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RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Le concept de « croissance » doit être fortement remis en question. Une recherche approfondie sur le concept de « développement » aboutit au même résultat, ce qui remet en question une grande partie de nos fondements socio-économiques qui forment le cadre habituel des politiques suivies depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce qu’on peut appeler le développementisme. François Partant est un des premiers à remettre en question le « développement » dans son livre de 1979, Que la crise s’aggrave. Il pose clairement le problème :

- On ne peut à la fois prétendre que le tiers-monde doit essayer de se développer en suivant notre « modèle »  (comme l’économiste orthodoxe l’y encourage) et nier la réalité d’une planète détruite par les activités économiques.

- L’opulence n’a jamais existé que dans certaines sociétés dites « primitives » dans lesquelles les besoins individuels étaient définis une fois pour toutes, la production ne visant qu’à satisfaire ces besoins limités. Notre système  actuel d’enrichissement, loin de favoriser l’opulence, n’existe et ne progresse qu’en  créant de la rareté.

- Les écologistes réfractaires luttent contre les moyens et les conséquences de la croissance, ils ébranlent donc notre système qui implique la croissance.

Mais ce n’est que dans les années 2000 que le concept de « développement » a été remis en question par des voix convergentes. Un colloque a même été organisé au palais de l’UNESCO en mars 2002 « Défaire le développement, refaire le monde ».

1/6) Les définitions du « développement »

Le « développement » est un mot plastique qui appartient d’abord à la langue courante, où il possède un sens clair et précis (le développement d’une équation). Mais il est utilisé par la langue savante (l'évolution des espèces selon Darwin) pour être aujourd’hui repris par la langue des technocrates dans un sens si extensif qu’il ne signifie plus rien, sinon ce que veut lui faire dire le locuteur qui s’exprime. Au nom de ce mot-valise, on édifie des écoles et des dispensaires, on encourage les exportations, on construit des routes, on rédige des rapports, on engage des experts, on mobilise la communauté internationale, etc. Tous comptes faits, c’est l’ensemble des activités humaines modernes qui peuvent être entreprises au nom du « développement ».

Le principal défaut de la plupart des pseudo-définitions du « développement » tient au fait qu’elles sont généralement fondées sur la manière dont une personne se représente les conditions idéales de l’existence sociale. Elles sont donc totalement  dépendantes de la subjectivité du locuteur : « Le développement est un processus qui permet aux êtres humains de développer leur personnalité, de prendre confiance en eux-mêmes et de mener une existence libre et épanouie » (définition de la commission sud, 1987). L’objectif est si noble qu’il est impossible à  critiquer. La force du discours sur le « développement » tient donc à la séduction qu’il exerce. Dans tous les sens du terme, charmer, fasciner, faire illusion, mais aussi abuser, détourner de la vérité, tromper. Comme ne pas succomber à l’idée qu’il existerait une manière d’éliminer la pauvreté ? Comment oser penser que le remède pourrait aggraver le mal que l’on veut combattre.

Voici maintenant la définition retenue par François Partant : le « développement » est constitué d’un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence, qui, pour assurer la reproduction sociale obligent à transformer et à détruire, de façon généralisée, le milieu naturel, en vue d’une production croissante de marchandises (biens et services) destinées, à travers l’échange, à la demande solvable.

2/6) L’avant-développement

Pendant des millénaires, les sociétés humaines sont parvenues à s’adapter à des milieux très différents, de sorte que leurs cultures  étaient également très différentes. Avec une organisation socio-politique qui leur était propre, avec des moyens plus ou moins élaborés, mais toujours adaptés au contexte qui était le leur, elles produisaient en vue de satisfaire des besoins qu’elles définissaient elles-mêmes. Elles avaient en commun cette autonomie économique, que devrait  revendiquer toute entité socio-politique indépendante et soucieuse de préserver sa raison de vivre ; elles maîtrisaient les conditions de leur propre reproduction sociale. Les caractères durables ou soutenables renvoient non au développement « réellement existant », mais à la reproduction. La reproduction durable a régné sur la planète en gros jusqu’au XVIIIe siècle ; il est encore possible de trouver chez les vieillards du Tiers-Monde des experts en reproduction durable : les artisans et les paysans qui ont conservé une large part de l’héritage des manières ancestrales de faire et de penser.

Or la période coloniale a radicalement modifié les données. Le marché ne triomphe que grâce à la désintégration des relations de parenté traditionnelles. Le développement impose des changements de direction continuels, pour s’adapter aux progrès réputés désirables.

3/6) L’invention du « développement »

Pour ce qui concerne l’histoire du développement, l’article 22 du pacte de la Société des nations (1919) est important : « Les principes suivants s’appliquent aux colonies et territoires qui ont cessé d’être sous la souveraineté des Etats qui les gouvernaient précédemment et qui sont habités par des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne. Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de la civilisation. La meilleure méthode de réaliser pratiquement ce principe est de confier la tutelle des ces peuples aux nations développées. Le degré de développement… » Ce texte utilise pour la première fois dans la littérature internationale la notion de « degré de développement » pour justifier un classement des nations, tout en affirmant qu’il existe, au sommet de l’échelle, des nations « développées ». Bien entendu, cette perspective correspond à l’évolutionnisme social.

Il faut soigneusement distinguer  cet évolutionnisme social de l’évolutionnisme biologique, lié aux travaux de Darwin. Le premier est une philosophie de l’histoire, fondée sur une hypothèse non vérifiable, d’ordre téléologique (les évènements s’enchaînent selon une finalité prédéterminée), alors que le second constitue une explication, reposant sur de multiples observations, qui permet de comprendre l’évolution des espèces vivantes, sans que celle-ci n’obéisse à aucune nécessité interne. Sur le plan politique, l’évolutionnisme social permettait de donner une légitimité à la nouvelle vague de colonisation. De même que Christophe Colon avait conquis l’Amérique au nom du Christ et de l’évangélisation, la colonisation se présentait désormais, grâce à la SDN, comme une « mission sacrée de civilisation ». La formule n’était pas innocente car elle reportait l’objectif final dans la sphère du religieux, de la mission et du sacré.  Loin de sacrifier à l’intérêt national, la colonisation n’était –elle pas une entreprise tout entière tournée vers le « bien-être matériel et moral des indigènes » s’inscrivant dans le progrès général de l’humanité ?

Le point IV du discours de Truman de 1949, n’est qu’un petit catalogue de bonnes intentions. Mais c’est la première fois que l’adjectif « sous-développé » apparaît dans un texte destiné à une pareille diffusion. Cette innovation terminologique introduit un rapport inédit entre « développement » et « sous-développement ». Jusqu’alors les relations Nord/Sud étaient largement organisées selon l’opposition colonisateurs/colonisés. La nouvelle dichotomie développés/sous-développés propose un rapport différent, conforme à la nouvelle Déclaration universelle des droits de l’homme. A l’ancienne relation hiérarchique des colonies soumises à leur métropole se substitue un monde dans lequel tous les Etats sont  égaux en droit même s’ils ne le sont pas encore en fait. Dans ces conditions, une accélération de la croissance apparaît comme la seule manière logique de combler l’écart. Non seulement on évacue les effets de la conquête, de la colonisation, de la traite, du démantèlement de l’artisanat en Inde, de la  déstructuration des sociétés, etc., mais encore on fait comme si l’existence des pays industriels ne transformait pas radicalement le contexte dans lequel évoluent les candidats à l’industrialisation. Ainsi, à partir de 1949, plus de deux milliards d’habitants de la planète ne seront plus Aymaras, Bambaras, Berbères, Mongols ou Quechuas, mais simplement « sous-développés ». L’esprit est conditionné au sous-développement lorsqu’on parvint à faire admettre aux masses que leurs besoins se définissent comme un appel aux solutions occidentales, ces solutions qui ne leur sont pas accessibles.

En cessant d’être un processus endogène et autocentré d’évolution globale spécifique à chaque société, le développement ne pouvait plus être une dimension de l’histoire humaine.

4/6) L’équivalence entre « développement » et croissance

A partir de la fin du XVIIe siècle, ce qui était jusqu’alors impensable devient raisonnable : l’idéologie du progrès acquiert une position dominante. L’expansion de l’idée de croissance avait été longtemps bridée par la conscience d’une limite (sauf pour les classes dirigeantes à toutes les époques), d’une sorte d’optimum à partir duquel la courbe devait nécessairement s’inverser, pour se conformer aux lois de la « nature » ou au plan de Dieu. C’est ce verrou qui saute.

Le discours sur le « développement » s’universalise aujourd’hui, mais il n’est pas transculturel. Il est inscrit dans un rapport de force. Ce qui est au cœur de ce discours, c’est qu’il prétend pouvoir se généraliser à l’ensemble de la planète par le biais d’une croissance censée être infinie, non par choix, mais par nécessité… surtout pour les pays qui sont déjà les plus « développés ». Or il s’agit là d’un discours irréalisable. Aujourd’hui, 20 % des hommes consomment 80 % des ressources de la planète et sont obligés, pour faire survivre le système, de stimuler la croissance. Il n’est pas possible de mobiliser au moins quatre fois plus de ressources supplémentaires : l’environnement ne le supporterait pas.

Le noyau dur du « développement » est toujours la croissance. Le secrétaire général des Nations unies dira en 1962 : « Le développement n’est pas simplement synonyme de croissance économique ; c’est une croissance économique accompagnée de transformation. » Le rapport Brundtland de 1987 sur le « développement durable » ne fait pas exception : «  La notion de développement durable implique certes des limites. Il ne s’agit pourtant pas de limites absolus, mais de celles qu’impose l’état actuel de nos techniques et de l’organisation sociale ainsi que de la capacité de la biosphère de supporter les effets de l’activité humaine. Mais nous sommes capables d’améliorer nos techniques et notre organisation sociale de manière à ouvrir la voie à une nouvelle ère de croissance économique. »  Le PNUD ajoutera en 1991 : « De même que la croissance économique est nécessaire au développement humain, le développement humain est essentiel à la croissance économique. » A quoi bon dénoncer le fait que l’interaction entre économie et écologie peut être destructrice, voire catastrophique.

Voilà pourquoi le « développement », toujours présenté comme une solution, constitue de fait un problème puisqu’il crée des problèmes (rapport Brundtland) si c’est pour parvenir, une fois de plus, au besoin de croissance.

5/6) L’après-développement

L’économie mondialisée que le développement instaure aujourd’hui est, par nature, très instable et sa chute inéluctable, probablement imminente. Tel sera le stade final. Il comportera certainement beaucoup de souffrances, mais peut aussi fournir les conditions de l’évitement d’une catastrophe écologique et surtout climatique. Il ne s’agit pas de remplacer le  développement par un autre modèle unique, mais de renouer avec la pluralité des mondes ! Il s’agit de préparer l’après-développement, qu’il ne faut pas confondre avec l’anti-développement. Vouloir faire autre chose que ce que l’on a fait jusqu’ici ne signifie pas faire le contraire. Ce qui serait trop simple ! Mais si le monde a pu vivre sans « développement » pendant si longtemps, il est légitime de penser que la vie continuera lorsqu’il aura disparu.

L’après-développement repose sur une critique des inégalités, les pauvres ne vont pas sans les riches. La pauvreté se construit dans un rapport social qui tout à la fois unit et sépare les riches et les pauvres. Or les inégalités, du point de vue de la rationalité capitaliste, constituent le signe de la bonne santé du système ! Il y a donc quelque chose d’absurde, de la part des organisations internationales, à s’apitoyer sur la pauvreté – et prétendre la combattre – tout en précisant de mieux faire fonctionner les marchés. On ne peut lutter contre la pauvreté sans lutter également contre la richesse.

L’après-développement repose sur une vie communautaire à petite échelle dont il existe déjà plusieurs modèles : Swadeshi, Self-reliance, simplicité volontaire, Towns transition, etc. La frugalité collective ne peut être confondue avec la pauvreté modernisée. En Afrique, on considère comme pauvre non pas celui qui manque de biens matériels, mais celui qui n’a personne vers qui se tourner et qui passe pour une sorte d’« orphelin social ». On trouve la  sagesse dans ce proverbe tswana : «  Là où il n’y a pas de richesse, il n’y a pas non plus de pauvreté. »

La démondialisation, la lutte contre les inégalités, la relocalisation des activités, la recherche d’une diversité des cultures enracinées dans un écosystème particulier peut constituer un projet politique d’avenir, une alternative au « développement ».

6/6) conclusion

Le projet initial de la croissance économique et du développement technique était de libérer l’homme, de le dégager des tâches pénibles afin de lui permettre de réaliserait ce qu’il souhaiterait. On est obligé de reconnaître que dans les pays des Nords comme des Suds, le projet n’a pas abouti. Faute d’imagination, les dirigeants continuent pourtant de se réclamer de la seule logique du « sur-développement » pour répondre aux demandes de mieux-être des populations. Pourtant les contraintes environnementales montrent qu’il n’y a pas de développement durable : aucune croissance n’est infinie dans un monde fini. Le Titanic coule, mais dans le cas de la planète Terre, on ne peut guère espérer de navire de rechange.

Pourtant les politiques espèrent qu’une série d’innovations majeures permettra de résoudre l’ensemble des problèmes actuels,  croient que leur pays serait moins affecté que les autres  dans l’éventualité de bouleversements mondiaux, ou attendent que des crises écologiques permettent de justifier des mesures impopulaires après des décennies de discours rassurants. Ces options se contentent de parier sur l’avenir, elles ne sont pas dignes d’un véritable acte politique.

Interroger le concept de « développement durable » est donc crucial, car si cette façon de penser s’avère nuisible comme nous avons essayé de le démontrer, la situation climatique et l’épuisement des ressources risquent de devenir irréversibles avec toutes les conséquences socio-économiques que cela entraînera.

Glossaire

Besoins

Il n’y a pas de besoin absolu pour les humains, il n’y a que des besoins relatifs selon l’état donné d’une société. En 1890, le dictionnaire allemand Bockhaus définit ainsi l’automobile : « Nom qui a quelquefois été donné à de curieux véhicules mus par un moteur à explosion. Cette invention, aujourd’hui oubliée, n’a connu qu’échec et désapprobation des autorités scientifiques. » En 1899, le jeune Henri Ford fonde une entreprise de construction automobile à un moment où, note-t-il, « il n’y avait pas de demande, voire une répugnance du public devant cette machine jugée laide, sale et bruyante et qui met en fuite les chevaux et les enfants. » En quelques décennies Ford va changer la nature même des besoins du consommateur pour plus d’un siècle : c’est l’appareil de production qui crée dorénavant le besoin et non l’inverse. Ford a transformé le travail à la chaîne en production de masse, la baisse des prix qui en résulte ainsi que la hausse des salaires va promouvoir de son côté la consommation de masse : l’ouvrier pourra s’acheter sa propre voiture. Plus tard la publicité saura utiliser la manipulation psychologique en exaspérant les sentiments opposés de mimétisme et/ou de différenciation qui marquent les mentalités occidentales. Pourtant la classe globale pourrait être plus heureuse avec moins d’opulence. Dans une société sans distinction, il n’y a plus de besoins illimités et il n’y a plus de pauvres.

Développement

Le développement ne saurait être réduit à une notion trop étroitement économique comme celle de croissance. En effet il possède deux dimensions inséparables, à la fois structurelle et mythologique. Le développement se manifeste d’abord par une dynamique structurelle. Positivement, elle se caractérise par l’accroissement continu des moyens scientifiques, techniques et économiques mis à la disposition de l’homme pour dominer la nature comme lui-même Il s’agit exclusivement d’un développement des moyens matériels et non des qualités morales, intellectuelle ou esthétiques de l’humanité. Jadis perçu uniquement en terme positif, le développement se manifeste aujourd’hui de manière négative. Il est à l’origine de la consommation croissante de ressources naturelles. A ces impacts écologiques s’ajoute un nombre croisant de déséquilibres sociaux et culturels. Il concentre la richesse entre les mains d’une minorité, il s’accompagne d’exclusion et de chômage. La seconde dimension du développement est d’ordre mythologique, héritière du vieux mythe du progrès : demain sera forcément mieux qu’aujourd’hui car l’humanité disposera de davantage de moyens à sa disposition. Cette croyance structure aujourd’hui tous les discours politiques, par-delà les vieux clivages idéologiques comme ceux divisant la gauche et la droite.

Le développement est un processus aveugle qui échappe à la conscience et donc à la maîtrise humaine ; il ne possède comme finalité que lui-même. Seule en définitive une communauté paysanne comme les Amish peut s’estimer à l’écart de développement, mais dans la mesure où elle vit au cœur même d’un pays qui incarne le modèle capitaliste de développement.

(Simon Charbonneau, Résister pour sortir du développement (le droit entre nature et liberté) – Sang de la Terre, 2009)

Développement durable

Le choix  d’une formule* aussi générale n’impliquant aucun limite à nos besoins actuels n’est pas innocent car il prête le flanc à des interprétations opposées entre les partisans d’une poursuite durale de la croissance et ceux d’une conservation tout aussi durable de l’environnement. Il faut dire que c’est le concept même de développement qui est en cause car il est contradictoire avec la notion de limites. En écologie, la question des limites est une question clé, en particulier pour les pays du nord déjà hyper-développés. C’est pourquoi l’idée d’un développement durable ne peut être qu’une aimable utopie pour ne pas dire une pure et simple imposture intellectuelle.

Le fond même du problème est que la notion de développement est contradictoire avec celle de limites, contrairement à celle d’équilibre qui n’est jamais fixe mais à réinventer tous les jours. C’est pourquoi le concept d’équilibre durable nous paraît à l’opposé de celui de développement car il implique le respect des limites écologiques et humaines à notre économie boulimique. Il implique en priorité une décroissance de l’économie des plus les plus développés pour atteindre un point d’équilibre.

*développement durable : « Satisfaire les besoins des générations actuelles sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs »

Simon Charbonneau, Résister pour sortir du développement (le droit entre nature et liberté) – Sang de la Terre, 2009

Evolutionnisme social

Il faut soigneusement distinguer  l’évolutionnisme social de l’évolutionnisme biologique, lié aux travaux de Darwin. Le premier est une philosophie de l’histoire, fondée sur une hypothèse non vérifiable, d’ordre téléologique (les évènements s’enchaînent selon une finalité prédéterminée), alors que le second constitue une explication, reposant sur de multiples observations, qui permet de comprendre l’évolution des espèces vivantes, sans que celle-ci n’obéisse à aucune nécessité interne. Sur le plan politique, l’évolutionnisme social permettait de donner une légitimité à la nouvelle vague de colonisation.

De même que Christophe Colon avait conquis l’Amérique au nom du Christ et de l’évangélisation, la colonisation se présentait désormais, grâce à la SDN, comme une « mission sacrée de civilisation ». La formule n’était pas innocente car elle reportait l’objectif final dans la sphère du religieux, de la mission et du sacré.  Loin de sacrifier à l’intérêt national, la colonisation n’était –elle pas une entreprise tout entière tournée vers le « bien-être matériel et moral des indigènes » s’inscrivant dans le progrès général de l’humanité ?

(le développement, histoire d’une croyance occidentale de Gilbert Rist)

Pauvreté

Il y a les insupportables privations subies par une multitude d’humains acculés à des misères humiliantes et la misère morale des classes possédantes. Cette misère résulte d’un système économique dont l’objectif majeur est de transformer la rareté en abondance, une économie productrice de besoins engendrant de nouvelles formes de rareté et, par conséquent, modernisant la misère. La misère fait son apparition lorsque les gens perdent le sens du partage. Quand vous arrivez en ville, vous n’avez plus personne avec qui partager. Les ouvriers des agglomérations urbaines ont compris que leur subsistance les liait désormais aux nouvelles institutions économiques et sociales, il leur fallait courber l’échine devant le nouvel ordre. Dans ce système le riche est aussi mécontent que le miséreux : le défavorisé voudrait devenir millionnaire, et le millionnaire multimillionnaire. L’économie occidentalisée a fini par nier sa fonction première, servir les personnes qui en avaient le plus besoin.

Il y a d’un autre côté la pauvreté consentie dans des sociétés conviviales dont le mode de vie simple et respectueux de tous a compté pour beaucoup dans le maintien des grands équilibres humains et naturels au cours de l’histoire. Si chacun ne conservait que ce dont il a besoin et se contentait de ce qu’il a, nul ne manquerait de rien. Toutes les sociétés vernaculaires dites « pauvres » développent en leur sein des mécanismes destinés, d’une part, à contenir l’envie et la convoitise, de l’autre à maintenir une tension positive entre ce qu’il est personnellement possible de vouloir et d’avoir et ce qu’il est collectivement possible et raisonnable de produire. Cette tension leur a permis de développer leurs capacités productives sans qu’il y ait rupture entre les besoins et les ressources.

(Quand la misère chasse la pauvreté de Majid RAHNEMA)

Point IV

« Le rédacteur des discours présidentiels s’efforçait de définir quelques lignes claires qui puissent structurer le traditionnel « discours d’investiture » que le président Truman devait prononcer le 20 janvier 1949. Trois idées firent rapidement l’unanimité, l’ONU, le plan Marshall et l’OTAN. Un fonctionnaire suggéra d’ajouter une extension aux nations défavorisées de l’aide technique jusqu’ici apportée à quelques pays d’Amérique latine. Après quelques hésitations, l’idée fut finalement retenue parce qu’elle constituait un public relations gimmick (un hochet médiatique), au contraire des trois premiers points assez conventionnels. Au lendemain du discours présidentiel, la presse américaine fit donc ses gros titres sur le « Point IV », même si personne, pas même le président, ne pouvait en dire plus que ce que chacun avait lu :

« Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace tant pour eux-mêmes que pour les régions les plus prospères… Une production plus grande est la clef de la prospérité et de la paix. Le point IV impose simplement une nouvelle norme qui permet aux Etats-Unis de prendre la tête du classement : le produit national brut. »

L’intérêt du point IV tient aussi à la manière dont il est structuré. Il peut se décomposer en quatre parties. La première rappelle la situation désespérée dans laquelle vivent plus de la moitié des gens de ce monde. Puis on annonce une bonne nouvelle : « Pour la première fois de l’histoire », le bonheur est à portée de main. A condition toutefois de produire plus, d’investir, d’intensifier les échanges. Alors, si l’on saisit cette chance, s’ouvrira enfin une ère de paix et de prospérité dont tous profiteront. Un  évangéliste américain ne dirait pas autre chose. L’audience de ce discours dépassait d’ailleurs largement les Etats-Unis puisqu’elle reposait sur une croyance partagée non seulement par le monde chrétien mais par tous les adhérents d’une religion du salut.

En profitant de cette homologie de structure avec le discours religieux, la nouvelle croyance au « développement » assurait sa crédibilité. Du même coup, l’interrogation sur le « développement » deviendrait impossible : on ne s’attaque pas à une croyance qui détermine un programme visant au bonheur universel.

(Le développement, histoire d’une croyance occidentale de Gilbert Rist)

rareté

En supprimant les solutions de remplacement, on accroît directement la demande de produits spécifiques. Il est possible de satisfaire l’utilisation finale d’un produit de plusieurs manières. Considérons les possibilités d’obtenir de l’engrais azoté ; la décomposition en anaérobie de déchets organiques, la plantation intercalaire de cultures légumineuses, la rotation des cultures et l’apport de compost. On peut avancer que la demande accrue d’engrais chimique est en partie fonction de l’indisponibilité de telles alternatives. La contraction des différentes sources pour répondre à l’utilisation finale d’un produit crée donc sa rareté. Les agriculteurs qui adoptent les « semences améliorées » de la révolution verte doivent obtenir des engrais, des pesticides, des systèmes d’irrigation et trouver accès au savoir des experts. La construction de la rareté est le revers de la médaille du développement. Pourquoi privilégier le mot « développé » si les produits du développement empirent les conditions de vie des masses pauvres ?

Au cours des cent dernières années, le développement économique a transformé les besoins humains élémentaires en demande de produits industriels manufacturés. Il est évident que les millions de personnes du tiers-monde ne peuvent être nourris, logés, vêtus et soignés par l’agriculture industrielle, les aliments préparés, le transport automobile, les résidences suburbaines, les vêtements de marque et la médecine hi-tech. L’histoire de développement révèle une tendance constante à remplacer la capacité de régénération de la nature par la capacité de production du capital industriel.

Lakshman Yapa in « Défaire le développement, Refaire le monde » (parangon 2003)

reproduction

Les sociétés « d’avant le développement » obéissent principalement à des logiques de « reproduction » et non de « production ». Leur but premier est de permettre la reproduction d’une communauté, à la fois démographiquement et culturellement. On n’adopte une innovation que si l’équilibre général n’est pas compromis. Elles visent avant tout à reproduire du lien social, ce qui suppose de garder le sens des limites.

C’est l’ethnologie qui nous a permis de comprendre que tout homme est un « civilisé » (ce qui signifie d’abord qu’il est encadré). Il n’y a pas de sauvages ou de sociétés primitives. On se doit donc de respecter les différences culturelles. Ce n’est pas l’économique qui compte, c’est la richesse de la culture et de la convivialité. Pour les partisans du pluralisme des civilisations, n’est-il pas plus souhaitable que les civilisations dérivent selon leur erre, sans aboutir à l’uniformisation universelle ?

(La décroissance, Rejets ou projets ? de  Durand Frédéric)

Self-reliance

L’histoire du « développement » se confond avec celle de la destruction progressive de la self-reliance. Le seul débat concernant le bien-fondé du modèle occidental de « développement » a eu lieu en Inde, lorsque Gandhi s’opposa au premier plan de développement proposé par Nehru en 1947 (avec le soutien des industriels et des communistes). On a trop souvent considéré Gandhi comme un passéiste, désireux de réduire l’industrie indienne à l’usage artisanal du rouet. Si son système économique était largement normatif, fondé sur des principes éthiques privilégiant l’équité et l’autosuffisance, il offrait une perspective originale. De l’individu à la nation, chaque niveau (la famille, le village, la région, etc.) doit s’efforcer de se procurer le nécessaire de manière autonome, quitte à recourir, par cercles concentriques, au niveau supérieur pour obtenir ce qu’il ne peut produire lui-même sans que le cercle le plus grand n’impose sa loi au plus petit. Dans ce système, l’industrie est tolérée pour autant qu’elle soit nationalisée et ne réduisait pas les possibilité d’emploi ; la division du travail créatrice de chômage était limitée ; de même la bureaucratie doit être réduite au strict minimum puisqu’elle risque toujours d’imposer ses vues et de mépriser les initiatives de la base. Enfin le commerce international doit être réservé à l’obtention de biens, jugés indispensables, qui ne peuvent être produits dans le cadre de la nation, pour limiter la dépendance.

Quand la self-reliance atteindrait le même degré de généralisation que le système marchand, alors il y aurait des chances de succès. Cette hypothèse implique de ne pas réserver la stratégie d’autonomie sociale aux pays du sud mais d’en faire un système global dans lequel chacun s’efforcerait de réduire les inégalités et de tirer parti de ses propres ressources pour se procurer les commodités de l’existence. De toute façon, la self-reliance devient nécessaire lorsque la survie l’exige. Parce que la self-reliance est liée à l’économie de guerre ou de la pénurie, elle pourrait s’imposer dans l’avenir.

(Le développement, histoire d’une croyance occidentale de Gilbert Rist)

Simplicité volontaire

L’économie de marché fabrique en masse des besoins de plus en plus variés et  créateur de dépendance et produit en même temps les raretés qui empêcheront d’importantes couches de la population de gérer leur vie. C’est dans ce fossé grandissant que naîtra le nouveau pauvre modernisé, un être déchiré par la multiplication de ses besoins et son insolvabilité chronique.

La lutte contre la pauvreté modernisée ne peut donc commencer que par nous-mêmes. Aussi implique-t-il la conversion sincère de chacun de nous à un mode de vivre, de faire, de partager et d’aimer qui serait autre. Un mouvement pour nous conduire à choisir un mode de vie basé sur la simplicité volontaire, le refus du superflu et le sens d’un Bien commun partagé.

(Majid Rahnema, cité par l’Ecologiste n° 6.2002)

Swadeshi :

Après des réflexions prolongées, j’en suis venu à une définition du Swadeshi : le fait de nous restreindre à l’usage et aux ressources de notre environnement immédiat. En matière économique, ne faire usage que des biens produits par le voisinage. Un Swadeshiste apprendra à se passer de centaines d’objets qu’il considère aujourd’hui comme indispensables. Sous la discipline du Swadeshi, la privation d’une épingle qui ne soit pas fabriquée en Inde n’a rien d’intolérable. La profonde misère dans laquelle est plongée la majorité des Indiens est due à l’abandon du Swadeshi. Si aucun bien n’avait été importé en Inde, ce pays serait aujourd’hui une contrée où coulerait le miel. »

(Gandhi, cité par l’Ecologiste n° 6.2002)

Bibliographie :

1979 Que la crise s’aggrave de François PARTANT (né en 1926, a d’abord travaillé comme banquier du développement auprès de grandes institutions internationales avant de s’apercevoir, en 1968, du caractère destructeur des politiques menées au nom du développement.

1982 La fin du développement de François PARTANT

1996 Le développement, histoire d’une croyance occidentale de Gilbert Rist

2000 Quand le développement crée la pauvreté de Helena NORBERT HODGE

2003 Défaire le développement, refaire le monde, livre réunissant les textes de quelques uns des intervenants du colloque de 2002.

2004 Survivre au développement de Serge Latouche

2008 La décroissance, Rejets ou projets ? (croissance et développement durable en questions) de Durand Frédéric

2008 La puissance des pauvres de Majid Rahnema

2009 La décroissance économique (pour la soutenabilité écologique et l’équité sociale) sous la direction de Baptiste Mylondo

2009 Résister pour sortir du développement (le droit entre nature et liberté) de Simon Charbonneau