mécanismes d’un effondrement économique rapide

L’effondrement d’une civilisation peut être très rapide. En effet une société complexe repose sur des enchaînements qui agissent à la hausse comme à la baisse. C’est ce que les spécialistes appellent les rétroactions qui peuvent être très néfastes quand elles sont « positives ». Par exemple, comme l’eau absorbe beaucoup plus le rayonnement solaire qu’un glacier qui réfléchit la lumière, la fonte des banquises va contribuer à réchauffer l’atmosphère davantage. La rétroaction ou feedback est, au sens large, l’action en retour d’un effet sur le dispositif qui lui a donné naissance. Elle est positive quand elle amplifie le phénomène. En termes moins techniques, on peut parler d’effet boule de neige. Les mécanismes d’emballement économique sont nombreux, en voici quelques-uns.

Dans une société de croissance, le multiplicateur de revenu explique en partie la phase d’expansion du cycle, mais aussi la crise. Tout revenu supplémentaire, par exemple l’installation d’une entreprise dans une zone industrielle, induit grâce à la consommation des salariés arrivants d’autres revenus qui à leur tour vont aussi être dépensés, d’où un revenu total distribué qui dépasse largement le revenu initial. Mais si l’entreprise fait faillite ou se délocalise, d’autres entreprises seront touchées par l’effet multiplicateur et la contraction de l’activité sera plus grande qu’à l’origine. Au niveau financier, le mécanisme est similaire. Lorsque l’économie ralentit, la probabilité d’un remboursement des prêts accordés diminue, entraînant des défauts de paiement et des pertes d’emplois, donc moins de prêts accordés et moins d’argent en circulation. Ce processus s’auto-alimente, et une fois lancé il est très difficile de l’arrêter. Ainsi de la crise des subprimes.

L’économie est aussi très dépendante de la disponibilité des ressources naturelles, en particulier de l’énergie fossile. La tension de l’offre et de la demande provoque une volatilité des prix des carburants. La contraction de l’activité qui en découle entraîne à son tour une chute de la demande, donc une baisse des prix des hydrocarbures. La croissance peut reprendre, mais l’offre de pétrole peine à répondre à la demande, les prix repartent à la hausse, d’où une nouvelle crise. Ce cycle se poursuit, mais à chaque fois la reprise est plus courte et la rechute plus rude. Nous en sommes là, alors que la production mondiale de pétrole forme un plateau ondulant qui atteint son maximum probable, 90 millions de barils par jour. Rappelons l’analyse de Jean-Marc Jancovici : « Si demain nous n’avions plus de pétrole, ni gaz, ni charbon, ce n’est pas 4 % du PIB que nous perdrions (la place de l’énergie dans le PIB), mais près de 99 %. » D’autres analystes comme Richard Heinberg lient énergie et disponibilité des autres ressources : « Lorsque l’énergie commence à se raréfier, cela déclenche un processus d’épuisement qui s’auto-alimente : l’extraction des métaux devient plus onéreuse, rendant la production d’énergie plus coûteuse, etc. »

L’économie verte ne permet pas d’échapper aux rétroactions positives. Par exemple améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments, c’est participer à la croissance économique du pays et aux nécessaires économies d’énergie. Mais en période de récession économique, les revenus des ménages et de l’Etat diminuent, rendant improbable le financement de l’investissement nécessaire. Les maisons se délabrent, l’argent ne circule plus, l’économie s’enfonce dans la crise. Ces mécanismes d’effondrement seront nécessairement amplifiés par le fait de la division exacerbée du travail. Chacun de nous est dépendant d’une suite de travaux parcellaires de plus en plus éloignés de notre lieu de vie et nécessitant une énergie fossile de plus en plus importante. Mon emploi dépend d’une entreprise qui dépend d’un groupe qui dépend d’un fonds de pension qui gère le capital retraite d’une multitude de salariés, etc. Nous ne maîtrisons plus la chaîne de la spécialisation des tâches, rendant chaque individu complètement dépendant de la bonne marche de la société. Qu’il n’y ait plus de ceintures vivrières autour des villes, que presque personne ne sache produire le nécessaire, que de moins en moins d’artisans produisent avec des ressources locales, tout cela semble secondaire. Mais en cas de récession économique, nous nous rendrons compte de la fragilité extrême de l’organisation actuelle.

Si un pays tente de se protéger en relocalisant le travail, en achetant français par exemple, il s’ensuit obligatoirement des mesures de rétorsion des autres pays, d’où une contraction du commerce mondial qui est pourtant un facteur important de la croissance actuelle. La Grande dépression qui a suivi le krach boursier de 1929 n’a pu se résoudre que par l’irruption d’une guerre mondiale. Etant donné l’incohérence de la diplomatie mondiale actuelle, les blocages énergétique qui s’annoncent et les effets en chaîne que nous venons de décrire, les perspectives ne sont pas meilleures.

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