Mumford, l’embrigadement technologique

Les transformations de l’homme de Lewis Mumford (1956) : « L’idéologie mécanique, par un processus d’embrigadement systématique ayant pour moteur le profit, a poussé plus loin les victoires matérielles, en même temps que l’uniformité contraignante, de la civilisation. La finalité, séparée de tout contexte organique et humain, s’incarnait dans la machine et dans la collectivité mécanisée. En un sens, le nouveau Monde ne faisait que reprendre et élargir le processus d’embrigadement qui était né de la civilisation elle-même. L’ordre et la tactique de la phalange sumérienne, c’est-à-dire l’idée de concevoir l’armée comme une machine composée d’éléments spécialisés, solidaires et répondant à une seul centre de commandement avait créé un modèle qui pouvait être appliqué à d’autres organisations. A l’intérieur des nouvelles organisations mécaniques du Nouveau Monde, l’armée, le bureau de comptabilité, l’usine, le succès reposait sur l’aptitude à rassembler en une machine efficace des parties uniformes, interchangeables.

Plutôt que d’établir une relation riche de sens avec la nature pour obtenir son pain quotidien, l’homme s’est condamné à une vie de bien-être sans effort, pour peu qu’il se contente des produits et  des substituts fournis par la machine. Déjà en Amérique, de par sa sujétion à l’automobile, l’homme a commencé à perdre l’usage de ses jambes. Les mères américaines sont désormais encouragées par de nombreux médecins à ne pas allaiter leurs nouveau-nés. Le destin final de l’homme posthistorique est de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule autopropulsée, voyageant à la vitesse maximale et ayant éliminé toute forme spontanée de vie de l’esprit. Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, maintenu à température constante, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, toute rébellion se trouve ramenée à la norme par des hypnotiques et des sédatifs. De l’incubateur à l’incinérateur, tous les problèmes du développement humain seront réglés. Considérons un pilote d’avion supersonique. Voici le nouvel homme mécanique, avec tout son harnachement, hermétiquement isolé de l’extérieur, sa combinaison chauffée électriquement, son casque à oxygène, monstrueux animal squameux ressemblant plus à une fourmi géante qu’à un primate. Peut-on appeler cela une vie ? Non. C’est un coma mécaniquement assisté. »

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1 réflexion sur “Mumford, l’embrigadement technologique”

  1. Peut-on appeler cela une vie ? Non. C’est un coma mécaniquement assisté. »
    tous tellement semblable
    waouh, c’est tellement d’actualité.

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