de 1516 à 1969

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Si quelque chose ne fonctionne pas, c’est que c’est trop grand. Ainsi s’exprimait Léopold Kohr (1909-1994), inspirateur du titre de l’ouvrage de Schumacher (Small is beautiful), auteur en 1957 de The Breakdown of Nations (non traduit en français) et prix Nobel alternatif en 1983. Les petites nations, les petites économies sont les plus paisibles, les plus prospères et les plus créatives. Il pensait que les problèmes sociaux n’étaient pas engendrés par telle ou telle forme d’organisation économique ou sociale, mais par sa taille. Socialisme, anarchisme, capitalisme, démocratie, monarchie, tout cela pouvait fonctionner… à une échelle humaine : une échelle où les gens peuvent avoir une influence sur les systèmes qui gouvernent leurs vies. Mais à l’échelle des Etats modernes, toutes les organisations deviennent tyranniques. Car le problème, c’est la démesure. Le gigantisme peut seulement mener à des problèmes d’une proportion ingérable ; il faut encore plus de pouvoir pour gérer le pouvoir en question et n’a qu’une fin possible, l’effondrement. Nous connaissons aujourd’hui cette crise du gigantisme, et nous cherchons à y remédier par de fausse solutions : des unions fiscales, une gouvernance mondial, plus de croissance.

La solution aux problèmes mondiaux réside donc pour Léopold Kohr, contrairement à ce que laisse croire une période où domine le gigantisme et la technologie, non pas dans davantage d’unité mais davantage de diversification. Des petites communautés sont plus souples, mieux à même de supporter les orages économiques et moins aptes à mener de grandes guerres meurtrières. Encore faut-il que ces communautés soient de taille et de puissance équivalent pour empêcher l’hégémonie de l’une d’entre elles.

Paul Kingsnorth in l’Ecologiste n° 37 (résumé de son texte)

NDLR : Léopold Kohr préfigure ce qu’on appelle aujourd’hui les communautés de résilience. Paul Kingsnorth, qui actualise le message de Léopold, aurait pu en parler… Il ne suffit pas de théoriser, il faut envisager une mise en pratique !

 

Leopold Kohr vu par Ivan Illich

C’est du coté de la morphologie sociale que se situe la contribution de Kohr. Deux mots clés résument sa pensée : Verhältnismässigkeit et gewiss. Le premier veut dire « proportionnalité », ou plus précisément relation de nature appropriée. Le second se traduit par « certain », comme dans l’expression « d’une certaine façon ». Par exemple Kohr disait que la bicyclette est le moyen de locomotion idéalement approprié pour quelqu’un qui vit dans un certain endroit comme Oberndorf. Cette association d’approprié et de certain endroit permet à Kohr de voir la condition sociale de l’homme comme cette limite toujours créatrice de frontières au sein de laquelle chaque communauté peut engager la discussion sur ce qui devrait être permis et ce qui devrait être exclu. S’interroger sur ce qui est approprié dans un  certain endroit conduit directement à réfléchir au beau et au bien. La vérité du jugement qui en résultera sera essentiellement morale et non économique.

In La perte des sens (recueil de textes d’Ivan ILLICH), Fayard, 2004

 

 

Notice biographique sur Leopold Kohr :

Né en 1909 près de Salzbourg en Autriche, Kohr meurt en Angleterre en 1994. Diplômé de sciences politiques à Vienne, il fuit les nazis et se retrouve à la London School of Economics. Pendant la guerre civile en Espagne, Kohr travaille comme correspondant free-lance pour le New York Times et se forge une réputation de combattant anarchiste anti-totalitaire, rejetant aussi bien le fascisme que le communisme. Il partage le bureau d’Hemingway et fait la connaissance d’un certain Eric Blair (mieux connu sous le nom de George Orwell).

En 1941, Kohr publie dans le magazine d’inspiration catholique new-yorkais The Commonweal, son article « Disunion Now » [La désunion maintenant : plaidoyer pour une société basée sur de petites unités autonomes], où l’on retrouve en embryon la substance de sa thèse. Dans le débat parmi les élites anglo-américaines qui commencent à planifier des structures de gouvernance pour Europe de l’après-guerre, essentiellement conçues comme des garde-fous contre le nationalisme allemand et français, Kohr amorce son analyse à partir de la spécificité de la Confédération helvétique. Il constate que bien qu’il existe plusieurs langues en Suisse (allemand, français, italien), l’existence d’une multitude de cantons (vingt-deux) permet d’empêcher toute domination d’un bloc linguistique sur un autre, « créant ainsi la condition préalable » à un équilibre. « La grandeur de l’idée suisse, dit-il, est donc la petitesse de ses cellules [les cantons] qui en sont le garant. » Si la défense du Kleinstaat, le petit Etat, amena Kohr à dire qu’« à chaque fois que quelque chose va mal, c’est que quelque chose est trop gros », son ami et disciple Fritz Schumacher reprendra à son compte son célèbre dicton « Small is Beautiful ».

La décomposition des Nations est écrit par Léopold Kohr vers 1945 et publié en 1957. Peu connu en France, ce théoricien politique autrichien y expose d’abord pourquoi, selon lui, il est nécessaire de dépecer les grandes nations, puis sa stratégie pour y parvenir.

La Désunion Maintenant : un Plaidoyer pour une Société basée sur de Petites Unités Autonomes

Idées générales

Nous aimons croire que la misère dans laquelle le monde se trouve est due au fait que l'humanité est divisée en trop de pays. Et nous aimons croire que tous les maux de notre globe seraient éliminés simplement en effaçant tous les états par l'union - les démocraties maintenant, les continents plus tard, le monde finalement. Les exemples qu'on cite d'habitude pour montrer la faisabilité de telles unions sont les Etats-Unis d'Amérique et la Suisse.

En ce qui concerne les Etats-Unis, ce n'est pas un modèle sur lequel on pourrait réorganiser l Europe parce que ce n'est pas une union d'entités différentes. Il n'y a aucune réelle différentiation entre les peuples, les langues, les coutumes et les races vivant dans les différents états. Il y a un seul peuple, le peuple Américain, qui vit aux Etats-Unis, lesquels sont pluriels de nom, mais non de fait. Les Etats-Unis ne sont pas un pays, c'est un pays. La seule leçon qui peut être tirée de sa forme constitutionnelle est que, malgré l'uniformité humaine qui le caractérise, il a été trouvé plus pratique de le subdiviser en 48 états au lieu d'essayer de diriger le continent entier de Washington par des représentants. Ainsi des différentiations ont été artificiellement créées parce qu'elles se sont avérées être une façon plus simple de réaliser l'union que ne l'aurait été l'unification.

Mais plus que les Etats-Unis, c'est la Suisse qui est considérée comme la preuve de la faisabilité des rêves unionistes même pour le Continent Européen, où ils n'y a ni type uniforme d'homme continental, ni langue commune, ni contexte culturel et historique commun. Là, dans un endroit minuscule dans les Alpes, trois ennemis jurés - des Italiens, des Allemands et des Français - se sont unis dans un but commun de liberté, de paix et de réussite économique. La Suisse pour l'unioniste, est l'exemple éternel de la faisabilité de la vie commune de nations différentes, et pour cette raison il la loue comme sa terre sainte.

Mais en réalité, la Suisse, aussi, démontre quelque chose de tout à fait différent de ce que l'on lui fait démontrer. La proportion de ses trois groupes nationaux (sans parler des Romanches, sa quatrième nationalité) est grossièrement de 70 % de germanophones, 20 % de francophones et 10 % d'italophones. Si ces trois groupes nationaux étaient en tant que tels la base de son union si renommée, il en résulterait inévitablement la domination du gros bloc germanophone sur les deux autres nationalités, lesquelles seraient dégradées au statut logique de minorités représentant seulement 30 % de la population totale. Les règles de la démocratie favoriseraient automatiquement cette évolution et les raisons pour les francophones et italophones de rester dans une entreprise principalement allemande disparaîtraient. Il n'y aurait aucun sens pour eux à écarter une réunion plus logique avec leurs peuples parents, qui, par leur nombre, ont formé les puissantes nations d'Italie et de France. Il n'y aurait pas plus de sens pour le bloc allemand à rester à l'extérieur du Reich.

En fait la base de l'existence de la Suisse et le principe de vie commune de groupes nationaux variés n'est pas la fédération de ses trois nationalités, mais la fédération de ses 22 états, qui représentent une division de ses nationalités et créent ainsi la condition préalable essentielle à n'importe quelle fédération démocratique : l'équilibre physique des participants, l'égalité approximative en volume. La grandeur de l'idée suisse, donc, est la petitesse de ses cellules qui en sont le garant. Le Suisse de Genève n'affronte pas le Suisse de Zurich comme un confédéré français un allemand, mais comme un confédéré de la République de Genève un confédéré de la République de Zurich. Le citoyen du canton germanophone d'Uri est autant un étranger pour le citoyen germanophone d'Unterwalden que pour les citoyens du Tessin italophone. Entre le canton de Saint Gall et la fédération suisse il n'y a aucune organisation intermédiaire du type " cantons de langue allemande ". Le pouvoir délégué à Berne dérive de la petite république membre et pas de la nationalité, parce que la Suisse est une union d'états, pas de nations. Il est important de se rendre compte qu'en Suisse vivent (approximativement) 700,000 Bernois, 650,000 Zurichois, 160,000 Genevois, etc, et pas 2,500,000 Allemands, 1,000,000 de Français et 500,000 Italiens. Le grand nombre de cantons fiers, démocratiques et presque souverains et le petit volume de population de chaque canton élimine toute possibilité d'ambition impérialiste de la part de n'importe lequel d entre eux, parce que sa population serait toujours dépassée par même une très petite combinaison d'entre les autres. Si jamais, pour faire allégeance à la simplification et la rationalisation contemporaine, une tentative de réorganiser la Suisse sur la base de ses nationalités réussissait, les 22 états " superflus " avec tous leurs parlements séparés et leurs gouvernements deviendraient trois provinces - non pas provinces de la Suisse, mais au contraire de l'Allemagne, de l'Italie et de la France.

Souveraineté Cantonale

Les gens qui argumentent pour une union de nations en Europe parce qu'ils croient que cette sorte d'union a été réalisée et a ainsi prouvé sa faisabilité en Suisse, n'ont jamais basé leurs merveilleux arrangements sur le principe de souveraineté cantonale ou de petit état. L'idée nationale a tant dérangé les esprits des penseurs politiques que, par contraste, la notion d'état, tellement plus flexible, adaptable et multipliable que celle de nation, a été presque entièrement oubliée. Car on a vu le mérite seulement dans les grands et les plus grands ensembles tandis qu on a pensé, et enseigné, que les petites entités étaient la source de toute discorde et de tout mal. Nous avons été instruits dans l'adoration de la grandeur, de l'universel, du colossal et nous nous sommes écartés du minuscule, du parfait et de l'universel à l'échelle la plus petite - l'individu, qui est le protoplasme de toute vie sociale. Nous avons appris à louer l'unification de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de l'Allemagne dans la croyance qu'ils donneraient naissance à une humanité unifiée. Mais elles n'a créé que des Grandes Puissances.

Si l'expérience suisse devait être appliquée à l'Europe, alors la technique suisse et non seulement l'apparence de son résultat - devra aussi être employée. Ceci consistera dans la division de trois ou n'importe quel nombre des blocs inégaux, en autant de parties plus petites qu'il sera nécessaire, pour éliminer toute prépondérance numérique conséquente. C'est-à-dire qu'il faudrait créer 40 ou 50 états également petits au lieu de 4 ou 5 inégalement grands. Sinon, même une Europe fédérée contiendra toujours 80 millions d'Allemands, 45 millions de Français, 45 millions d'Italiens, etc, ce qui signifie que n'importe quelle fédération européenne se terminerait par une hégémonie allemande de façon tout aussi inévitable que la fédération allemande, dans laquelle 24 petits états ont été liés avec la puissance d'une Prusse de 40 millions d habitants, s'est terminé par l'hégémonie prussienne.

La suggestion, donc, consiste à diviser l'Allemagne dans un certain nombre d'états de sept à dix millions d'habitants. Ceci pourrait être facilement fait puisque les anciens états allemands (ou un certain nombre d'entre eux) pourraient être reconstruits, et même la Prusse pourrait être divisée sur une base naturelle et historique. La division de l'Allemagne seule, cependant, n'aurait aucun effet permanent. Avec la tendance naturelle de toutes les choses vivantes, l'Allemagne se réunirait à moins que toute l'Europe ne soit cantonisée en même temps. La France, l'Italie et la Russie doivent être divisées aussi. De la même façon dans leurs cas leurs contextes historiques faciliteraient la tâche : nous aurons de nouveau une Vénétie, une Lombardie, une Bourgogne, une Savoie, une Estonie, une Biélorussie, etc. Mais comme avec les états allemands, ici aussi les nouvelles entités croîtraient de nouveau sur des bases ethniques, à moins d'être rassemblées dans de nouvelles combinaisons rendant la création d'états nationaux impossibles. C'est-à-dire que la vraie signification de la Suisse ou de l'Empire Austro-Hongrois devra être réalisée dans de nombreux nouveaux cas : les petits états seront fédérés, mais pas avec leur parent le plus proche, de telle façon que la nouvelle carte de l'Europe pourrait montrer une Poméranie-Pologne-Occidentale et une Prusse-Orientale-Baltique, une Austro-Hongrie-Tchécoslovaquie, une Bade-Bourgogne, une Lombardie-Savoie, etc. Alors les grandes puissances, qui sont la matrice de toutes les guerres modernes, parce qu'eux seuls sont assez forts pour donner à la guerre son atrocité moderne, auront disparu. Mais c'est seulement en découpant entièrement le continent européen qu'il sera possible d'éliminer honorablement l'Allemagne ou toute autre grande puissance sans avoir à infliger à aucune l'anathème d'un nouveau Versailles. Une fois que l'Europe sera divisée en paquets suffisamment petits, nous aurons la base suisse d'une Union Pan Européenne, basée non sur la collaboration de nations puissantes, mais sur la petitesse de tous les états.

Glorification du Petit

Tout ceci est une défense d'un principe très ridiculisé qui glorifie la souveraineté de la plus petite et non de la plus grande entité d'état - Kleinstaaterei, comme disent les allemands. Le théoricien de notre temps, qui semble être capable de voir seulement le grand et de s'émouvoir sur des mots comme "l'humanité" (personne ne sait ce que cela signifie vraiment et pourquoi il faudrait mourir pour cela), qualifie l'idée même de création de plus plutôt que de moins d'états de régression médiévale. Ils recherchent tous l'unionisme et le colossalisme, alors que l'unionisme n'est qu'une autre expression pour le totalitarisme, même s'il est pensé comme une garantie pour la paix. C'est le système à parti unique transplanté dans le domaine international. Contre le dédain de nos théoriciens je voudrais seulement signaler quelques uns des avantages de ce système "médiéval". L'unioniste dira que le temps où des centaines d'états ont existé était sombre et que des guerres y étaient menées presque continuellement. C'est vrai. Mais à quoi ressemblaient ces guerres ? Le Duc de Tyrol déclara la guerre au Margrave de Bavière pour un cheval volé. La guerre dura deux semaines. Il y eut un mort et six blessés. On s'empara d un village et on but tout le vin qui était dans la cave de l'auberge. La paix fut faite et 35 $ payés en dédommagements. Ni le Duché contigu du Liechtenstein ni l'Archevêché de Salzbourg ne furent au courant qu'il y ait eu quelque guerre que ce soit. Il y avait la guerre à un coin de l'Europe ou un autre presque chaque jour, mais c'étaient des guerres avec des conséquences minimes. Aujourd'hui nous avons relativement peu de guerres et elles ne sont pas pour de meilleures raisons qu'un cheval volé. Mais les conséquences sont considérables.

De plus économiquement les avantages de la coexistence de nombreux petits états étaient énormes, bien que les synchroniseurs et les économistes modernes ne soient pas d'accord avec cela depuis qu'ils se sont habitués à voir le monde à l envers. Au lieu d'une administration nous en avions vingt, au lieu de deux cents parlementaires nous en avions deux mille et, donc, au lieu de satisfaire les ambitions de quelques-uns, le système permettait de satisfaire les ambitions de beaucoup. Il n'y avait aucun chômeur parce qu'il y avait trop de professions identiques qui rivalisaient moins parce qu'elles étaient exercées dans plus de pays. Il n'y avait aucune nécessité de socialisme (une autre notion totalitaire), parce que la vie économique d'un petit pays peut être surveillée depuis son clocher sans les interprétations (quelque brillantes qu'elles soient) de Marx ou Schacht. Il y eut le développement des arts dans les nombreuses capitales qui excellèrent dans la création d'universités, de théâtres et dans la production de poètes, de philosophes et d'architectes. Et il n'y avait pas plus d'impôts que nous n'en avons maintenant, à l'époque de la rationalisation, où des gens et des entreprises ont été "économisés" pour des raisons économiques et où le phénomène du chômage est apparu. Nous nous sommes débarrassés de ce que nous pensions être le gaspillage des cours et des rois et avons ainsi créé la splendeur militaire des dictateurs. Nous avons ridiculisé la foule des petits états; maintenant nous sommes terrorisés par leurs rares successeurs.

Non seulement l'histoire mais aussi notre expérience propre nous ont appris que la vraie démocratie en Europe ne peut être réalisée que par des petits états. C'est seulement là que l'individu peut conserver sa place et sa dignité. Et si la démocratie est une idée digne d'intérêt, nous nous devons de créer à nouveau les conditions de son développement, le petit état, et donner la gloire de la souveraineté (plutôt que de rogner une institution que personne ne veut abandonner) à la communauté la plus petite et à autant de personnes que possible. Il sera facile d'unir de petits états sous un système fédéral continental et ainsi de satisfaire également, secondairement, ceux qui veulent vivre sur des termes universels. Une telle Europe représente une inspiration fertile et une image grandiose, bien que ce ne soit pas un image moderne que l'on peint d'un seul trait grisâtre. Ce sera comme une mosaïque avec des variations et une diversité fascinantes, mais aussi avec l'harmonie du tout organique et vivant.

C'est un système ridicule, conçu pour l'homme vu comme une réalité pleine d'esprit, vive et individualiste. L'unionisme, d'un autre côté, est un système mortellement sérieux sans humour, conçu pour des hommes en tant que collectivité et animaux sociaux d'ordre inférieur; et il me rappelle constamment, dans toute sa sérieuse complexité, le professeur allemand qui soumit à Satan un nouveau plan pour organiser l'Enfer. A quoi Satan répondit avec un rire à secouer les montagnes : "Organiser l'Enfer ? Mon cher Professeur, l'organisation, c'est ça l'Enfer."

http://lanredec.free.fr/polis/desunion_maintenant.html

Désunion maintenant (Leopold Kohr)

 

Les 10 principes politiques tirés des travaux de Leopold Kohr par l'Institute for Social Inventions :

Le Principe de la Tige de Haricot : Pour chaque animal, objet, institution ou système, il y a une taille optimale qu'il ne devrait pas dépasser.

La Loi de la Négligence Périphérique : Les préoccupations gouvernementales, comme la fidélité matrimoniale ou la gravitation, diminuent avec le carré de la distance.

La Loi de la Taille du Gouvernement : La misère ethnique et sociale augmente en proportion directe de la taille et du pouvoir du gouvernement central d'une nation ou d'un état.

La Loi de Lucca : Toutes choses égales par ailleurs, les territoires sont plus riches quand ils sont petits et indépendants que grands et dépendants.

Le Principe des Limites : Les problèmes sociaux ont tendance à suivre une croissance géométrique, tandis que la capacité des gens à les résoudre, si toutefois elle peut croître, ne suit qu'une croissance arithmétique.

Le Principe de Population : Quand la taille d'une population double, sa complexité - la quantité d'information échangée et de décisions nécessaires - quadruple, avec des augmentations consécutives du stress, des bouleversements et des mécanismes de contrôle social.

La Théorie de la Vitesse de la Population (' Slow is Beautiful ') : La masse d'une population augmente non seulement numériquement, par les naissances, mais par les augmentations de la vitesse avec laquelle elle se déplace.

Le Principe d'Indépendance : Les communautés locales fortement indépendantes ont moins de chance d'être impliquées dans la violence à grande échelle que celles dont l'existence dépend des systèmes mondiaux du commerce.

Les Principes de la Guerre : a) La violence de la guerre est toujours augmentée par une augmentation de la puissance de l'Etat; (b) La guerre augmente la centralisation en fournissant d'une part une excuse pour une augmentation du pouvoir de l'état et d'autre part les moyens par lesquels la réaliser.

La Loi de la Puissance Critique : La puissance critique est la quantité de puissance qui donne aux dirigeants d'un pays des raisons de croire qu'ils ne peuvent être arrêtés par la puissance disponible de quelque antagoniste ou combinaison d'antagonistes existant. Le fait de l'atteindre est la cause inévitable de la guerre.

10 principes politiques (Kohr, Schumacher, Kirkpatrick Sale)

autres traductions de Lanredec :


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Sommaire


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Chapitre 1: Théories de la misère


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Chapitre 2: Théorie du Pouvoir d'Agression


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Chapitre 10: L'Élimination des Grandes Puissances est elle Faisable ?


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Chapitre 11: Mais le Fera-t-On ?


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Chapitre 12: L'Empire américain


Breakdown of Nations (Leopold Kohr) - Annexe: Principes de la fédération

 

Un continuateur de Leopold Kohr, Kirkpatrick Sale

Aristote déclarait : « A tout Etat correspond une taille limite, comme il y a une taille limite pour toutes les autres choses, plantes, animaux, outils. Aucun ne conserve sa puissance naturelle lorsqu’il devient démesurément grand ou démesurément petit ; car alors il s’en trouve perverti. » Des limites ? Aristote ne pouvait même pas imaginer un monde qui compterait 6,3 milliards de personnes à une époque où la population mondiale était inférieure à 50 millions. Les Etats-cités hellénophones, qui n’étaient pas unifiées en une seule nation, affichaient ensemble tout au plus 8 millions ; Tokyo compte 36 millions d’habitants. Alors, comment pourrait-il nous aider ?

Il se fait qu’il savait qu’aucune entité politique actuelle ne pourrait  en aucun cas être démocratique. Aristote pensait principalement en termes de  cités : « l’expérience montre qu’il est difficile, voire impossible, d’organiser une cité très nombreuse d’une bonne manière. » A partir de cette mise en garde, nous pouvons commencer à examiner ce qui, dans le monde actuel, pourrait constituer des Etats de taille idéale. Je vous en révèle tout de suite la réponse : des Etats indépendants d’Amérique. Le cas de l’Islande, qui possède le Parlement le plus ancien au monde et qui est une source d’inspiration incontestée pour la démocratie, suggère que 319 000 personnes est un nombre suffisant pour une entité politique indépendante. Parmi les Etats considérés comme les plus libres au monde (libertés civiles, élections libres, médias libres, etc.), 11 ont une population inférieure à la Suède et ses 9,3 millions d’habitants, les seuls Etats de taille importante étant le Canada, le Royaume Uni et l’Allemagne. Quant à l’indice de société durable, qui réunit des paramètres écologiques, seuls de petits pays se voient classés dans les dix premiers, Suède, Suisse, etc. Il y a donc bien une taille optimale à laquelle un Etat peut tutoyer le  succès, dans la fourchette de 3 à 5 millions d’habitants, bien qu’il soit certainement possible de réussir en restant en dessous d’un million d’habitants.

La grande taille est un facteur handicapant. La raison en est que les coûts d’administration, de la distribution, du transport et des autres transactions croissent inévitablement – et ceci de manière probablement exponentielle – lorsque la taille du territoire augmente. Gérer toute cette complexité sur de grandes distances devient plus difficile, souvent même au point où l’exercice de l’autorité et de la gouvernance centrale devient impossible. (Ndlr : il est symptomatique qu’Aristote fut l’un des éducateurs d’Alexandre Le grand, dont l’empire n’a pas survécu à sa mort). Ce sont les régions qui deviennent la source effective du pouvoir. (Ndlr : situation actuelle en Chine). J’aimerais vous proposer une loi de la taille du gouvernement : la misère économique et sociale croit en proportion directe avec la taille et le pouvoir du gouvernement central d’une nation. Selon Arnold Toynbee, l’avant dernière étape de toute société, celle qui l’amène directement à son effondrement, est sa brusque unification politique en Etat centralisé.

L’empire romain, les empires ottoman et mongol, les empires espagnol, britannique, français et portugais nous en offrent l’illustration. La consolidation des nations en empires puissants conduit à la guerre, l’autocratie, la surpopulation, la misère, l’inégalité, la pauvreté et la famine. Les raisons à tout cela ne sont pas bien mystérieuses. Lorsqu’un gouvernement croît, il étend à la fois son emprise bureaucratique sur les affaires intérieures et son emprise militaire sur  les affaires extérieures. Il lui faut trouver des financements pour cette expansion, ce qu’il peut faire soit par l’imposition, ce qui conduit à la hausse des prix et finalement à la misère, soit par l’impression de nouveaux billets, avec le même résultat. La richesse est également censée provenir de la conquête et de la colonisation, de l’élargissement des territoires pillés au moyen de la guerre. Mais cela se fait au prix d’une conscription militaire accrue et au prix de violences, à la fois pour son armée, pour les civils et pour les forces d’opposition à l’étranger. Résultat : la misère économique et sociale. Ainsi entre 1910 et 1970, toutes les nations européennes ont consolidé et étendu leur pouvoir et ont entraîné la pire des dépressions jamais  connues, avec une inflation de 1400 %, et bien sûr les deux guerres les plus désastreuses de toute l’histoire humaine, avec des pertes s’élevant à 100 millions de personnes si ce n’est plus. Conclusion inévitable : plus un Etat est grand, plus  les catastrophes économiques et les pertes humaines sont importantes.

La seule manière de revivifier la politique américaine est de créer des Etats véritablement souverains, par une sécession pacifique, populaire et puissante.

Note complémentaire de Philippe Gruca : contrairement à ce qui est prétendu tacitement dans le discours développementiste, ce n’est pas à leurs propres efforts que les habitants des pays prospères doivent leur prospérité mais à l’organisation, à ce jour globale, qui repose sur l’acheminement permanent de ressources vers les « intérieurs » de ces territoires. Nous croyons pouvoir continuer à vivre comme nous vivons, perpétuer une existence distendue car dépendante de millions d’autres personnes. C’est pourquoi il est absolument erroné de prétendre que le développement est généralisable. Et c’est bien parce que dans les bulles des empires tout s’améliore que dans leur « en dehors », tout empire. C’est pourquoi je rejoins résolument Sale dans son intention d’aller dans la voie de l’humilité et non celle de l’hubris. Entre le projet d’une unification des macrosociétés du monde et celui de leur fractionnement en une myriade de sociétés, j’opte sans hésiter pour la seconde. Ce n’est pas l’homme qui doit « s’augmenter » (Ndlr, transhumanisme) jusqu’à atteindre la mesure d’une macrosociété générale mais bien les sociétés humaines qui doivent décroître jusqu’à rejoindre la mesure de l’homme.

Je me situe dans une posture qui consiste à ne pas espérer que des « responsables » règlent à Copenhague ou dans une quelconque « conférence internationale » le sort de l’humanité et de ses conditions d’existence. Car la conscience qu’ils peuvent avoir des conséquences de leurs décisions ou de leur non-décision est, à l’évidence, ridicule. C’est la raison pour laquelle je propose de parler d’échelle de la responsabilité, expression qui suggère que nos facultés présentent des limites qu’il est urgent d’admettre : « Veille à ce que soit maintenu, sur le territoire de ton existence, dans le cadre de ton expérience sensible personnelle – faite d’activités et de trajets ordinaires – ce dont  dépend ta vie quotidienne ».

In ENTROPIA n° 8, printemps 2010 : Territoires de la décroissance