« Développement durable », une expression sans avenir

 Serge Latouche (décoloniser l’imaginaire aux éditons Parangon)

Le problème avec le développement durable n’est pas tant avec le mot durable qui est plutôt joli que dans le mot développement qui, lui, est carrément toxique ! En effet le « durable » signifie que l’activité humaine ne doit pas créer un niveau de pollution supérieur à la capacité de régénération de l’environnement. De fait les caractères durables ou soutenables renvoient non au développement réellement existent mais à la reproduction. La reproduction durable a régné sur la planète en gros jusqu’au XVIIIe siècle. Les artisans et les paysans qui ont conservé une large part de l’héritage des manières ancestrales de faire et de penser vivent le plus souvent en harmonie avec leur environnement ; ce ne sont pas des prédateurs de la nature. Or c’est précisément cela que l’économie moderne a détruit. La signification historique et pratique du développement, liée au programme de la modernité, est fondamentalement contraire à la durabilité. Il s’agit d’exploiter, de mettre en valeur, de tirer profit des ressources naturelles et humaines. Il est clair que c’est le développement réellement existant, celui qui domine la planète depuis deux siècles, qui engendre les problèmes sociaux et environnementaux actuels : exclusion, surpopulation, pauvreté, pollutions diverses, etc. En accolant l’adjectif durable au concept de développement, il est non moins clair qu’il ne s’agit pas vraiment de remettre en question le développement (…)

La colonisation de l’imaginaire par le développementisme est telle qu’il faut absolument affirmer la rupture de façon radicale, et donc l’afficher aussi au niveau du vocabulaire. Les mots toxiques sont des obstacles pour faire avancer les choses.

Yvette Veyret (éduquer à l’environnement, vers un développement durable, actes de la DESCO)

La notion de développement durable m’inspire un scepticisme relatif. On ne peut dire que le développement durable soit un champ de recherche pour la science, car il ne comprend pas d’indicateurs scientifiques. Il se révèle en perpétuelle construction et est davantage politique que scientifique. Dès la fin des années 1980, peu après la popularisation du terme, il en existait déjà 40 définitions, qui correspondaient à différents types de position, en fonction de l’importance plus ou moins grande accordée au libéralisme (…)

Dans les pays en voie de développement se pose la question du choix d’un modèle économique. Faut-il transposer notre modèle de développement ? Peut-on concevoir que 1,3 milliards de Chinois possèdent tous une voiture ?

Le développement durable, les termes du débat (Compact civis, chez Armand Colin, février 2005)

– Corinne Gendron (professeure à l’université à Montréal) : l’ambiguïté des implications concrètes du développement durable n’est certainement pas étrangère à l’adhésion qu’il suscite auprès d’un large spectre d’acteurs sociaux. La principale contradiction concerne le traitement de la croissance économique. Certains auteurs dissocient la croissance du développement au point ou la croissance est perçue comme antinomique au développement. D’autres interprètent le développement durable comme une croissance où serait internalisés les coûts sociaux et environnementaliste. Une troisième confond simplement le développement et la croissance dans une perspective qui s’approche de l’école macroéconomique néoclassique. L’irruption de la dimension écologique des conditions de vie vient dissocier le développement économique d’un bien-être défini en terme social alors que les deux sont étroitement confondus dans le paradigme industriel.

– Dominique Bourg (philosophe, professeur à l’université de Troyes) : la décroissance générale interdirait la réduction de la pauvreté et n’est guère compatible avec nos systèmes démocratiques. Il convient, en revanche, de disjoindre le dynamisme de nos sociétés de la croissance des flux de matières et d’énergie qui l’a toujours sous-tendu. C’est la croissance de ces flux qui met en péril la viabilité pour l’espèce humaine, notamment la biosphère. Il convient encore d’ajouter à la nécessaire décroissance des flux de matières et d’énergie, la décroissance, non moins impérieuse à plus long terme, des effectifs démographiques planétaires.

Dictionnaire du développement durable (AFNOR, mars 2004)

– Développement durable : Jusqu’à la fin des années 1950, les auteurs ont eu tendance à assimiler « accroissement du revenu par tête » et « développement. Significatif à cet égard est l’intitulé des ouvrages de l’époque. Il fait référence à la seule croissance économique comme le livre de Lewis (Theory of Economic Growth, 1955) ou celui de Rostow (The Stages of Economic Growth, 1958). Selon cette approche, les économies sous-développées ne se distinguent des économies développées que par leur incapacité à produire un revenu suffisant.

– Décroissance soutenable : concept selon lequel la décroissance devrai être organisée non seulement pour préserver l’environnement, mais aussi pour restaurer une certaine justice sociale au niveau international. Survie sociale et survie biologique seraient étroitement liées. Les limites du « capital nature » ne posent pas seulement un problème d’équité intergénérationnelle, mais aussi d’équité entre les humains contemporains. Cette doctrine conteste la possibilité d’une croissance économique durable et s’inspire des travaux de Nicholas Georgescu-Roegen dont le livre majeur (The Entropy Law and The Economic Process, 1971) fait un rapprochement entre les lois de l’entropie et les sciences économiques afin de souligner le manque de prise en compte, par les théories économiques, des aspects biogéophysiques des activités humaines.

 

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