pour casser le cercle vicieux agriculture-surpopulation

Connaître la pénurie alimentaire ou mourir de faim est la résultante d’une double causalité, l’évolution de la population et la possibilité de se nourrir. Or il y a profusion de livres sur l’agriculture et une absence extraordinaire d’analyse démographique. Ainsi des titres récents : « Nourrir l’humanité », « Entre faim de terres et appétit d’espace », « La fin des terres, comment mangerons-nous demain », « Famine au Sud, malbouffe au Nord, comment le bio peut nous sauver », «  Et si l’agriculture sauvait l’Afrique ? », « Vers l’autonomie alimentaire », « Développement, alimentation, environnement : changer l’agriculture », etc. Si l’influence de la surpopulation est mentionnée, ce n’est que marginalement. Ainsi Hugues Stoeckel qui lui consacre seulement une page dans son livre, « La faim du monde1 ». Ainsi Walden Bello, qui expédie Malthus en quelques lignes ambiguës dans son introduction : « On peut critiquer l’extrême pessimisme de Malthus et de beaucoup de ses disciples actuels, mais il est difficile de récuser leur mise en garde »2.

La problématique malthusienne n’intéresse ni les analystes, ni les médias, ni en conséquence les mouvements politiques. La loi répressive de 1920, interdisant aussi bien l’avortement que la contraception, a été votée aussi bien par Maurice Barrès (nationaliste) qu’Edouard Herriot (radical-socialiste), Marc Sangnier (chrétien-démocrate) ou Robert Schuman (catholique). Le congrès du parti communiste en 1956 l’affirme : « Le néomalthusianisme, conception ultra réactionnaire, remise à la mode par les idéologues de l’impérialisme américain, est une arme aux mains de la bourgeoisie pour détourner les travailleurs de la lutte pour les revendications immédiates, pour le pain, pour le socialisme. »3 Quand Le Monde ou Le Figaro parle aujourd’hui de la population française, c’est pour se féliciter de la reprise de la fécondité. Le président Nicolas Sarkozy ou le président François Hollande restent partisans des allocations familiales, soutenant les familles nombreuses. Droite et gauche ont le même discours. Mais la droite reste la plus virulente. Le présidentiable américain Mitt Romney voulait supprimer le « Title X Family Planning« , programme ayant pour objectif d’aider ceux qui le souhaitent à contrôler leur fécondité. Paradoxalement cet unanimisme touche aussi la revue mensuelle La Décroissance ou même le Parti Pour La Décroissance (PPLD). Ils jugent que le problème n’est pas le nombre de personnes sur terre mais le nombre d’automobiles.

La régulation de la population humaine est mal perçue par les élites qui veulent nous gouverner. Les malthusiens, en faveur d’une limitation des naissances, sont donc bien isolés. Rares sont les pays comme la Chine ou l’Iran qui accordent de l’importance au risque de surpopulation. Pourtant la population mondiale augmente en moyenne de un milliard de personnes tous les 12 ans. Ce n’est pas rien. Car tout être vivant a besoin pour vivre d’un certain espace où trouver assez de nourriture pour assurer sa survie et celle de sa descendance. La réalité semble incontournable. Aucune mesure susceptible de protéger notre environnement ne sera efficace s’il n’y a pas au départ une interrogation sur les limites de l’expansion de l’homme sur notre planète. Aucune espèce biologique, y compris homo sapiens, ne peut être dissociée du contexte naturel qui l’entoure. Lorsque le territoire s’appauvrit, il va falloir en changer ou l’agrandir aux dépens des autres. L’histoire de l’homme c’est aussi une quête incessante de nouveaux territoires. C’est aussi une succession de famines et de guerres, la régulation se fait de toute façon d’une manière ou d’une autre.

La révolution agricole au XIXe siècle nous a fait croire temporairement à l’abondance alimentaire. Mais comme l’exprime Albert Howard en 1940 dans son Testament agricole4 : « Des engrais artificiels sont largement utilisés, ce que l’on pourrait appeler la mentalité NPK (azote, phosphore, potassium). On fait appel à la science agronomique pour aider à la production. Mais les engrais minéraux et les machines sont impuissants à maintenir un équilibre entre les phénomènes de croissance et ceux de dégradation. Les engrais artificiels mènent infailliblement à une alimentation artificielle, à des animaux artificiels et finalement à des hommes et des femmes artificiels. Dans les années à venir, les engrais chimiques seront considérés comme l’une des plus grandes stupidités de l’ère industrielle… » De plus, sans maîtrise de la fécondité, il n’y a pas d’agriculture durable.

Dans son introduction à Essai sur le principe de population5 de Thomas Robert Malthus, Jean Paul Maréchal va à l’essentiel : «  Si l’on pense que la substance de l’Essai réside dans l’avertissement que la Terre constitue un espace clos et un fonds borné, alors Malthus précède d’un siècle et demi le Club de Rome et ses courbes exponentielles. La catastrophe démographique n’est pas survenue, non pas parce que la Terre pourrait nourrir n’importe quelle population, mais parce que, jusqu’à présent, le développement économique a pu suivre la croissance des besoins. » Aujourd’hui le constat est cruel. Notre expansion butte sur la double limite de l’épuisement des ressources naturelles et des capacités de régénération du milieu. Le principe de population resurgit dans l’air, dans l’eau et dans les sols. Tout écologiste se doit de rendre hommage à Malthus sur ce point, il avait vu loin. Au moment où l’homme met en péril les conditions de sa propre survie, le souvenir de Malthus nous rappelle la nécessité d’une pensée des limites. Car la population ne peut croître au delà des ressources alimentaires. La « loi de Malthus » exprimait cette impossibilité : « Lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doubler tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon une progression géométrique… Les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l’industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique… Pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu’à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès… Si nous laissons la population s’accroître trop rapidement, nous mourons misérablement, en proie à la pauvreté et aux maladies contagieuses. »

Pour éviter guerres, épidémies et famines, Malthus préconisait la contrainte morale, c’est-à-dire l’abstinence du mariage jointe à la chasteté. Ce message a été développé de façon plus moderne à la fin du XIXe siècle par les néo-malthusiens. L’action de Paul ROBIN (1837-1912) mériterait d’être enseignée dans toutes les écoles. En 1896 le Dr Jacques Bertillon fondait l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française. La même année Paul Robin fonde au contraire la Ligue de la régénération humaine dont la devise sera « bonne naissance-éducation intégrale ». Cette association se propose de « répandre les notions exactes de science physiologique et sociale permettant aux parents d’apprécier les cas où ils devront se montrer prudents quant au nombre de leurs enfants, et assurant, sous ce rapport, leur liberté et surtout celle de la femme ». Un centre de consultation et de vente de produits anticonceptionnels est ouvert à Paris par Paul Robin en 1899. Le Planning familial, le Mouvement de libération des femmes  (MLF) et le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) doivent beaucoup à Paul Robin.

Malheureusement l’arrivée de la première guerre mondiale met un terme au néo-malthusianisme. La propagande antinataliste est alors considérée comme une trahison, des lois condamnant la contraception et l’avortement sont votées en 1920. Le nationalisme (plus de soldats), l’ordre moral (religion nataliste) et l’exigence économique (davantage d’ouvriers, moins de revendications) l’ont emporté. Il faudra attendre les premières préoccupations écologistes pour que la problématique du nombre d’hommes refasse surface. L’idée d’écrire le livre La planète au pillage6 est venue à Fairfield Osborn dès la fin de la seconde guerre mondiale. Il lui semblait que l’humanité se trouvait engagée non pas en un, mais en deux conflits : «  Cette autre guerre mondiale grosse d’un désastre final pire même que celui qui pourrait provenir d’un abus de la bombe atomique. Cette autre guerre, c’est celle de l’homme contre la nature. » Son diagnostic reste toujours vrai : « C’est chose étonnante que de voir combien il est rare de trouver une seule personne bien au fait de la destruction accélérée que nous infligeons sans arrêt aux sources même de notre vie. Par ailleurs, les rares esprits qui s’en rendent compte ne voient pas en général le lien indivisible entre ce fatal processus et les exigences irrésistibles d’une population humaine sans cesse en augmentation. »

Ce n’est que dans les années 1970 que la problématique démographique se popularise avec La bombe P de Paul Ehrlich7. Les mesures à prendre sont précises, par exemple : « Un bureau de la Population et de l’Environnement devrait être créé pour apprécier le niveau de peuplement optimal, et préconiser les mesures permettant d’y arriver. Ce BPE devrait coordonner politique démographique, protection de l’environnement et gestion des ressources. » Le rapport du club de Rome en 1972 ne fait que confirmer statistiquement les craintes de Paul Ehrlich sur le décalage qui existe entre évolution exponentielle de la démographie humaine et possibilités finies de la planète. Les néomalthusiens savent qu’un jour ou l’autre la nature leur donnera raison. La philosophie générale de Malthus et surtout celle des néo-malthusiens, qui consiste à nous responsabiliser sur la procréation dans le but d’assurer une plus grande qualité de vie à chaque génération, garde toute sa pertinence. Avec le pic pétrolier et le réchauffement climatique, voici des éléments qui renforcent l’incontournable réflexion sur les bornes que le milieu, la nature, la biosphère, finissent par opposer à l’expansion indéfinie de toute espèce vivante. Il n’y a pas un seul problème environnemental qui ne pourrait être plus facilement résolu avec une population moindre.

Pourtant la volonté de croissance économique et les errements idéologiques continuent d’occulter les prises de conscience. Le fait d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants est considéré comme une affaire strictement privée, dans laquelle les décisions sont prises sans aucune considération des conséquences globales dans le temps et dans l’espace. La plupart des activités requièrent l’obtention d’un permis ou la présentation d’un certain nombre de garanties, pas la procréation ! Mais plus nous attendrons pour faire face à la pression démographique, plus la régulation sera douloureuse.

1. La faim du monde (L’humanité au bord d’une famine globale) (édition Max Milo, 2012) : Agir sur la démographie p 267

2. La fabrique de la famine (Editions carnetsnord, 2012)

3. Le poids du nombre de Georges Minois (éditions Perrin, 2011)

4. Testament agricole d’Albert Howard  (éditions Dangles en langue française, 2010 ; première édition en 1940).

5. Essai sur le principe de population de Malthus (éditions Flammarion, 1992 ; première  édition en 1798)

6. La planète au pillage de Fairfield Osborn (Actes  sud, 2008 ; première édition en 1948)

7. La bombe P de Paul Ehrlich (Fayard, les amis de la Terre, 1972 ; première édition en 1971)

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2 réflexions sur “pour casser le cercle vicieux agriculture-surpopulation”

  1. Comique de répétition, peut-être?
    « Rares sont les pays comme la Chine ou l’Iran qui accordent de l’importance […] »
    On a les modèles que l’on peut…

  2. Certains zozos gauchobobos pseudo ecolos à la Ziegler et la branche onusienne qu’ il dirige , vont prétendre que dame nature peut nourrir 12 milliards d’ habitants sans sourciller .
    Mieux encore, certains décroissants trop longtemps restés sous un soleil ardent affirment que le problème ne réside pas dans l’ accroissement de la population mais dans la mauvaise répartition des richesses .

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