Combattre la religion de la croissance, Sisyphe en acte

Gilbert Rist, penseur de l’après-développement, s’interroge sur la religion de la croissance : « Un mythe constitue un récit fondateur, situé hors du temps, qui raconte la création du monde, justifie les relations entre les sexes, règle les rapports humains avec la natureOn chercherait en vain, dans le grand réservoir des mythes, un récit qui justifierait la croissance infinie. Mais le mythe moderne de la croissance baigne aujourd’hui notre imaginaire, il constitue le fondement de la religion en tant qu’ensemble de croyances communes qui s’imposent de l’extérieur et scelle l’unité du groupe. Ce n’est pas parce que la plupart des Églises traditionnelles se vident que la religion a disparu. Le grand récit religieux moderne passe désormais par les objets plutôt que par les mots. La preuve de la croissance et du progrès, ce sont les navettes spatiales, les robots intelligents, les voitures sans chauffeur, les smartphones, etc. Alors que les détenteurs d’actions constituent une minorité, pourquoi les cours de la Bourse sont-ils suivis avec autant d’attention par les médias, simplement parce que ce rituel raconte l’histoire instantanée d’une croissance continue. Nous savons que le pétrole, les métaux, les terres rares n’existent qu’en quantités finies, mais il y a toujours de l’essence à la pompe et l’on continue à produire des millions de voitures et de téléphones portables… »*

Le journaliste du MONDE Philippe Escande est un véritable adepte de cette religion de la croissance : « C’est à l’économie low cost, très productrice de déchets que le gouvernement veut s’attaquer, mais évidemment sans que cela ne pénalise ni la croissance de l’économie ni le pouvoir d’achat. Deux pistes sont possibles. La première est celle de la frugalité. C’est la méthode 2CV, un produit simple, peu performant mais bon marché, et qui reste totalement réparable, y compris par l’utilisateur lui-même. Cette Citroën est bruyante, ne respecte pas les critères de sécurité actuels et ne dépasse que rarement les 80 kilomètres-heure, mais elle est réparable à l’infini. L’autre solution est celle du produit haut de gamme, increvable, mais cher. Avec Mercedes ou Miele, les Allemands s’en sont fait une spécialité. Faudra-t-il ralentir la marche du progrès pour réduire le gaspillage ? Et si, in fine, la réponse se trouvait dans le basculement d’une économie de la propriété vers celle de l’usage, comme cela se fait dans les villes avec le vélo ou l’automobile ? »**

Philippe Escande s’interroge théoriquement sur « réparer ou jeter » pour jeter le débat aux oubliettes en choisissant l’usage partagé. L’idée en lui est jamais venu qu’il existe bien plus efficace pour notre avenir sur Terre, c’est moins consommer. La voiture comme consommation de masse a juste un siècle (la Ford T à partir de 1908), nous pouvons parier sans nous tromper que dans un siècle il n’y aura plus de voitures pour tous. Le dévoiturage est déjà en marche, les 80 km/h avec les ralentisseurs qui se multiplient dans tous les petits villages en sont un signe précurseur. Comme le dit un commentateur d’Escande sur lemonde.fr, Marius : « Le capitalisme est par essence un système d’auto-digestion, il assure durablement l’ordre social en exploitant la soif infinie de richesses dans un monde limité qui ressemble de plus en plus à un trognon. Cette situation ne changera que lorsque nous aurons achevé de nous entre-dévorer après avoir digéré tout ce qui se trouve sous nos pieds. Tout le reste, c’ est du blabla. » Dans un siècle, des outils très simples, le vélo et la brouette, c’est tout ce qui nous restera après avoir jeté et encore jeté sans réparer. Pari tenu ?

* Gilbert Rist interrogé par la décroissance (juillet-août 2018) à propos de son livre « La tragédie de la croissance » (Sciences Po 2018, 168 pages pour 14 euros)

** LE MONDE du 5 juillet 2018, Réparer ou jeter, enjeu de civilisation

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3 réflexions sur “Combattre la religion de la croissance, Sisyphe en acte”

  1. Petit rectificateur, il ne s’agit pas d’un article écrit par Gilbert Rist, mais d’un entretien entre Pierre Thiesset (du journal) et Gilbert Rist.

  2. En effet Gilbert Rist nous écrit un article très intéressant sur « le journal de la joie de vivre  » (La Décroissance) de cet été. Et il y en a d’autres.
    Il ne nous reste plus qu’à espérer que les plagistes y trouvent matière à réflexion.

  3. En effet Gilbert Rist nous écrit un article très intéressant sur « le journal de la joie de vivre  » (La Décroissance) de cet été. Et il y en a d’autres.
    Il ne nous reste plus qu’à espérer que les plagistes y trouvent matière à réflexion.

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