post-covid, pour une planification écologique

Une planification socio-écologique paraît incontournable après cette période de déconfinement. Il s’agit de déterminer politiquement les secteurs d’activité qui doivent être supprimés, réorientés ou soutenus. Il s’agit de mettre en place une orientation de l’activité productive qui soit plus impérative que la planification indicative mise en place par la France après 1945, mais moins autoritaire que la planification à la soviétique. Voici quatre approches pour accompagner notre réflexion collective au-delà de l’écume du court terme.

Histoire de la planification : En 1914 Walter Rathenau, dirigeant de l’entreprise d’électronique AEG, soumit au ministre de la guerre un plan visant à remplacer les matières premières importées et à enregistrer les stocks existants, plan immédiatement mis en œuvre par Rathernau lui-même. Des campagnes de substitution des produits importés furent lancées auprès du public. Après son départ du ministère, en mars 1915, Rathenau exposa dans une conférence cette coopération inédite entre les entreprises et le gouvernement, dans un système décentralisé de sociétés de guerre créées dans tous les secteurs de l’économie, et qu’il appela la « planification ». Sa conférence eut un retentissement mondial. L’Américain Raymond Moley, principal inspirateur du New Deal de Franklin Roosevelt, considéra qu’avec Le Capital, de Karl Marx, aucun autre texte économique n’avait eu plus d’influence sur le monde. Il avait inspiré Wilson et son War Industries Board dès 1917, puis Lénine, Roosevelt en 1933, avant Monnet et de Gaulle en 1945. Aujourd’hui la planification est d’autant plus impérieuse que l’Europe est particulièrement vulnérable à la diminution des ressources d’énergie fossiles et autres matières premières. Une planification plus ou moins impérative doit mettre en place une coopération européenne dans des secteurs clés, décisifs aujourd’hui pour l’emploi et le climat, par exemple les transports, l’énergie et les réseaux. Notons que d’un point de vue historique, le covid-19 n’est qu’une péripétie. Mais cet épisode s’inscrit dans un contexte largement défavorable à une politique croissanciste. Outre le problème central du changement climatique et du déclin de la biodiversité, il apparaît dans un système à bout de souffle, victime (et responsable) de l’épuisement progressif des ressources naturelles tant non renouvelables que renouvelables, ce qui rend illusoire toute velléité de relance économique non planifiée selon des critères socio-écologiques.

Planification impérative ou équilibre automatique : Dans les années 1930, les pays socialistes ont mis en place des plans impératifs pour cinq ans qui organisaient toute la vie économique, mais ce système s’est effondré avec la chute du communisme ; ces pays sont devenus « en transition » vers le libéralisme. Une planification centralisée est inopérante dans une société complexe, mais ce n’est pas synonyme de victoire du marché. Le système libéral est un mode de régulation qui sert à échanger de façon décentralisée des informations sur les préférences de chacun par l’intermédiaire de la variation des prix : la loi de l’offre et de la demande déterminerait donc de façon automatique ce qu’il faut produire et consommer. Cependant la montée croissante des pénuries (forêts, eau, énergie, terres cultivables…) qui résulte de l’imprévoyance du marché donne de nouvelles perspectives à une planification prospective : quand il devient plus facile de déterminer les choix fondamentaux, quand la société prend conscience des nécessaires objectifs écologiques, alors se détermine les moyens de gérer l’avenir même si c’est de façon approximative. L’État aurait du imposer depuis quelques années déjà les choix d’un retour à l’équilibre entre l’activité humaine et les possibilités de la Biosphère. Au niveau institutionnel, constitutionnaliser une règle verte (2016, Le programme de la France insoumise, L’avenir en commun, 2016) est un bon plan : « Ne pas prélever sur la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer ni produire plus que ce qu’elle peut supporter. »

Une planification de la frugalité : L’idée de planifier une politique de décroissance des consommations de matières premières et d’énergie peut choquer, tant nous sommes habitués aux discours inverses. Mais un tel point de vue recouvre néanmoins un principe de réalité incontournable. Personne ne souhaite aller vers une société de privation et d’abstinence, mais nous n’avons pas d’autre choix que de mettre en place des normes, des réglementations, des instruments fiscaux qui concourront à la modération des productions, des comportements et des consommations. J’entends déjà les cris d’orfraie : c’est une révolution ! Eh bien, oui ! Nous sommes, de fait, engagés dans une révolution, planétaire de surcroît. Qui peut imaginer que le défi écologique pourra se relever à la marge ? Si nous n’opérons pas de manière planifiée, à quoi ferons-nous appel ? Au marché, dont on connaît le peu de cas qu’il fait de l’intérêt général si on le laisse jouer librement ? A la vertu de l’humanité qui, comme chacun le sait, présente quelques fragilités ? Comme toutes les nations industrialisées, la France participe à l’origine du mal. Il est symptomatique de cette société productiviste et consumériste qu’il s’agit de refonder. Les gens veulent bien accomplir des efforts, beaucoup ont parfaitement saisi les enjeux et s’affirment prêts à réviser profondément leurs modes de vie. Ils savent que le chemin ne sera pas aisé, mais ils ne veulent pas s’engager isolément. Pour avoir le sentiment que leur action individuellement à quelque chose, ils ont besoin qu’elle s’insère dans une dynamique collective. On ne peut leur en tenir rigueur, l’effort doit être partagé. La société à venir devra mettre fin à la surenchère, choisir ce qui doit continuer à croître et ce qui doit commencer à décroître : moins de biens, plus de liens ! Si nous laissons perdurer la situation actuelle, nous risquons d’entrer dans une société de privation, avec ses systèmes de quotas, ses cartes de rationnement et tout ce que cela peut compter d’atteintes aux libertés. Le meilleur moyen de s’y opposer, consiste à mettre en place sans plus tarder une société de modération.

Si seulement l’Amérique pouvait être la Chine. Rien qu’une journée ! Les dirigeants chinois possèdent la faculté de couper court à tous les intérêts particuliers, à tous les obstacles bureaucratiques, à toutes les craintes de répercussions électorales, pour simplement décréter des changements radicaux dans les prix, les règlements, les normes, l’éducation et l’infrastructure. C’est un atout de poids quand il s’agit de réaliser un changement aussi considérable qu’une révolution verte, où vous êtes confrontés à des intérêts acquis, enracinés, grassement financés et fortement retranchés, où vous devez motiver des opinions publiques pour qu’elles acceptent des sacrifices… Un matin de fin 2007, les commerçants chinois se sont réveillés en apprenant que le Conseil d’Etat venait d’annoncer que tous les supermarchés, toutes les boutiques, auraient interdiction de distribuer gratuitement des sacs en plastique. Et le tour était joué. L’Amérique a entamé en 1973 une procédure de retrait des carburants comportant du plomb, et ce n’est qu’en 1995 que l’on n’a plus vendu sur le sol américain que de l’essence sans plomb. La Chine a décidé d’adopter le sans-plomb en 1998 ; la nouvelle norme a été appliquée partiellement à Pékin en 1999, et, dès 2000, toute l’essence vendue sur le territoire national était sans plomb. (in La Terre perd la boule de Thomas L.Friedman)

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5 réflexions sur “post-covid, pour une planification écologique”

  1. Ecolomaniak

    J’interviens pour ainsi dire jamais mais, là, j’HALLUCINE !!…j’ai pris le temps de faire une simulation sur le site Air France… Pas de problème…M. le client : nous vous proposons un billet dés vendredi 15 mai au départ de BORDEAUX (BOD) sur le vol AF 7627 à 11 h 50 et arrive à ROISSY à 13 h 10…pour le prix avantageux de 69 € !…
    Le suis stupéfait car j’avais lu la déclaration du ministre de l’Economie (Bruno Le Maire) le 4 mai dernier qui affirmait sur France Inter que « quand on peut faire le trajet en train en moins de 2h30, l’avion ne se justifie pas. Et non ça ne doit pas être une mesure transitoire, ça doit être une mesure définitive. Parce que nous devons changer nos modes de transport. »
    Pour moi, chers/es amis/es ce n’est pas cela le « Monde d’après » !…?? Cela rejoint mes craintes très vives.

  2. Une planification ne peut se rapporter qu’à un projet. Or, quel est le projet ici ? Désolé mais moi je n’en vois pas. On pourra me dire que c’est le chemin qui compte, pas forcément la destination, que l’essentiel c’est d’avancer, dans la bonne direction. «Explique-moi, Papa c’est quand qu’on va où?» (Renaud). C’est de suite, alors en marche !
    Faute de véritable projet de société, c’est à dire faute d’avoir pu dessiner les plans de cette Cité ou société idéale, comme l’ont fait Platon (La République) ou Thomas More (Utopia), et par conséquent faute d’avoir pu ensuite le «vendre», en faire la promotion, la pub, afin que les fameux citoyens la désirent profondément, cette Utopia, on peut toujours rêver… faute de tout ça, on en est donc réduit à déclarer qu’ «il s’agit de déterminer politiquement les secteurs d’activité qui doivent être supprimés, réorientés ou soutenus. [etc.] »
    Supprimer, réorienter ou soutenir certains secteurs d’activités, voilà donc ce qui devrait faire office de projet. Moi ça me va, disons que c’est un bon début. Oui mais, comment vivront les gens dans ce nouveau monde, citoyens ou pas, libres ou esclaves, malheureux ou heureux, vraiment ou croyant seulement l’être ? Là on ne sait pas, on verra tout ça après. On a toutefois quelques idées en la manière. Comme il n’est pas question non plus de reproduire les erreurs du passé, d’un côté de revivre ces fumeuses Trente Glorieuses (Trente Piteuses) et de l’autre de sombrer dans le Communisme (l’Horreur ! alors imaginez donc l’Anarchisme !) on partira donc du principe que la juste mesure se situe quelque part entre les deux. Ainsi «il s’agit de mettre en place une orientation de l’activité productive qui soit plus impérative que la planification indicative mise en place par la France après 1945, mais moins autoritaire que la planification à la soviétique.» Nous voilà donc bien avancés.

  3. Didier BARTHES

    Pour la Chine, je serais plus réticent, car si cette capacité à imposer à tous de nouvelles règles marque une certaine efficacité (parfois, pas toujours) elle peut aussi se retourner contre ce qui nous semble souhaitable. Si le pouvoir chinois décide de relancer la croissance en polluant sans entrave, il le fera aussi et les citoyens n’auront rien à dire, d’ailleurs dans les faits la Chine pollue beaucoup, donc gardons quand même quelque intérêt pour la démocratie (et pour d’autres raisons aussi que l’écologie).
    Pour l’essence sans plomb, remarquons que si les chinois ont été les plus rapides, ce sont quand même les américains qui ont appliqué la mesure les premiers.

    1. Ce n’est pas absolument par souci écologique qu’on a supprimé le plomb dans l’essence. Ce n’est encore une fois que la recherche de toujours plus. Des progrès ont été faits dans le de raffinage de l’essence, afin d’augmenter l’indice d’octane, les sièges de soupapes autrefois en fonte sont désormais en acier, donc plus résistants. Le plomb est donc devenu tout simplement inutile. D’autre part le plomb est incompatible avec les pots catalytiques.
      Ceci dit, ni la Chine ni l’Amérique ne peuvent être pris comme modèles. D’un côté c’est «ferme la !», de l’autre «c’est cause toujours !» Dans les deux c’est «marche ou crève !» Ces deux ne rêvent que de grandeur, de puissance, de toujours plus. La démesure ne leur fait pas peur, au contraire. Partant de là je ne vois pas ce qu’ils pourraient nous inspirer de bon.

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