La science ne soutient pas l’agriculture productiviste

Il y a une distorsion temporelle entre le temps très long de l’expertise scientifique et la volonté d’occuper le plus vite possible une place profitable sur les marchés. L’écologie scientifique n’est pas au service des multinationales, elle cherche à éclairer les décisions politiques. Ainsi le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) n’a pas à émettre de recommandations, mais doit réaliser une expertise du savoir acquis et des questions sans réponses afin d’éclairer les décisions prises par les gouvernements.

Sylvestre Huet fait le point sur son blog*, les choses sont complexes. Au niveau du constat scientifique, il y a les bons OGM et les autres. L’usage de semences de coton transgéniques dites « Bt » (pour bactérie bacillus thurengiensis), résistants aux insectes ravageurs, a permis une diminution des épandages d’insecticides et une augmentation des populations d’insectes auxiliaires (coccinelles, araignées, chrysopes) prédateurs des ravageurs. A l’inverse, les semences rendues tolérantes aux herbicides à base de glyphosate ont conduit à l’augmentation de l’usage de ce produit, et à la captation de parts de marché et de profits importants pour Monsanto. Au niveau social, le succès de la lutte contre les plantes transgéniques en Europe de l’ouest n’a en rien atténué l’évolution du monde agricole vers la concentration des exploitations et la captation de la valeur crée par les agriculteurs par les géants de l’agroalimentaire et de la distribution. Sylvestre Huet pose alors la vraie question : quel modèle agraire pour quelles productions voulons-nous ? Une agriculture industrielle hyper-capitaliste ou une agriculture de petits paysans indépendants ?

Lors de la présidentielle 1974, le programme de René Dumont remettait déjà en question l’agriculture intensive : L’agriculture sur-industrielle stérilise le sol, déséquilibre les plantes cultivées et leur ôte toute résistance, face à leurs ennemis naturels, ce qui rend nécessaire l’emploi d’une quantité de pesticides, insecticides, fongicides. Les marchands d’insecticides et d’engrais, comme par hasard, sont les mêmes. La solution, c’est de régénérer les sols par des façons culturales qui stimulent l’activité bactérienne dans l’humus ; par une polyculture raisonnable ; par la protection de la flore et de la faune sauvages ; par le respect de l’équilibre écologique qui va du minéral à l’homme en passant par toutes les formes de vie microbienne, végétale et animale ; par la diversité des cultures avec priorité à la production vivrière pour le marché intérieur et non monoculture destinée à l’exportation. Nous avons tourné le dos à ce programme. Dès la signature du traité de Rome en 1957, la Communauté économique européenne (CEE) a mis en place une politique agricole commune (PAC), dont les objectifs étaient multiples : accroître la productivité de l’agriculture, garantir la sécurité des approvisionnements agroalimentaires, assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, stabiliser les marchés et assurer des prix raisonnables aux consommateurs. Mais les mécanismes de soutien différencié par des prix garantis ont surtout incité à produire et à exporter à bas prix les productions protégées et à ne plus produire assez de légumineuses et protéagineux. La recherche incessante de compétitivité est allée de pair avec une intensification et une spécialisation exagérée des systèmes de production agricole. Cette agriculture productiviste se révèle aujourd’hui destructrice pour l’environnement et génératrice d’exclusion pour les hommes. D’où le départ des paysans vers les villes et la désertification de régions entières.**

* http://huet.blog.lemonde.fr/2016/05/20/peril-sur-le-haut-conseil-des-biotechnologies/

** Cette thématique sera développée dans un livre de Michel Sourrouille à paraître en juillet, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir » aux éditions Sang de la Terre.

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