simplicité volontaire

Savoir dire non au politiquement correct

Nous sommes victimes de ce qu’on appelle l’interaction spéculaire, comme par l’intermédiaire d’un miroir nous devenons ce que notre groupe d’appartenance attend de nous et tout le monde veut faire de même dans le groupe. Nous accédons souvent à une information inadéquate pour bien juger ce ce qui devrait être en raison de notre statut apparent ou de nos fréquentations, que ce soit dans la vraie vie ou sur Internet. Contre cette dépendance, l’esprit critique n’a jamais été enseigné à l’école. Il faut apprendre à se méfier de ses propres intuitions sur ce qu’il est normal de penser ou de vivre car notre raisonnement peut s’égarer de bien des façons. On enseigne à l’école des fragments de savoir, lire-écrire-compter ne fait pas des esprits éclairés. Les études en lycée ne disent pas assez que l’on doit apprendre à réfléchir, à critiquer, à opposer les différents points de vue, à se construire une opinion personnelle. On le faisait parfois en sciences économiques et sociales, mais la réforme des programmes appliquée en septembre 2019 pour les premières renonce assez largement à cette approche, remplacée par l’apprentissage d’un catéchisme économique. A l’université, la fragmentation entre les disciplines est tellement prégnante qu’elle forme des spécialistes, l’esprit critique est en berne. Ne parlons pas des Grandes écoles où le conformisme est de mise. Nous sommes soumis à un mécanisme de servitude volontaire. Approfondissement :

La soumission s’imprime dès l’enfance, c’est un passage obligé de notre élaboration cérébrale. Avec la socialisation primaire, la conformité sociale est acquise dans les premiers âges. On se soumet aux contraintes du milieu familial, l’enrobage affectif facilitant la reproduction des schèmes ancestraux. Ensuite l’école, attachant les élèves à leurs chaises pendant des années et des années, fait passer l’idée que réciter la vulgate enseignée par des professeurs est gage du succès dans la vie. Plus tard, le cursus dans une entreprise ou une administration apprendra le code spécifique à sa structure d’appartenance professionnelle. Tout passe par des filtres cognitifs, notre cerveau ne laisse passer que les informations qui nous confortent dans une vision du monde partagée par notre entourage. Nous sommes victimes d’un processus de conservatisme social auquel nous nous soumettons sans même y penser. Le problème, c’est que notre comportement ainsi conditionné, s’il se révèle inadapté aux circonstances nouvelles, nous fait accepter une situation anormale. L’esclavage a été légitimité et accepté pendant des millénaires, de même l’infériorité imposée à la femme ou à d’autres « races ». Il n’y a que quelques personnes, rares, qui dès l’origine ont voulu combattre l’esclavage, la phallocratie, le racisme. Elles ont été marginalisées jusqu’à ce que l’évidence d’une autre conception s’impose socialement. Il faut pour cela un bouleversement interne ou un choc extérieur. La fin de l’esclavage n’a pas tellement découlé de l’action des abolitionnistes, mais de l’arrivée des esclaves énergétiques qui ont rendu la main d’œuvre servile moins attrayante. La fin du primat des hommes ne s’est pas opérée simplement par l’action des suffragettes et des féministes, mais par la découverte que le cerveau féminin avait des potentialités identiques au cerveau masculin, donnant droit à l’égalité des sexes. La condamnation du racisme a découlé des avancées de l’ethnologie, montrant qu’il n’y avait pas des « civilisations » supérieures ou inférieures, mais des organisations sociales différentes. La découverte de la structure génétique identique d’un bout à l’autre de la planète a rendu perceptible l’unicité de l’espèce humaine. Nous ne pouvons évoluer que si on peut nous (dé)montrer que nous pouvons penser autrement.

Aujourd’hui dans les démocraties occidentales, la fin de l’esclavage, l’égalité des sexes ou la diversité culturelle apparaissent comme des évidences. Mais les nouvelles thématiques à la mode, croissance économique et progrès technique, sont devenues les pensées incontournables du monde contemporain : une croyance sociale bien implantée. Le même processus de soumission volontaire est à l’œuvre. Quand la crise financière des subprimes a eu lieu en 2008, ce fut à la surprise générale, sauf pour de rares experts non-conformistes. Le sens commun avait accepté qu’on puisse vivre indéfiniment à crédit dans une société de croissance. L’alignement collectif était devenu une abdication partagée. En effet, la capacité d’un raisonnement personnel devient négligeable quand on se retrouve dans un milieu partisan, où la pression sociale tend à l’homogénéisation des comportements. Il y a donc interaction spéculaire, les autres sont le miroir dans lequel nous retrouvons notre propre attitude. La capacité d’avoir une action éthique ou raisonnée est de 100 % quand une personne est en situation de pouvoir juger personnellement. Elle n’est que de 50 % lorsqu’on se retrouve confronté aux attitudes d’une autre personne, la conscience de soi est divisée par deux. Dans un groupe, nos possibilités de faire différemment sont négligeables.

Se renouvelle l’enjeu : comment sortir de la soumission volontaire et échapper aux diktats du temps présent ? La fin de la société de croissance n’arrivera que quand l’activisme des marché se sera fracassé sur les limites écologiques de la planète ; nous ne pourrons plus relancer artificiellement les finances par injection de monnaie. Ce sera des chocs extérieurs, les soubresauts de la biosphère, qui nous feront évoluer culturellement. A ce moment, le mécanisme de l’interaction spéculaire pourra agir pour inverser nos sentiments. Les militants de la simplicité volontaire dont tout le monde se gausse à l’heure actuelle deviendront les exemples à suivre. Il y aura un phénomène boule de neige qui fera collectivement admettre l’austérité partagée. A la société du gaspillage nécessaire à sa perpétuation succédera l’économie, au sens propre de savoir économiser : une écologie du quotidien pratiquée par des individus éclairés.

Reprise actualisée de notre texte du 1er mai 2014, Soumission/ volontaire, comment sortir de cet oxymore ?

BIOSPHERE INFO, Small is Beautiful

La présentation de Small is Beautiful d’Ernst Friedrich Schumacher a été faite par Satish Kumar dans son livre« Pour une écologie spirituelle » (Belfond, 2018). Dans les années 1970, Satish a travaillé avec Schumacher (1911-1977) et leur relation professionnelle s’est très vite muée en amitié. Juste après sa mort, il a fondé la Schumacher Society, une des associations qui perpétuent l’héritage d’une personnalité dont le livre, « Small is Beautiful » (1973), devrait être reconnu comme pionnier pour les tentatives actuelles de relocalisation des activités économiques.

Introduction

Ernst Friedrich (ou Fritz) Schumacher fut l’un des rares économistes occidentaux sensibles au lien qui unit l’économie à l’éthique. Il espérait voir la société se tourner vers la non-violence plutôt que la violence, la coopération avec la nature plutôt que sa destruction, la mise en place de solutions à basse consommation d’énergie plutôt que la poursuite d’un système industriel alimenté par des moyens lourds et brutaux – centrales nucléaires et combustibles fossiles. Pour lui, il semblait d’ores et déjà évident qu’une économie basée sur des ressources non renouvelables, pétrole, charbon et métallurgie, ne saurait être davantage qu’une courte anomalie dans l’histoire de l’humanité. Le bouddhisme résumait à lui seul l’ensemble des valeurs auxquelles il adhérait était allemand à l’origine. On lui doit d’avoir popularisé en 1973 l’expression Small is beautiful de son maître Leopold Kohr. En 1937 il avait fui l’Allemagne nazie pour s’établir à Londres. Il avait suivi des études d’économie à Oxford au début des années 1930, mais il adorait planter et cultiver. Il passait des journées au grand air, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Sa passion pour le jardinage l’amena à diriger la Soil Association en 1946 pour défendre la qualité des sols menacés par le développement de l’agriculture intensive. Si tu prends soin du sol, disait-il souvent, le sol prendra soin du reste.

L’origine des pensées de Schumacher

Au milieu des années 1950, Fritz Schumacher avait accepté une mission de consultant en développement pour le Premier ministre birman, qui s’interrogeait sur la pertinence du modèle occidental et la meilleur manière de le transposer dans son pays. Schumacher constata que les Birmans disposaient déjà d’un excellent système économique, partiellement inspiré par la doctrine bouddhique. Surtout il s’aperçut que les Birmans issus des classes populaires étaient satisfaits de leur existence : joyeux, créatifs et proches de la nature, ils prenaient soin d’autrui de la terre et des animaux avec plaisir. Le bon travail, que les bouddhistes nomment « moyen d’existence parfait », est celui qui transforme l’homme pour le meilleur ; le mauvais travail est celui qui le change pour le pire. Dans ces conditions il semblait insensé de leur imposer un système industriel, urbain et mécanisé. A son retour de Birmanie, Schumacher expliqua qu’il avait eu le sentiment, en découvrant l’économie bouddhique, d’effecteur un « retour au pays natal ». Il avait désormais en horreur l’idée selon laquelle l’industrialisation de l’agriculture relèverait du « développement « économique, alors que l’agriculture à l’échelle humaine, reposant sur de petites exploitations, du savoir-faire et des transactions locales, relèverait, elle du « sous-développement ». Il en vint à penser que sa mission et celle de sa génération pouvaient être assimilées à une « reconstruction métaphysique » face au désastre écologique généré par l’industrie moderne, qui engloutit tant de ressources naturelles pour un résultat somme toute plus que modeste en termes de bien-être et d’harmonie.

Un jour il vit un camion à l’effigie d’une marque de biscuits écossais entrer dans Londres ; peu après il apprit qu’une entreprise fabriquant des biscuits à Londres acheminait sa production jusqu’en Écosse. Cette découverte le troubla profondément. En tant qu’économiste, il ne parvenait pas à comprendre pourquoi des être compétents se voyaient contraints de conduire un camion d’un bout à l’autre des îles britanniques dans le seul but de transporter des biscuits. N’était-ce pas absurde ? Le coût humain et environnemental d’une tel manœuvre n’avait donc alerter personne ? Schumacher eut beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il faut incapable d’y déceler la moindre logique. Et il n’y a pas que les biscuits qui sont ainsi transportés sans raison d’une région ou d’un pays à un autre. La Grande-Bretagne exporte presque autant de beurre qu’elle en importe. Sous prétexte de faire des économies d’échelle, on feint d’ignorer les dés-économies d’échelle qui en résultent. La relocalisation permettrait de réduire le chômage et la pollution. Enthousiasmé par l’exemple de Rachel Carson (parution de Printemps silencieux en 1962), par le Sommet de la Terre en juin 1972 et le rapport au club de Rome sur les limites de la croissance, Fritz Schumacher entrepris de faire un livre, Small is beautiful, publié en 1973. 

Les avantages de produire à petite échelle

D’après E. F. Schumacher, si l’homme produisait à petite échelle partout sur la planète, il conjuguerait à la fois l’excellence et la protection de la nature. En produisant à petite échelle, les acteurs économiques sont amenés à se montrer plus autonomes. Ils sont aussi plus à même de veiller sur l’environnement, sur eux-mêmes et sur autrui – en d’autres termes sur la terre, l’âme et la société. Du point de vue de l’action, nous avons besoin de petites unités, car l’action est une aventure éminemment personnelle, et l’on ne saurait être en relations dynamiques et personnelles à tout moment qu’avec un nombre très restreint de personnes. Il en va de même pour la Terre : bien qu’elle soit partout notre maison, nous développons un lien privilégié, un sentiment d’appartenance et de connexion spirituelle avec l’endroit où nous vivons. Produire à petite échelle permet aussi d’améliorer le bien-être personnel, psychologique et émotionnel des personnes. L’âme se port mieux dans yen entreprise à taille humaine ; elle se perd et se dissout dans les grandes multinationales, quand l’individu a l’impression de n’être plus qu’un petit rouage. Personne n’aime être gouverné par des règles, c’est-à-dire par des personnes dont la réponse à chaque doléance est : « Ce n’est pas moi qui fait les règles, je ne fais que les appliquer. » Si nos activités économiques sont menées à petite échelle au niveau local, notre empreinte sur la Terre demeurera minime. Les travailleurs veilleront à ne consommer qu’avec modération, à réutiliser, recycler et réparer les objets dont ils se servent au quotidien. En revanche, dès qu’elles dépassent une certaine taille, les unités de production entraînent gaspillage et pollution de masse.

La production et la consommation de masse, ajoutées au fret à l’échelle mondiale, polluent les sols, l’air et l’eau, dilapident les ressources naturelles et nuisent à la créativité humaine. Dès lors que les entreprises atteignent une certaine taille, elles tendent à s’enliser dans la gestion de l’entreprise elle-même. Dès lors qu’une entreprise considère ses employés et ses clients comme de simples moyens pour maximiser ses profits, ou comme des instruments destinés à perpétuer sa propre existence, c’est qu’elle est trop grande. Les multinationales soumettent leurs salariés à ses propres objectifs, alors que les petites unités de production parviennent mieux à maintenir l’équilibre entre le bien-être de leurs employés et la réalisation de leurs objectifs commerciaux. La croissance frénétique de certaines métropoles inquiétait beaucoup Schumacher, qui voyait dans l’exode rural une des catastrophes du XXe siècle. « Des millions de gens commencent à se déplacer. Attirés par les lumières de la ville, ils désertent les zones ruarles et vont se déverser dans la grande ville où ils provoquent une croissance pathologique ». Schumacher estimait à 50 000 habitants la limite supérieure au-delà de laquelle une cité n’est plus vivable. En deçà de cette limite, les habits peuvent traverser leur ville à pied sans devoir prendre un bus ou une voiture ; ils se rendent en quelques minutes à l’école, ua marché, à la bibliothèque ou au centre médical. La ville et la campagne se sont pas coupées l’une de l’autre. La zone urbaine se situe à proximité de cultures maraîchères et de vergers où les citadins peuvent s’approvisionner localement. Les villes, avec toute leur richesse, ne sont que des producteurs secondaires. La production primaire, condition première de toute vie économique, est le fait des campagnes. Cette question d’échelle est tout aussi vraie pour les institutions et le pouvoir politique. Pour avoir longtemps travaillé dans une grosse institution – il était économiste en chef au National Coal Board, l’autorité britannique du charbon -, Schumacher savait que les grandes entreprises prennent leurs décisions sur des bases de réflexion très étroites, et que ces décisions sont biaisées par des objectifs à court terme ; équilibrer le bilan comptable trimestriel ou augmenter la marge bénéficiaire annuelle par exemple.

Les fermes géantes, l’ingénierie génétique, la mécanisation des semailles et des récoltes, l’emploi d’engrais chimiques, de pesticides, d’herbicides, la déforestation, les mines à ciel ouvert, le recours aux forages en eaux profondes et à la fracturation hydraulique, la pêche industrielle et bien d’autres pratiques encore, témoignent d’un climat éminemment belliqueux : l’économie capitalise conçoit la nature comme un adversaire à combattre et à vaincre. En gaspillant nos ressources fossiles, nous faisons peser une menace sur la civilisation ; mais en gaspillant le capital que représente la nature vivante autour de nous, c’est pour la vie elle-même que nous sommes une menace. L’économie moderne a redistribué les rôles, inversant l’ordre des priorités établis par les théories classiques: le capital, qui occupait la troisième position en ordre d’importance après la terre et le travail, occupe désormais la position dominante : la terre et le travail ne sont là que pour le servir. Alors que le capital financier ne sert qu’à mettre de l’huile dans les rouages, les théories modernes ont attribué à l’argent une valeur en soi. La primauté accordée à l’argent constitue l’un des facteurs de la crise écologique actuelle.

Conclusion

Pour Schumacher, la notion de petitesse n’avait rien de dogmatique. Il s’agissait de l’appliquer au cas par cas, il préférait parler d’échelle « appropriée ». S’il se faisait l’avocat de la petitesse, c’est parce qu’il trouvait le monde victime d’une idolâtrie quasi universelle du gigantisme. Il jugeait pathologique, car obsessionnelle et surtout chimérique, puisque nul ne peut prétendre à une croissance infinie sur une planète aux ressources finies et limitées. Dans ce cadre, toute multiplication des besoins tend à augmenter la dépendance à l’égard de forces extérieures qui échappent à notre contrôle. Ce n’est qu’en réduisant ses besoins que l’on peut encourager une authentique réduction des tensions responsables des luttes et des guerres. L’économie à grande échelle est une économie de violence. La sagesse exige une novelle orientation de la science et de la technologie vers l’organique, le généreux, le non violent. Comment édifier la paix en la fondant sur une science imprudente et une technologie violente ? Des machines toujours plus grosses, entraînant des concentrations de pouvoir économique toujours plus grandes et violentant toujours davantage l’environnement ne représentent nullement le progrès : ce sont autant de refus de sagesse. Ensemble, les forces de l’offre et de la demande, le libre-échange, la mondialisation et la croissance économique ont constitué une véritable religion de l’économie où règne et triomphe la quantité, écrit Schumacher, avant d’ajouter : Dans la mesure où la conception économique repose sur le marché, elle ôte à la vie tout caractère sacré, car rien de ce qui a un prix ne peut être sacré. Dans un tel système, même les valeurs le moins « économiques », telles la beauté, la santé et la propreté, ne survivront que si elles se révèlent capables d’être commercialisées. Il ne s’aveuglait pas pour autant : il savait que les petites unités peuvent se rendre coupables, elles aussi, de pollution, de destruction et d’agression envers l’homme et la nature. Mais leurs exactions, lorsqu’elles en commettent, ont nécessairement moins d’impact puisqu’elles sont plus petites.

Extraits de « Pour une écologie spirituelle » de Satish Kumar (Belfond, 2018), titre originel SOIL, SOUL SOCIETY (2013)

livre de référence : « Small is beautiful : Une société à la mesure de l’homme », de E. F. Schumacher (Seuil, 1979), traduit de l’anglais (1973)

Notre cerveau nous pousse à détruire la planète

A qui la faute si la planète est en cours de destruction ? A notre cerveau, et plus particulièrement au striatum répond Sébastien Bohler*. En neuroanatomie, le striatum est une structure nerveuse subcorticale. Cette structure profonde de notre cerveau fonctionne à grand renfort de dopamine et ne possède pas de fonction stop ; il y a recherche incessante du plaisir. Ainsi, avec la consommation de masse du sexe, le problème n’est plus la quantité, le problème est de s’arrêter. L’addict au sexe virtuel ne découvre l’impasse que lorsqu’il commence à souffrir de troubles sexuels et de dysphorie ; les troubles de l’érection ont doublé au cours de la dernière décennie, de façon parallèle à l’essor de la pornographie sur Internet. Il y a impossibilité de maîtriser son envie de surfer sur les sites porno, besoin d’augmenter les doses (phénomène de tolérance), symptômes de manque en cas d’impossibilité d’y accéder, perte de sensibilité aux stimulations sexuelles, et bien entendu conséquences néfastes sur le plan du couple et des relations sociales. Le striatum est fait pour que nous recherchions activement et sans limite sexe, nourriture, pouvoir, rang social, information. Quand nous les trouvons, le circuit de la récompense asperge alors les neurones avec de la dopamine et procure un plaisir addictif plus puissant que les parties raisonnables de notre cerveau.

Sébatien Bohler espère un allié, le conditionnement social, le sens des limites par socialisation. Mais toutes les tentatives passées de bloquer le striatum par des commandements moraux ont échoué. D’ailleurs son livre, « Le Bug Humain », ne s’avance pas jusqu’à proposer une solution politique claire. A l’époque actuelle du consumérisme généralisé, nous sommes comme ces rats dans une cage munie d’un levier qui délivre des biens en abondance, nous devenons cornucopiens, nous ne pouvons plus réfléchir au fait que nos activités quotidiennes préparent une montée des océans qui engloutira des millions d’habitations dans les années à venir. Ce sont les limites de la planète qui vont changer notre mode de socialisation, pas les dénonciations et les bonnes résolutions. En situation de pénurie, on devra se contenter de peu et y trouver le bonheur .

Nous avons déjà traité un problème biologique similaire dans l’article Dopamine/sérotonine, le plaisir est ennemi du bonheur. La clé du « circuit de la récompense », c’est la dopamine. C’est ce mécanisme de la récompense qui a été « piraté » [hacking en anglais] par les industriels, pour induire toujours plus de consommation… le tout en organisant, grâce au marketing, la confusion entre plaisir et bonheur. Le neurotransmetteur impliqué dans le bonheur, ce sentiment de plénitude et de contentement, c’est la sérotonine ; mais elle a un fonctionnement beaucoup plus complexe que la dopamine. Lorsque vous avez une interaction sociale avec quelqu’un, l’échange de regards avec cette personne active vos neurones dits « miroirs » – les neurones de l’empathie. Ce type d’interaction induit la synthèse de sérotonine. Mais si cette interaction se fait par le biais d’un réseau social comme Facebook, à travers les « likes » par exemple, elle active le circuit de la récompense, l’absence de contact visuel laisse les neurones miroirs de marbre… D’où, là encore, une baisse potentielle des niveaux de sérotonine et une moindre capacité au contentement. Quand on est heureux, on n’a pas besoin de stimulation, on se contente de ce qu’on a, de ce qu’on est, de quelques phrases échangées avec le voisin, du travail dans son potager, de l’amour avec son conjoint. Lisez le Manifeste pour le bonheur.

* Sébastien Bohler, « Le bug humain, Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher« 

Écologie, culpabiliser pour ressentir la culpabilité

De plus en plus de Suédois commencent à ressentir la « honte de voler » en avion*. Ce sentiment de culpabilité nous semble tout à fait normal rationnel, moralement nécessaire, et même inéluctable. C’est le contraire, vouloir « voler sans entraves », qui nous semble absurde à l’heure de la déplétion pétrolière et du réchauffement climatique. Cette intériorisation des contraintes à s’imposer sur soi-même ne relève pas du « péché » à la mode catholique, mais d’une conséquence logique d’une réalité biophysique. Il ne s’agit pas de penser en termes d’écologie punitive, mais d’écologie réaliste. Mais comme les humains sont trop souvent soumis à la force des habitudes, cela demande un effort sur soi quand le voyage en avion est devenu la norme de son milieu social. Il faut d’abord un processus de culpabilisation, auquel succède le sentiment de culpabilité, puis viendra par la suite la résolution personnelle de ne plus voler dans un plus lourd que l’air. C’est l’évolution que nous présente la Suède, un pays où on voyage en avion cinq fois plus que la moyenne mondiale.

Comment culpabiliser ? Par l’action militante et les règles institutionnelles. Si vous avez décidé de ne plus voler et que vous voulez faire partager votre choix, vos pouvez lancer une campagne sur les réseaux sociaux, les blogs… Cet activisme se généralise en Suède, d’où la popularité croissante du mot : flygskam ( « honte de voler »). Alors se crée une situation où il n’est plus possible de faire un repas entre amis sans que la discussion ne glisse sur le climat et finisse sur l’avion. On évite de discuter en public de son séjour sur de lointaines plages de rêve. La culpabilisation devient culpabilité. En Suède, des sportifs, des politiciens, des personnalités du monde de la culture, font publiquement le serment de ne plus prendre l’avion. Il y a effet boule de neige, les mentalités se modifient, la structuration sociale de même. Ainsi les programmateurs d’une salle de concerts ont annoncé qu’ils ne feraient plus jouer que des artistes capables de venir sans passer par les airs*. Renoncer à ce mode de transport très émetteur de gaz à effet de serre devient tendance, une nouvelle norme sociale s’établit.

Il y aura relocalisation des activités, un tourisme de proximité, minimisation de tous les déplacements. Un nouveau mode de vie écologiquement compatible s’installe dans les consciences et les pratiques. Alors un jour les avions seront interdits de vol et les voitures de rouler. Prions pour que l’intelligence collective ne tarde pas à l’allumage, espérons que nous n’arriverons pas au stade de l’inexistence des machines thermiques quand la température moyenne du globe sera de 5°C plus élevées qu’aujourd’hui !

* LE MONDE du 3 avril 2019, De plus en plus de Suédois acceptent d’avoir « honte de voler » en avion

Un politique se doit d’incarner ce dont il est porteur

« En tant que politique, je ne sais pas comment agir. Faut-il agir dans un parti ? Aucun parti, par nature pyramidale, n’est propice à la réflexion écologique. Faut-il inspirer ou agir ? Nous ne pouvons changer notre destin sans nous changer nous-mêmes. Le destin collectif implique la transformation des individus. Comme le colibri, chacun doit faire sa part, contribuer à sa modeste mesure, se sentit lié, dépendant, responsable des autres. Cette conscience en totale contradiction avec l’aspiration individualiste et consumériste, je refuse de l’imposer par une voie politique. Il est trop aisé, au nom de la science et de la nécessité collective, d’imposer une uniformisation des vies et des mœurs, uniformisation qui est le fondement de l’intégrisme. La transformation des individus est un choix qui appartient à chacun. Mais il appartient au politique d’inspirer, d’incarner. Le politique se doit d’incarner une nouvelle conscience collective dans ses choix individuels. J’ai choisi de ne consommer qu’exceptionnellement des animaux, de rouler en véhicule électrique ou de marcher, de pratiquer une activité physique quasi-quotidienne. J’ai encore un long chemin à faire dans la découverte de la méditation et de l’empathie, dans la découverte de nouveaux chemins. Mon cheminement crée beaucoup de réactions cyniques, amusées, parfois hostiles. C’est un chemin que j’hésite encore à revendiquer pleinement. Et pourtant, il est de ma responsabilité politique d’incarner ce que je défends.

La deuxième mission fondamentale du politique qui choisit cette nouvelle voie de l’écologie est de remettre en question le modèle éducatif. L’homme ne peut se changer lui-même s’il est conditionné à obéir, à se formater, à privilégier la norme sur le savoir. Les débats politiques se concentrent sur le contenu des programmes éducatifs, alors que l’enjeu principal est celui de la méthode pédagogique. Dès le plus jeune âge, il nous faut asseoir et ne plus bouger, contre les aspirations même de notre corps. Nous devons repenser les fondements d’un système pour passer de l’éducation à l’émancipation, organiser des équipes par classe, réintroduire l’animal et la nature dans la vie quotidienne de la classe.

Le défi écologique est passionnant car il nous oblige à créer une nouvelle organisation du pouvoir et de nouveaux principes. Il nous oblige à retrouver un nouveau destin collectif. L’homme politique, dont la mission première est la gestion de la Cité, devrait être l’apôtre des questions écologiques et éthiques. Je crains que mon expérience politique, si jeune et courte soit-elle, ne puisse confirmer cette espérance qui tient presque de la vertu théologique. »

Chantal Jouanno (secrétaire d’État à l’écologie de 2009 à 2010)

Source : chapitre Temps court, confiance et espérance : les options du politique in L’Homme peut-il accepter ses limites ? (éditions Quae, 2017)

66 propositions pour un pacte social et écologique ??

Un pacte suit le pacte précédent et devance le suivant. Rappelons-nous le pacte écologique de Nicolas Hulot en 2006. Nous sommes en 2019, Nicolas a quitté le gouvernement car même ministre on se retrouve sur la touche écologiquement parlant. Comme Nicolas ne se décourage jamais au-delà de quelques nuits d’insomnie, il nous refait aujourd’hui un « pacte social et écologique* » en 66 propositions actées par une alliance d’organisations. Cela nous rappelle aussi l’Alliance pour la planète lancée aussi en 2006 et qui n’a débouché sur rien. Faut-il désespérer devant l’inertie socio-politique face à l’urgence écologique ? Que nenni, un bon écolo cherche toujours à rendre possible l’impossible. Notre devise « Une révolution tentée, mais avortée, c’est une forme de vie réussie. Échouer après s’être lancé à l’assaut du ciel vous donne encore des ailes. » Mais ce dernier pacte de Hulot et Laurent Berger déçoit fortement. En voici quelques points : « Garantir l’accès à un logement digne… Faire évoluer automatiquement les grilles salariales en fonction de l’évolution du smic… Donner les moyens d’une politique ambitieuse du grand âge… Accueillir dignement les migrants… Négocier le partage de la valeur ajoutée au sein des entreprises… Accroître le pouvoir d’expression des plus défavorisés… »** Autant dire que le côté social omniprésent étouffe complètement les velléités en matière écologique. Si le social n’apparaît pas comme une sous-composante des contraintes biophysiques, il ne restera qu’un cahier de doléances qui ne trouvera aucun financement. Nous rappelons un programme incisif*** digne de l’urgence écologique, ça décoiffe mais cela semble pourtant si évident :

Il convient d’expliquer au public cette double difficulté : un épuisement plus lent des ressources signifie moins de confort exosomatique, et un plus grand contrôle de la pollution requiert proportionnellement une plus grande consommation de ressources. Bien sot celui qui proposerait de renoncer totalement au confort industriel, mais il faut un programme bio-économique minimal :

– interdire totalement non seulement la guerre elle-même, mais la production de toutes les armes de guerre ;

– diminuer progressivement la population humaine ;

– réglementer strictement tout gaspillage d’énergie ;

– vous guérir de votre soif morbide de gadgets extravagants ;

– mépriser la mode qui vous incite à jeter ce qui peut encore servir ;

– rendre les marchandises durables, donc réparables ;

– ne plus se raser plus vite afin d’avoir plus de temps pour travailler à un appareil qui rase plus vite encore ;

– aider les nations sous-développées à parvenir à une existence digne d’être vécue.

Ces changements de comportement conduiront à un émondage considérable des professions qui ont piégé l’homme.

* LE MONDE du 6 mars 2019, Nicolas Hulot et Laurent Berger : « 66 propositions pour un pacte social et écologique »

** Les 66 propositions du « pacte pour le pouvoir de vivre »

*** Nicholas Georgesscu-Roegen, The entropy law and the economic process (1971) cité par le livre de Michel Sourrouille, “L’écologie à l’épreuve du pouvoir”

Prenez l’avion, c’est bon pour nos générations futures

Qu’on prenne l’avion par plaisir ou par obligation, le résultat est le même : en brûlant le kérosène on accélère l’assèchement des dernières poches de pétrole. Sans même y penser, on fait en sorte que le choc pétrolier ultime, c’est-à-dire l’augmentation brutale et simultanée du prix de tous les combustibles fossiles, arrive encore plus tôt qu’envisagé. Par contre celui qui se prive de voyages au long cours vers des destinations paradisiaques pour montrer l’exemple d’un comportement écologique sans faille ne fait que retarder l’échéance fatale. Son sacrifice offre aux avionneurs invétérés un répit avant d’arriver aux limites biophysiques de la planète : le kérosène qu’il économise, c’est autant de plus à la disposition des destructeurs. Cela ne veut pas dire qu’il faut choisir son camp, opter pour encore plus d’usage des plus lourds que l’air ou appeler à la sobriété énergétique. Notre analyse comportementale montre que les deux options arrivent plus ou moins vite à un résultat identique, la pénurie des ressources fossiles qui obligera tout le monde ou presque à vivre la descente énergétique. La classe globale, celle qui non seulement possède un véhicule personnel mais pratique le tourisme ailé, est beaucoup trop nombreuse pour que la sobriété soit équitablement partagée. Les informations que nous donne au compte-gouttes LE MONDE* arrivent trop tard pour qu’on puisse modifier en douceur le cours de l’histoire humaine :

« Tout trajet national ou européen en avion pollue quarante fois plus que le TGV, sept fois plus que le bus, deux fois plus qu’une voiture avec trois passagers. Un aller-retour Paris-New York envoie plus d’une tonne de gaz carbonique dans l’atmosphère par passager, soit autant qu’une année de chauffage et le cinquième des émissions annuelles d’un Français. Soit deux fois plus qu’un pays comme la France. Le secteur aéronautique est responsable de 2 % des émissions mondiales de CO2. Ce secteur connaît une croissance exponentielle (quatre milliards de passagers en 2018, le double prévu dans vingt ans), et les progrès technologiques qui y sont attendus ne suffiront pas à ­absorber l’explosion de ses émissions de gaz à effet de serre. Pourtant tout pousse à emprunter le prochain couloir aérien. Les incessantes publicités incitant à « succomber aux ­envies d’ailleurs », les billets low cost, les promotions du Web, les programmes de fidélisation, les pouvoirs publics se félicitant de la croissance du secteur aérien – et le subventionnant. Contrairement à l’essence et au diesel, le kérosène n’est pas taxé. Sur un trajet de 500 kilomètres, l’avion bat souvent le train, côté porte-monnaie. »

Nous rejoignons la conclusion du MONDE. Au vu de l’impact considérable de l’aéronautique sur le réchauffement climatique planétaire, impact qu’on peut évaluer à 5 % si l’on prend en compte l’ensemble des gaz à effet de serre émis, et pas seulement le CO2 , il est urgent de rechercher une baisse du trafic aérien… Il n’y aura pas de tourisme par avion dans un monde dévasté. Alors LE MONDE liste à bon escient ce qu’il faudrait faire. Rejoindre la campagne de boycottage « We stay on the ground 2019 » ou le réseau international « Stay grounded » (pour en « finir avec l’avion roi »), suivre sur Twitter les hashtags incitant à la détox aérienne (#flyingless, #stopflying, #flightfree2019, #flugscham, #flygskam…). Quelques mouvements contre l’avion à l’étranger, presque inexistence en France. « Moins vite, moins loin, moins souvent », c’est ce que répète depuis plusieurs années Yves Cochet ainsi que notre blog biosphere. Le problème des Cassandres, c’est qu’ils (elles) ne sont pas écoutés.

* LE MONDE « M le mag » du 23 février 2019, L’avion, plaisir coupable de l’écolo voyageur

Les aliments ultra-transformées nous assassinent

Une augmentation de 10 % de la proportion d’aliments ultra-transformés dans l’alimentation est associée à une augmentation de 14 % de la mortalité. C’est la conclusion d’une équipe française de recherche en épidémiologie nutritionnelle. Pour expliquer cette corrélation, plusieurs hypothèses : ces produits contiennent souvent des quantités plus élevées de sucres et de sels ajoutés, de lipides saturés, ainsi qu’une plus faible densité en fibres, vitamines et autres micronutriments, autant d’éléments liés à des risques sur la santé. De plus, ils contiennent des additifs. Or les aliments ultra-transformés ont envahi les rayons, jusqu’à représenter entre 25 % et 50 % de notre alimentation totale. Cette catégorie comprend une grande variété d’aliments : plats préparés, céréales, gâteaux… tout produit contenant des colorants, des conservateurs, des arômes et d’autres additifs. Aujourd’hui, le nombre d’additifs autorisés en Europe est de 338. Un rapport d’une Commission parlementaire sur l’alimentation industrielle a préconisé de réduire ce nombre à 48 d’ici à 2025, soit le nombre autorisé dans l’alimentation biologique.* Voici quelques réactions sur lemonde.fr :

MEUH COINCOIN : Sur le fond de l’article, très bien d’avoir des enquêtes sur la question. Même si clairement, on se doute que manger un truc dont la liste des ingrédients ressemble plus à une expérience chimique qu’à de la nourriture ne peut pas être sans conséquence sur la santé…

ALAIN PANNETIER : Les conservateurs sont par essences des antimicrobiens (antibactériens, antifongiques). C’est-à-dire des poisons pour bactéries ou moisissures. Le problème c’est que nous partageons un très grand nombre de voies métaboliques avec ces organismes plus primitifs et aussi qu’une même biomolécule peut intervenir dans de nombreuses voies métaboliques.

Victor M : Avec des lasagnes à 5€/kg, quand on arrive déjà pas à terminer le mois, on oublie la cuisine maison quand on voit le prix des aliments de base. Beaucoup de personnes ne savent pas non plus cuisiner.

Les trois Règles d’Or d’une alimentation durable et saine sur notre blog biosphere:

1) privilégier les produits végétaux sur les produits animaux dans un ratio calorique d’environ 85 % / 15 %.

2) au sein des produits végétaux et animaux, privilégier les aliments pas ou peu transformés.

3) diversifiez en privilégiant les aliments bio, de saison et locaux dans la mesure du possible.

Si j’achète un aliment ultra-transformé contenant des ingrédients issus des quatre coins de la planète je contribue souvent à l’appauvrissement de pays en voie de développement, à la maltraitance animale et à la déforestation de certaines parties du globe. A nous de choisir notre alimentation, nous sommes responsables.

Complément d’analyse : Un régime alimentaire aux mains des marchands

* LE MONDE du 13 février 2019, Une nouvelle étude suggère un effet néfaste des aliments ultra-transformés sur la santé

Ivan Illich, pour une ascèse volontaire et conviviale

Chaque fascicule des « Précurseurs de la décroissance » est consacré aux écrits d’une personnalité, Ivan Illich pour le dernier paru (janvier 2019). Le philosophe Thierry Paquot commence par une biographie significative de la complexité d’une personne jugé « inapte » lors d’un test à l’école primaire, mais qui a pourtant maîtrisé plus d’une dizaine de langues et écrit des livres aussi important qu’« une société sans école » (1971) ou « Énergie et équité » (1973). Dans une deuxième partie qui fait à peu près la moitié de cet essai, nous pouvons lire des extraits de textes d’Ivan Illich qui montrent sa constante recherche de la meilleure analyse possible d’une société dont il pensait qu’elle courait au désastre. Sa pensée aussi anticonformiste que stimulante sert de référence à plus d’un décroissant en actes. Si Illich n’utilise jamais le mot « décroissance », il développe des idées comparables comme contre-productivité de l’outil, disvaleur, frugalité, perte des sens et sens des limites. Il oppose à la société de croissance l’univers du vernaculaire, du hors marché, de l’autolimitation. Son ascèse vécue ne trouve sa réalisation qu’avec l’amitié, en quête du mieux-être : « La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être. » Grâce à ce petit livre (114 pages pour 8 euros), on pourrait multiplier les citations d’un homme à la recherche de la juste mesure des choses. (cf. le site JNE)

pour en savoir plus sur Ivan Illich

1973 La convivialité

1973 Énergie et équité

1992 postface à Némésis médicale

2004 La perte des sens (recueil posthume de textes d’Ivan ILLICH)

Pour en savoir plus sur la collection « Précurseurs de la décroissance » (24 titres)

Une collection dirigée par Serge Latouche

Serge Latouche : Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien (2013)

Étienne Helmer : Épicure ou l’économie du bonheur

Chantal Guillaume : Charles Fourier ou la pensée en contre-marche (Si le précurseur de la décroissance se définit comme celui qui annonce et pressent les dysfonctionnements d’un système économique productiviste qui n’en est qu’à ses linéaments, Fourier y correspond tout à fait. (Biosphère

Frédéric Rognon : Lanza del Vasto ou l’expérimentation communautaire 

Édouard Schaelchli : Jean Giono pour une révolution à hauteur d’hommes

Renaud Garcia : Léon Tolstoï contre le fantasme de toute-puissance

Serge Latouche : Cornelius Castoriadis ou l’autonomie radicale

Françoise Gollain : André Gorz pour une pensée de l’écosocialisme

Claude Llena : Lao-tseu et les taoïstes ou la recherche d’une vie harmonieuse

Renaud Garcia : Pierre Kropotkine ou l’économie par l’entraide

Vincent Gerber et Floréal Romero : Murray Bookchin pour une écologie sociale et radicale

Étienne Helmer : Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple

Thierry Paquot : Lewis Mumford pour une juste plénitude

Mohammed Taleb : Theodore Roszak vers une écopsychologie libératrice

Stéphane Lavignotte : Serge Moscovici ou l’écologie subversive

Serge Latouche : Baudrillard ou la subversion par l’ironie

François Jarrige : Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle

Geneviève Azam et Françoise Valon : Simone Weil ou l’expérience de la nécessité

Agnès Sinaï : Walter Benjamin face à la tempête du progrès

Renaud Garcia : Alexandre Chayanov pour un socialisme paysan

Stéphane Leménorel : George Orwell ou la vie ordinaire

Daniel Cérézuelle : Bernard Charbonneau ou la critique du développement exponentiel

Florent Bussy : William Morris ou la vie belle et créatrice

Thierry Paquot : Ivan Illich, pour une ascèse volontaire et conviviale (janvier 2019)

Notre idéal d’écologiste, l’austérité et l’exemplarité

Le principe de responsabilité en actes ! Je serais membre d’EELV, parti explicitement écologiste, je pratiquerais comme tous les autres membres de ce parti la simplicité volontaire, la sobriété énergétique, le minimalisme inspiré et je voudrais que tous mes concitoyens partagent ma conviction : on ne peut pas vivre sur une planète préservée si nous continuons à vouloir augmenter notre pouvoir d’achat, aller plus vite dans nos déplacements et prendre des vacances à l’étranger. Plus prosaïquement, je serais quasi-végétarien, allergique au tabac et au cannabis, complet abstinent quant au vin et autres alcools, l’exemplarité d’un militant est à ce prix. Nous savons tous qu’il faudrait manger bio et de proximité. Nos compagnons de lutte les plus avancés au niveau de l’engagement personnel n’ont ni télévision, ni carte bancaire, ni voiture, encore moins de smartphone, on peut vivre sans, il suffit de s’organiser autrement. Quand l’électricité deviendra intermittente, l’essence absente à la pompe si ce n’est à un prix inabordable et la vie en ville intenable, ce sera le mode de vie ordinaire et nous devons nous y préparer. D’ailleurs les écolos les plus conscients cultivent déjà un lopin de terre et plantent des arbres fruitiers en lieu et place des arbustes d’ornement : on appelle cela les jardins de la victoire contre le réchauffement climatique !

Comme disait notre maître à penser Gandhi, « soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». Aussi le mahatma a professé tout au long de sa vie la nécessité d’établir une continuité entre la théorie et la pratique, entre les mots et les actes. Un beau discours n’a de portée que s’il s’appuie sur des réalisations concrètes. Gandhi veillait à préserver chaque jour le temps nécessaire pour se retrouver en tête-à-tête avec lui-même, pour méditer, étudier, jardiner, cuisiner et tisser. Ces activités comptaient autant à ses yeux que la lutte qu’il menait pour l’indépendance de l’Inde et l’amélioration du sort des intouchables. Il prouvait chaque jour qu’il est possible d’associer le soin porté au monde extérieur et celui que nous portons à notre monde intérieur. Spiritualité individuelle et pérennité de la nature sont intrinsèquement liées. Le mouvement écologiste doit emprunter le même chemin que l’approche scientifique, la pensée rationnelle, la collecte de données et le militantisme politique. C’est nécessaire mais pas suffisant : nous protégeons d’autant mieux la planète que nous auront pris soin de vivre comme il faudrait vivre pour protéger le sort des générations futures, de la biodiversité et de la suffisance des ressources terrestres.

De méchantes langues vont répliquer que tout cela c’est bien beau mais porte atteinte aux libertés individuelles ! Je répondrai que la liberté individuelle n’existe pas, que nous sommes toujours soumis à un ensemble de contraintes socio-politiques, économiques et écologique. Nous sommes une partie intégrante de la nature, et nous ne pouvons pas continuer à piller la Terre. Nous sommes aussi dépendants de cette planète que toutes les autres créatures. Si la biosphère va mal, et c’est de plus en plus évident, notre espèce dite sapiens ne peut qu’en souffrir. C’est déjà le cas pour bien des déshérités par la stérilisation ou l’inondation des sols, les guerres pour les ressources avec tous les prétextes qui vont avec, les gens qui ne mangent pas à leur faim alors que d’autres jettent la nourriture sans compter. En tant que membre d’EELV, nous ne pouvons pas oublier que l’austérité doit être partagée et nous devons en tant que militant montrer l’exemple de la voie à suivre.

Cecil Tolfud

Un régime alimentaire aux mains des marchands

Manger ce qu’il faudrait se heurte aux manigances, publicités agressives et tromperies diverses du secteur agroalimentaire. Voici quelques confessions bienvenues de Christophe Brusset* :« Ancien industriel de l’agroalimentaire, je ne consomme plus du tout les produits que je vendais. Quand j’ai commencé ma carrière il y a une vingtaine d’années, on avait encore des produits relativement simples, traditionnels, avec moins d’additifs. Les colorants sont là parce que le produit est moche. Les exhausteurs de goût, parce que le produit n’est pas bon. En termes nutritifs, les additifs sont parfaitement inutiles au consommateur. Lorsque l’eau est injectée dans le jambon pour qu’il pèse plus lourd, on ajoute des texturants, des émulsifiants, des protéines de soja, afin que l’eau reste à l’intérieur. Les dernières études de l’Inserm assurent que si vous augmentez de 10 % la part de produits ultra-transformés dans votre alimentation, vous augmentez de 12 % votre risque de cancer. Le consommateur doit fuir absolument les aliments « ultratransformés » qui ont des listes d’ingrédients à rallonge. Ensuite, le consommateur devrait acheter les produits les plus bruts et bio possible. Dernier conseil, se remettre un peu à cuisiner et se réapproprier la nourriture. »

Mais les décisions politiques vont à contre-sens. La loi agriculture et alimentation adoptée le 30 octobre 2018 est complètement vide. Les quelques articles un peu sensés qui déplaisaient à l’industrie ont été éliminés. Par exemple, l’article 43 disait que, pour le miel, on devait indiquer les origines. Or le Conseil constitutionnel a jugé cet article contraire à la Constitution. Il y a 211 experts au sein de l’Autorité européenne de sécurité des aliments et près de la moitié de ces experts seraient payés par l’industrie. Le projet de loi pour rendre obligatoire l’étiquetage Nutri-Score a été refusé en mai 2018 par les parlementaires français.

Pour en savoir plus sur notre régime alimentaire, ces articles déjà écrits sur notre blog biosphere :

Malbouffe, le dico (les dossiers du Canard enchaîné)

Qu’est-ce que l’alimentation préventive ?

Locavore, l’art de cuisiner dans le futur

pour un lundi végétarien

Mainmise de l’industrie sur nos repas : trop de sucre

Interdisons les sodas, place à l’écologie responsable

La chasse au gluten, au risque de l’orthorexie

mieux vaudrait vivre au paléolithique

* LE MONDE du 18 janvier 2019, Christophe Brusset : « Les grands industriels fabriquent des produits pollués, nocifs et le cachent »

Dépenses contraintes, reste-à-vivre et minimum vital

Dépenses contraintes ? Dépenses incontournables ? Les Gilets jaunes veulent surtout une augmentation de leur pouvoir d’achat pour une extension de leurs désirs personnels de consommation. On se souvient de l’article-portrait d’un couple de gilets jaunes pour lequel les fringues de marques faisaient évidemment partie de l’incontournable. Un article qui avait suscité une belle polémique, parfaitement justifiée, sur l’entreprise de manipulation misérabiliste à laquelle se livrait réseaux sociaux et médias. Pour un écologiste au contraire, le grand débat national devrait aboutir à une définition du minimum vital, préalable à la dynamique d’une sobriété partagée. La problématique est complexe, nous ne sommes plus aux temps de Vauban pour qui le Minimum vital pour une famille ouvrière française en 1707 était le seuil au-dessous duquel la survie n’est plus possible. La ration correspondait à quelques 1500 calories, mélange de blé et d’autres céréales appelé méteil dont la part dans le budget total était presque de 70 %. Aujourd’hui le minimum vital regroupe pour les Gilets jaunes le logement, la nourriture, les abonnements d’électricité et de gaz, l’accès aux services publics, etc. Toute augmentation des prix réduit le « reste-à-vivre », c’est-à-dire ce sur quoi les personnes ont l’impression d’exercer encore un choix.

Un rêveur nommé Alain Trannoy commet sur LE MONDE une tribune* par laquelle «  la personne pauvre, celle qui a du mal à faire face à ces dépenses incontournables, doit dès lors, pouvoir compter sur la solidarité nationale ». Pour lui la notion de reste-à-vivre doit être le pivot de toute la politique redistributive. Le reste-à-vivre devient la base d’imposition au titre de l’impôt sur le revenu. Mais cela devient une usine à gaz, il faudrait tenir compte de la distance entre le lieu de travail et le domicile, du loyer, etc. Sur ce blog biosphere, nous sommes plus incisifs, nous parlons de simplicité volontaire, de réduction des dépenses contraintes, de simplicité volontaire. Trop de personnes considèrent la consommation de viande, la voiture individuelle, l’écran plat et le portable pour chaque membre de la famille comme des dépenses incontournables ! Dans les pays riches, le seuil de pauvreté devient complètement relatif et s’exprime par rapport au niveau de revenu médian de la population ; le minimum vital devient alors indéfinissable et le niveau de besoins indéfini puisque sa base de calcul est variable. Dans un contexte croissanciste d’enrichissement sans frein, aucun dirigeant d’un pays, quel que soit le niveau de vie obtenu, n’a annoncé un projet de stabilisation de la demande de ses nationaux qui pèse pourtant sur les ressources de la planète ; à l’économie de subsistance a succédé la tyrannie de l’excédent.

L’Etat-providence est une invention de Lord William Beveridge qui, en décembre 1942, produisit un rapport : la Sécurité sociale et ses services. Beveridge identifiait « les cinq géants » à terrasser : « Pauvreté, Maladie, Ignorance, Insalubrité, Chômage ». Il proposait de financer la protection sociale par des cotisations sur salaire et la France s’en inspire pour mettre en place la Sécurité sociale. Mais ce Lord est plus proche de l’idée de simplicité volontaire que des familles assistées avec écran plat dans la chambre des enfants : la vision de l’austère économiste, qui prenait un bain glacé tous les matins, était assimilée au minimum vital. L’assistance offerte par l’Etat, préconisait Beveridge, ne devait pas être « généreuse » mais « permettre de survivre », afin de ne pas supprimer l’incitation à la recherche de travail. Dans un contexte de catastrophes écologiques, il nous faut aujourd’hui définir un minimum vital qui aboutisse à un « reste-à-vivre » proche de zéro. L’essentiel est d’arriver à bien vivre de peu et que cette attitude soit généralisée à tous. On retrouverait le schéma mental des sociétés premières dont rien dans le fonctionnement social ne permettait la différence entre le plus riche et le plus pauvre car personne n’y éprouvait le désir baroque de faire, posséder ou paraître plus que le voisin. Les véritables sauvages aujourd’hui, c’est la classe globale qui circule en automobile et détruit l’environnement. C’est même la consommation de ce que nous avons l’habitude d’appeler « ménages modestes » qui pose problème car elle représente un gaspillage au regard des possibilités de la planète. Les humains ne devraient jamais penser en termes de maximum ou de minimum, mais en termes d’optimum global. La manière dont personnellement tu vis et consommes des carburants fossiles a des répercussions tant sur la vie des autres personnes que sur celle des non-humains et des générations futures. C’est la leçon première que devrait recevoir les Gilets jaunes. Limiter l’expansion indéfinie de nos désirs, c’est la seule voie réaliste vers une société d’abondance.

* LE MONDE du 20-21 janvier 2019, « La notion de “reste-à-vivre” doit être le pivot de toute la politique redistributive »

Biosphere-Info, Ivan Illich détrône l’automobile

Ivan Illich (1926-2002) a été un précurseur incontournable de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle. Nous avions consac en 2014 notre mensuel Biosphere-Info à son livre sur La convivialité. Voici une présentation de son texte de 1973 « Energie et équité » qui a été réédité en 2018 : incontestablement le vélo roule plus vite que la voiture !

  1. L’énergie contre la performance

Dans la circulation, l’énergie se transforme en vitesse. L’utilisation de hauts quanta d’énergie a des effets aussi destructeurs pour la structure sociale que pour le milieu physique. Un tel emploi de l’énergie viole la société et détruit la nature. Le transport est un mode de circulation fondé sur l’utilisation intensive du capital, et le transit sur un recours au travail du corps. Le transit n’est pas un produit industriel, c’est l’opération autonome de ceux qui se déplacent à pied. Il a par définition une utilité, mais pas de valeur d’échange, car la mobilité personnelle est sans valeur marchande. Dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil déterminable, le règne de la technocratie s’instaure. Toute société qui impose sa règle aux modes de déplacement opprime en fait le transit au profit du transport.

En semant dans le tiers monde la nouvelle thèse de l’industrialisation économie en énergie, on apporte plus de maux aux pauvres qu’on ne leur en enlève, et on leur cède les produits coûteux d’usines déjà démodées. Quand les pauvres acceptent de moderniser leur pauvreté en devenant dépendant de l’énergie fossile, ils renoncent définitivement à la possibilité d’une technique libératrice. Au Brésil, l’ambulance fait reculer le cabinet du médecin au-delà de la courte distance sur laquelle on peut porter un enfant malade. Dès que les poids lourds atteignent un village reculé des Andes, une partie du marché local disparaît. L’expert en développement qui, dans sa Land Rover, s’apitoie sur le paysan qui conduit ses cochons au marché refuse de reconnaître les avantages relatifs de la marche. Choisir un type d’économie consommant un minimum d’énergie demande aux pauvres de renoncer à leurs lointaines espérances et aux riches de reconnaître que la somme de leurs intérêts économiques n’est qu’une longue chaîne d’obligations. Une contre-recherche devrait déterminer le seuil au-delà duquel l’énergie corrompt. Au XIXe siècle en Occident, dès qu’un moyen de transport public a pu franchir plus de 25 kilomètres à l’heure, il a fait augmenter les prix, le manque d’espace et de temps. Durant les cinquante années qui ont suivi la construction du premier chemin de fer, la distance moyenne parcourue par un passager a presque été multipliée par cent. Un véhicule surpuissant engendre lui-même la distance qui aliène. Les transformateurs mécaniques de carburants minéraux interdisent aux hommes d’utiliser leur énergie métabolique et les transforment en consommateurs esclaves des moyens de transport. Dis-moi à quelle vitesse tu te déplaces, je te dirai qui tu es. La vitesse de leur voiture rend les gens prisonniers de la rotation quotidienne entre leur logement et leur travail. Une élite franchit des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets imposés. Le rêve hasardeux de passer quelques heures attaché sur un siège propulsé à grande vitesse rend l’ouvrier complice de la déformation imposée à l’espace humain et le conduit à se résigner à l’aménagement du pays non pour les hommes mais pour les voitures. Chacun augmente son rayon quotidien en perdant la capacité d’aller son propre chemin. Seule une basse consommation d’énergie permet une grande variété de modes de vie.

Entre des hommes libres, des rapports sociaux efficaces vont à l’allure d’une bicyclette, et pas plus vite. L’homme forme une machine thermodynamique plus rentable que n’importe quel véhicule à moteur. Pour transporter chaque gramme de son corps sur un kilomètre en dix minutes, il dépense 0,75 calories. Grâce au roulement à billes, l’homme à bicyclette va de trois à quatre fois plus vite qu’à pied tout en dépensant cinq fois moins d’énergie. Le vélo est le seul véhicule qui conduise l’homme à n’importe quelle heure et par l’intermédiaire de son choix. Le cycliste peut atteindre n’importe quel endroit sans que son vélo désorganise un espace qui pourrait mieux servir à la vie. Un cycliste est maître de sa propre mobilité sans empiéter sur celle des autres. Cet outil ne crée que des besoins qu’il peut satisfaire au lieu que chaque accroissement de l’accélération produit par des véhicules à moteur crée de nouvelles exigences de temps et d’espace. Au Vietnam, une armée sur-industrialisée n’a pu défaire un petit peuple qui se déplaçait à la vitesse de ses bicyclettes. Il reste à savoir si les Vietnamiens utiliseront dans une économie de paix ce que leur appris la guerre. Il est à craindre qu’au nom du développement et de la consommation croissante d’énergie, les Vietnamiens ne s’infligent à eux-mêmes une défaite en brisant de leurs mains ce système équitable, rationnel et autonome, imposé par les bombardiers américains à mesure qu’il les privaient d’essence, de moteurs et de routes.

« Énergie et équité » d’Ivan Illich (texte initialement publiée en mai 1973 par LE MONDE, mai 2018 pour la présente version, Arthaud poche pour 5,90 euros)

  1. Incontestable, le vélo va bien plus vite que l’auto

Ivan Illich le démontrait déjà en 1973 pour les Américains, les calculs de Jean-Pierre Dupuy ont confirmé en 1975 pour la France que le vélo va bien plus vite que l’auto. Leur raisonnement :

Ivan Illich : L’Américain moyen dépense 1600 heures chaque année pour parcourir 10 000 kilomètres ; cela représente à peine six kilomètres à l’heure. Car qu’on soit dans sa voiture en marche ou à l’arrêt, qu’on travaille pour payer le premier versement des traites ou l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions, l’Américain donne quatre heures chaque jour à sa voiture, qu’il l’utilise ou qu’il gagne les moyens de le faire. Passé un seuil critique, l’industrie du transport fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner. Ce seuil franchi, le transport fait de l’homme un éternel absent toujours éloigné de son lieu de destination, incapable de l’atteindre par ses propres moyens. Aujourd’hui les gens travaillent une bonne partie de la journée seulement pour gagner l’argent nécessaire pour aller travailler.

Depuis deux générations (ndlr, nous sommes en 1973), la durée du trajet entre le logement et le lieu de travail dans les pays industrialisés a augmenté plus vite que n’a diminué, pour la même période, la durée de la journée de travail. L’utilité marginale d’un accroissement de la vitesse de quelques-uns est acquise au prix de la désutilité marginale croissante de cette accélération pour la majorité. En d’autres termes, chaque privilégié se transforme en voleur qui dérobe le temps d’autrui et dépouille la masse de la société. Dans un pays dépourvu d’industrie de la circulation, les gens atteignent la même vitesse, mais ils vont où ils veulent à pied, en y consacrant non plus 28 %, mais seulement de 3 à 8 % du budget temps social.

Jean-Pierre Dupuy : Nous avons calculé la vitesse généralisée de l’automobile. Loin d’être un instrument de gain de temps, l’automobile apparaît comme un monstre chronophage. On estime toutes les dépenses annuelles liées à la possession et à l’usage d’une automobile : amortissement des frais d’acquisition, frais fixes payables annuellement, dépenses courantes d’utilisation… Ces dépenses sont converties en temps, en les divisant par le revenu horaire. On l’additionne au temps passé effectivement à se déplacer. Le temps global ainsi obtenu, mis en rapport avec le kilométrage annuel parcouru, permet d’obtenir la vitesse généralisée recherchée. Extrait d’un tableau comparatif de différentes catégories professionnelles : en 1967, la vitesse généralisée d’un ouvrier spécialisé est de 13 km/h en bicyclette, 10 en Citroën 2CV, 8 en Simca 1301 et 6 en Citroën DS 21. Plus un engin permet d’atteindre une vitesse effective de déplacement élevée, plus sa vitesse généralisée est faible. Le temps social que nous mange l’automobile est de l’ordre de trois à plus de quatre heures par jour.

Il y a deux sortes de temps, le temps-tribut et le temps-épanouissement. Le temps-tribut est celui que l’on consacre à des activités intermédiaires dont le seul avantage est de procurer des ressources matérielles. Pour un calcul économique rationnel, il doit être le plus faible possible à qualité du temps-épanouissement donné. Une heure de travail ou de déplacement représente un temps-tribut. Une structuration de l’espace-temps social qui induit une activité occupant trois à quatre heures par jour pour la seule automobile apparaît comme scandaleuse, absurde. Dans l’hypothèse où nous aurions à nous déplacer à bicyclette dans l’espace-temps actuel, l’absurdité de la situation éclaterait si vivement que cette situation ne pourrait être tolérée alors que la situation présente nous paraît « rationnelle ». La structuration de notre espace-temps social nécessite pour y vivre cette prothèse qui constitue l’institution « transport ». Ceux qui n’ont pas les moyens de se payer cette prothèse (l’automobile) sont les dindons de la farce. Les moyens ont une influence sur les besoins. La recherche du temps gagné par automobile ressemble étrangement au remplissage du tonneau des Danaïdes.**

« Énergie et équité » d’Ivan Illich (texte initialement publiée en mai 1973 par LE MONDE, mai 2018 pour la présente version, Arthaud poche pour 5,90 euros)

  1. en guise de conclusion, Oubliant Ivan Illich, nous sommes partis du mauvais côté

L’honnêteté oblige chacun de nous à reconnaître la nécessité d’une limitation de la procréation, de la consommation et du gaspillage ; mais il importe davantage d’abandonner l’illusion que les machines peuvent travailler pour nous ou les thérapeutes nous rendre capables de nous servir d’eux. La seule solution à la crise écologique est que les gens saisissent qu’ils seraient plus heureux s’ils pouvaient travailler ensemble et prendre soin les uns des autres. Une telle inversion des vues courantes réclame de qui l’opère du courage intellectuel. En effet, il s’expose à une critique qui, pour n’être guère éclairée, n’en est pas moins douloureuse à recevoir : il ne sera pas seulement traité d’anti-pauvre, mais aussi d’obscurantiste opposé à l’école, au savoir et au progrès. Je montrerai que le surpeuplement est le résultat d’un déséquilibre de l’éducation, que la surabondance provient de la monopolisation industrielle des valeurs personnelles, que la perversion de l’outil est l’implacable effet d’une inversion des moyens en fins.

Le rétablissement d’un équilibre écologique dépend de la capacité du corps social à réagir contre la progressive matérialisation des valeurs, leur transformation en tâches techniques. Faute de quoi l’homme se trouvera encerclé par les produits de son outillage, enfermé à huis-clos. Enveloppé par un milieu physique, social et psychique qu’il se sera forgé, il sera prisonnier de sa coquille-outil, incapable de retrouver l’antique milieu avec lequel il s’était formé.

Le débat unidimensionnel mené par les tenants de divers remèdes miracles, qui conjuguent la croissance industrielle et la techno-science, ne peut qu’alimenter l’illusoire l’espoir qu’en quelque façon l’action humaine convenable outillée répondra aux exigences de la survie. Une survie garantie bureaucratiquement signifierait l’expansion de l’industrialisation du tertiaire jusqu’au point où le guidage de l’évolution planétaire serait identifié à un système centralement planifié de production. Selon les partisans d’une telle solution, esprits portés à l’outillage, la conservation du milieu physique pourrait devenir le principal souci du Léviathan bureaucratique. Une telle réponse technocratique à la croissance démographique, à la pollution et à la surabondance, ne peut être fondée que sur un développement accru de l’industrialisation des valeurs.

Ivan Illich, La Convivialité (Seuil 1973)

La mode se cherche un modèle écologique, en vain

Il paraît que l’industrie du vêtement se cherche un modèle écologique. Le secteur de la mode aurait pris conscience de l’état de la planète, du coût des matières premières, du gâchis écologique. Dans les états-majors des groupes de luxe, voilà qu’on mâtine désormais l’habituel jargon libéral anglo-saxon d’une touche plus verte : on « valorise des innovations dépolluantes et disruptives », on « “circularise” la production », on « stimule la biodiv’», bref, on cherche comment établir « un business model plus écoefficient »*. On nomme dans chaque maison un cadre spécialiste des questions environnementales, on se fixe des objectifs. 70 % du coton devra être bio d’ici à 2025 chez LVMH ; les émissions de gaz à effet de serre devront être réduites de 50 % d’ici à 2025 chez Kering. Gucci a adopté un plan décennal de réduction de son empreinte globale à horizon 2025. Autre tendance : l’upcycling. Ce façonnage d’un vêtement neuf à partir de chutes est adopté par H&M. Même dans les écoles de mode, « tous les étudiants se disent “durables”, ironise un designer. Mais, pour la plupart, quand tu creuses un peu, tu vois que c’est du vent, ils en font un argument purement marketing. » Paraître sustainable (on ne dit plus green, trop 2010 !), c’est aussi paraître cool.*

Nous l’avons déjà écrit sur ce blog, la mode c’est ce qui démode pour faire acheter toujours plus pour le plus grand profit des marques. Peu importe si ce qui est démodé aujourd’hui sera à la mode demain, le cycle des défilés permet de vider les porte-feuilles et de grandir la visibilité du luxe. Nous avions cru un instant en juillet 2008 à la fin des défilés de mode. Ma Ke, une jeune créatrice chinoise, prenait le luxe à contre-pied. Elle habillait 36 mannequins de tous âges de vêtement amples, de pièces intemporelles qui illustrait la fonction première du vêtement, habiller, tout simplement. Ma Ke prenait le contre-pied de la boulimie consommatrice : «  Le luxe qui s’achète n’est pas ce qui nourrit l’homme, c’est la simplicité, la beauté d’un arbre, la lumière, l’échange entre les êtres, le Qing Pin ». Ma Ke détaillait le sens des deux  caractères chinois Qin et Pin : « dépouillement matériel, vie spirituelle la plus riche possible, indifférence totale à l’appel du pouvoir ou de la célébrité ». Pour Ma Ke, l’essentiel résidait dans les initiatives de chacun et non dans la passivité ou toute autre tentative de fuite de la réalité. L’écologie est le contraire du luxe ostentatoire, elle doit nous faire retrouver le sens des limites dans une société en  crise. Pourtant, en 2018, l’industrie du luxe a toujours le vent en poupe ; le pouvoir des riches se renforce encore plus dans les temps moroses. C’est la prolifération de l’inutile, la tyrannie du superficiel, société de consommation et société du spectacle réunis en un même lieu dans les Grands salons parisiens. Et les médias s’en font les porte-parole. Combien de publicités pour les défilés de mode dans LE MONDE ? Une ribambelle ! Nous n’entendons plus parler de Ma Ke, nous baignons dans l’écoblanchiment.

La mode, la mode, la mode ! A l’économie de subsistance et de satisfaction des besoins réels a succédé la tyrannie de l’excédent, la société de consommation, la prolifération du luxe et de l’inutile. Dans les sociétés occidentales, ce n’est pas tant l’utilité des objets qui compte dans l’acte de consommation que leurs valeurs symboliques. Le capitalisme et ses publicités s’appuient sur deux mécanismes qui reposent sur le maintien des inégalités : l’imitation des autres par les classes moyennes, et la capacité d’ostentation de l’élite. Les objecteurs de croissance savent pertinemment qu’il faut éliminer les défilés de mode pour apprendre à réduire les besoins. Sinon, les riches détruisent la planète ! Dans le désert, nous crions : non à la mode, non au luxe, non aux inégalités, oui à la simplicité vestimentaire. Thomas More écrivait en 1516 : « Le seul moyen d’organiser le bonheur public, c’est l’application du principe de l’égalité. En Utopie, les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l’île ; cette forme est invariable. Ces vêtements réunissent l’élégance à la commodité ; ils se prêtent à tous les mouvements du corps, le défendent contre les chaleurs de l’été et le froid de l’hiver. Chaque famille confectionne ses habits. Un seul habit suffit d’ordinaire pendant deux ans ; tandis qu’ailleurs, il faut à chacun quatre ou cinq habits de couleur différente, autant d’habits de soie, et, aux plus élégants, au moins une dizaine. Les Utopiens n’ont aucune raison d’en rechercher un aussi grand nombre ; ils n’en seraient ni plus commodément ni plus élégamment vêtus. » Nous sommes en 2018 et la mode reste à la mode… pour le plus grand malheur de l’écologie des comportements.

* Supplément « mode » du MONDE (27 septembre 2018), L’éveil écologique

La mode se cherche un modèle écologique, en vain

Il paraît que l’industrie du vêtement se cherche un modèle écologique. Le secteur de la mode aurait pris conscience de l’état de la planète, du coût des matières premières, du gâchis écologique. Dans les états-majors des groupes de luxe, voilà qu’on mâtine désormais l’habituel jargon libéral anglo-saxon d’une touche plus verte : on « valorise des innovations dépolluantes et disruptives », on « “circularise” la production », on « stimule la biodiv’», bref, on cherche comment établir « un business model plus écoefficient »*. On nomme dans chaque maison un cadre spécialiste des questions environnementales, on se fixe des objectifs. 70 % du coton devra être bio d’ici à 2025 chez LVMH ; les émissions de gaz à effet de serre devront être réduites de 50 % d’ici à 2025 chez Kering. Gucci a adopté un plan décennal de réduction de son empreinte globale à horizon 2025. Autre tendance : l’upcycling. Ce façonnage d’un vêtement neuf à partir de chutes est adopté par H&M. Même dans les écoles de mode, « tous les étudiants se disent “durables”, ironise un designer. Mais, pour la plupart, quand tu creuses un peu, tu vois que c’est du vent, ils en font un argument purement marketing. » Paraître sustainable (on ne dit plus green, trop 2010 !), c’est aussi paraître cool.*

Nous l’avons déjà écrit sur ce blog, la mode c’est ce qui démode pour faire acheter toujours plus pour le plus grand profit des marques. Peu importe si ce qui est démodé aujourd’hui sera à la mode demain, le cycle des défilés permet de vider les porte-feuilles et de grandir la visibilité du luxe. Nous avions cru un instant en juillet 2008 à la fin des défilés de mode. Ma Ke, une jeune créatrice chinoise, prenait le luxe à contre-pied. Elle habillait 36 mannequins de tous âges de vêtement amples, de pièces intemporelles qui illustrait la fonction première du vêtement, habiller, tout simplement. Ma Ke prenait le contre-pied de la boulimie consommatrice : «  Le luxe qui s’achète n’est pas ce qui nourrit l’homme, c’est la simplicité, la beauté d’un arbre, la lumière, l’échange entre les êtres, le Qing Pin ». Ma Ke détaillait le sens des deux  caractères chinois Qin et Pin : « dépouillement matériel, vie spirituelle la plus riche possible, indifférence totale à l’appel du pouvoir ou de la célébrité ». Pour Ma Ke, l’essentiel résidait dans les initiatives de chacun et non dans la passivité ou toute autre tentative de fuite de la réalité. L’écologie est le contraire du luxe ostentatoire, elle doit nous faire retrouver le sens des limites dans une société en  crise. Pourtant, en 2018, l’industrie du luxe a toujours le vent en poupe ; le pouvoir des riches se renforce encore plus dans les temps moroses. C’est la prolifération de l’inutile, la tyrannie du superficiel, société de consommation et société du spectacle réunis en un même lieu dans les Grands salons parisiens. Et les médias s’en font les porte-parole. Combien de publicités pour les défilés de mode dans LE MONDE ? Une ribambelle ! Nous n’entendons plus parler de Ma Ke, nous baignons dans l’écoblanchiment.

La mode, la mode, la mode ! A l’économie de subsistance et de satisfaction des besoins réels a succédé la tyrannie de l’excédent, la société de consommation, la prolifération du luxe et de l’inutile. Dans les sociétés occidentales, ce n’est pas tant l’utilité des objets qui compte dans l’acte de consommation que leurs valeurs symboliques. Le capitalisme et ses publicités s’appuient sur deux mécanismes qui reposent sur le maintien des inégalités : l’imitation des autres par les classes moyennes, et la capacité d’ostentation de l’élite. Les objecteurs de croissance savent pertinemment qu’il faut éliminer les défilés de mode pour apprendre à réduire les besoins. Sinon, les riches détruisent la planète ! Dans le désert, nous crions : non à la mode, non au luxe, non aux inégalités, oui à la simplicité vestimentaire. Thomas More écrivait en 1516 : « Le seul moyen d’organiser le bonheur public, c’est l’application du principe de l’égalité. En Utopie, les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l’île ; cette forme est invariable. Ces vêtements réunissent l’élégance à la commodité ; ils se prêtent à tous les mouvements du corps, le défendent contre les chaleurs de l’été et le froid de l’hiver. Chaque famille confectionne ses habits. Un seul habit suffit d’ordinaire pendant deux ans ; tandis qu’ailleurs, il faut à chacun quatre ou cinq habits de couleur différente, autant d’habits de soie, et, aux plus élégants, au moins une dizaine. Les Utopiens n’ont aucune raison d’en rechercher un aussi grand nombre ; ils n’en seraient ni plus commodément ni plus élégamment vêtus. » Nous sommes en 2018 et la mode reste à la mode… pour le plus grand malheur de l’écologie des comportements.

* Supplément « mode » du MONDE (27 septembre 2018), L’éveil écologique

Ecolomaniak chante « en voiture Simone »

Ecolomaniak se réjouit à l’avance du fait de savoir qu’une voiture autonome peut choisir de tuer un vieillard* : l’imbécillité de la civilisation motorisée apparaît de jour en jour plus palpable. En tant que maniaque de l’écologie, je déclare donc ouverte la période du dévoiturage. Bien sûr il y aura toujours des partisans de l’ancien monde, dopés au carburant liquide, pour faire une pétition** contre la hausse des prix à la pompe. Peu m’en chaut. Les automobiliste en colère me comblent de joie. Ils peuvent toujours appeler au blocage des routes, tout embouteillage conséquent me rend euphorique ; plus c’est le bordel, plus on en aura marre de la bagnole. En un an, les prix à la pompe ont grimpé de 23 % pour le diesel et de 14 % pour l’essence. Victoire, enfin le signal-prix va affoler le conducteur. La pétitionnaire Priscilla Ludosky, demande de baisser les taxes, écolomaniak voudrait le litre d’essence à 10 euros… pour commencer. Essence ou diesel, je m’en fous, c’est la même merde du diable issue des entrailles de ma mère Terre, qui tue le vivant et emmerde le climat. La mémère mégère Ségolène Royal déconne comme d’habitude, elle parle pour la taxe carbone de « matraquage fiscal par l’écologie », à l’unisson de la droite viscéralement anti-écolo.

Car qu’on se le dise, « L’automobile nuit gravement à la planète*** ». LE MONDE a du culot avec un tel titre, lui qui fait la promotion des grosses cylindrées. Un journal qui vit de la publicité ne peut s’étonner que les SUV et autres 4×4 ont constitué le tiers des ventes aujourd’hui. La planète des hommes est en délire, plus c’est gros plus ça passe ! Un véhicule est immobilisé à 95 % du temps, vivement qu’il le soit à 100 %. 

Finalement le bon temps, c’est quand les femmes ne conduisaient pas. « En voiture Priscilla, c’est moi qui conduis, c’est toi qui klaxonnes ! ». Il y avait moins de bagnoles sur les routes, même s’il y avait plus d’accident. Le futur temps, c’est quand il y aura égalité des sexes et plus du tout de bagnoles…

NB : si vous voulez nous raconter une histoire d’écolomaniak, envoyez votre pensum à biosphere@ouvaton.org, merci. (environ 2000 caractères)

* LE MONDE du 25 octobre 2018, Les dilemmes moraux de l’humanité à l’épreuve de la voiture autonome

** Le Monde.fr avec AFP | 25/10/2018, Succès d’une pétition

*** LE MONDE du 26 octobre 2018, L’automobile nuit gravement à la planète

Un univers sans déchets, possible pour zero waste

Béa Johnson, une Française installée près de San Francisco, est devenue la figure du mouvement international « zero waste ». Dans la famille Johnson, chacun a une garde-robe qui tient dans une seule valise. Béa, la maman, possède en tout et pour tout une vingtaine de vêtements. La vie doit être « hypersimple » et les vêtements, « multifonctionnels ». Passionnés du minimalisme, le maître-mot chez les Johnson est « usage multiple ». Leur philosophie tient en cinq principes : « Refuser le superflu ; réduire le nécessaire ; réutiliser ce que l’on achète ; recycler tout ce que l’on n’a pas pu refuser ; composter le reste. » Bea Johnson n’achète plus de bouteilles plastique. Elle nettoie la maison au vinaigre blanc et à l’eau. L’aspirateur a été remplacé par un balai. Quand elle fait ses courses, elle apporte ses contenants. Des bocaux pour les produits humides, la viande, le poisson, l’huile d’olive. Des filets pour le reste. Le seul produit à usage unique, c’est le papier toilette. Les enfants ont grandi à l’école du zéro déchet. « Pour eux, c’est tout à fait normal. »

Avant les Johnson remplissaient une poubelle de 240 litres par semaine. Maintenant, leur poubelle annuelle tient en un bocal d’un quart de litre. Chaque 15 octobre, c’est l’inventaire. Le contenu est photographié et posté sur le site zerowastehome.com. En deux ans, les Johnson ont réussi à éliminer 80 % de leurs affaires. Entre 2010 et 2015, selon les calculs du mari, ils ont économisé 40 % sur leurs dépenses annuelles…*

Zero Waste France est une association citoyenne, créée en 1997, qui milite pour la réduction des déchets. L’ONG propose des solutions pour :

– Faire avancer la réglementation française et européenne en intervenant directement auprès des décideurs politiques.

– Soutenir et accompagner les acteurs de terrain tels que les collectivités, les entrepreneurs, les associations de lutte locale et les citoyens.

– Informer les citoyens et décrypter les enjeux du monde des déchets.

* LE MONDE du 6 octobre 2017, Béa Johnson : le zéro déchet, radical chic

Pierre Rabhi croit à l’insurrection des consciences

Pierre Rabhi : « Je suis reconnaissant à Nicolas Hulot de s’engager, mais sa marge de manœuvre en tant que ministre est nulle. Dans une société où les consciences sont au degré zéro de l’évolution écologique, avec des intérêts énormes en jeu, comment voulez-vous faire ? La solution ne passe pas par le politique, elle passe par l’élévation de la conscience. Le jour où le politique dira : il faut une grande part d’écologie dans l’enseignement, avec un jardin pour que les enfants apprennent ce que c’est que la vie, avec un atelier manuel et non pas des écrans, cela commencera peut-être à aller mieux. »*

Commentaire de Biosphere : Pierre Rabhi est un modèle de retour à la terre et en ce sens son histoire vécue nous interpelle. Faire pousser des poireaux dans la terre caillouteuse de l’Ardèche, ce n’est pas une mince affaire. Il partage aussi le même diagnostic que nous, nous avons dépassé les limites de l’acceptation par la planète de notre surconsommation. De gré ou de force, nous devrons faire preuve d’humilité et nous plier aux lois de la Nature. Le fait qu’il ait généralisé son expérience personnelle en montrant que nous pouvons tous être des colibris, adepte de la simplicité volontaire et de la sobriété heureuse, va dans le bon sens. Mais il a une confiance éperdue dans l’élévation de la conscience alors que le conditionnement que nous subissons, obsédé de publicités et gavé de gadgets, empêche toute réflexion de fond. Nos conditions matérielles d’existence, sur une planète qui compte plus de 1 milliard d’automobiles, occulte tout effet de masse pour une insurrection des consciences. Nicolas Hulot est bien plus réaliste quand il constate qu’il faut un tremblement de terre pour que les hommes se précipitent dans les églises. Nicolas sait qu’il y a une complémentarité absolue entre l’engagement politique des écologistes et l’engagement individuel des colibris. Ceux qui fabriquent l’imaginaire écolo du XXIe siècle, que ce soit pas leur comportement personnel et familial, l’action associative ou l’entrisme politique sont actuellement très minoritaires. Mais ces différentes branches de l’action ont un point commun : ce n’est pas l’imagination qui précède l’action, c’est la détérioration de nos ressources vitales qui nous oblige progressivement à changer de mode de vie et de décisions politiques. Aujourd’hui la planète est surexploitée. Nous considérons que le nouveau grand récit en train de se concrétiser résulte de l’allié principal des écologistes, l’état de la planète, notre Terre-mère. Ses paramètres biophysiques sont indispensables au bon fonctionnement du système socio-économique humain, nous ne pouvons passer outre. Il n’est pas anodin que dans le système d’enseignement, ce sont les professeurs de biologie qui font le plus réfléchir, pas ceux qui enseignent les sciences économiques ou sociales ou l’histoire géographie, matières inféodées au système marchand. Et personne n’empêche un instituteur de créer un jardin potager avec ses élèves.

Le fait que Pierre soit un anti-malthusien en parole et en acte montre que sa capacité de raisonnement connaît quelques ratés dans d’autres domaines. Il a eu cinq enfants, il devrait savoir calculer le taux d’accroissement qu’il entraîne si tout le monde faisait comme lui. Aucune généralisation de l’agro-écologie ne pourrait permettre de nourrir une population mondiale qui doublerait en moins de trente années. Nous devons saluer Pierre Rabhi, il est pour les écologistes un modèle de référence, mais nous devons aussi montrer qu’il ne nous donne pas toutes les clés de l’avenir, l’agro-écologie peut s’accompagner du préservatif. Les voies du militantisme écolo sont nombreuses et variées, on peut montrer les erreurs d’aiguillage, mais surtout insister sur la convergence des luttes au niveau individuel ET collectif.

* LE MONDE du 11 juin 2018, Pierre Rabhi : « C’est en lisant les philosophes que j’ai trouvé des réponses »

Malbouffe, le dico (les dossiers du Canard enchaîné)

Manger sainement est devenu une impossibilité majeure. Voici des extraits du numéro spécial n° 147 (avril 2018) du Canard.

– Plus on consomme d’aliments industriels, plus la probabilité d’avoir un cancer est forte.

– Nutri-Score, c’est son nom, permet au consommateur avant qu’il ne remplisse son chariot de repérer d’un seul coup d’œil, grâce à un système d’étiquetage utilisant cinq couleurs, les aliments désastreux pour sa santé. Le ministère de la santé a enfin adopté cet indicateur cette année, sans toutefois le rendre obligatoire !

– Le plus gros lobby du secteur, l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) représente plus de 10 000 entreprises, avec un budget de 3,8 millions d’euros en 2015. De quoi employer des bataillons de juristes et de communicants, et fournir, clés en main, arguments et amendements aux parlementaires. Un des grands combats de l’Ania consiste à torpiller le projet de Nutri-score.

– Le groupe « vigne, vin et œnologie » accueille près d’une centaine d’élus à l’Assemblé nationale, alors que celui consacré à la « lutte contre les addictions » en compte… un seul.

– Longtemps serviteurs loyaux de la sécurité alimentaire, les conservateurs traditionnels (à base de sucre, de vinaigre et d’alcool parcimonieusement dosés) ont été remplacés par des agents synthétiques, imposés par des industriels pressés, à la main de plus en plus lourde. Résultat de cette course de vitesse : des réactions (asthme, diarrhée, urticaire, angiodermite..) parfois immédiates, mais aussi de nombreux doutes sur les effets cancérogènes à long terme sur l’ensemble de la population.

– « Il n’y a pas d’intérêt à produire des tomates de qualité si on n’est pas dans un circuit court, car la qualité est antagoniste du rendement » (Mathilde Causse, unité « génétique et amélioration des fruits et légumes » à l’INRA)

– Danger pour notre santé si l’on abuse des produits de Mac Do et consorts : les substances fluorées ajoutées au papier et au carton pour les rendre imperméables à la graisse. Des composés censés provoquer des troubles du développement, diminuer la fertilité, voire augmenter le risque de cancer.

– La dose de glucides et d’amidons contenus dans les chips est propice à l’augmentation du glucose et de l’insuline dans le sang, et donc du risque d’hypertension artérielle, de maladies coronairenne, d’insuffisance cardiaque, de troubles osseux et de diabète sucré.

– Les barres chocolatées, prototypes du produit ultra-transformé, cochent toutes les cases du « trop » : trop de lipides saturés, trop de sucre, trop de sels ajoutés… et du « trop peu » : trop peu de fibres, trop peu de vitamines… et trop peu de chocolat, la dose de cacao étant parfois à peine mesurable.

– Lorsque les baguettes ne sont pas « de tradition », les additifs sont à la fête : pas moins de 14 sont autorisés ! De l’acide ascorbique pour freiner l’oxydation de la pâte, de la lécithine de soja pour augmenter la durée de conservation, du mono-stéarate de glycérol pour diminuer le cloquage de la croûte, du propionate de calcium pour lutter contre les moisissures…

– Conseil de base : si vous ne savez pas décrypter la nomenclature des additifs qui entrent dans la composition de deux produits alimentaires similaires, achetez celui dont la liste est la plus courte.

– En s’infligeant un régime sans gluten, les « hypersensibles » s’exposent à un enfer : l’orthorexie, l’obsession de manger sainement, laquelle peut nuire gravement à la santé.

– Pourquoi remplacer le sucre par des édulcorants comme l’aspartame, on pourrait tout simplement en consommer moins !

– Le lait pour bébé, c’est de la dynamite commerciale, un marché de 600 millions d’euros par an sur le milliard que génère l’ensemble de la baby food. Mais le lait bio de vache ne contient pas assez de graisses polyinsaturées, de fer et de vitamines pour les besoins d’un enfant en bas âge ; par ailleurs il est trop riche en protéines et en phosphore. Quant aux laits végétaux, ils peuvent être dangereux, risques d’anémies et de déficiences neurologiques. De quoi revigorer ceux qui rêvent d’imposer l’allaitement maternel jusqu’à six mois.

– La châtaigne, qui peut être consommé fraîche ou sèche, sucrée ou salée, en farine ou en soupe, est-elle promise à redevenir un aliment de base en ces temps de végétarisme galopant ? Le châtaigner a longtemps été considéré comme l’arbre à pain, car son fruit est aussi nourrissant que les céréales et moins difficile à cultiver. Aliment sans gluten, libérant des sucres lents, du potassium, du magnésium et du calcium, la châtaigne apporte autant de vitamines C que le citron, ainsi que des acides gras insaturés qui préviennent les maladies cardio-vasculaires. Qui dit mieux ?

1968-2018, plus de consommations, moins de durabilité

En cinquante ans beaucoup de choses ont changé : plus de consommations, plus de pollutions, moins de bonheur. Analysons les donnés statistiques*.

Les faits : Le parc de logement a augmenté trois fois plus vite (+ 76 % entre 1968 et 2013, selon l’Insee) que la croissance de la population (+ 28 %).

Le point de vue écolo : Quand le logement va, tout va, disait-on autrefois. En réalité c’est une vraie catastrophe, il y a artificialisation accélérée des sols. Le mitage résidentiel est déraisonnable, les logements occupés par une seule personne après divorces ou retraites sont une absurdité, chaque enfant du foyer avec sa propre chambre est une aberration,,. La part des résidences secondaires dans le parc des logements est passée de 6,8 % en 1968 à près 10 %, soit trois millions de logement inoccupés une partie du temps. Nous pouvons vivre autrement, le bâtiment a déjà construit beaucoup trop de logements, il faut dorénavant apprendre à les partager.

Les faits : Chaque Français dispose aujourd’hui en moyenne de 40 m2, contre 23 m2 en 1970. Le nombre de personnes au sein de chaque ménage a diminué.

Le point de vue écolo : Avec mes parents, on habitait dans 35 m², les WC étaient sur le palier – donc- partagés avec les voisins. Mon père avait bricolé un bac à douche dans la cuisine. On n’avait évidemment pas de voiture. Ma mère avait une lessiveuse. La voisine avait le téléphone, on allait parfois chez elle. Dingue, je n’étais même pas malheureuse.

Les faits : En 1968, un logement sur dix était encore dépourvu d’eau courante et plus de la moitié n’avaient pas de salle de bain – des situations qui ont quasi disparu.

Le point de vue écolo : Aujourd’hui, c’est la planète entière qui désire l’eau courante avec chasse d’eau incorporée dans chaque WC. Toute les eaux des nappes phréatiques ne suffiront pas à emplir les chasses d’eau des habitants des pays émergents. Et dire que chez nous il faut maintenant supplier les gens pour qu’ils prennent des douches et non des bains !

Les faits : En cinquante ans, la quasi-totalité des Français se sont dotés d’un réfrigérateur, d’un lave-linge, d’une télévision et d’une voiture.

Le point de vue écolo : Grâce aux biens durables, au moteur à combustion et au libre-échange généralisé, nous avons pu connaître les Trente Glorieuses. Mais ces innovations sont gourmandes en énergie, et c’est le blocage énergétique qui va prochainement faire basculer notre société, de gré ou de force. Vers 2025, nous connaîtrons un pic énergétique général toutes ressources confondues : il faudra repenser entièrement notre équipement en biens durables, par exemple en lavant son linge ou en regardant la télé dans un lieu collectif, comme autrefois !

Les faits : L’alimentation, principale charge des ménages en 1968, est passée de 21 % du budget à seulement 13 % en 2014, en raison de l’industrialisation de l’agriculture et de l’agroalimentaire.

Le point de vue écolo : Au fur et à mesure que le revenu augmente, la part des dépenses alimentaires diminue (loi d’Engel). Historiquement, c’est plutôt l’augmentation du pouvoir d’achat qui permet de consacrer son budget à des dépenses secondaires plutôt que les errements de l’agro-industrie. De plus l’agriculture, le fondement même de notre survie, est paradoxalement subventionnée par l’Union européenne (la PAZ) ; on ne paye pas le vrai prix de notre alimentation. Enfin la pression à la base des prix concédés aux agriculteurs par les grands distributeurs met une partie du monde paysan au bord de la faillite. Dans l’avenir, la crise économique inversera la loi d’Engel et nous reviendrons à une situation plus normale, moins de gadgets et plus d’argent consacré à notre alimentation.

Les faits : Depuis les années 2000, de nouveaux équipements technologiques sont apparus et se sont généralisés : téléphone mobile, ordinateur… Les dépenses de télécommunications, quasi inexistantes en 1968, représentent aujourd’hui plus de 4 % de leur budget.

Le point de vue écolo : les articles se multiplient dénonçant les méfaits de la surexposition des enfants aux écrans. On nous annonce la fin de l’enseignement présentiel, les professeurs  directement face à leur élèves. Plus généralement, les rapports de proximité, même entre parents et enfants, sont occultés par l’intermédiation des télécommunications. Intoxiqués par la société numérisée, nous donnons de l’argent à ce qui nous rend toujours plus esclave.

Les faits : En 1968, le baccalauréat était encore un diplôme rare et précieux : cette année-là, seuls 19 % des jeunes Français l’ont obtenu – et encore, ce chiffre est plus élevé que les années précédentes, car l’examen ne s’est déroulé qu’à l’oral, en raison des grèves de mai 68. Désormais, toutes filières confondues, près de 80 % d’une classe d’âge décrochent le bac.

Le point de vue écolo : La multiplication des bacheliers implique la dévalorisation de ce diplôme. Sans le bac tu n’es rien, avec le bac tu ne vaux pas mieux. Une petite anecdote relatée par Ivan Illich : « Il y a vingt ans, quand j’écrivais les essais réunis dans Une société sans école, j’ai appris avec stupéfaction que la direction sanitaire de la ville de New York excluait les boueux qui n’avaient pas leur baccalauréat ! »

Les faits : Le nombre d’étudiants a quadruplé en dix ans, passant de 227 000 en 1958 à 695 000 à la rentrée 1968, ils étaient plus de 2,5 millions à la rentrée 2017-2018.

Le point de vue écolo : Si le fait de devenir étudiant en masse voulait dire augmentation de l’intelligence collective, ça se saurait. A l’encontre d’une politique d’allongement constant des études, il faudrait opposer l’apprentissage court du savoir être et du savoir faire. Ce n’est pas parce que notre société se vante d’une « abondance » dans tous les domaines qu’il s’agit d’une progression dans le bon sens de l’histoire.

* LE MONDE du 22 mai 2018, 1968-2018 : logement, consommation, études… comment la France a changé en cinquante ans