MALTHUS réfute avec rigueur les critiques

Malthus était bien conscient du fait que le principe de population soulevait de multiples objections et il a consacré la dernière partie de son Essai à réfuter un certain nombre de critiques. Pour ceux qui se refusent à lire son livre, il en proposait même un résumé. Il s’est révélé un homme de dialogue tout en sachant qu’avec un certain nombre d’interlocuteurs, la discussion n’avance pas à grand-chose : « La plupart des attaques contre mon essai sont moins des réfutations que des déclamations ou des injures qui ne méritent aucune réponse. »

Une majeure partie de l’Essai de 1803 est constituée de comparaisons ethnologiques sur près de 300 pages. Elles révèlent le grand sens de la relativité culturelle de Malthus et portent même un regard critique sur la colonisation : « On a remarqué constamment, que toutes les colonies nouvelles établies dans des pays salubres, où la place et la nourriture ne manquent point, ont fait des progrès rapides dans leur population… Si l’Amérique continue à croître en population, les indigènes seront toujours plus repoussés dans l’intérieur des terres, jusqu’à ce qu’enfin leur race vienne à s’éteindre…. Aussi longtemps que l’Europe continuera d’être assez barbare pour acheter des esclaves en Afrique, nous pouvons être sûrs que l’Afrique continuera d’être assez barbare pour lui en vendre. » Cependant l’idée générale de Malthus est toujours de démontrer de façon déductive son point de vue de départ, la population est tendanciellement en trop forte expansion par rapport aux ressources. Malthus utilise aussi les prémices des statistiques en regrettant qu’elles soient imparfaites : « On a commencé, il n’y a pas longtemps, à cultiver cette branche de la statistique ; et de telles recherches répandront sans doute du jour sur la structure interne du corps social. Mais on peut dire qu’à cet égard, la science est encore dans l’enfance. Nous n’avons que des données imparfaites sur le rapport de la mortalité des enfants chez les pauvres et chez les riches, les variations du prix réel du travail… (Essai tome 1 p.81) »

Il y a un autre domaine où Malthus est un précurseur. A l’aube du XIXe siècle, à une époque où l’école pour le peuple n’existait pas, il a émis l’idée que l’éducation était nécessaire. Mais ce qui est le plus extraordinaire dans sa démarche, c’est qu’il interprète le « croissez et multipliez-vous » de la bible en tant que philosophe de la nature bien qu’il soit statutairement un homme d’Église. Il était toujours à l’écoute des critiques, prêt à discuter, toute la dernière partie de son Essai le démontre : « J’ai éprouvé autant de regret que de surprise, en remarquant qu’un grand nombre des objections élevées contre les principes et les conséquences de l’Essai sur la population, venaient de personnes dont le caractère moral et religieux m’inspiraient un vrai respect. Je serai toujours prêt à effacer tout ce qui, dans mon ouvrage, paraîtra, à des juges compétents, avoir un effet contraire au but et nuire aux progrès de la vérité. Par déférence pour de tels juges, j’ai déjà fait disparaître les passages qui avaient le plus donné lieu à des objections. Mais avant ou après ces changements, tout lecteur équitable doit, je pense, reconnaître que l’objet pratique que l’auteur a eu en vue par dessus tout, est d’améliorer le sort et d’augmenter le bonheur des classes inférieures de la société. »

Pour conclure, il semble qu’une considération sérieuse de la situation mondiale actuelle ne peut que ramener Malthus sur le devant de la scène. La course poursuite entre la population humaine et l’état des ressources naturelles s’accélère. La situation géopolitique mondiale montre l’émergence croissante de tensions et de risques de rupture. Jusqu’ici l’humanité semble s’en sortir grâce à l’organisation de grandes conférences internationales et sa capacité apparente de s’adapter, mais cela ne peut se faire de façon durable qu’en respectant les réalités biophysiques de la planète. Imaginons que Malthus revienne sur terre. La guerre, la famine, la pauvreté y règnent encore. L’inégalité, l’oppression, l’ignorance sont toujours le lot de l’espèce humaine. Malthus pensera qu’il a eu raison. Fin 2017, 815 millions de personnes se couchent le ventre vide ! Comment fermer les yeux plus longtemps sur la misère croissante dans des zones hyperpeuplées et toujours prisonnières du dilemme malthusien population/subsistances ? Ne disons rien des plus aveugles qui jurent qu’aucun problème ne se pose, ne s’est jamais posé, ne se posera jamais en Afrique ou dans les bidonvilles. Pessimiste, Malthus ne s’abandonnait pas à la fatalité ; il cherchait les moyens d’éviter la catastrophe.

Notre série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

29 août 2020, MALTHUS, un religieux en dehors du dogme (10/13)

30 août 2020, MALTHUS réfute avec rigueur les critiques (11/13)

Partagez ...

6 réflexions sur “MALTHUS réfute avec rigueur les critiques”

  1. – « tout lecteur équitable doit, je pense, reconnaître que l’objet pratique que l’auteur a eu en vue par dessus tout, est d’améliorer le sort et d’augmenter le bonheur des classes inférieures de la société. » (Malthus)

    Sans remettre en question la sincérité de l’auteur, sa volonté de dialogue etc. hélas « l’enfer est pavé de bonnes intentions. »

    1. Didier BARTHES

      Biosphère a raison d’insister sur cet aspect, il faut lire Malthus (la plupart de ceux qui le critiquent ne connaissent rien d’autre que le titre de son livre)
      Malthus passe beaucoup de temps à répondre avec beaucoup d’intelligence aux reproches qui lui sont fait, cela m’a beaucoup marqué

  2. La destruction de la faune et flore / forêts , la réduction de l’ espace vital , la betonisation pour construire des cages à lapins pour lapinistes ou migrants me préoccupent autrement que la disparition par la faim ou la maladie de bipèdes avec lesquels je n’ ai absolument rien en commun et qui n’ aspirent qu’ à venir m’ envahir et m’ imposer leurs coutumes à terme (court) car ne pouvant plus absorber leur trop plein démographique
    Que dame nature leur soit rude !!!!
    Malthus voulait éviter la catastrophe humanitaire, la belle affaire : je la souhaite au contraire au 1/3 monde car cela donnera une leçon si cuisante que les bisounours de type Rhabi / Cheynet etc et leurs frères en humanité du 1/3 monde ne seront plus enclins à oublier .😎

    1. Une nouvelle fois, ces «arguments» d’une extrême rigueur (et/ou vigueur) vont certainement participer à réhabiliter Malthus, ils vont nous aider à mieux comprendre la pensée complexe de ce grand incompris, ce précurseur, en avance sur son temps etc. J’imagine que Biosphère en sera ravi 🙂
      Je suggère que le titre de membre d’honneur du blog Biosphère soit décerné à notre malthusien autoproclamé, MARCEL. Misère misère !

  3. Si Malthus était un homme de dialogue, toujours à l’écoute des critiques, prêt à discuter etc. autrement dit si Malthus n’avait rien d’un dogmatique, qu’en est-il de ceux qui s’en réfèrent ?

  4. Il est intéressant de noter que communistes et catholiques ont montré le même dogmatisme envers le malthusianisme :
    « Dès 1931, je soulignais l’urgence de freiner la population au Nord-Vietnam… mais de 1931 à 1971, 40 années ont été perdues, pendant lesquelles l’explosion démographique a pris des proportions compromettant l’avenir même de l’humanité. Quarante années pendant lesquelles communistes et catholiques ont rejeté l’idée même du néomalthusianisme.  »
    René Dumont (L’utopie ou la mort, 1ère édition 1973, réédition août 2020 au Seuil)

Les commentaires sont fermés.