Revenu de base, une considération non écologique

De Nathalie Kosciusko-Morizet à Benoît Hamon, l’idée du revenu de base chemine sous des formes différentes. De même les quatre candidats écolos de la primaire EELV étaient tous favorables à la mise en place d’une allocation universelle ou revenu inconditionnel. Preuve que l’idée chemine, une mission d’information du Sénat, créée à l’initiative du groupe socialiste, a publié, mercredi 19 octobre, un volumineux rapport sur l’intérêt et les formes possibles d’un revenu de base.* Voici notre propre analyse.

S’il s’agit de fusionner en une allocation unique les 10 minima sociaux qui existent déjà, RSA, ASPA, ASS, PTS, AAH, etc., de les simplifier pour les rendre plus équitables, pas de problème, les citoyens peuvent le comprendre. Mais s’il s’agit de verser une somme à tout individu qui ne veut par travailler, c’est incompréhensible. Une motion ponctuelle (n° 4 pour le congrès de Caen de novembre 2013) avait été soumise au vote des militants d’EELV, « Pour un revenu d’existence universel (REU)». Avant de la soutenir, il faudrait vérifier sa compatibilité avec l’écologie et autres conditions de la vie en société. Selon ce texte, ce revenu « se justifie comme un dividende reçu par chacun au nom de la propriété commune de la Terre et de ses biens ». Il s’agit donc d’une conception anthropocentrique et utilitariste. L’espèce humaine est considérée comme « propriétaire » de la Terre et peut donc user et abuser de ses biens en toute liberté, sans limites préétablies, quitte à diminuer le capital naturel. En tant qu’écologistes, nous savons pourtant que les biens communs connaissent déjà un potentiel fortement dégradé qui nécessite en conséquence une pression moindre sur les ressources. L’expression monétaire de la satisfaction des besoins humains n’est validée que si elle est en adéquation avec les réalités physiques. De plus cette notion fait l’impasse sur qui doit bénéficier de cette « propriété commune de la Terre ». S’il s’agit, comme le texte l’indique, de la population en France, en Europe et en Suisse, il faut souligner qu’il s’agit de garantir un pouvoir d’achat à un fraction seulement de la population mondiale. Triste déviance de l’idée de « propriété commune », il ne s’agit nullement en effet de mettre en place le REU « pour toute citoyenne et pour tout citoyen » comme l’affirme en conclusion cette motion. Remarquons que si ce REU était donné à tous les membres de la communauté mondiale, cela ne ferait sans doute que quelques dizaines d’euros par mois pour chaque Français, une somme dérisoire par rapport aux besoins du Français moyen.

Cela invalide déjà l’autre justification de ce REU, « permettre d’assurer un niveau de vie décent », qu’on soit chômeur, sans activité particulière ou même salarié (puisque ce revenu est considéré comme cumulable). Le problème, c’est que la notion de « vie décente » est un concept flou. Par exemple faut-il avoir un revenu suffisant pour s’acheter et entretenir une voiture, objet jugé souvent comme indispensable. Faut-il-avoir aussi un portable, une carte bancaire, un ordinateur personnel et un lave vaisselle ? Notons que la définition actuelle de seuil de pauvreté est une notion relative au niveau général des revenus dans une société donnée. En d’autres termes, celui qui reçoit le revenu social d’autonomie (RSA) en France peut être considéré comme très riche dans un autre pays.

Analysons maintenant les modalités de cette mesure, un revenu « universel et inconditionnel ». Nous avons déjà montré pourquoi on ne pouvait pas considérer ce revenu comme « universel » puisque non dédié à la population mondiale. C’est une simple résurgence des utopies de l’abondance par la profusion des biens… pour satisfaire l’égoïsme de certains qui se croient souverains dans leur île. Le REU veut ignorer ce qui est déjà son équivalent « inconditionnel », le revenu de solidarité active (RSA), qui est destiné à assurer une somme de 535,17 euros euros mensuel (au 1er septembre 2016) pour une personne seule. Il est vrai que la motion posait une définition très large des bénéficiaires du REU, « sans contrôle de ressources ni exigence de contre-partie ». Il permettrait donc à un éternel oisif de « vivre une vie décente » sans jamais rien donner en échange. C’est là une conception vraiment bizarre de la vie communautaire et de la solidarité humaine, c’est nier une loi de l’écologie, la réciprocité. En termes sociologiques, un don ne peut se concevoir sans un contre-don. C’est la triple obligation de donner-recevoir-rendre qui autorise, en créent un état de dépendance mutuelle, la recréation permanente du lien social. En termes économiques, un REU serait une charge supplémentaire pour les travailleurs, ce qui est difficilement acceptable alors que les prélèvements obligatoires en France atteignent déjà des sommets et que les largesses sociales se font en partie par l’augmentation de la dette publique.

Prenons un dernier passage du texte, un revenu reçu du « fruit en partage des progrès techniques ». Sachant que ce sont les énergies fossiles qui ont permis non seulement l’explosion technologique, mais aussi le financement des avancées sociales et la profusion d’esclaves énergétiques, un tel texte oublie que la fin du pétrole marquera irrémédiablement la fin de l’abondance et la régression de la protection sociale collectivement financée. Des écologistes conséquents ne porteraient pas unanimement un revenu « inconditionnel ». Par contre les inégalités de revenus doivent être sévèrement limitées, si ce n’est annulée… car plus on est riche, plus l’empreinte écologique est inacceptable. Dans le contexte de crise écologique qui s’amorce, il n’y a que la sobriété partagée qui pourrait faire l’unanimité.

  1. * LE MONDE du 20 octobre 2016, Droite, gauche : à chacun son revenu universel

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