Pour réduire notre espace, pas de divorce ou pas d’enfant

Autrefois en France la fratrie dormait dans la même pièce, parfois même en partageant avec les parents. Et puis la génération des Trente Glorieuses donna une chambre à chaque enfant. D’un point de vue écologique, l’emprise territoriale des logements s’accroissait. Notons que le système libéral va au bout de sa logique, éclatement total de la cellule familiale et envahissement de l’espace. Cette évolution n’ayant pas de limite, la multiplication des divorces donna à chaque enfant deux chambres, une chez papa et l’autre chez maman. Aujourd’hui on va officialiser cet état de fait avec une loi relative à l’autorité parentale. L’article 7 spécifie : « La résidence de l’enfant est fixée au domicile de chacun des parents. » Quels sont les argumentations en présence du point de vue de l’intérêt de l’enfant ? Maurice Berger*, chef de service en pédopsychiatrie, est totalement opposé à Françoise de Singly**, sociologue.

Maurice Berger : Le lobbying des associations de pères va entraîner un désastre au niveau de l’enfance dans notre pays.

Françoise de Singly : La proposition de loi sur « l’autorité parentale et l’intérêt de l’enfant » déclenche une offensive contre le père éducateur. Lorsque la loi sur le divorce par consentement mutuel avait été votée en 1975, la question du père n’avait pas été posée. Il y avait une évidence partagée : la mère est l’éducatrice principale, voire unique de l’enfant. Le père était passé à la trappe.

Maurice Berger : Ce projet prônant une relation de l’enfant « équilibrée et régulière avec ses deux parents » ignore que le premier besoin d’un enfant petit est de bénéficier d’un lien principal avec une personne stable, unique, que l’on nomme figure d’attachement sécurisante, et d’une stabilité des lieux.

Françoise de Singly : La théorie de l’attachement n’a jamais affirmé que l’enfant ne pouvait s’attacher qu’à une seule personne, qu’il ne devait avoir qu’une seule personne de référence. Pour la pensée traditionnelle  sur la famille, un bon père est un père « absent ». La mère pour l’enfant dans la vie quotidienne, le père, de loin, pour de grandes décisions. Telle est la division du travail défendue par les attaquants de la résidence alternée.

Maurice Berger : Plusieurs recherches montrent que la personne la plus sécurisante pour l’enfant petit est le plus souvent la mère. La résidence alternée a très souvent un impact nocif sur les enfants de moins de 6 ans et crée des troubles affectifs que nous ne savons pas traiter.

Françoise de Singly : Avec la montée progressive des pères éducateurs dans la vie quotidienne, la résidence alternée devient une revendication pour conserver un rôle important. Puisque l’enfant a besoin de ses parents, alors il a le droit d’avoir deux « chez nous ». Il est « chez nous » au domicile de sa mère, il est « chez nous » au domicile de son père. C’est une preuve de la stabilité de son histoire personnelle. Il n’a pas à être considéré comme un intrus, comme un étranger, lorsqu’il va chez son père. Il est chez lui aussi.

Maurice Berger : Le père et la mère proposent des relations de nature complémentaire, mais non interchangeables. C’est cette stabilité qui lui procure un sentiment de sécurité indispensable dans la suite de son existence.

Françoise de Singly : Pour que l’enfant se sente chez lui, aussi bien chez son père que chez sa mère, il faut plus qu’un espace. Il faut une présence. Le père doit prendre « soin » tout autant que faire autorité. Avec cet article 7, le père devra être présent et s’occuper de son enfant.

Maurice Berger : En cas de conflit, c’est la loi du plus fort, le plus virulent l’emporte, et c’est le plus souvent le père.

Françoise de Singly : L’intérêt de l’enfant d’aujourd’hui, c’est de ne pas avoir un père lointain doté de sa seule autorité. L’enfant n’a pas un parent principal et un parent secondaire. Il a vraiment besoin aussi de la demeure de son père. L’article 7 pose un principe d’égalité entre les deux parents. Cela n’implique pas de rendre la garde alternée obligatoire.

En fin de compte, Maurice Berger rejoint la position des féministes avec des raisons opposées. Ce n’est plus le Père lointain symbole de l’autorité, c’est le père é-li-mi-né. Et Françoise de Singly soutient le système libéral :  « L’enfant de la famille recomposée, en ayant deux chez soi, incarne une nouvelle figure de l’individu, moins ancré dans un seul territoire, apprenant la mobilité (géographique) ». De toute façon nos constructions sociales font en sorte que nous ne considérons l’intérêt de l’enfant que dans le court terme et pour notre espace propre. Un adolescent devrait être élevé collectivement. Tous les enfants sont nos enfants… et nous n’avons qu’une seule planète.

* LE MONDE du 22 mai 2014, La résidence alternée déstabilise l’enfant

** LE MONDE du 22 mai 2014, Les demeures de chaque parent sont structurantes

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2 réflexions sur “Pour réduire notre espace, pas de divorce ou pas d’enfant”

  1. Et les familles recomposées? S’il peut sembler normal qu’un couple sans enfant ait le désir d’enfant, le couple recomposé ayant déjà une progéniture émet un désir similaire en voulant un enfant commun, chosifié comme ciment de l’union. C’est beau l’amour!

  2. Et les familles recomposées? S’il peut sembler normal qu’un couple sans enfant ait le désir d’enfant, le couple recomposé ayant déjà une progéniture émet un désir similaire en voulant un enfant commun, chosifié comme ciment de l’union. C’est beau l’amour!

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