la mort de Cavanna ne vaut pas celle de Pierre Fournier

Je dois une grande partie de mon ouverture intellectuelle à Hara-Kiri Hebdo, journal bête pour les bien-pensants et méchant pour le système dominant (premier numéro le 9 septembre 1960). J’ai conservé précieusement le dernier numéro (16 novembre 1970) avant l’interdiction prononcée par un ministre de l’intérieur. Sa « une » en forme de faire-part : « Bal tragique à Colombey – 1 mort« , m’avait fait bien rigoler. Pourtant c’était très gore, le journal faisait un amalgame entre la mort de 146 jeunes dans l’incendie d’un dancing et la mort de Charles de Gaulle. J’ai conservé précieusement le numéro de la semaine suivante, Hara-Kiri rebaptisé Charlie-Hebdo. J’étais contre tout empêchement à la liberté d’expression, le  carcan de la pensée unique a toujours besoin d’être desserré. Mais rétrospectivement ce type de journal, s’il était libertaire, n’était pas si avancé que ça. Un seul journaliste y portait la parole des écologistes, Pierre Fournier. Pour mieux se faire entendre, il a été obligé de créer  un mensuel écologique qui annonce la fin du monde, La Gueule ouverte (novembre 1972). Voici le premier éditorial signé par Pierre :

« La GUEULE OUVERTE est virtuellement née le 28 avril 1969. J’étais dessinateur et chroniqueur à Hara-Kiri hebdo, payé pour faire de la subversion et lassé de subvertir des thèmes à mes yeux rebattus, attendus, désamorcés à l’avance. Prenant mon courage à deux mains, j’osai parler d’écologie à des gauchistes. Permettez que je me cite : « Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révolutions qui s’engendrent les unes les autres en répétant toujours la même chose, l’homme est en train, à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la terre inhabitable, non seulement pour lui  mais pour toutes les formes de vie supérieures. Le paradis concentrationnaire qui s’esquisse et que nous promettent ces cons de technocrates ne verra jamais le jour parce que leur ignorance et leur mépris des contingences biologiques le tueront dans l’œuf. La catastrophe, beaucoup plus prochaine que vous ne l’imaginez, ne pourrait être évitée que par une réforme des habitudes mentales encore plus radicale encore que celle jadis opérée par les rédacteurs de la Grande Encyclopédie. »

Ces jours-ci vient de mourir Cavanna, un des fondateurs d’Hara-Kiri. Je ne retiens de ses discours que celui-ci : « Je suis la Pub. La pub sans qui les choses ne seraient pas ce qu’elles sont : de la camelote. Je suis l’affiche, je suis l’emballage, je suis celui qui vous emmerde au téléphone, je suis celui qui coupe votre film en rondelles de saucisson, je suis celui qui fait de votre journal un tas de papier sale, je suis celui qui abêtit vos gosses après vous avoir abêtit vous-même, je suis celui qui fait de votre vie un décor en papier peint, un mensonge aux belles couleurs. Je suis le pourceau qui entre chez vous comme chez lui, sans frapper, je suis dans ton assiette quand tu manges, dans ton lit quand tu baises, dans tes chiottes quand tu chies. Je te fais acheter des bagnoles en temps de paix, des chars d’assaut en temps de guerre…Je suis la Pub ! » (Cavanna, en dernière page de « A bas la pub », hors-série Charlie hebdo de novembre-décembre 2013).

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