Le coût incommensurable du démantèlement des centrales

Même si le « provisionnement », l’argent mis de côté pour le démantèlement des centrales nucléaires françaises, est correct – ce qui fait largement débat -, cela n’a pas de réalité matérielle. Il s’agit de chiffres comptables et d’octets sur un disque dur. Ce n’est qu’un droit de tirage sur les ressources matérielles et humaines futures. S’il n’est pas utilisé immédiatement, et il ne le sera pas puisque tel n’est pas son but, il reste donc virtuel. Il faudra, au moment où l’on aura effectivement besoin pour réaliser les travaux de démantèlement, que la société tout entière ait les moyens matériels de les réaliser : en ressources (métaux, ciment, énergie abondante), en technologie (robotique, moyens de transports et de déplacements), en travailleurs motivés pour recevoir quelques radiations, si possible dans les limites dûment autorisées. Il faudra que l’ensemble du macro-système se soit maintenu, à l’horizon de plusieurs décennies, voire de siècles. Rien n’est moins sûr. Je fais donc le pari (facile, vous ne viendrez pas me chercher) que nous ne démantèlerons rien du tout. Tout au plus bricolerons-nous quelque peu les premières années, puis, au fur et à mesure de la paupérisation en ressources de notre société, des mesures plus simples, d’abord « provisoires », seront prises, puis les centrales seront finalement laissées en place, devenant de futurs territoires tabous. 

Ce texte ci-dessus de Philippe Bihouix* paraît réaliste. Le principal défaut du nucléaire, c’est qu’il compte sur le long terme pour s’occuper de ses déchets. Or nous savons que la force d’un Etat-nation est une chose périssable sur laquelle nous ne pouvons pas compter. C’est pourquoi le jeu comptable actuel, misant sur un avenir politique et économique stable, est tout sauf crédible. L’analyse des coûts du nucléaire par la Cour des comptes n’est qu’une manière supplémentaire de montrer l’inanité des chiffres : « Alerte, dérapage ! La Cour des comptes a rendu public un rapport sur les coûts de la filière nucléaire… Le document tire la sonnette d’alarme… Le coût de production du nucléaire l’envole… Les dépenses futures (gestion des combustibles usés, charges de démantèlement) restent caractérisées par quelques fortes incertitudes… On craint des surcoûts sur les opérations à venir… »**

Notre société thermo-industrielle s’occupe uniquement de son taux de croissance dans le présent, pas du tout de ce qu’on laissera aux générations futures : une planète dévastée.

L’âge des low tech (éditions du Seuil 2014, collection anthropocène, 338 pages, 19.50 euros)

** LE MONDE Economie&entreprise du 28 mai 2014, le démantèlement des centrales et la gestion des déchets corsent l’addition

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