Collapsologie, foutaises ou prévision ?

La collapsologie fait vendre. Ce néologisme a le mérite d’aborder frontalement l’hypothèse d’un effondrement de notre civilisation thermo-industrielle sous l’effet conjoint du réchauffement climatique et de la surexploitation des ressources. Même le premier ministre, Edouard Philippe, en est convaincu : « Si on ne prend pas les bonnes décisions, c’est une société entière qui s’effondre littéralement, qui disparaît », déclarait-il en juillet 2018, Mais à prédire « ad nauseam » la fin du monde, ces prophètes du malheur risquent de rendre leur discours contre-productif. Considérer le désastre comme inéluctable, c’est favoriser l’« aquoibonisme » ? La sociologue Alexandra Bidet a donc exploré les motivations des Collapsonautes. De cette incursion au pays des « effondrés numériques », elle est revenue avec une certitude : loin d’exercer un effet démobilisateur ou dépolitisant, la perspective du désastre les amène à « explorer en commun les relations concrètes qui les font exister », et favorise « la radicalisation de leur rapport au réel ». Mais la politique des petits gestes n’est-elle pas dérisoire face à la crise écologique en cours ? Peut-on se contenter de dire que faire face à une catastrophe est une affaire de “cheminement intérieur” ? (Catherine Vincent, journaliste du MONDE)*

Quelques réactions sur lemonde.fr :

Michel Lepesant : La collapsologie est d’abord une critique radicale du « trop ». Alors le choix du titre du MONDE « Les collapsologues en font-ils trop ? » fait basculer le « trop » du côté de l’accusation et non plus du côté de l’accusé. Cela participe d’une politique (délibérée ?) de l’enfumage. La réaction au soi-disant « trop » de la collapsologie manifeste une promptitude qui contraste tellement avec l’inertie en faveur du « business as usual ».

Chardon Marie : Notre modèle qui consomme en 8 mois ce que la planète produit en 12. Les scientifiques nous expliquent qu’il n’y a jamais eu autant de production de CO2 qu’en 2018. Les vents sont de plus en plus violents. Les événements climatiques extrêmes (sécheresses, canicules, feux, inondations, cyclones…) deviennent une nouvelle norme : c’est ça le changement climatique. Il faut cesser d’écrire « réchauffement climatique », c’est un terme impropre et à la limite de l’infox. Les ponts s’effondrent, les habitations et les récoltes sont détruites, la biodiversité est en déclin. Mais le microcosme parisien se demande si c’est n’est pas tellement de l’an dernier tout ça ma chérie. Et puis c’est déprimant, allez viens, on va se faire les soldes et un resto.

DCLT : Encore un débat inutile, et pendant ce temps les aiguilles de l’horloge tournent, irrémédiablement. C’est toujours comme ça. Peu importe que les catastrophes annoncées arrivent brutalement ou graduellement, elles arrivent. Discuter si le niveau de la mer montera dangereusement d’ici la fin du siècle ou durant les suivants, il le fera. Pareil pour les pénuries alimentaires, de matières premières, elles viendront. La question est, voulons-nous freiner puis arrêter le bus lancé à pleine vitesse contre le mur. Pour l’instant nous ne faisons rien et le mur est toujours plus près.

HdA : face aux politiques et à la société en général, il faut en faire des tonnes pour être écoutés. Prenez le mouvement féministe. Quels hommes va s’y intéresser si les femmes demandent le respect et l’égalité? Celles qui font dans l’excès sont bankable, elles ont un langage stérile mais elles forcent à nous positionner sur les demandes légitimes. Une catastrophe soudaine n’arrivera pas mais en parler fait prendre conscience des dépendances et des petits gestes que nous pouvons faire pour éloigner les problèmes.

Jean-Pierre Dupuy : Les simplismes de l’écologie catastrophiste attirent l’attention générale sur des problèmes considérables, mais c’est un « flou conceptuel ». En effet annoncer que la catastrophe est certaine, c’est contribuer à la rendre telle… Mais la passer sous silence ou en minimiser l’importance conduit au même résultat . C’est sur la ligne étroite qui sépare ces deux attitudes que je propose une posture philosophique : considérer la possibilité de cet avenir (et non sa réalité) comme certaine pour qu’il n’advienne pas. C’est « la sagesse du pire ». (ndlr : Jean-Pierre Dupuy a publié, en 2002, « Pour un catastrophisme éclairé ».)

Arthur : Il y a actuellement un déficit de communication majeur entre les aspects climatiques (les effets de la fumée), et les aspects ressources (le carburant disponible pour alimenter le « feu », feu c’est à dire l’économie, ou civilisation industrielle si vous préférez). Mais de fait les aspects ressources (ou pics de production, maximum de flux, de débit) vont nous tomber dessus avant les conséquences climatiques « majeures » ; l’AIE cache de plus en plus les aspects ressources, recherchez par exemple l’analyse de l’ASPO Allemagne sur le dernier rapport WEO de l’AIE.

Electron : Le plus grave, la fin programmée des réserves du pétrole, sans lequel notre société n’existe plus. Comment remplacer les 80% de dépendance aux énergies fossiles, si avantageuses, et qui vont disparaître, dans une humanité qui va tendre vers 10 milliards d’individus? En France on augmente de 15 centimes le prix de l’essence et on a une révolte, alors que chaque année il faudrait diminuer notre consommation de 5%.

* LE MONDE du 30 novembre 2019

10 réflexions sur “Collapsologie, foutaises ou prévision ?”

  1. A l heure actuelle, beaucoup d espèces meurent déjà victime de notre société industrielle …
    Il est vrai qu il aurait été préférable que l homme soit raisonnable avant mais le plaisir immédiat de la surconsommation a pris le dessus. Difficile de faire marche arrière. Alors l effondrement permettra peut-être de sauver la planète si quelques braves veillent au refroidissement de nos chères centrales.☺😕

    1. Didier Barthès

      Les espèces animales meurent surtout de notre nombre qui réduit leur territoires à néant, c’est ça aujourd’hui et de loin le principal facteur de destruction de la biosphère. Les lions et les tigres ont vu leurs effectifs diminuer de 97 % depuis 1900. Aucun n’est mort du réchauffement climatique, tous ont disparu du fait de notre occupation de leur lieu de vie.

      1. Non, pas «de loin le principal facteur de destruction de la biosphère» mais tout simplement UN facteur parmi d’autres.

      2. Aucun lion peut-être, mais qu’en est-il des ours polaires et autres bébêtes qui vivent sous ces froides latitudes ? Et pourtant, ça ne grouille pas d’humains sur la banquise.

  2. J’ignorais tout de la collapsologie
    Je reviens de Sydney après avoir passé 1 mois à côtoyer les incendies. La fin du monde végétal et animal. (La maison que j’occupais a peut-être brulé) bla bla…
    Maintenant, j’ai une idée de ce qu’est la collapsologie
    Bref, après 50 ans de bla bla, le temps est passé de talmuder en vain sur les mots les idées, les options, les hypothèses. Quand est-ce qu’on se bouge (politiciens, théoriciens, banquiers…) ? GRRRR !

  3. S’il n’a effectivement pas fallu attendre Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Yves Cochet ou même Jared Diamond, parce que les prophètes prédisant des catastrophes globales existent depuis longtemps,, on doit quand même admettre que la situation actuelle est différente.

    Elle est différente par l’ampleur des menaces, par leur caractère mondial avéré.L »écroulement de la biosphère est bien mondial, c’est bien globalement que les animaux disparaissent à une vitesse vertigineuse. L’enrichissement de l’atmosphère en CO2 est bien planétaire également. Le caractère international de l’économie rend bien les société dépendantes les unes des autres et les individus toujours plus dépendants de la technostructure.
    Aujourd’hui beaucoup d’entre nous mourrait littéralement de faim si l’économie s’effondrait, jamais les société malgré leur puissance apparente n’ont été en réalité, si fragile et si peu résilientes comme on dit aujourd’hui. Oui je pense vraiment que la situation est nouvelle et qu’on ne peut comparer la situation actuelle à la situation des siècles passés. La collapsologie me semble en cela un domaine de débat essentiel et en pleine prise avec les réalités de notre monde. Qu’elle fasse vendre est une chose mais cela ne la déconsidère pas, elle n’est pas un sujet tout à fait comme un autre.

    1. Ne confondons pas la collapsologie avec l’effondrement de notre civilisation. Ce qui mérite réflexion et débat c’est bien l’effondrement.
      L’effondrement s’observe et s’étudie sous plusieurs angles et grâce à diverses sciences et disciplines. Effondrement de la biodiversité (biologie, éthologie) , pollutions (chimie, physique, biologie), dérèglement climatique (climatologie), épuisement des ressources (géologie), énergie (physique), déséquilibres géopolitiques, guerres, montée des soulèvements et des révoltes (sociologie, démographie, anthropologie, économie, psychologie, histoire), effondrement des valeurs, montée du nihilisme (églises, arts, philosophie) etc.
      Alors peut-être a t-on besoin en effet de lier tout ça … mais n’est-ce pas là le rôle du politique, que de voir où on en est et d’agir en conséquence ? Et bien sûr de tracer la bonne route.

      Selon Pablo Servigne et Raphaël Stevens, la collapsologie est « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus. »
      Pour en savoir plus, lire cet article : « Le problème de la collapsologie » (par Nicolas Casaux)

      1. En effet Michel, cet article de Nicolas Casaux est tres intéressant comme souvent .
        L effondrement de notre société industrielle doit etre perçue comme une solution et non comme une catastrophe comme le laisse entendre les collapsologue.

        1. Didier Barthès

          Même si cela apparaitra finalement comme une solution ce sera aussi une catastrophe car beaucoup de gens mourront, ça n’a rien de drôle il aurait tellement mieux valu être raisonnable avant.

  4. Je dirais ni l’un ni l’autre, ni foutaises ni prévisions. Ou alors peut-être les deux et en même temps.
    Une chose est certaine, il n’aura pas fallu attendre Pablo Servigne et Raphaël Stevens pour commencer à réfléchir à ça. Cette réflexion est vieille comme le monde, pourrions-nous dire. Maintenant, en quoi l’anthropologie et la sociologie n’étaient-elles pas suffisantes pour réfléchir au déclin et à l’effondrement de notre civilisation ? Autrement dit, que nous apporte réellement cette nouvelle science ou pseudo-science ?
    Second point sur lequel il n’y a même pas à discuter, la collapsologie fait vendre. Phénomène de mode ou autre, peu importe, la collapsologie est en quelque sorte un produit marketing. D’ailleurs plus d’un en ont fait leur fonds de commerce. Et finalement comme pour tout ou presque nous trouvons ici encore … des POUR et des ANTi.
    Comble de l’ironie, la collapsologie (et les collapsologues) est devenue un sujet de réflexion parmi tant d’autres, un objet d’études comme un autre, au même titre que le déclin et l’effondrement de notre civilisation.

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