Leopold KOHR, éloge de la petitesse

Quand vous avez atteint le bord de l’abysse, la seule choses qui ait du sens, c’est de reculer. Ayant soutenu que la taille modeste est une solution aux problèmes créés par la taille excessive pendant plus de quatre décennies, j’ai été traité d’excentrique dès le début des années 1940. Cela ne m’a jamais vraiment dérangé. La seule chose qui me faisait douter était que ce qui devait être fait, et pouvait être fait, serait également fait. La question n’est plus comment s’étendre, mais comment se contracter ; plus combien croître mais comment mettre des limites à la croissance. Mais quel est l’ordre de grandeur critique qui mène aux abus ? La réponse n’est pas bien compliquée à trouver. Il s’agit de la quantité de pouvoir qui empêche toutes représailles et assure ainsi l’impunité. Cela arrive chaque fois que le pouvoir persuade qu’il ne peut être remis en cause par accumulation de pouvoir plus grande que celle qu’il possède lui-même. Les petits enfants, sans pour autant perdre de leur charme et de leur innocence, font aux petites créatures ce qu’ils n’oseraient pas faire aux plus grandes. Ajoutons que le seul garde-fou pour ne pas pêcher n’est pas tant la stature morale que la peur de la punition, c’est-à-dire l’absence d’opportunité. Certains individus peuvent développer une extraordinaire volonté et rester dans le droit chemin, mais le simple fait que même ces êtres extraordinaires aient à mener de durs combats intérieurs face aux forces de l’opportunité montre le caractère élémentaire de ces dernières. Ainsi ce que Bernard Shaw a dit de la vertu d’une femme, à savoir qu’elle n’est qu’une question d’opportunités.

Dans une petite société, le seuil critique de pouvoir ne peut qu’être rarement atteint puisque la force de cohésion du groupe est facilement paralysée par les tendances centrifuges autorégulatrices portées par les individus. Dans les sociétés plus grandes, la pression du nombre peut devenir telle que les tendances à la compétition individuelle disparaissent et que le danger de la fusion sociale, portée à un stade critique, soit présent en permanence. Comme l’a montré l’Histoire, la fusion sociale peut atteindre un degré tel qu’aucune force de police ne serait en mesure de la gérer… à moins d’atteindre elles-mêmes un volume tel qu’en nous sauvant des atrocités commises par le peuple, elles les remplacent par leurs propres atrocités de police d’État. Cela ne laisse comme méthode fiable pour traiter la violence que l’établissement d’un système fondé sur des entités sociales de si petite taille que la cristallisation de puissance collective ne peut pas atteindre un stade critique. Si nous voulons éliminer le crime à Chicago, nous ne devons pas éduquer Chicago et le repeupler de membres de l’Armée du Salut ; nous devons éliminer les communautés de la taille de Chicago.

Napoléon ou Hitler furent d’abord agressifs uniquement envers ceux dont ils savaient pour triompher facilement. Mais chacune de leurs conquêtes augmenta leur pouvoir jusqu’à ce qu’ils soient si puissants qu’ils aient quelques raisons de croire qu’aucune alliance ne sera en mesure de les arrêter. Quant on voit où les partisans de l’unification nous ont menés, appliquons la théorie de la taille à l’Europe. Nous devons démanteler les nations pour une nouvelle fournée de petits États, l’Aragon, la Catalogne, la Bohème, la Moravie, la Slovaquie, la Macédoine, la Transylvanie, la Moldavie, la Bessarabie, et ainsi de suite. Un fait saute aux yeux, il n’y a rien d’artificiel dans cette nouvelle carte. Il s’agit en fait du paysage originel européen. Dans un monde composé de grands comme de petits États la guerre existera toujours. La violence et autres traits de caractères indésirables sont liés à la nature humaine. Au Moyen Age, il y avait quelque part en Europe une guerre déclarée presque chaque jour. Mais les guerres médiévales étaient de petites vagues jamais grosses au point de prendre les proportions d’une marée qui aurait recouvert le continent entier. Les problèmes de la violence ne disparaissent pas, ils sont juste réduits à des proportions supportables.

Leopold KOHR, L’effondrement des puissances (éditions RN 2018, 1ère édition 1957 : The Breakdown of Nations )

à lire sur notre blog biosphere :

4 mai 2019, De la limitation du pouvoir dans les grands groupes

28 novembre 2016, Leopold Kohr (1909-1994), précurseur de la décroissance

20 juillet 2016, À lire, The Breakdown of Nations (Leopold Kohr, 1957)

1 réflexion sur “Leopold KOHR, éloge de la petitesse”

  1. Tout le monde connait le slogan « Small is beautiful » .
    Si on dit que PETIT EST BEAU , on dit aussi que petit est mignon. Par exemple, quoi de plus mignon qu’un petit chat ? Mis à part une petite chatte, bien sûr. On va même jusqu’à affirmer que TOUT ce qui est petit est mignon, on dira alors que TOUS les petits chats sont mignons. Tout ce qui est petit est mignon et que tout ce qui est grand est couillon. Ben voyons. On dit également que tout ce qui est grand est charmant. Et là faudrait quand même savoir. Je vous laisse imaginer la gueule du Prince Charmant avec de grandes dents, un grand nez et de grandes oreilles. En tous cas il existe de mignonnes petites choses très charmantes et très belles, et en même temps. On dit aussi que tout ce qui est petit est gentil. On voit que ça marche toujours avec les chatons, avec les oreilles et les nez aussi. Qui n’a jamais été séduit par un gentil petit nez ? On dit que les gens qui ont un petit nez sont généralement gentils. Ceux qui ont un grand et/ou un gros nez, je ne sais pas.
    Bref, je crois plutôt qu’il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte. Parce qu’il existe aussi des tas d’affreuses petites choses, si ce n’est de petites choses affreuses, comme il existe tout plein tout plein de belles grandes choses. En tous cas, si c’est trop grand ça ne va pas, on voit bien que si c’est trop petit, non plus.
    C’est plutôt l’éloge de LA JUSTE MESURE qu’il convient de faire.
    Et ça c’est une vieille histoire. Bien avant Léopold, les Anciens avaient compris la sagesse de cette juste mesure, de ce juste milieu, certes pas toujours facile à trouver. Et s’il y a une chose qu’ils condamnaient particulièrement, une chose qu’ils associaient à la folie et qu’ils redoutaient comme la peste… cette chose c’était l’HUBRIS.
    Le mot « hubris » (ou hybris) est souvent traduit par « démesure », mot qui fait penser automatiquement au très grand, au démesuré. En fait l’hubris c’est la perte de la juste mesure, dans un sens comme dans l’autre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *