Le droit au blasphème, c’est démocratique

Blasphème, « parole impie », sarcasmes envers un dieu ou une religion. Aujourd’hui encore, soixante-douze pays, dont treize en Europe, ont toujours une législation pénale qui condamne le blasphème, considéré parfois comme un crime. En France, c’est au contraire un fondement du principe de neutralité de l’État sur les questions religieuses. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen abolissait en 1789 le blasphème, crime pour lequel le chevalier de La Barre avait été condamné à mort par torture en 1766. Rappelons l’état du droit au niveau international avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1948) :

Article 18 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. 

Article 19 : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Aujourd’hui c’est une adolescente, Mila, qui fait débat en postant sur instagram : « Je déteste la religion, (…) le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde. (…) J’ai dit ce que j’en pensais, vous n’allez pas me le faire regretter. Il y a encore des gens qui vont s’exciter, j’en ai clairement rien à foutre, je dis ce que je veux, ce que je pense. Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. » Sa messagerie explose : « je recevais 200 messages de pure haine à la minute. » La lycéenne se justifie : « Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre. » Nicole Belloubet, pourtant ministre de la justice, déclare que l’insulte contre une religion constituait « évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». La sénatrice Laurence Rossignol lui rappelle qu’« en France, il est interdit d’insulter les adeptes d’une religion mais on peut insulter une religion, ses figures, ses symboles ». Le parquet a classé sans suite, le 30 janvier 2020, la première enquête ouverte contre Mila pour « provocation à la haine raciale ». En revanche, une seconde enquête est « ouverte du chef de menaces de mort, menace de commettre un crime, harcèlement ».

Rappelons quelques précédents. En 2006 le professeur R.Redecker qualifiait dans une diatribe le prophète Mahomet « de chef de guerre, impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame » et le Coran de livre « d’inouïe violence ». Il n’a été poursuivie en justice par aucune association musulmane. Le procès qui s’est ouvert le 7 février 2007 contre Charlie Hebdo est une autre illustration de cette thématique. Dans les différences caricatures sur Mahomet reprises par ce journal satirique, c’était la religion qui est visée, pas les musulmans.En 2014, Houellebecq déclarait publiquement : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné. D’une part, parce que Dieu n’existe pas, et que même si on est con, on finit par s’en rendre compte. À long terme, la vérité triomphe. » Nous avons inventé la démocratie pour qu’il y ait recherche de la vérité par le débat. Puisque la religion n’est qu’une idéologie comme les autres, elle doit pouvoir être critiquée. Aussi pénible que cela puisse être pour les croyants, on doit pouvoir dire ce que l’on veut de la religion, tout en faisant clairement la distinction entre la religion comme idée discutable, et ceux qui la pratiquent. En effet l’injure publique à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur religion est en France poursuivie par la loi. Ni la bible, ni le coran, lisez dans le livre de la Nature pour l’amour de toutes les formes de vie. C’est ce que nous vous conseillons sans vouloir faire passer les mécréants par le fil de l’épée.

* LE MONDE du 30 janvier 2020, L’affaire Mila expliquée : insultes contre l’islam, menaces contre une lycéenne et réaction politique « maladroite »

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15 réflexions sur “Le droit au blasphème, c’est démocratique”

  1. L’OMS a annoncé que 82 % des cas répertoriés étaient considérés comme mineurs, 15 % graves et 3 % « critiques », moins de 2 % des cas s’avérant mortels. Le taux de mortalité de ce virus, nommé temporairement « 2019-nCoV », est pour l’heure très inférieur à celui du SRAS (14 %).
    Notons que 2 % seulement de mortalité dans une population mondiale de 7,7 milliards de personnes qui ne prendraient pas de mesure de confinement, ce serait prendre le risque de 154 millions de morts. Dire qu’il y en a qui pensent encore que nous ne sommes pas assez nombreux sur Terre et qu’il n’y a aucun risque de pulluler !

  2. mise au point de la Garde des Sceaux : « Juridiquement, l’insulte à la religion n’existe heureusement pas dans notre République. Seules sont réprimées les injures faites à autrui en raison de son appartenance à une religion déterminée, comme celles adressées à une personne en raison de ses origines, de ses orientations sexuelles, de son sexe… Pour dire les choses simplement, chacun peut critiquer comme bon lui semble une religion, une idée, un concept, avec les mots de son choix. C’est non seulement heureux, mais aussi salutaire. On ne peut, en revanche, insulter les personnes, qu’elles soient croyantes ou non, d’ailleurs. C’est ce qui permet de vivre ensemble dans une société civilisée…
    L’affaire Mila a remis en lumière la question du droit au blasphème. Ce droit existe. Dans notre pays, chacun est libre de blasphémer…A la réflexion, je trouve que parler de blasphème est d’une certaine manière se placer sur le terrain du religieux, et entrer finalement dans le jeu de ceux qui veulent interdire une expression libre. Par définition, qui se place hors du point de vue religieux ne blasphème pas ; il exprime une pensée, une critique, que l’on peut ensuite critiquer à son tour si on le souhaite, mais jamais en usant de menaces ou d’injures ad hominem. La France n’est pas une terre de fatwas. Nous ne sommes plus au temps de Moïse, où le blasphémateur devait mourir lapidé par la communauté. »
    Je suis viscéralement attachée à l’idée de laïcité. Elle repose sur la liberté de conscience et la stricte séparation des religions et de l’Etat.
    (LE MONDE du 9 février 2020, Nicole Belloubet : « Le crime de lèse-Dieu n’existe pas »)

  3. Rappelons ce qui arrive quand on fait l’apologie du blasphème. Le numéro de Charlie Hebdo du 8 février 2006 était titré « Mahomet débordé par les intégristes » ; on voyait le Prophète, dessiné par Cabu, qui pleurait, la tête entre les mains, et déplorait : « C’est dur d’être aimé par des cons » Dans les différences caricatures sur Mahomet reprises par ce journal satirique, c’est la religion qui était visée, pas les musulmans. Pourtant des organisations musulmanes avaient tenté d’obtenir juridiquement l’interdiction de la vente de l’hebdomadaire. François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste, interpellait les associations à l’origine de la plainte : « Je ne pense pas que cette affaire a fait progresser votre cause. On ne peut pas dénoncer le terrorisme en écartant le lien avec la religion alors que les terroristes eux-mêmes font le lien. »
     Le 7 janvier 2015 des hommes armés ont assassiné à l’arme lourde plusieurs caricaturistes de Charlie Hebdo (Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski). L’Iran a critiqué le massacre d’« innocents » au nom de l’islam. Mais son ministère des affaires étrangères condamne dans le même temps « l’abus de la liberté d’expression », « le radicalisme dans la pensée », et « l’atteinte et l’insulte aux personnalités sacrées et aux valeurs des religions divines et des peuples ». C’est donc le double langage, la porte ouverte à toutes les fatwa, avis religieux qui peut donner lieu à condamnation à mort.

  4. En France, on critique toutes les religions. Les juifs sont moqués, haïs et même tués ; ils sont assimilés à la politique d’Israël par principe, qu’ils soient pour ou contre.On reproche aux cathos les prêtres pédophiles et on bouffe toujours du curé à certains endroits. Une partie de la population est athée ou agnostique et veut juste que les croyants de tout bord ne leur imposent pas leurs contraintes, leurs rites, leur façon de penser. Une autre est croyante et veut juste pouvoir pratiquer sa religion pénard. C’est la majorité. Une autre partie exprime son rejet de l’autre dans les mêmes termes quelle que soit la religion  ( anathèmes, insultes, menaces). L’intolérance est quelque chose de très partagé….
    Pour finir, je suis toujours gênée avec le mot « islamophobie ». L’islamisme a une composante politique que l’on peut rejeter, sans rejeter les musulmans. C’est embêtant que ce mot englobe les deux. Quand j’étais môme on parlait des musulmans, pas des islamistes. Le fait que ce mot ait fait irruption dans le débat n’est pas gratuit : quand on l’emploie c’est que l’on  ne se situe pas seulement dans le champs du culte mais bien dans celui de politique et de l’organisation sociale. Et c’est précisément ce qui coince. Je ne suis pas pour l’on fasse comme si c’était équivalent.
    Lydia

  5. Gwénaële Calvès, professeure de droit public : « La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme défend depuis un quart de siècle une certaine conception du « délit de blasphème ». La Cour de Strasbourg admet de plus en plus clairement que la répression du blasphème peut se justifier par le maintien de « la paix et la tolérance religieuses », la construction d’un « vivre ensemble » qui exige des concessions mutuelles.Elle admet sans difficulté qu’un État européen réprime les attaques injurieuses contre la religion – ses dogmes, ses objets de vénération, ses saints et ses prophètes. Les croyants doivent accepter les critiques et les moqueries, mais ils ne sont pas tenus de subir les attaques « gratuitement offensantes et profanatrices » dirigées contre leur religion (arrêt Otto-Preminger Institut c. Autriche, 20 septembre 1994). Ses arrêts portent sur des décisions de justice qui appliquent un droit national – autrichien, par exemple – où l’injure faite à la religion est réprimée. Ils ne concernent en rien les autres Etats.
    La position du droit français est d’une clarté parfaite : la religion n’est pas protégée contre l’injure (« c’est de la merde »), Dieu non plus (« on lui met un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir »). La « provocation à la haine » doit se présenter sous la forme d’une exhortation, et non de l’expression d’une opinion personnelle. La loi protège des personnes, pas des croyances. » (LM du 5 février 2020)

  6. Pour avoir insulté l’islam sur son compte Instagram, une lycéenne de 16 ans est est menacée de mort, de viol, d’égorgement, ses données personnelles sont dévoilées, le nom de son lycée aussi. On lui souhaite de brûler en enfer, elle s’appelle Mila. Côté politique, c’est essentiellement la droite et l’extrême droite qui défendent Mila. La gauche, qui s’est battue pendant des décennies contre les censures de l’Etat, de l’Eglise ou des culs serrés, semble muette.Le silence est tout autant assourdissant dans le monde de l’art et de la création. L’autocensure est généralisée.
    Abdallah Zekri, délégué général du Conseil français du culte musulman, accepte que l’on critique l’islam mais avec « respect ». Pour un créateur, c’est un non-sens. Le plus souvent les juges font primer le droit à « choquer ». Mais ils tiennent aussi compte du contexte social. C’est pour cela que les non-dits dans l’affaire Mila est inquiétante.
    Michel Guerrin, rédacteur en chef du MONDE (LM 1er février 2020)

    1. Kent sur lemonde.fr : Michel Guerrin, il faut le dire, nous rédige un article efficace, juste. Bravo. Ce qui est stupéfiant, c’est, en effet le silence assourdissant, si assourdissant, si symbolique, des milieux intellectuels (les Autain les Mélenchon, les Faure, les Besancenot et tellement d’autres…)

      1. Certes on peut regretter, ou déplorer, ce silence «assourdissant» des milieux intellectuels (en considérant que les Autain les Mélenchon, les Faure, les Besancenot et tellement d’autres… fassent partie des intellectuels. De gôôche évidemment).
        La raison en est peut-être tout simplement le fait que ce sujet est des plus brûlants. Brûler ou griller en enfer est une chose, se griller pour les prochaines élections en est une autre.

    2. Critiquer l’islam avec «respect» c’est marcher sur un fil, c’est donc réservé aux équilibristes. En tout cas ce n’est pas à la portée de tout le monde, on pourrait même dire que c’est de l’art. Quant à choquer avec respect… ça c’est du Grand Art.
      D’où déjà cette question : Mila est-elle une artiste ? Jean Doute.
      Une créatrice alors ? Bof… Et quoi alors ? Peu importe.

  7. La jurisprudence constante, dans l’Hexagone et à la Cour européenne des droits de l’homme, fait une distinction : insulter une religion est toléré ; insulter les croyants, non. Reste que la frontière entre religion et croyants est fragile. Comment composer entre deux droits irréconciliables ? En première page de Charlie Hebdo, il y avait un dessin de Cabu où l’on voyait Mahomet se prenant la tête et dire « c’est dur d’être aimé par des cons ». Il fut relaxé au motif, entre autres, qu’il s’en prend non pas à tous les fidèles mais aux extrémistes.
    Michel Guerrin, rédacteur en chef du MONDE

  8. Comment ne pas être d’ accord avec la jeune Mila et Hoellebecq à propos de l’ Islam !
    La nuisance des religions surtout issues du moyen orient n’ est p^lus à démontrer mais l’ islam bat tous les records en matière d’ infâmie et de dangerosité .

    1. Bien que ce que vous dites là soit un peu plus élégant que ce raconte cette pauvre Mila, je me permets quand même de vous faire savoir que je ne partage pas votre opinion. Et a fortiori la sienne. Peu m’importe ce que vous pensez de la religion, notamment de l’Islam et du Coran, mon désaccord porte seulement sur votre façon de raisonner, vous et cette pauvre gamine.

      Selon vous donc, cette jeune fille pense juste, elle est dans le vrai, elle détient et dit la vérité, bref en tous points elle a raison. C’est là votre opinion. Et selon vous, c’est tellement évident que vous vous demandez comment on ne pourrait pas être d’accord avec elle. Ainsi qu’avec cet autre intellectuel qui avec d’autres mots raconte à peu près la même chose.
      De mon côté, je me demande seulement comment la pauvrette peut affirmer une telle ineptie : «le Coran il n’y a que de la haine là-dedans». Le reste de ses affirmations reposant sur un problème de papilles, ça ne vaut même pas qu’on s’y attarde. Comme on sait, des goûts et des couleurs on ne discute pas.
      Qu’il y ait de la haine dans ce livre, je suis disposé à le croire. Seulement avant de pouvoir l’affirmer il faudrait déjà que je le lise intégralement et le comprenne parfaitement. Mais dire qu’il n’y a que de la haine… et pas autre chose… là c’est du grand n’importe quoi. Alors je vois là au moins deux explications à son délire. Soit la gamine a lu intégralement le Coran… et à ce moment là je peux penser qu’elle ne comprend pas bien ce qu’elle lit. Soit elle ne connait pas bien le sens du mot «haine».

      1. Ce livre est à la fois soporifique (il endort plus vite que le chloroforme ) et criminogène : il incite dans de nombreux versets à tuer les juifs , chrétiens et mécréants (comme votre serviteur) (j’ ai lu plusieurs sourates avant de m’ endormir) .
        Entre les mains d’ analphabètes et de fondus du cerveau , nombreux dans le monde muzz , ce livre est une bombe !
        Dans la partie anodine du livre , il est souvent question de « rester dans le chemin de Allah » !
        Ainsi , dans la mesure où vous souffrez d’ insomnie , je vous conseille la lecture de ce livre , bon courage !

        1. Merci bien pour le conseil, mais je ne n’ai aucun problème d’insomnie. Là encore je peux dire que jusque là tout va bien.
          Mais au fait… dans quelle langue l’avez-vous lu ?
          Ah mais je regrette ! C’est d’une importance majeure ! 🙂

  9. En fait, il semblerait que le problème soit seulement dans la manière (ou le style, voire l’art) de dire la chose, ou les choses. Dans un cas ça passe, dans l’autre ça casse. Mais ça, ce n’est pas nouveau. Et hélas, l’élégance est quelque chose qui se perd.
    Cette lycéenne peut bien raconter tout ce qu’elle veut pour se justifier, mais en attendant elle n’est pas bien fûtée. Déjà, il ne faut pas être bien fûté pour croire qu’Instagram, Facedebouc et Compagnie seraient des outils au service de la démocratie, et de cette soi-disant liberté d’opinion, si ce n’est de la vérité. Le problème ici ce n’est pas ce que raconte cette gamine, ce n’est pas son opinion, ce n’est non plus pas de savoir s’il y a blasphème ou pas. Tout ça est tellement futile et dérisoire que ça ne devrait même pas nous intéresser, même pas nous faire réagir. En tous cas plus que ça ne vaut. Le problème ici ce sont plutôt ces réseaux dit sociaux qui servent avant tout à déconner, à se défouler, à raconter et montrer tout et n’importe quoi. Et ceci dans n’importe quel style.

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