Ivan ILLICH, une personnalité qui a laissé sa trace

Ivan Illich (1926-2002) est un penseur incontournable de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle. Les références à sa pensée sont nombreuses, en voici un florilège :

1973 Michel Bosquet : mettez du socialisme dans votre moteur in dossier spécial automobile du mensuel le Sauvage n° 6 (septembre-octobre 1973).

Si la voiture doit prévaloir, il reste une seule solution : supprimer les villes, c’est-à-dire les étaler sur des centaines de kilomètres, le long de banlieues autoroutières. C’est ce qu’on a fait aux Etats-Unis. Ivan Illich (in Energie et équité) en résume le résultat : « L’américain type consacre plus de 1500 heures par an à sa voiture : cela comprend les heures qu’il passe derrière le volant, en marche ou à l’arrêt ; les heures de travail nécessaires pour la payer et pour payer l’essence, les pneus, les péages, l’assurance, les contraventions et impôts. Bilan : les gens travaillent une bonne partie de la journée pour payer les déplacements nécessaires pour se rendre au travail. La voiture en fin de compte fait perdre plus de temps qu’elle n’en économise. Comme cet Américain fait 10 000 kilomètres dans l’année, il fait donc du 6 km par heure. Dans les pays privés d’industrie des transports, les gens se déplacent exactement à cette même vitesse en allant à pied, avec l’avantage supplémentaire qu’ils peuvent aller n’importe où et pas seulement le long des routes asphaltées. »

Les usagers, écrit aussi Illich, briseront les chaînes du transport surpuissant lorsqu’ils se remettront à aimer leur îlot de circulation, et à redouter de s’en éloigner trop souvent. On peut imaginer des fédérations de communes (ou quartiers), entourées de ceintures vertes où citadins et écoliers passeront plusieurs heures par semaine à faire pousser les produits frais nécessaires à leur subsistance. La bagnole aura cessé d’être besoin. Que faire pour en arriver là ? Avant tout, ne jamais poser le problème du transport isolément, toujours le lier au problème de la ville, de la division sociale du travail et de la compartimentation que celle-ci a introduite entre les diverses dimensions de l’existence : un endroit pour travailler, une autre pour habiter, un troisième pour s’approvisionner, un quatrième pour s’instruire, un cinquième pour se divertir. L’agencement de l’espace continue la désintégration de l’homme commencée par la division du travail à l’usine. Travail, culture, communication, plaisir, satisfaction des besoins et vie personnelle peuvent et doivent être une seule et même chose : l’unité d’une vie, soutenue par le tissu social de la commune.

NB : Michel Bosquet était le pseudonyme d’André Gorz (1923-2007).

2002 Jean-Pierre Dupuy, « Pour un catastrophisme éclairé » (quand l’impossible est certain)

La médicalisation du mal-être est tout à la fois la manifestation et la cause d’une perte d’autonomie : les gens n’ont plus envie de régler leurs problèmes dans le réseau de leurs relations. Le mode hétéronome, c’est la médecine institutionnalisée, définie comme l’ensemble des traitements codifiés que dispense un corps de professionnels spécialisés. Les prothèses médico-pharmaceutiques, en biologisant les dysfonctions sociales, évite que l’intolérable soit combattu au plan où il doit l’être : dans l’espace politique. Telle est la contre-productivité sociale de la médecine. Seulement Ivan Illich ne s’est pas arrêté là, et c’est ce que les « progressistes » ne lui ont pas pardonné. On l’a abandonné lorsqu’il s’est mis à soutenir que « le traitement précoce de maladies incurables a pour seul effet d’aggraver la condition des patients qui, en l’absence de tout diagnostic et de tout traitement, demeureraient bien portants les deux tiers du temps qu’il leur reste à vivre. » Comme le dit André Gorz, « il est devenu choquant d’affirmer qu’il est naturel de mourir, que les maladies mortelles ne sont pas un dérèglement accidentel et évitable mais la forme contingente que prend la nécessité de la mort ».

Le monde moderne est né sur les décombres des systèmes symboliques traditionnels, en qui il n’a su voir que de l’irrationnel et de l’arbitraire. Dans son entreprise de démystification, il n’a pas compris que ces systèmes impliquaient que des limites soient fixées à la condition humaine, tout en leur donnant sens. En remplaçant le sacré par la raison et la science, il a perdu tout sens des limites, et, par là même, c’est le sens qu’il a sacrifié.

2009 Yves Cochet, « Antimanuel d’écologie »

A) la contre-productivité des systèmes sociaux : Dans les années 1970, Ivan Illich avait déjà réfléchi à l’inefficacité de certains systèmes sociaux. A la différence de Joseph A.Tainter, qui envisage plutôt le collapsus des sociétés dans leur ensemble, Illich a étudié certaines institutions sociales particulières. Il développe la notion de « contre-productivité » pour rendre compte des conséquences néfastes de certaines institutions lorsque leur fonctionnement dépasse certains seuils au-delà desquels ces institutions produisent l’effet inverse de leur but initial : alors l’école abrutit, la médecine rend malade, les communications rendent sourd et muet, l’industrie détruit et l’Etat étouffe la société civile, les transports immobilisent. Par exemple la « vitesse généralisée » d’un mode de transport n’est pas le simple rapport entre la distance parcourue et le temps du parcours. Elle ajoute à ce temps de parcours le temps passé à gagner de quoi se payer l’usage d’un mode de transport. Jean-Pierre Dupuy a calculé que la vitesse généralisée d’un automobiliste est de 7 kilomètres à l’heure, soit un peu plus que celle d’un piéton. La contre-productivité des transports automobiles fut renforcée depuis cinquante ans par une politique d’urbanisme et d’aménagement du territoire conçue autour de l’automobile. La construction du mythe de la vie heureuse en pavillon avec jardin entraîna un étalement urbain beaucoup plus important que la simple croissance démographique. Si bien que dans les pays de l’OCDE, le temps passé entre le domicile et le travail n’a pas dominé depuis 1850, malgré la prétendue augmentation de la mobilité et de la vitesse de la modernité automobile. Le gain de vitesse des engins fut intégralement absorbé par l’étalement des faubourgs, l’éloignement géographique des lieux d’habitation et de travail, des écoles et des hypermarchés.

B) solution économique : Dans le domaine économique, ce sont les valeurs « production » et « consommation » qu’il s’agit de faire reculer dans nos imaginaires, tandis que doivent progresser les valeurs « temps libéré » ou « autonomie ». Dans le vocabulaire d’Ivan Illich, est « autonome » une activité que je ne suis pas payé pour faire, ou une activité que je ne fais pas pour être payé. Sont ainsi autonomes les pratiques de la méditation, du soin des enfants, de l’émerveillement devant les beautés de la nature, du bénévolat associatif, de l’entraide, et de bien d’autres encore selon les raisons et les passions de chacun. Mais les raisons et les passions des humains se traduisent aussi par des activés moins nobles, de la crétinisation télévisuelle à la beuverie collective, de la crapulerie de quartier à la corruption généralisée, du sexisme ordinaire à la chasse aux immigrés. Faute de pouvoir effacer des esprits humains l’interaction spéculaire, la rivalité mimétique, l’envie et la jalousie, nous pouvons tenter d’orienter le système de ces invariants anthropologiques vers d’autres attracteurs que ceux des valeurs du productivisme.

2008 Romain Felli, « Les deux âmes de l’écologie » (une critique du développement durable)

L’écologie politique prend le contre-pied d’une certaine gauche productiviste et autoritaire. Par exemple à propos des nationalisations, il n’y a aucune différence entre un Etat au service des multinationales et des multinationales au service de l’Etat. Pourquoi l’Etat serait-il nécessairement moins exploiteur que certaines sociétés ou certains individus ? Le salut passe par la sortie du système étatique en élaborant des microsociétés de base, se gouvernant elles-mêmes, associées entre elles. La recherche d’autonomie se traduit par l’autolimitation. Au niveau collectif, l’autonomie de la société signifie la capacité de subvenir à ses propres besoins sans mettre en danger les cycles écologiques ou les ressources naturelles. Il y a autorégulation conviviale.

Ivan Illich appelait conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’individu contrôle l’outil. L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Il a besoin d’une technologie qui tire le meilleur parti de l’énergie personnelle, pas d’un outillage qui l’asservisse et le programme. Un exemple de reconquête de l’autonomie serait la création d’ateliers communautaires autogérés, à l’échelle des quartiers. Dans cette optique, tout le monde peut être son propre médecin (au moins pour la plupart des affections courantes) et l’éducateur de ses enfants. Le simple fait d’utiliser des objets construits pour durer et pour être réparable facilement par tout un chacun est déjà un pas vers plus d’écologie et moins de production.

2009 François Jarrige, « Face au monstre mécanique » (une histoire des résistances à la technique)

Des fictions comme Ecotopia (1975) de l’Américain Ernest Callenbach donnent à voir ce que serait un monde postindustriel fondé sur l’usage contrôlé et limité des technologies. La même année dans La convivialité, Ivan Illich distingue entre les techniques conviviales, qui accroissent le champ de l’autonomie, et celles, hétéronomes, qui le restreignent ou le suppriment. Face à ceux qui voient dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication une voie possible pour une économie plus écologiste, d’autres soulignent les nouvelles sources de pollution et les menaces induites.

Qualifier ces mouvements de technophobes est une grave mystification. Ainsi la contestation du nucléaire civil n’est pas une simple critique de la technique en tant que telle. Elle est d’abord une contestation politique d’un système technique monstrueux marqué par l’opacité et la centralisation, protégé par de hauts murs et l’armée. A l’inverse, les technologies alternatives comme l’éolien et le solaire sont valorisées comme des techniques susceptibles d’un contrôle démocratique dans un cadre décentralisé.

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