de 1516 à 1969

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Seuil, Textes pionniers de l’écologie politique, 228 pages, 18 euros (2014)

Voici quelques extraits de ces textes très anciens mais qui gardent encore aujourd’hui tout leur fraîcheur :

1/2) Comment être révolutionnaire dans un système tentaculaire

« Un monde s’était organisé sans nous. Il obéissait à des lois profondes qui n’étaient pas identiques à celles des Sociétés antérieures. Ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée. L’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, de la TSF (transmission sans fil), de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – ni d’idée à idée. Nulle part il n’était plus question de vivre sa pensée et de penser son action, mais seulement de gagner sa vie tout court. Cette société s’est trouvée caractérisée à nos yeux par ses fatalités et son gigantisme.

                Fatalité de la guerre, un stade d’armement assez avancé pour que l’acte de tuer ne soit plus un acte concret et affreux entre tous, mais devienne le fait de presser sur un bouton. Fatalité, une organisation économique basée uniquement sur le crédit. Fatalité, le fascisme ; déification de l’Etat, participation à des masses (Journal, TSF, travail, etc.), goût pour la force abstraite sont des éléments du libéralisme qui, sous la poussée de la technique de production, donnent fatalement naissance au fascisme, quoi que puissent tenter les partis contre cela.

Parallèlement nous avons les concentrations. Elles trouvent leur origine dans le fait que, sitôt la mesure de l'homme dépassée, il n’y a plus de raison d’arrêter un accroissement. Lorsque l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure. Gigantisme de l’usine nécessité par le capital, par les moindres frais de production (économies d’échelle). La production entraîne la concentration qui permet la production. Concentration de l’Etat qui tend à encercler juridiquement un homme conçu abstraitement et qui ne se rattache plus à rien de réel ; le pays de cet homme est une administration. Concentration de la population : création de la grande ville par les nécessités de la production, ceci a pour aboutissement la foule qui exprime cet anonymat général de toute notre société. Concentration fictive du capital par les systèmes d’actions de société anonyme. Le moyen de réalisation de la concentration est la technique, en particulier le développement intense de la machine, hors de considération des besoins effectifs de l’homme, seulement parce qu’au début avait été posé le principe de l’excellence de la machine. La Technique (économique, politique, juridique…) domine l’homme et toutes les réactions de l’homme. Contre elle, l’homme ne peut gouverner parce qu’il est soumis à des forces irréelles, bien que très matérielles. L’homme rentre désormais dans la foule. L’homme se résigne à n’être plus qu’une machine.

                La Révolution ne se fera pas contre le grand patron mais contre la grande usine. La Révolution ne se fera pas contre les bourgeois mais contre la grande ville. La Révolution ne se fera pas contre le publicitaire mais contre l’agence Havas. La Révolution n’est pas une lutte des classes, elle est une lutte pour les libertés de l’homme. »

Ecrit en 1935 par Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, ces extraits de « Directives pour un manifeste personnaliste »* restent d’une troublante actualité. Mais les analystes les plus sérieux sont les plus à même d’être les moins médiatisés…

2/2) Du tourisme bourgeois au naturisme

C’est là le fait essentiel ; le touriste n’a plus rien d’humain. Il est né d’un sentiment authentique, personnel à chaque homme, qui est devenu social. Comme tout le « social » actuel est entre les mains de la publicité, c’est elle qui le fera connaître. Le tourisme est le domaine où la publicité a le plus de puissance de suggestion ; l’agence Havas provoque les mouvements des masses bourgeoises qui, selon les saisons, montent à la montagne pour faire du ski ou descendent vers la mer pour se baigner. Les bons apôtres peuvent dire que de tout temps on a voyagé et pris des bains, mais ce qu’il y a d’étonnant, ce sont des masses qui voyagent et prennent des bains. Il y a des foules plus effroyables que celles qui s’entassent à heures fixes dans les métros, ce sont les foules de nos grandes plages.

Le hasard des intérêts financiers, des lignes de transports et des sociétés de lotissement accumule les touristes à certains endroits. Décrire la civilisation actuelle sans tenir compte du tourisme, c’est commettre une grave erreur parce que, dans bien des pays ou régions, il joue un rôle plus important que l’industrie lourde. Il s’agit maintenant d’énormes organisations et de milliards de capitaux. Une publicité intense a dirigé les foules vers certains points aménagés de la montagne. Le tourisme présuppose les vacances, un fait relativement récent (1936, les premiers congés payés). Il est des gens qui ne peuvent pas prendre des vacances, et c’est un critère de position sociale que de dire à son voisin : « Je passerai août au bord de la mer. » Comme la classe bourgeoise est elle-même hiérarchisée, il existera toute une échelle de stations balnéaires, la station chic, la station sportive, le trou à instituteurs. Les affiches publicitaires insistent sur le caractère d’évasion du voyage.

La forme la plus caractéristique du tourisme c’est aujourd’hui la croisière. Le développement subit des croisières maritimes depuis 1930 s’explique par la publicité souvent subtile des compagnies de navigation qui répondent parfaitement à la conception bourgeoise de la vie : évasion et vie en société ; tout bourgeois est un solitaire affilié au yacht Club. La croisière répond parfaitement à ses désirs ; il n’a pas à s’inquiéter d’un choix, le programme est établi à l’avance selon quelques standard : visitez le Maroc – un palmier, la Norvège – un fjord pâle. Le bourgeois étendu sur un canapé agonise d’un ravissant coucher de soleil – « Ah, voir Naples et mourir ! »

                Certains, qui se disent révolutionnaires, songent pourtant à ce spectacle avec plaisir, ils s’indignent seulement que ces « loisirs » soient réservés aux bourgeois. Prisonniers de la civilisation, marxistes ou fascistes ne les imagent que sous une forme bourgeoise. Il faut que le peuple à son tour puisse voyager en croisière. Les partis sont bien d’accord là-dessus ; les loisirs doivent être organisés, il n’y aura qu’à transformer les grandes agences privées de tourisme en trusts d’Etat.

(Extraits d’un article paru en juin 1937 dans le Journal des groupes personnalistes du Sud-Ouest)