L’art de classer ce qui est bien ou mal

La taxonomie écologique devient une préoccupation partagée, désir de classer ce qui est plus ou moins « propre » au niveau des entreprises, des techniques et des ménages. Le 15 juin 2019, les grands investisseurs mondiaux regroupés dans le Carbone Disclosure Project ont publié une liste d’entreprises ne donnant pas assez d’informations sur leur rôle en matière de climat, de préservation de l’eau et de déforestation. La Commission européenne avait publié le 18 juin 2019 une proposition de « référentiel d’activités durables » pour permettre aux investisseurs et aux entreprises d’identifier les secteurs qui génèrent des bénéfices environnementaux, c’est-à-dire qui contribuent significativement à la lutte contre le changement climatique sans pour autant provoquer des dommages collatéraux. Ainsi les énergies renouvelables vont figurer dans la catégorie verte et le charbon dans la catégorie noire. Mais la chose se complique pour des secteurs comme l’automobile, la construction ou l’agriculture.Et aussi pour le gaz et le nucléaire. Ainsi, le gaz, quand il remplace le charbon, représente une avancée. Mais ne peut constituer une solution satisfaisante à terme. Quant au nucléaire, si, en termes d’émission de CO2, il n’est pas problématique, il pose en revanche de lourdes questions en matière de traitements de déchets. Pour la Commission, ce référentiel a pour objectif essentiel d’inciter les entreprises à passer « du marron au vert ». Mais sur le plan financier, certaines entreprises allaient voir leur valeur s’effondrer du fait d’une transition abrupte vers une économie bas carbone. C’est pourquoi en décembre 2019* la France et le Royaume-Uni ont bloqué la tentative de taxonomie parce qu’elle rendait pratiquement impossible le financement de l’énergie nucléaire par des produits financiers durables. Dans un communiqué, le groupe des Verts au Parlement européen évoque les « tentatives des gouvernements de politiser les critères environnementaux afin d’inclure leurs industries nationales dans les définitions européennes du développement durable ».

Cette préoccupation à propos de l’investissement devrait être relayé par une réflexion sur la classification des techniques, de la plus appropriée à la plus néfaste. Nous pouvons opérer une taxonomie des technologies par les caractéristiques de l’énergie utilisée. Ainsi pour les méthodes de déplacement, nous sommes passés de l’utilisation de notre énergie endosomatique, propre à notre corps, puis nous avons ajouté l’énergie exosomatique, énergie animale, et l’énergie du feu (bois, énergie fossile, nucléaire…) pour finir par se déplacer avec des machines de plus en plus monstrueuses. Ainsi ce tableau donnant la marche de l’histoire vers le « progrès » :

marche cheval vélo train voiture voiture électrique avion fusée

La société de croissance nous a fait passer de la gauche du tableau à la droite en épuisant les ressources non renouvelables et en créant une pollution dont le réchauffement climatique n’est qu’un des aspects. Le paradigme actuel du déplacement motorisé va s’inverser, le mot d’ordre deviendra « moins loin, moins souvent, moins vite… et beaucoup plus cher ». Les mouvements anti-aéroport, anti-autoroutes ou anti-LGV (ligne à grande vitesse) préfigurent  cette évolution. On peut de même classer toutes nos activités de la plus approprié à l’inacceptable :

– Energie humaine > solaire passif > éolien > hydroélectrique > bois > biomasse > photovoltaïque > agrocarburants > Gaz > pétrole > charbon > nucléaire

– Maison non chauffée > bois > Géothermique > gaz > électricité > fuel > charbon

– Bouche à oreille > téléphone fixe collectif > téléphone fixe au foyer  > téléphone mobile > mobile 3G > nouvelle génération…

– Radio  > cinéma (collectif) > télévision noir et blanc (individualisée) > télévision couleur analogique > passage au numérique >société des écrans

Au niveau d’une taxonomie de nos besoins, la notion de sobriété nous invite à nous interroger personnellement sur nos besoins, sur leur importance réelle ou supposée, ainsi que sur les priorités que nous pouvons établir entre eux. Nous pouvons définir une hiérarchie qui passe des besoins vitaux aux essentiels, puis indispensables, utiles, convenables, accessoires, futiles, extravagants et inacceptables. Chacun peut se livrer à l’exercice pour lui-même, en famille ou au travail, de façon à prendre conscience de l’impact de tel ou tel achat ou comportement. Rien ne sera possible sans une adhésion pleine et entière de tous nos concitoyens. Il s’agit de faire jouer à plein ce qui est la contre-partie indissociable de notre liberté : notre responsabilité ! Prenons l’exemple de nos besoins de mobilité individuelle. Ai-je vraiment besoin de me déplacer ? Quels sont les déplacements de loisirs et les déplacement contraints ? Le principe de sobriété nous incite à les réduire en essayant de nous rapprocher de notre lieu de travail. Nous pouvons aussi recourir à un mode doux de déplacement, marche, vélo, rollers, trottinette… La sobriété dimensionnelle nous incite à éviter toute surpuissance inutile dans le choix d’un véhicule. La sobriété coopérative repose sur la mise en commun pour réduire les besoins : mutualisation des équipements, autopartage, co-voiturage, auto-stop. La sobriété d’usage consiste à limiter le niveau et la durée d’utilisation d’un appareil, conduite douce par exemple.

La définition de taxonomies par un gouvernement aurait l’avantage de devenir un élément de langage collectif permettant à une société de retrouver à la fois une certaine cohérence et des perspectives d’avenir moins sombres…

* LE MONDE du 13 décembre, L’Europe peine à s’accorder sur ce qu’est réellement une activité économique « verte »

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1 réflexion sur “L’art de classer ce qui est bien ou mal”

  1. La « taxonomie écologique» se limite donc au classement de tout ce qui est propre ou pas propre, bon ou pas bon… pour le climat. Pour tout et n’importe quoi, on se limite à mesurer nos fumeuses émissions (de CO2) et à classer tout ça sur une échelle qui va du vert (BON) au noir (BEURK !) Ainsi, depuis le temps qu’on nous le rabâche, tout le monde sait qu’une bagnole diesel ça fume noir (pas bon pour le climat) et qu’une bagnole électrique ça fume vert (trop bon pour le climat). Et depuis le temps qu’on nous le rabâche, tout le monde sait qu’on est engagé dans la non moins fumeuse Transition (énergétique et écologique). Vive le vert, à bas le noir et vive la sacro-sainte Transition !

    Depuis des années il existe un classement qui va généralement de A (bon) à D (beurk) quand ce n’est pas G (beurk-beurk) , un classement qui normalement devrait parler à tout le monde. D’autant plus que le A c’est vert et que D ou le G c’est rouge, et que ça se voit comme le nez au milieu de la figure, généralement à côté du prix. Vive le vert, à bas le rouge !
    Mais non, la simplicité n’étant pas suffisante, le con-sot-mateur ayant certainement BESOIN de plus, de mieux, et ceci afin d’être parfaitement éclairé au moment de son achat « éco-responsable»… alors et parce qu’il le veau bien, le Système lui a donc offert une super innovation, de nouveaux grades qui vont de A (bon) à A+++ quand ce n’est pas AAA+ (super-hyper-mégabon). Vive le innovations à la con ! N’importe quoi !

    En tous cas, on voit là encore que l’écologie se résume au «sauvetage» du climat. Pour le reste, on verra ça plus tard.

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