de 1516 à 1969

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1/3) le « circuit écologique »

Les progrès matériels que nous avons faits tiennent à la mise en œuvre de forces naturelles : car il est bien vrai que nos moyens physiques sont très faibles et, relativement à notre taille, bien plus faibles que ceux des fourmis. Aussi J.B. Say avait-il raison de noter qu’Adam Smith s’égare « lorsqu’il attribue une influence gigantesque à la division du travail, ou plutôt à la séparation des occupations ; non que cette influence soit nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en ce genre ne sont pas dues à la nature du travail : on les doit à l’usage qu’on fait des forces de la nature ».

Nous faisons preuve de myopie lorsque  nous négligeons de nous intéresser à l’entretien et à l’amélioration de notre infrastructure fondamentale : la Nature. Voilà un héritage que nous laisserons en piètre état à nos successeurs. Pourquoi avons-nous été si peu soigneux ? Parce que la Nature fournit gratuitement ses services productifs, et par conséquent, la nature ne fait pas partie de nos actifs. (…) Je me suis souvent demandé si, pour redresser les erreurs dans lesquelles nous jette notre manière de penser, nous ne devrions pas rendre aux rivières ce statut de personnes qui était le leur aux époques païennes. L’homme de notre civilisation ne se regarde point comme gardien de notre demeure terrestre ; il est fier d’en être le pillard habile et irresponsable. A cet égard, il est en recul moral relativement au « manant » qu’il méprise. Le manant avait soin de son coin de terre, et les générations successives ont imprimé au paysage rural une beauté plus touchante que les joyaux de nos musées.

Une autre manière de penser, c’est de transformer l’économie politique en écologie politique ; je veux dire que les flux retracés et mesurés par l’économiste doivent être reconnus comme dérivations entées sur les circuits de la Nature. Ceci est nécessaire puisque nous ne pouvons plus considérer l’activité humaine comme une chétive agitation à la surface de la terre incapable d’affecter notre demeure. Comme notre pouvoir sur les facteurs naturels s’accroît, il devient prudent de les considérer comme un capital. Parce que la Comptabilité Nationale est fondée sur les transactions financières, elle compte pour rien la Nature à laquelle nous ne devons rien en fait de payement financier, mais à laquelle nous devons tout en fait de moyens d’existence. Le terme d’infrastructure est à présent populaire, il est bon d’avoir donné conscience que nos opérations dépendent d’une infrastructure de moyens de communication, transport, et distribution d’énergie. Mais cette infrastructure construite de main d’homme est elle-même superstructure relativement à l’infrastructure par nous trouvée, celle des ressources et circuits de la Nature.

2/3) la technique est le problème, pas la solution

Adam Smith a vu dans la division du travail le trait caractéristique de la société qui prenait forme à son époque. La division du travail s’est en vérité développée non seulement quant aux bras qui exécutent, mais aussi quant aux esprits qui conçoivent et projettent. Les progrès fantastiques que nous avons fait dans la résolution des problèmes sont dus à une attitude mentale qui consiste à dégager du vaste et complexe univers les éléments qui sont opérationnellement pertinents du point de vue de notre intérêt spécifique. Parce que cette attitude a été nôtre et non chinoise, c’est en Europe qu’a été faite la révolution industrielle alors que l’ingéniosité chinoise avait bien des siècles d’avance sur nous. Selon J.Needham, si les Chinois virent leur grande avance se transformer en retard, ce fut parce qu’ils avaient continué de penser en termes d’harmonie générale plutôt que de distinguer ce qui était propre à un problème spécifique.

Pareille comparaison nous amène à prendre conscience de notre dureté intellectuelle. On peut s’en apercevoir lorsqu’on cherche à intéresser l’un de nos techniciens à certains des effets secondaires prévisibles de l’innovation à laquelle il travaille. Un haussement d’épaule lui suffit pour rejeter l’objection : « Ce sera le problème de quelqu’un d’autre ». Il est fort probable que cette attitude est une condition de succès. Mais plus nous en acceptions la légitimité, plus nous devons reconnaître que notre façon de résoudre les problèmes est elle-même génératrice de problèmes. Notre progrès est donc un complexe de résolutions de problèmes et de création de problèmes. Ce qui me frappe, c’est que les problèmes de l’environnement sont négligés.

3/3) la gestion du long terme

Ce qui a détourné les économistes de prendre en considération l’épuisement des ressources naturelles, c’est le caractère lointain de cette menace. Sitovsky a présenté de façon très heureuse le conflit entre la génération présente et les générations futures au sujet des ressources épuisables. Il ne se peut malheureusement pas, dit-il, que les générations futures projettent leurs acheteurs sur les marchés d’aujourd’hui où ils viendraient comme demandeurs réserver des ressources qui viendraient en diminution de notre gaspillage présent.

notules :

- L'homme qui se plaît à utiliser un jouet aussi bruyant que le moteur hos-bord commet une indécence au même titre que l'industriel qui contamine l'eau - il est même plus coupable, car il n'assure aucun service en échange. (p.388)

- En France la transformation du Droit s’est faite par un acte de législation majeur, le décret impérial du 13 octobre 1810 sur les établissements dangereux, insalubres ou incommodes qui, par le régime de l’autorisation préalable, prémunissait les établissements contre toute action en cessation de nuisances. C’est une idée qui semble fondée que les établissements n’auraient pu se développer s’ils avaient été sous la menace continuelle d’action en cessation de nuisances qui  étaient inhérentes à leur activité. Il apparaît partout la même tendance à enlever aux habitants le pouvoir d’empêchement et de rogner autant que possible les moyens de dissuasion. (p.416)