberndorf. Cette association d’approprié et de certain endroit permet à Kohr de voir la condition sociale de l’homme comme cette limite toujours créatrice de frontières au sein de laquelle chaque communauté peut engager la discussion sur ce qui devrait être permis et ce qui devrait être exclu. S’interroger sur ce qui est approprié dans un certain endroit conduit directement à réfléchir au beau et au bien. La vérité du jugement qui en résultera sera essentiellement morale et non économique.

L’économie postule la rareté. Elle traite donc de valeurs et de calculs. Elle ne saurait chercher le bien qui convient à une personne spécifique au sein d’une condition humaine donnée. Où règne la rareté, l’éthique est réduite à des chiffres et à l’utilité. De surcroît, qui manipule les formules mathématiques perd le sens de la nuance éthique et devient moralement sourd. Une société basée sur l’économie tente de transformer la condition humaine plutôt que de débattre de la nature du bien humain. Dans le système industriel, les gens consomment la nature et l’épuisent. De surcroît, ils laissent derrière eux non seulement leur merde et leurs cadavres, mais aussi des montagnes de déchets toxiques, ce qui est un trait commun à toutes les formes de la technique moderne. Ce que les promoteurs de la croissance ne voient pas, c’est que, de pair avec un plus gros gâteau, tout gain écologique s’accompagnera d’une nouvelle modernisation de la pauvreté et d’une légitimation de la dépendance des pauvres à l’égard dudit gâteau.

Les Grecs avaient le concept de tonos, que l’on peut comprendre comme juste mesure, caractère de ce qui est raisonnable ou proportion. Si le bien commun ne repose pas sur un tonos, une proportion entre les humains et la nature, l’idée de taxe énergétique par exemple tourne à l’utilitarisme adaptatif, à une administration technique ou à des bavardages diplomatiques. Aujourd’hui, l’unification des mesures a trouvé un reflet dans le mode de perception lui-même. Avant l’arrivée de la température, vers 1670, les gens comprenaient que les sources sont toujours plus chaudes en hiver et plus fraîches en été : on faisait l’expérience d’une proportion. Avec l’idée de calibrer sur une échelle l’expansion du mercure dans un fin tube de verre, les gens éprouvèrent le besoin de surveiller la température. Une température de 18 °C au-dessus de zéro finit par acquérir une importance dans notre standard du bien-être, de même que la hauteur de son de 440 hertz en musique. C’est ainsi que disparut le sensus communis, le sens commun ou sens de la communauté.

Comment jouer des mélodies grecques au piano ? Autant attendre de la beauté de l’économie !

Contrat naturel, santé inclusive et démocratie

L’impératif socio-écologique est dans tous les esprits. L’Association pour le contrat naturel a élaboré une approche intégrée construite sur les écrits de Michel Serres (1) et la notion de santé inclusive, la « santé commune ». Cette approche permet de repenser les défis entrelacés auxquels nous sommes confrontés, d’imaginer les solutions les plus à même d’y répondre et de cibler les moyens permettant de les mettre en œuvre. Cette tribune présente ce cadre conceptuel et esquisse les enjeux d’une transformation sociétale : au-delà du climat, ressources et territoires, santé et démocratie alimentaire, nature et agriculture, la pollution globale. Le Contrat naturel est le cadre de pensée d’une nouvelle coexistence avec la terre et les vivants : « Nous dépendons de ce qui dépend de nous« , dit Michel Serres. La santé est l’expression d’une symbiose: le soin renoue les liens, fait passer de la « bataille universelle à la sollicitude rare ». Cela appelle une philosophie de l’action et suppose de reconnaître, dans un souci de justice sociale et de responsabilité écologique, toute leur place à des territoires sur lesquels se forment des socio-écosystèmes à dimensions plurielles aux multiples valeurs partagées et nécessaires à la vie sociale de ces territoires. La santé commune. La modernité a cru pouvoir, par démesure, renoncer à penser dans un même monde global les relations infinies entre la santé humaine et la santé de la Terre. Une approche inclusive de la santé affirme au contraire qu’il existe une communauté de destin entre l’épanouissement de la santé personnelle, la santé des sociétés et celle des milieux naturels. Ainsi, la santé commune incite à fonder la paix sociale sur l’inséparabilité du bien-vivre des gens et du soin des ressources dont ils dépendent. Prenons l’alimentation et la santé. En partant de la fourchette à la fourche et non l’inverse, la démocratie alimentaire permet de dire comment les gens souhaitent se nourrir et partant qu’elle agriculture et quelles politiques publiques ils veulent pour relier alimentation, santé et nature. Cela revient à votez avec l’ assiette (2).

Priorités et moyens. L’urgence climatique, le soin d’une biodiversité en détresse, la transition énergétique qui occupent des agendas politiques et sociétales disparates, laissent dans l’ombre des défis plus englobants. Deux de nos publications s’attachent à définir une approche systémique des grands défis du présent mettant en lumière des facteurs interdépendants d’une intensification du dumping social et écologique. Ils engagent des décisions politiques vitales en matière de santé commune, sécurité alimentaire, etc. La première (3), pose les fondements juridiques et politiques permettant de relier la gestion responsables des ressources et la santé commune. Dans la deuxième publication (4), le système de « seuils planétaires » a été disséqué pour identifier les processus qui concentrent les grands enjeux pour les 5-10 années à venir: il s’agit de l’agriculture et du dérèglement physico-chimique global. Ce dernier concerne les pollutions dans leur ensemble (eau, sols, air) qui exposent tous les êtres vivants à des cocktails chimiques dont la composition change avec l’espace-temps. L’intensification chimique correspondante affecte quotidiennement les sociétés à grande échelle: l’industrie chimique et autres activités humaines représentent 144 000 produits distincts libérés dans la nature, dont les volumes ne font qu’augmenter. Ainsi chaque individu vit en intimité (à table, au travail, à l’école, en vacances) avec des cocktails fait d’antibiotiques, pesticides et herbicides, perturbateurs endocriniens, sans oublier des matières plastiques, des métaux lourds et micro-particules. La caractéristique principale de cette boite noire est la nature insidieuse des risques qu’elle comporte pour la santé des personnes et des milieux. La solution proposée: une simplification chimique visant à réduire massivement, à repenser le design, à recycler autrement nos molécules et particules.

Utopie concrète. Notre approche est l’amorce d’une réaction en chaîne visant la purge du système actuel. Elle voit dans les multiples initiatives citoyennes les briques d’un nouveau contrat social et écologique au service de l’intérêt général, des communs. Celui-ci exige une compréhension approfondie du fonctionnement des milieux naturels dans des territoires divers, et donc des connaissances locales nécessaires à la mise en œuvre des transitions écologiques et solidaires contextualisées. Une synergie de terrain des expérimentations « écotopiques » engagées en France et à l’international devient possible, avec comme objectif politique l’émergence par le bas d’un socle universel de protection sociale. Une pièce essentielle dans la matérialisation d’une santé commune assumée et partagée. C’est ce projet fondé sur une relation pacifiée avec la nature que porte l’Association pour le contrat naturel (5).

Texte réunissant des idées formulées par François Collart Dutilleul, Patrick Degeorges, Gérard Escher, Olivier Hamant, Ioan Negrutiu (ioan.negrutiu@ens-lyon.fr)

Lyon, 10/02/2019

(1) 1990, réédité en 2018, éd. Le Pommier

(2) http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article290; http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article528; http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article512; http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article446

(3) Acunzo D, Escher G, Ottersen OP, Whittington J, Gillet Ph, Stenseth N, Negrutiu I (2018) Framing planetary health: Arguing for resource-centred science. Lancet Planetary Health 2: e101-e102 et http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article570

(4) Arguello Velazquez J, Negrutiu I (2019) Agriculture and global physico-chemical deregulation / disruption: planetary boundaries that challenge planetary health. Lancet Planetary Health 3 (2019) pp. e10-e11 (https://www.thelancet.com/action/showPdf?pii=S2542-5196%2818%2930235-3)

(5) http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article585

Beyond Petroleum, des mouvements vers cet objectif

Jean-Michel Bezat, journaliste au MONDE, était un « spécialiste » du pétrole qui se contentait de commenter l’état du marché, c’est-à-dire le jeu de l’offre et de la demande. Aucune perspective à long terme, aucune mention des dangereux rapports entre pétrole et réchauffement climatique. Il était un adepte du court-termisme. Dans une chronique récente, il donne au slogan de BP, « Beyond Petroleum », une toute autre dimension. Sa prise de conscience des enjeux écologiques est réelle. Extraits avant commentaires : « Il y a vingt ans, le patron de British Petroleum décida que les lettres BP signifieraient désormais « Beyond Petroleum » (« au-delà du pétrole »). Sir John Browne dépensa 210 millions de dollars pour installer la marque et le nouveau logo, un soleil. Aujourd’hui c’est business as usual pour BP et ses concurrents. La production mondiale a franchi la barre des 100 millions de barils par jour en 2018, il faudrait la réduire de 55 % en 2050 pour limiter à 1,5 °C la hausse de la température du globe. Adieu, « peak oil » ! « On ne va pas faire disparaître les hydrocarbures dans aucun scénario à horizon 2040 ou 2050 », tranche le PDG de Total. Patrick Pouyanné, qui réclame du « temps » pour la transition énergétique. Du temps ? Il est compté, lui a répondu par avance le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ; sans baisse rapide et forte des émissions de gaz à effet de serre, le pire est sûr. Les moins de 25 ans ont déjà le sentiment d’avoir été trahis ; ils ressentent depuis peu l’urgence de la situation et se mobilisent enfin. « Au-delà du pétrole » n’est pas un slogan marketing trompeur, mais un objectif prioritaire. »* Les médias commencent à tenir un discours moins croissanciste parce que la société civile se réveille aux enjeux écologiques. Exemples** :

– Mouvement Fridays for Future, grèves scolaires pour le climat aux quatre coins du monde

– Collectif Youth for Climate en France

– Projet Petits citoyens pour le climat, prépare des kits de sensibilisation aux enjeux environnementaux à destination des classes.

– Appel des Enseignants pour la planète, qui appelle à des « écoles mortes ».

Manifeste des étudiants d’universités franciliennes, « Zéro degré ou zéro pointé », appelant l’Etat à « déclarer l’état d’urgence écologique et sociale ».

Association Ecocampus à l’Ecole normale supérieure qui a construit un potager et des ruches sur les toits.

Manifeste des étudiants pour un réveil écologique

Manifeste pour un réveil écologique des étudiants des grandes écoles

Les étudiants des grandes écoles mettent en accusation le système business as usual : « Au fur et à mesure que nous nous approchons de notre premier emploi, nous nous apercevons que le système dont nous faisons partie nous oriente vers des postes souvent incompatibles avec le fruit de nos réflexions et nous enferme dans des contradictions quotidiennes… A quoi cela rime-t-il de se déplacer à vélo quand on travaille pour une entreprise dont l’activité contribue à l’accélération du changement climatique ou à l’épuisement des ressources ? Nous aimerions faire une révolution de l’intérieur…  Nous sommes les futurs employés des entreprises, des grands groupes mondiaux, c’est à nous de changer leur fonctionnement »***. Rappelons à ces étudiants d’écoles prestigieuses la venue de Satish Kumar à la London School of Economics il y a quelques années. Cette grande école ne disposait pas d’un véritable département consacré à l’étude de l’écologie, si ce n’est englué dans des cours sur le développement durable. Satish a mis les points sur les i : « Vous savez certainement que le terme économie signifie « gestion de la maison » et que celui d’écologie, désigne la connaissance de la maison. Pour les philosophes grecs, la notion de maisonnée s’étend bien au-delà de nos quatre murs : elle comprend notre voisinage, notre ville, notre pays et toutes les espèces qui vivent sur la Terre et sont liées entre elles. Comment pouvez-vous gérer quelque chose que vous ne connaissez pas ? Rendez-vous compte : la LSE envoie chaque année des centaines de diplômés dans le monde entier pour gérer une « maison » dont ils ignorent tout. Pas étonnant que économie mondiale soit en crise… Je suis monté sur l’estrade et j’ai expliqué aux étudiants pourquoi l’économie dépend entièrement de l’écologie. »****

En conclusion, on ne peut pas être un bon économiste sans être d’abord un écologiste, on ne peut pas faire du management en ignorant que le contexte biophysique l’emporte sur les flux financiers, on ne peut pas échapper aux risques climatiques et pétrolier sans agir contre la société thermo-industrielle.

* LE MONDE du 19 février 2019, Climat : « Les optimistes croyaient que la prise de conscience était réelle. Mais non, l’orchestre continue de jouer »

** LE MONDE du 15 février 2019, Climat : les jeunes montent au front

*** LEMONDE du 15 février 2019, Les étudiants des grandes écoles interpellent leurs futurs employeurs sur l’écologie

**** Satish Kumar, « Pour une écologie spirituelle » (Belfond 2018)