la création d’emploi implique le refus de la productivité

« Plaçons-nous dans une situation où nous aurions décidé, grâce à une extraordinaire lucidité, de substituer à la recherche de la croissance la satisfaction des besoins de l’ensemble de la population, sous réserve du respect de certaines normes environnementales et sociales impératives. Qu’adviendrait-il de l’emploi ? Il sera absolument nécessaire d’organiser ce que les organisations syndicales européenne et mondiales appellent une «transition juste» : un processus visant à conserver les emplois décents et les moyens de subsistance pour tous. Cette expression recouvre deux exigences : éviter que cette transition n’exclue du marché du travail les employés des secteurs qui devront décroître, ce qui implique de mettre en oeuvre des mécanismes de sécurisation des transferts d’activités, de compétences et des personnes bien plus puissants que ceux utilisés jusqu’ici. Agir en outre de façon à favoriser la création de nouveaux emplois.

L’affirmation selon laquelle seule une croissance de 1,5 % permettrait de créer de l’emploi ne se vérifie qu’à durée du travail constante. Lors de la mise en oeuvre des lois de réduction du temps de travail (RTT) entre 1997 et 2002, il y a eu entre 350 000 et 400 000 emplois imputables à la seule RTT. Mais la seconde loi Aubry n’a pas maintenu l’obligation de créer des emplois pour bénéficier des aides de l’Etat, puis le processus a été abandonné en 2002 suite au changement de majorité gouvernementale (…)

De plus une production écologiquement et socialement plus «propre» exigera un plus grand nombre d’heures de travail : un kilo de fraises cultivées sans pesticides à proximité des lieux de vente exigera un volume plus grand d’heures de travail. Il faut rompre avec la conception de la productivité comme moteur de la croissance et du progrès pour nous focaliser sur l’obtention de gains de qualité et du durabilité que notre comptabilité nationale n’est pas capable d’enregistrer. La notion de productivité nous a «enchantés» au sens propre du terme. Obsédés par l’augmentation des volumes et des quantités produites, la baisse des prix, la progression du niveau de vie, les effets en retour désastreux de cette obsession de la productivité n’ont pas été perçus. Les progrès de la productivité de l’Age d’or (les Trente Glorieuses, 1945-1974) n’ont pas seulement conduits à diviser, intensifier, déqualifier et flexibiliser le travail. Ils ont aussi consisté à mettre la nature en coupe réglée, à puiser de manière excessive dans le stock de ressources non renouvelables et à entraîner des dérèglements massifs du climat. »

source : «Faut-il attendre la croissance ?» de Florence Jany-Catrice et Dominique Méda
La documentation française 2016, 174 pages pour 7,90 euros

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